Préface à l’édition française (1995) d’Adolfo Gilly à son livre : La révolution mexicaine 1910-1920

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Dernière en date de ce siècle, la révolution zapatiste du Chiapas a commencé dans un pays hanté depuis toujours par la révolution, le Mexique.

Le nouveau zapatisme puise à la fois ses racines dans les mythes et les traditions indigènes et dans la longue histoire d’une oppression raciale et sociale vieille de cinq siècles. La révolution mexicaine de 1910-1920 n’a jamais atteint le lointain Chiapas, terre de seigneurs, de riches propriétaires terriens et de caciques. Elle y arrive aujourd’hui avec la force des effets retardés, sous la forme de l’insurrection armée des communautés indigènes.

Les chefs paysans de la révolution mexicaine, Emiliano Zapata et Pancho Villa, grands vaincus de dix années de combats, sont restés dans la mémoire populaire comme les symboles d’un mouvement qui a changé le pays, mais qui n’est jamais parvenu à combler les espérances de ceux qui, à la base, avaient façonné ces chefs et les avaient placés à la tête de leurs armées. Paradoxe mexicain, l’histoire officielle, celle qui est enseignée dans les écoles, n’a jamais pu sortir ces héros du panthéon où ils se trouvent aux côtés de Francisco I. Madero, Venustiano Carranza et Alvaro Obregón, les dirigeants de la révolution bourgeoise. Révolution devenue État et gouvernement ! Cette histoire est donc construite sur une véritable faille géologique : la lutte armée entre paysans sans terre et gouvernement oppresseur au service des propriétaires terriens, le conflit révolutionnaire entre classes opposées.

À chaque fois que les Mexicains pauvres – l’énorme majorité d’un pays à la fois moderne et traditionnel – se mobilisent contre les possédants et contre le gouvernement pour essayer de changer l’état des choses existant, ils invoquent, dans le centre et le sud du pays, la mémoire de Zapata, et dans le nord, celle de Pancho Villa.

Ce livre veut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là et comment s’est formée la conscience nationale mexicaine. Ou, en d’autres termes, pourquoi l’imaginaire mexicain se réfère toujours à l’histoire et au mythe de la révolution de 1910-1920, et pourquoi c’est elle qui, de la même manière que la révolution de 1789 en France, fut et est toujours le moment constitutif à partir duquel se font toutes les querelles nationales.

C’est pourquoi il ne s’agit pas ici d’une histoire de la révolution différente dans ses aspects factuels de celles qui existent déjà, mais d’une histoire racontée à partir de la vision de ceux d’en bas qui lui ont donné sa turbulence, sa dynamique, ses rêves et sa substance. De ce regard résultent évidemment des choses très différentes de celles auxquelles se réfère l’histoire officielle de la révolution.

Dans le cycle extraordinaire de ces dix années de campagnes militaires, de prises et de chutes de villes, de mises à sac d’haciendas, de partages de terres, de changements de gouvernement, de proclamations, de lancement de plans et de programmes, de rénovations des lois, de règlements de comptes collectifs et personnels, les protagonistes de cette histoire ne sont pas les chefs militaires – héros officiels de l’État mexicain – mais bien les paysans en armes en quête de justice, terre et liberté.

Le point culminant de la marée révolutionnaire ne fut pas le Congrès constituant des généraux vainqueurs en 1917, comme le veulent les versions officielles, mais ce moment magique de l’histoire latino-américaine où les armées paysannes du Nord et du Sud, dirigées par deux généraux paysans, Pancho Villa et Emiliano Zapata, prirent la ville de Mexico, la capitale de leurs oppresseurs depuis des temps immémoriaux, pour y établir leur propre gouvernement. Moment bref dans les faits, mais inoubliable comme réussite propre des opprimés. Il faut avoir ce précédent à l’esprit pour pouvoir imaginer ce que signifie dans la mémoire historique des Indiens du Chiapas la prise de la ville de San Cristobal, le 1er janvier 1994.

En conséquence, la grande assemblée révolutionnaire, celle des rêves, des excès et des passions, fut la Convention de Aguascalientes, dominée et influencée par la convergence de ces armées. Cette convention s’était elle-même définie comme l’équivalent de celle de la grande Révolution française. Certains de ses protagonistes se voyaient d’ailleurs comme les Saint-Just, les Robespierre ou les Danton de cette assemblée insolite réunie en 1914 dans une ville de province mexicaine. La révolution de 1789 inspirait sans aucun doute les plus illustres de ces hommes, comme elle inspira trois ans plus tard, les actions et les symboles de la révolution russe.

