Introduction « Novembre  1918 en Alsace-Lorraine, pourquoi ? » à l’ouvrage de Jean-Claude Richez : Une révolution oubliée

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

« L’Alsace, comme son nom l’indique, est un pays appelé aux plus hautes destinées. C’est le pays le plus propre du monde : il change de chemise tous les trente ans. Il digère ses drapeaux aussi ai-sément que son exquis pâté de foie de piano, célèbre dans le monde entier », Hans Arp et Vicente Huidobro1.

Novembre 1918 en Alsace-Lorraine ? C’est la fin de la Première Guerre mondiale, le retour à la France de la région annexée depuis 1871. Oui, mais pas seulement, c’est beaucoup plus compliqué. Ce sont aussi les derniers jours de l’Empire allemand de Guillaume II, son effondrement politique et militaire provoqué par la mutinerie des matelots de la marine impériale à Wilhelmshaven et à Kiel qui s’organisent en conseils suivis par les ouvriers et expérimentent une nouvelle forme de pouvoir. C’est la révolution allemande de Novembre, Novemberrevolution, de l’historiographie allemande, qui donne naissance, non sans douleurs, à la République de Weimar2. L’Alsace-Lorraine accompagne l’Empire allemand jusque dans ses derniers soubresauts. Elle participe aux quinze premiers jours de la révolution de Novembre. Cette révolution en Allemagne est d’abord une révolution démocratique qui met un terme au régime impérial comme aux régimes princiers de la plupart des États fédérés au sein de l’Empire. En Alsace-Lorraine, cette révolution coïncide avec son retour dans une France désormais républicaine.

Dans la région, comme en France, cet épisode révolutionnaire reste très largement ignoré. Lorsque l’on interroge sur cette période, la réponse est dans le meilleur des cas : « le retour de l’Alsace à la France » et l’on n’obtient rien de plus. Les témoignages publiés relatifs à la période révolutionnaire sont rares et portent essentiellement sur Strasbourg.

Les historiens ont, quant à eux, très largement occulté ce moment. Ils ne lui consacrent que quelques mots, au mieux quelques lignes, pour s’étendre longuement sur l’accueil nécessairement « enthousiaste des troupes françaises ». « L’éblouissement tricolore » masque la révolution de Novembre en Alsace-Lorraine. Elle ne fait souvent l’objet que de commentaires tout à fait lapidaires. « Il n’y eut pas de troubles révolutionnaires3 », écrit Lucien Sittler, c’est pour lui un non-objet. Pour Christian Baechler, « une révolution de soldats4 » certes, mais à laquelle « les ouvriers ne participent presque pas ». Pourtant, même si ce sont bien des marins révolutionnaires alsaciens-lorrains qui déclenchent le mouvement et y jouent un rôle décisif, des ouvriers, militants du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), la plupart encore sous l’uniforme impérial les rejoignent rapidement et en deviennent des protagonistes essentiels.

Pour Fernand L’Huillier ce n’est qu’un « interrègne5 ». Effectivement le mouvement ne dure qu’une petite quinzaine de jours si l’on considère qu’il démarre le 7 novembre avec les premiers mouvements de foule et se termine au plus tard le 22 novembre avec l’occupation de toute la région par les troupes françaises. Moment court, mais qui marque profondément l’histoire de la région et dont l’onde de choc se répercute tout au long des années 1920. Il est suivi de deux années d’intense agitation sociale en 1919 et 1920 animées par – et ce n’est pas surprenant – les principaux dirigeants du mouvement de conseils de soldats et d’ouvriers en Alsace-Lorraine.

Les plus radicaux deviennent partie prenante de la constitution d’un puissant mouvement communiste dont une fraction majoritaire glisse sur des positions autonomistes sur la base du principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » que défend alors l’Internationale communiste. Strasbourg devient en 1929 la première grande ville de France à élire un maire communiste tout droit sorti de la révolution de Novembre. D’autres figures dirigeantes du mouvement, son aile réformiste, expérimentent le socialisme municipal dans les grandes villes d’Alsace : Peirotes à Strasbourg, Richard à Colmar, Martin à Mulhouse.

