Lettre aux maires de France du Collectif des Rosas, signée par Afro-Fem, Le Réseau des Femmes Afrodescendantes et le Conseil Représentatif des Associations Noires

« Tous les hommes ont mêmes droits… mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. » – Aimé Césaire, La Tragédie du Roi Christophe, 1964

Pour les afrodescendant.e.s que nous sommes, ce qui fut écrit hier résonne encore aujourd’hui. L’injustice, qu’elle soit frontale ou sournoise, assumée ou à demi-mot, perce tous les âges, toutes les terres, toutes les sociétés, même celles qui prônent liberté, égalité, fraternité. Pierre angulaire d’un système, elle sévit dans nos institutions, détruit notre nation, la mine d’inégalités. Que ce soit dans l’éducation, en milieu professionnel, judiciaire, politique, médiatique, culturel, scientifique, médical, il est pour beaucoup en France impossible de mener une vie digne dans nos villes, sans que la plaie du racisme ne soit ré-ouverte incessamment. 

Maires de France, déjà en poste ou prochainement à la fin juin, vous avez pleuré George Floyd avec nous, que ferez-vous pour nos Adama Traoré ?

Le contexte actuel aux Etats-Unis, marqué par le soulèvement contre les violences policières et le racisme systémique, semble mettre en effervescence la classe politique française. A la télévision et sur les chaînes de radio, beaucoup de débats ont abordé « l’épineux » sujet des violences policières. Si de l’autre côté de l’atlantique, le meurtre de George Floyd est requalifié en homicide volontaire, en France il n’y a toujours pas d’instruction contre les gendarmes qui ont asphyxié Adama Traoré.

Chères et chers maires, la sécurité est un sujet récurrent de vos campagnes électorales, pourtant devant la police, nous, afrodescendant.e.s, sommes dans l’insécurité. Contrôles au faciès, arrestations violentes, conditions de détentions abusives, maltraitances, insultes, viols, ces dérives permanentes retirent parfois le dernier souffle à nos proches.

En France, malgré la condamnation de l’Etat par la Cour de Cassation en novembre 2016 pour délit de faciès, il n’est annoncé aucune réforme majeure de l’institution policière, qui ne cesse de faire de nouvelles victimes.

En France, la crise du Covid-19 a laissé derrière elle un lourd bilan, tant humain et social qu’économique. Et malheureusement c’est à travers elle, qu’une réalité s’est imposée de nouveau, alors que beaucoup furent et sont toujours chaudement opposé.e.s à son existence. Face au racisme systémique, nous n’avons ni les mêmes droits ni les mêmes devoirs.

Pour les personnes racisées, nous n’avions pas le même droit de circulation. Nous sortions la boule au ventre, la gorge nouée, par peur de rencontrer une patrouille de police. Par peur d’être le prochain nom sous l’hashtag #WhoIsNext. D’être la prochaine ou le prochain à être tasé.e pour avoir voulu acheter du lait pour son nourrisson, comme la jeune Ramatoulaye à Aubervilliers (93). La prochaine ou le prochain à être violenté.e pour avoir voulu faire des courses, travailler, organiser la solidarité. Être les prochain.e.s, pour avoir voulu survivre pendant l’état d’urgence sanitaire.

En France, alors que l’on est capable de débattre de la surmortalité des afrodescendant.e.s aux Etats-Unis et au Royaume-Uni pendant l’épidémie, le choix est toujours fait de nier les inégalités raciales au nom de l’universalisme républicain, traitement de tous les maux.

Alors encore plus en France, dénoncer les violences policières ne doit pas se limiter à une réaction médiatique sur les actualités américaines. C’est une remise en cause du racisme systémique et des inégalités contre lesquelles luttent vos administré.e.s dont il est question.

La France n’est pas un pays raciste disent certain.e.s. Dans ce cas pourquoi presque aucune mention de lutte contre les inégalités raciales dans les programmes électoraux ? Pourquoi cela fait-il parti des sujets qui ne sont pas assumés par ceux et celles qui veulent nous diriger, dès lors que l’on s’écarte de l’utopique « Peu importe notre couleur de peau, nous sommes tous des êtres humains » ?

Pourquoi reconnaître et même vociférer contre le racisme d’Etat américain, hérité des pratiques esclavagistes, mais vouloir nous plonger en France, dans une amnésie collective et sélective de ces mêmes pratiques esclavagistes et racistes que l’empire colonial a popularisé dans le monde entier ?

C’est un lourd passé, non réparé, dont nous, afrodescendant.e.s sommes encore victimes aujourd’hui. Afrodescendant.e.s, notre place et nos droits dans cette société sont continuellement remis en cause.

Le 28 Juin se tiendra le second tour des élections municipales, reportées pour raisons sanitaires. Beaucoup d’entre nous iront remplir leur devoir et feront entendre leurs voix pour des conditions de vie meilleures. Souvenez-vous que nous, afrodescendant.e.s, sommes aussi actrices et acteurs de ce scrutin. Il est temps de dépasser l’amère consolation des politiques « d’inclusion » qui n’est finalement qu’un arbre de plus, cachant la forêt de l’hypocrisie raciste. Celle qui veut réduire le racisme à une problématique de représentation, inclure certain.e.s, rarement dans des positions de pouvoir, pour apaiser le reste de la communauté.

Souvenez-vous de la résolution européenne adoptée le 26 Mars 2019 sur les droits fondamentaux des personnes d’ascendance africaine (Afro-européen, Noir européen, Afro caribéen, ou Noir antillais) qui, il faut le dénoncer, fut majoritairement rejetée par les eurodéputé.e.s français.e.s :

« Le parlement européen invite les États membres et les institutions européennes à reconnaître que les personnes d’ascendance africaine sont particulièrement exposées aux racisme, à la discrimination et à la xénophobie et, de manière générale, jouissent de façon inégale des droits de l’homme et des droits fondamentaux, ce qui est la définition même du racisme structurel, et qu’elles doivent bénéficier, à titre individuel et collectivement, d’une protection contre ces inégalités, y compris par des mesures positives visant à promouvoir la jouissance pleine et égale de leurs droits ».

Cela dit, à vous aussi de veiller à la mise en pratique de cette résolution, que ce soit dans vos villes et communes, dans vos chapelles politiques ou encore dans les hautes sphères de l’Etat. Car même après le 28 juin, nous n’aurons de cesse de vous interpeller, de revendiquer, de manifester, de lutter, contre ce système qui veut nous étouffer.

Alors faites vôtre la responsabilité qui incombe de garantir à chacun.e pleine jouissance de ses droits. Prenez aussi sur vos épaules le poids des devoirs qui se sont imposés à notre survie. Alors là seulement sera l’égalité.

Pour le Collectif des Rosas :

Celina NDIOR, étudiante en Développement Durable

Carolina FAYE, étudiante en AES

Signataires :

Afro-Fem

Le Réseau des Femmes Afrodescendantes (LRFA)

Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN)

https://blogs.mediapart.fr/collectif-des-rosas/blog/120620/cher-e-s-maires-de-ce-pays-tous-les-hommes-ont-memes-droits

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