Enfin, entre 1911 et 1919, dans le fracas d’un mouvement révolutionnaire qui secouait tout le pays, les paysans de l’état de Morelos ont mis en place leur propre gouvernement, avec ses lois, ses instances municipales, son système judiciaire, sa monnaie et ses forces armées, l’Armée de libération du sud, dirigée par Emiliano Zapata et ses officiers paysans. En d’autres termes, ils se sont dotés de tous les attributs d’un État qui exerce son autorité sur un territoire et une population définis.

Dans cet événement extraordinaire il faut voir la combinaison de la tradition communautaire paysanne d’autogouvernement qui est celle des peuples de la région  radition puisant sa source dans les pratiques communautaires indigènes et médiévales espagnoles – et de l’influence des syndicalistes révolutionnaires, – anarchistes et socialistes, celle de l’anarchisme mexicain de Ricardo Flores Magón et jusqu’à celle d’un vétéran de la Commune de Paris – qui se sont joints à la révolution d’Emiliano Zapata.

La révolution zapatiste fut étudiée de façon jusqu’à présent inégalée par John Womack dans son livre Emiliano Zapata et la Révolution mexicaine. Ce livre ajoute à cette étude l’idée que cette révolution paysanne a produit un fait unique dans l’histoire mexicaine et latino-américaine : la création d’un État des paysans, un gouvernement révolutionnaire à l’instar de la Commune de Paris. Elle est désignée dans cet ouvrage comme la « Commune de Morelos ».

Dès son édition originale, La revolución interrumpida a voulu montrer que la mémoire de la révolution de 1910-1920 continuait à alimenter l’imagination historique des Mexicains, les rébellions et les revendications paysannes. De son côté, le souvenir de sa seconde vague révolutionnaire des années 1930, qui a vu se mettre en place sous le gouvernement du général Lazaro Cárdenas la réforme agraire, la nationalisation du pétrole, les syndicats de l’industrie, était, lui aussi, destiné à inspirer les idées et l’imaginaire de tout nouveau mouvement d’envergure nationale qui, de la base, proposerait au Mexique de nouvelles conquêtes démocratiques et sociales.

Surgis de l’histoire mexicaine, cardénisme et zapatisme sont aujourd’hui les noms de deux grands mouvements qui mettent en question le régime établi et l’état des choses existant. Ces mouvements, les idées qui les animent et les espérances qu’ils suscitent et qu’ils incarnent, viennent de loin dans l’histoire mexicaine. Ce livre se propose d’expliquer pourquoi.

L’histoire n’est pas une science prédictive, mais une connaissance narrative. Elle ne veut extraire du passé ni des leçons pour le présent ni des avertissements pour le futur. Elle se propose de connaître et de comprendre, à travers les vicissitudes des peuples, des communautés ou des individus, comment s’est construit le présent, pourquoi il est ainsi et ce qui peut advenir. Comme toute connaissance authentique, elle cherche cette réponse non par la révélation mais par approximations successives. Dans chacune de ces approximations, il y a cependant un moment de « révélation » où se croisent le travail accumulé et l’imagination historique, sans laquelle ce travail manquerait d’hypothèses fortes pour s’organiser et de lumières pour expliquer.

Ce livre est publié en français avec presque vingt-cinq ans de distance et a déjà, comme n’importe quel ouvrage, sa propre histoire. Écrit dans des circonstances particulières, il s’est converti à la surprise de son auteur en ouvrage d’études pour les étudiants mexicains, grâce aux professeurs et aux étudiants eux-mêmes plutôt qu’aux autorités. Trente fois réédité en espagnol, année après année, il a alimenté l’imagination historique de générations successives d’étudiants dont il consolide la pensée indépendante et le caractère généreux.

Aujourd’hui, l’Armée zapatiste de libération nationale invoque le précédent de la Commune du Morelos, déclenche ses actions le 1er janvier 1994 en dictant un ensemble de lois révolutionnaires et désigne sous le nom de « Convention d’Aguascalientes » l’assemblée où elle lance un nouveau mouvement politique mettant en avant des objectifs nationaux. Ce livre peut rendre compte de quelques-unes des raisons pour lesquelles ces symboles, tout comme ceux de la période cardéniste, résonnent encore autant dans l’imaginaire mexicain.

Les mythes, les rêves et les souffrances de la révolution de 1910-1920 sont un épisode crucial dans l’aventure pluriséculaire de la formation du caractère et de la conscience nationale des Mexicains. C’est pourquoi, l’imagination qui naît de cette histoire continue à enchanter (à hanter) les idées et les mentalités mexicaines et latino-américaines. C’est ce que voulait dire ce livre lors de sa première publication en 1971, c’est ce qu’il dit toujours, raisons et faits à l’appui, dans cette première édition française.

Adolfo Gilly : La révolution mexicaine 1910-1920

Editions Syllepse, Paris 2020, 416 pages, 22 euros

https://www.syllepse.net/la-revolution-mexicaine-1910-1920–_r_22_i_792.html

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