« Strasbourg traverse encore une petite révolution, pâle projection de cette révolution allemande de Novembre », écrit encore Fernand L’Huillier. Mais non, elle vit au rythme même de la révolution allemande de novembre dans toutes ses contradictions, ses oppositions telles que les décrit magistralement Sébastien Haffner6. Le mouvement en Alsace-Lorraine prend juste une dynamique différente, en résonance avec la lancinante question nationale. Comme l’écrivait Rosa Luxemburg :

Derrière l’Alsace-Lorraine il y a quatre millions de baïonnettes françaises et dans les questions d’annexions bourgeoises les baïonnettes sont de loin plus importantes que les manifestations morales7.

Le mouvement, pour les rares auteurs qui le retiennent comme épisode révolutionnaire, est considéré comme limité à Strasbourg, à l’exemple de Georges Foessel8. Pourtant tout le Reichsland Elsass-Lothringen est emporté dans la tourmente révolutionnaire. Des conseils de soldats se constituent partout en Alsace-Lorraine, partout où il y a des troupes, des conseils d’ouvriers et de soldats dans les principales villes, mais aussi dans des villes de moindre importance où la population ouvrière se trouve concentrée et où existe une forte tradition sociale-démocrate, essentiellement en Lorraine.

Les études historiques qui traitent sérieusement de la question demeurent l’exception et sont relativement anciennes. Pionnière apparaît la quinzaine de pages consacrées par Das Elsass von 1870-1932 publiée en 1936 sous la direction d’un certain nombre de leaders autonomistes9. Elles donnent sous le titre Rückblick auf die Revolution une chronique des événements assez complète, bien informée et documentée, s’appuyant largement sur la presse. Elles traitent surtout de Strasbourg, mais évoquent aussi le déroulement des évènements à Metz, Colmar et Mulhouse et parmi les troupes sur le front des Vosges. La partie consacrée au Conseil national est beaucoup plus sujette à caution et tend à présenter de façon très avantageuse le rôle d’Eugène Ricklin, son président, future figure de l’autonomisme10. La réception de la partie dédiée au mouvement révolutionnaire se trouve largement hypothéquée du fait de sa publication dans un ouvrage très fortement orienté politiquement et très partisan. Il faut ensuite attendre plus de trente ans pour pouvoir lire des pages conséquentes consacrées à ces événements. En 1968, Georges Foessel, archiviste de la ville de Strasbourg, publie : « Strasbourg sous le drapeau rouge11 », puis Christian Baechler consacre plusieurs chapitres de sa thèse de L’Alsace entre la guerre et la paix12 et François Roth quelques pages dans sa thèse sur la présidence de Lorraine13. L’article de George Foessel limite son étude à Strasbourg, mais se place surtout d’un point de vue strictement national français. Il réduit le mouvement à une dernière manœuvre allemande pour conserver l’Alsace. Dans cette histoire, les Allemands sont des méchants et les Français les bons, et les Alsaciens comme les Lorrains évidemment du côté des bons. Tout ce qui manifeste, s’agite, se met en mouvement s’apparente à la lie de la société, et donc, par définition, ne saurait être Alsacien. En dépit de ces a priori, George Foessel met au jour un certain nombre d’éléments intéressants, nourris pour partie par sa fréquentation de quelques témoins oculaires. Christian Baechler, quant à lui, a étudié le mouvement dans toute l’Alsace mais seulement sous l’angle de l’opinion publique. Francois Roth lui consacre quelques pages de sa longue thèse consacrée à La Présidence de Lorraine dans la Lorraine annexée 1870-1918. De notre côté, dans la conjoncture de l’après 1968, nous nous engageons, au milieu des années 1970, dans un travail de mémoire de maîtrise sous la direction de Christian Gras, autour des conseils de soldats et d’ouvrier qui trouve une première expression dans deux articles14 publiés dans un cadre militant pour l’un dans les Cahiers de l’Alsace rouge, revue éditée par la Ligue communiste révolutionnaire, et pour l’autre dans la revue d’Armand Peter De Buderflade qui s’inscrit dans la dynamique du mouvement culturel alsacien. Ce mémoire finalement soutenu au printemps 1979 avec une annexe consacrée à la Lorraine15 se prolonge par la publication de deux articles16 : « Conseils de soldats et conseils ouvriers en Alsace en novembre 1918 » et « Ordre et désordre dans la fête : les fêtes de réception des troupes françaises en novembre 1918 ». Le premier insiste sur l’extension du mouvement à toute l’Alsace, le second revient sur les fêtes qui accompagnent l’accueil des troupes françaises en novembre 1918. C’est le texte de cette maîtrise remis à jour que nous reprenons ici. Comme en Allemagne, ce travail participe d’un renouveau d’intérêt pour l’expérience des conseils ouvriers comme forme alternative aux voies empruntées par l’Union soviétique avec Staline. À Strasbourg, la préoccupation est d’autant plus grande que la question du « conseillisme » a été remise à l’ordre du jour par le mouvement situationniste qui marque profondément la ville. En mai 1968, les étudiants strasbourgeois s’organisent immédiatement en conseil incontestablement sur le modèle des conseils ouvriers dans l’esprit de leurs promoteurs. Trente ans plus tard, la municipalité de Strasbourg organisait un parcours mémoriel dans la ville, à l’occasion du 70e anniversaire de la révolution de Novembre à mon initiative et sur la base de mes travaux publiés dans les Cahiers de l’Alsace rouge (1977), De Budderflade (1978) et la Revue d’Alsace (1981). La Ligue communiste révolutionnaire, puis le Nouveau parti anticapitaliste reprennent le texte que j’ai publié en 1977 et en 1998. Il faut attendre le centième anniversaire pour que le mouvement ouvrier alsacien, à travers le Comité régional de la CGT et l’Institut d’histoire sociale de la CGT Alsace, se souvienne pour la première fois de cet événement en organisant un colloque et un parcours de mémoire dans la ville le 6 novembre 191817.

