Louis-Georges Tin : « Comment faire France lorsque les héros des uns sont les bourreaux des autres ? 

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Dans son allocution télévisée du 14 juin, Emmanuel Macron l’a affirmé : « La République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue»

Le propos d’Emmanuel Macron constitue une double faute. Sur le fond, cette réponse tente de figer la France dans le statu quo, en faisant abstraction du débat national et international. Or, depuis trois ans, le CRAN a posé le problème. Tout récemment, Jean-Marc Ayrault lui-même, ancien Premier Ministre, et aujourd’hui président de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage, déclarait : « Comment comprendre que dans les locaux de l’Assemblée nationale, une salle porte encore le nom de Colbert ? » Or le président a répondu à cette requête en parlant de « séparatisme » : les mots sont forts, mais oui, s’il s’agit de se séparer de Colbert et de l’esclavagisme, oui, nous sommes « séparatistes ». C’est cela la République, et les droits de l’homme.

Emmanuel Macron fait semblant de croire qu’il s’agit d’ « effacer » les traces de l’Histoire. Mais qui demande qu’on les efface ? Evidemment, personne ; il faut plus que jamais enseigner cette histoire, par les programmes scolaires, par les musées, par les médias. Mais enseigner, ce n’est pas célébrer. Les esclavagistes et les auteurs de massacres coloniaux doivent être enseignés, et non pas glorifiés. Or nous faisons l’inverse : nous les enseignons assez peu, mais nous les célébrons énormément. Il y a en France des centaines de rues, d’avenues portant le nom de Gallieni, mais combien de Français savent que ce général, auteur de La Politique des races, a organisé des massacres en Indochine, au Soudan français et à Madagascar ?

En ce sens, la statue de Colbert devant l’Assemblée devrait d’urgence être placée dans un musée. Et nous avons justement obtenu de la mairie du Paris un engagement à faire un musée de l’esclavage à Paris, « en guise de réparation ». Comment comprendre que celui qui a préparé le Code noir et construit la Compagnie des Indes de sinistre mémoire, puisse siéger devant l’Assemblée ? Il était l’ennemi de la liberté, l’ennemi de l’égalité, l’ennemi de la fraternité, et sa statue trône devant l’Assemblée, symbole de la République ? Il y a là une contradiction inacceptable.

Par ailleurs, même d’un point de vue conservateur, il est certain qu’il sera de plus en plus difficile de faire l’unité nationale quand le président lui-même apporte son soutien à des statues d’esclavagistes. Quelles que soient ses intentions, il est inévitable que sa parole soit perçue comme une forme de mépris pour les descendants d’esclaves, et tous ceux qui soutiennent leur cause. Dès lors, comment faire France lorsque les héros des uns sont les bourreaux des autres ?

Sur la forme, le président a également commis une faute. Il oublie en effet qu’il n’est pas décisionnaire dans ce domaine. La statue Colbert de l’Assemblée relève de l’autorité de l’Assemblée ; les autres statues et les noms de rue relèvent en général des mairies ; les lycées Colbert relèvent de l’autorité des proviseurs et des régions ; la station Gallieni, de la RATP, etc.

Le président peut évidemment donner son avis s’il le souhaite, et cela n’est pas sans intérêt, mais il ne peut pas décider, ni encore moins mettre un terme au débat. Et quand il affirme que « la République n’effacera aucun nom », il convient de lui rappeler qu’il n’est pas la République à lui tout seul. En réalité, ce sont des autorités locales qui peuvent prendre des décisions, pas lui.

Or quoi qu’en pense Emmanuel Macron, c’est précisément le débat lancé par les associations en France et ailleurs qui a permis de mettre sur la place publique un certain nombre de faits historiques, que seul un petit nombre de personnes connaissaient jusqu’alors. La polémique autour de Colbert n’a pas effacé ses traces, elle a au contraire permis de rappeler son rôle dans la traite, que la plupart des Français ignoraient, et pour certains, voulaient ignorer. C’est donc un mauvais procès que de vouloir accuser les militants antiracistes qui travaillent bien souvent avec les historiens de vouloir effacer l’Histoire, qu’ils contribuent à faire connaître.

Pire encore, en affirmant qu’ils oeuvrent à une « réécriture haineuse ou fausse du passé », le président a pris le risque de mettre de l’huile sur le feu. Qu’on ne soit pas d’accord, certes ; mais en quoi le fait de demander que la statue de Colbert aille dans un musée compte tenu de ces crimes constituerait une « réécriture haineuse ou fausse du passé » ? Par ses réactions excessives, une fois de plus, le président Macron attisera sans doute les haines qu’il cherchait à justement à apaiser.

La solution réside probablement dans le dialogue et la concertation, et non pas dans un diktat jupitérien, d’autant plus décalé que le président n’a pas qualité pour agir dans ce domaine. C’est pourquoi nous invitons ici toutes les autorités concernées à organiser des commissions sur le sujet. Dans les lycées, dans les mairies où la question se pose, ces groupes de travail auraient vocation à identifier les noms qui posent problème, et à proposer des solutions. Qu’il s’agisse de personnalités ayant contribué à l’esclavage, à des massacres coloniaux, à la collaboration ou à la Shoah, il est important que les acteurs locaux soient informés, que le débat ait lieu, et que les personnes autorisées tranchent en connaissance de cause.

Si ces groupes rassemblent non seulement les élus, mais aussi les historiens, les associations, les riverains, il est à penser que les décisions prises, au plus près du terrain, auront plus de chance de produire un résultat juste et harmonieux qu’une décision assenée depuis l’Elysée. Du reste, M. Macron, qui a montré par le passé son goût pour les grands débats et pour la méthode participative, ne devrait-il pas soutenir cette proposition ?

Louis-Georges Tin, président d’honneur du CRAN

Tribune parue initialement dans Le Monde

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