La recherche historique ne suit pas au-delà du mémoire de maîtrise que je soutiens en 1979. L’intérêt pour la question du mouvement des conseils en Alsace-Lorraine reste très marginal. Il ne renaît qu’à partir des années 2000 où elle connaît une certaine fortune « numérique » avec la multiplication de contributions en ligne sur de nombreux blogs et sites, en général de sensibilité d’extrême gauche ou anarchiste. La discussion autour de l’article que lui consacre Wikipedia est acharnée et interminable. Le débat se cristallise notamment autour de la question de savoir si le mouvement est de nature soviétique.

Débattre en ces termes nous semble tout à fait anachronique même si le mouvement participe incontestablement de la rupture introduite par la révolution d’Octobre. En effet, seul un petit nombre des protagonistes utilise à l’époque le terme de soviet et fait référence à la révolution russe. Elle est, pour l’immense majorité de ceux qui y participent, à la fois trop proche dans le temps, non encore stabilisée, confrontée à la guerre civile et loin dans l’espace, même si certains Alsaciens engagés sur le front russe ont pu être en contact avec des soviets de soldats russes. Pour les acteurs du mouvement en Alsace, le seul terme employé est celui de conseils, Räte en allemand, de conseils de soldats, Soldatenräte et de conseils d’ouvriers et de soldats Arbeiter-und Soldatenräte. Évidemment Rat se traduit en russe par soviet, mais ce mot n’est pas utilisé alors que celui de Rat est tout à fait familier. Débattre en termes de soviet du mouvement révolutionnaire en Alsace-Lorraine est à la fois un anachronisme et un « uchronisme » qui génère de la confusion dans la compré-hen-sion historique du mouvement. Le mot soviet n’apparaît alors que dans les rapports des informateurs militaires français, et, ensuite, est surtout repris dans la presse de droite, la fréquence de son occurrence augmentant avec la stabilisation progressive du nouveau régime en Russie.

Cette confusion, mais aussi cet intérêt renouvelé pour novembre 1918 par l’extrême gauche, est à mettre au crédit, pour l’aspect découverte, et au débit pour la confusion autour du terme soviet, de l’auteur de romans policiers et essayiste Didier Daeninckx qui, tout au long de son œuvre, accorde une grande importance à des moments oubliés de l’histoire de la France contemporaine. Le thème de novembre 1918 apparaît pour la première fois dans son recueil de récits Non lieux publié en 1989 dans la nouvelle « Une grand-mère alsacienne ». Il est repris dans le roman Mort au premier tour en 1997 puis dans l’article « 11  novembre 1918, le drapeau rouge flotte sur Strasbourg » dans la revue Amnistia18. De sa démarche, Didier Daeninckx témoigne encore en ouverture du documentaire de 54 minutes de Jean-Noël Delamarre Quand le drapeau rouge flottait sur la cathédrale 19. Ce travail archéologique et de relance d’une mémoire élargie de l’histoire des conseils d’ouvriers et de soldats en Alsace se prolonge aujourd’hui avec la publication du roman policier Quinze jours en rouge 20, de Jacques Fortier, journaliste aux Dernières Nouvelles d’Alsace. L’intrigue policière se déroule avec en arrière fond les quinze journées révolutionnaires de Strasbourg.

En engageant ce travail, au-delà du retour sur ce bref moment politique qui prend place dans une conjoncture extrêmement complexe, nous nous sommes attachés à observer les différents groupes sociaux. À travers ces événements, deux aspirations partiellement contradictoires s’expriment : pour l’ensemble de la population alsacienne et lorraine, celle du retour de l’Alsace-Lorraine à la France mais aussi, pour les militants ouvriers et les travailleurs, l’établissement d’une république socialiste. Nous sommes là au cœur de la problématique des rapports entre luttes de classes et luttes nationales. L’Alsace-Lorraine de novembre 1918 se révèle un terrain privilégié pour étudier cette question d’un point de vue historique concret. Nous avons essayé d’appréhender comment les revendications des différentes classes et les revendications nationales se sont développées et combinées. Cette question domine toute la vie politique de l’Alsace-Lorraine des années 1920. Pour aller plus loin, nous avons tenté de cerner ce que Jacques et Mona Ozouf désignent comme « opinion balbutiée, opinion muette, celle de ces vastes couches de la population qui laissèrent très peu de documents où se révèlent leurs sentiments, leurs idées, leurs préjugés », retrouver l’opinion de ceux qui ne parlent pas et auxquels de toute façon on ne demande pas ce qu’ils pensent21. Nous avons eu recours à une pratique qui fut pendant très longtemps l’un des moyens essentiels du travail de l’historien : l’interrogation de témoins oculaires, ou la pratique de l’interview, selon le vocabulaire d’aujourd’hui, mobiliser une mémoire orale. Pour obtenir ces témoignages de personnes à qui habituellement on ne demande pas leur opinion, nous avons fait appel aux lecteurs des Dernières Nouvelles d’Alsace. Les réponses furent peu nombreuses. Elles émanaient en général de lecteurs appartenant aux couches privilégiées de la société. S’ils ont permis de mieux saisir l’atmosphère de cette époque et d’obtenir une approche plus concrète des événements, ils ont peu apporté de réponses aux questions que nous posions. D’autant plus que nos témoins confondaient parfois les événements de 1918 et de 1945, selon un processus classique de télescopage de la mémoire et de confusion entre événements se déroulant à des périodes différentes22.

Une anecdote rapportée par Didier Daeninckx éclaire particulièrement bien la façon dont fonctionne, ou plus exactement ne fonctionne pas une mémoire historique collective populaire se rapportant aux événements de novembre 1918 dans la région. Alors qu’il se trouve chez son ami Rémy Fisch, mineur de potasse, à Neuf-Brisach et évoque ce qu’il a appris de ce moment, son hôte l’interrompt et lui dit :

Maintenant, je comprends mieux ce que me racontait mon père […]. Il nous disait des choses bizarres, lors des banquets familiaux, mais tout le monde se moquait de lui […]. Il parlait des soviets et chantait une chanson, « Hop là », en faisant valser les chapeaux, les casquettes23.

Ils se rendent alors chez le père à Soultz qui enfin peut raconter. Son fils traduit, car il ne s’exprime qu’en allemand et en alsacien :

Quand j’ai été mobilisé, en 1917, je travaillais aux fortifications du Vieil-Armand. Le 9  novembre 1918, on nous a rassemblés pour nous envoyer sur le front de l’Est. On a fait étape à Neuf-Brisach. Là, il y avait un rassemblement de six mille soldats. La première chose que j’ai vue, c’est un officier supérieur allemand dégradé devant tout le monde, obligé de rendre son épée et ses distinctions. L’atmosphère était surchauffée. La foule entonnait des chansons populaires pleines de joie. Certains chantaient des airs révolutionnaires. La manifestation parcourait la ville et dès qu’on rencontrait un gradé, on l’arrêtait et on disait : « Hop là, donne tes galons, sinon tu prends une claque ». Après, ce qu’on a eu en tête les copains et moi, c’était de ficher le camp le plus vite possible, et rentrer chez nous, à Soultz.

Ce qui était une « bizarrerie » pour le fils devient alors compréhensible. La mémoire de novembre 1918 s’est dissipée dans la mesure où elle n’a eu – dans un premier temps – que comme seul cadre social de transmission la famille, toutes autres instances sociales de transmission occultant ce moment.

En effet, sa dimension révolutionnaire n’est ni enseigné ni porté par aucun acteur social : parti, syndicat, église, école ou institutions savantes. Il n’y a de place que pour l’« éblouissement tricolore » Pour le mouvement ouvrier, il peut difficilement être revendiqué pour sa composante réformiste car en contradiction avec sa conception de la lutte. Il aurait été certainement plus facile pour sa composante radicale, communiste, d’en entretenir le souvenir, mais elle s’évanouit avec le glissement de certains dirigeants du parti vers l’autonomisme, puis le nazisme. Quant à l’aile restée fidèle au parti français, affaiblie par la scission de 1929 avec les communistes autonomistes, elle reprend quelque force. Et c’est seulement dans le contexte du Front populaire, peu propice à l’évocation des conseils d’ouvriers et de soldats de novembre 1918. Il s’agit par ailleurs d’un parti stalinisé loyal envers une république soviétique sans soviets, sans conseils d’ouvriers et de soldats. Dans ce cadre, les mémoires liées à ce moment deviennent bien des « choses bizarres ».

Nous avons donc dû nous contenter de sources plus traditionnelles : journaux personnels, mémoires et surtout la presse de l’époque, abondante, vu le nombre de titres que nous avons tenté de dépouiller systématiquement. Nous nous sommes bien sûr et naturellement appuyés sur les archives, cependant très lacunaires. L’effondrement de l’administration allemande, son remplacement par l’administration française, l’agitation révolutionnaire furent peu propices à la conservation d’archives. La presse est par contre très riche, en particulier celle de Strasbourg et dans une moindre mesure de Mulhouse et Metz. Le reste de la presse locale – presque chaque petite ville ayant son titre – s’avère plus décevant. Elle ne donne en général aucune information sur ce qui se passe dans la ville où elle est publiée, et les articles de fond sont très souvent repris de la grande presse régionale ou des dépêches d’agence. Par contre, si la mémoire collective est fragile, nous avons pu disposer de quelques témoignages écrits, pour la plupart, très peu de temps après les évènements, le plus souvent par des notables, pas nécessairement très favorables au mouvement24.

Parmi eux, quelques protagonistes du mouvement « malgré eux » comme le futur maire de Strasbourg, Charles Frey (1935-1955), le futur adjoint à la culture de Charles Frey, puis de Pierre Pflimlin, Robert Heitz ou encore le futur directeur des Dernières Nouvelles de Strasbourg Jean Knittel. Les journaux personnels de Charles Spindler de Saint-Léonard, artiste qui se distingue par ses œuvres de marqueterie d’art, figure alsacienne de l’art nouveau, de Philippe Husser, instituteur à Mulhouse dont le journal a été édité par Alfred Wahl et de la colmarienne Elisabeth Levy constituent une documentation très précieuse25. Notons aussi les souvenirs remarquables d’Achille Walch, jardinier aux Mines de potasse d’Alsace, qui nous donne un point de vue de ceux d’« en bas26 ». Deux auteurs de souvenirs, ceux-là membres de conseils ouvriers et de soldats, y consacrent quelques pages : Victor Antoni, future figure de l’autonomisme en Lorraine, qui préside le conseil ouvrier et de soldats de Sarreguemines et Robert Heitz, déjà cité, actif à Strasbourg. Pour être complet mentionnons encore Fritz Maisenbacher qui publie à son compte en 1931 à Strasbourg, Ein Strassburger Bilderbuch27. Il est aussi d’une certaine manière acteur, il était alors officier adjoint du gouverneur militaire de la ville. Trois contributions, celles de Jean de Pange, Robert Redslob et Joseph Pfleger, rédigées dans les deux années qui suivent, s’attachent, au moment tout à fait particulier de la révolution des parlementaires, à la proclamation le 11 novembre par les députés de la Chambre basse du Parlement d’Alsace-Lorraine, comme Conseil national d’Alsace-Lorraine28.

La lecture de deux ouvrages littéraires à caractère romanesque est également précieuse pour la compréhension des événements de novembre 2018 : le Bourgeois et soldats d’Alfred Döblin29 et Le Magicien Muzot d’Ernst-Moritz Mungenast30. Alfred Döblin, directement impliqué dans les évènements, était médecin militaire au Lazaret de Haguenau, depuis août 1917, après avoir exercé depuis le début de la guerre à Sarreguemines. Témoin oculaire des premiers développements du mouvement à Haguenau qu’il quitte dès le 14 avec un convoi sanitaire. Il les rapporte dans un premier texte publié dans Die Neue Rundschau, « Revolutionstage im Elsass31 », rédigé à chaud dès 1919 et conçoit, par la suite, son roman Bourgeois et soldats à partir d’un important travail de documentation, en bon auteur de roman historique, notamment à partir de la lecture de la presse qu’il reprend souvent mot à mot. Si le roman de Döblin comprend de nombreuses inexactitudes factuelles, il n’en dresse pas moins un tableau très vivant des évènements, en restitue des ambiances et met en scène les grandes controverses du moment. À la différence de Döblin, Mungenast n’est pas un témoin oculaire, car hospitalisé alors à Berlin, mais il semble qu’il a fait à ce moment un court passage à Metz. Il est très lié à la ville, où il est né en 1898 et vit jusqu’à la déclaration de la guerre. Si son père, d’origine allemande ne s’établit en Lorraine qu’en 1880, sa mère appartient, quant à elle, à une vieille famille lorraine de Bitche. Son roman Le Magicien Muzot, s’il ne peut être considéré comme une source, nous donne néanmoins une idée de l’ambiance dans la ville, comme le souligne François Roth32 au moment des événements de novembre.

Le destin éditorial de ces deux ouvrages est extrêmement révélateur des modalités et des difficultés de constitution d’une mémoire collective des événements de novembre. Les deux romans paraissent à peu près à la même époque, 1937 pour Mungenast et 1939 pour Döblin. Le roman de Mungenast s’impose immédiatement comme un best-seller dans l’Allemagne nazie. Certes, il consacre un nombre significatif de pages à l’épisode révolutionnaire, mais le roman se déroule sur toute la période de l’annexion, évoque une certaine Lorraine allemande sur un registre qui appartient plus à l’exaltation du bon vieux temps qu’à un nationalisme exacerbé. Il a toutefois accepté quelques corrections des autorités nazies qu’il accompagne en outre à Metz en 1940, en bon Mitlaüfer, à savoir suiveur du Parti nazi. Au contraire, le roman de Döblin, écrit en exil à Paris après 1933 et publié à Amsterdam33, passe complètement inaperçu, de même que trois autres volumes qui ne sont terminés qu’en 1943, et ne paraissent qu’en 1948-1950 à Munich34. Au-delà de la guerre et de la chute du nazisme, son Bürger und Soldaten est aujourd’hui la meilleure introduction à qui veut avoir une idée de la révolution de Novembre en Alsace. Même s’il s’agit d’un roman, il contribue, et c’était son ambition, à la connaissance historique de ce moment malgré certains éléments factuels erronés. Les autorités militaires françaises d’occupation après 1945 ne s’y sont pas trompées qui censurent la réédition de l’ouvrage et décident de ne le présenter que sous forme d’un prélude d’une cinquantaine de pages, parce que « déplaisent les pages alsaciennes du roman35 » qu’il intègre alors au deuxième volume : la tétralogie se transforme alors en trilogie. Cette censure est d’autant plus paradoxale qu’Alfred Döblin avait depuis 1936 acquis la nationalité française et se trouve à la Libération détaché en Allemagne, comme officier des forces d’occupation française en mission auprès de la direction de l’Éducation publique en charge de la censure d’abord à Baden-Baden puis à Mayence36. Finalement les quatre volumes ne sont publiés dans leur intégralité qu’en 1978 en République fédérale allemande à Munich dans une édition de poche et trois ans plus tard en République démocratique allemande37. Comme l’écrit Michel Vanoosthuyse, « Il n’est pas utile d’être averti », ni de se « souvenir », rappelant que Döblin lui-même « avait initialement pensé donner à son roman comme exergue Mahnung und Erinnerung (rappel et souvenir)38 ». En France, il faut attendre 1990-1991 pour voir paraître traduits les trois premiers volumes et 2008 pour la dernière partie Karl et Rosa. Le livre Mungenast est lui traduit aux éditions Serpenoise à Metz dès 1986 !

Dans ce contexte très général peu propice à la constitution d’une mémoire, on comprend mieux que les travailleurs alsaciens des villes et des campagnes restent muets. Un dicton alsacien veut que « les Alsaciens n’aient pas de langue ». Il vaut tout autant pour les Lorrains germanophones. Leur langue a été systématiquement refoulée, et avec elle leur mémoire. Joseph Fisch, le témoin de Didier Daeninckx ne se souvient qu’en alsacien. Nous avons donc dû essayer de dégager leur opinion à travers leurs comportements, et par recoupement, avec ce que disent ceux qui détiennent la parole. Cette méthode reste empirique. La linguistique, la sémiologie, la psychosociologie permettraient d’analyser différemment l’ensemble des informations que nous avons pu recueillir. C’est là une première limite de ce travail. Une deuxième limite est liée au fait que nous n’avons pu épuiser toutes les ressources des différents dépôts d’archives. À Paris, soit au ministère des affaires étrangères, soit au ministère des armées, existe peut-être un dossier contenant au moins les archives du conseil de Strasbourg qui ont été confisquées lors de l’arrivée des troupes françaises, dont peut-être les comptes rendus sténographiques des réunions des conseils d’ouvriers et de soldats tenus au tribunal de Strasbourg. Nous ne les avons pas retrouvées. Il nous aurait fallu aussi explorer les ressources des archives allemandes. Malheureusement celles de l’armée ont été détruites lors du bombardement de Postdam en 1945.

Jean-Claude Richez : Une révolution oubliée

Novembre 1918, la révolution des conseils ouvriers et de soldats en Alsace-Lorraine

Editions Syllepse, Paris 2020, 256 pages 20 euros

https://www.syllepse.net/une-revolution-oubliee-_r_22_i_812.html


1. Hans Arp et Vicente Huidobro, « Trois nouvelles exemplaires : la cigogne enchainée, nouvelle patriotique et alsacienne » dans Jean Arp, Jours effeuillés, Paris, 1966, p. 93.

2. Sébastien Haffner, Allemagne 1918 : une révolution trahie, Marseille, Agone, 2018.

3. Lucien Sittler, L’Alsace terre d’histoire, Colmar, Alsatia, 1973, p. 292.

4. Christian Baechler, Les Alsaciens et le grand tournant de 1918, Strasbourg, L’Ami hebdo, 2008, p. 62.

5. Fernand L’Huillier, « L’Alsace dans le Reichsland 1871-1918 », dans Phillippe Dolldansger (dir.), Histoire de l’Alsace, Toulouse, Privat, 1970, p. 52-63

6. Haffner, Allemagne 1918 : une révolution trahie, op. cit.

7. Cité dans Georges Haupt, Michael Löwy, Claudie Weill, Les Marxistes et la question nationale, Paris, François Maspero, 1974, p. 165.

8. Georges Foessel, « Strasbourg sous le drapeau rouge, la révolution de novembre 1918 », Saisons d’Alsace, 1968, p. 470-509.

9. « Rückblick auf die Revolution » dans Jacques Rosse, Marcel Sturmel, Albert Bleicher, Fernand Deiber, Jean Keppi, Das Elsass, Colmar, Alsatia, 4 t, 1936-1938. Voir t. 1,1936, p. 607-695.

10. « Der Elsass-Lothrdansgische Nationalrat », dans Das Elsass, op. cit., p. 695-606.

11. Foessel, « Strasbourg sous le drapeau rouge, la révolution de novembre 1918 », art. cité.

12. Christian Baechler, L’Alsace entre la guerre et la paix : recherches sur l’opinion publique, thèse, Strasbourg, 1969, 3 vol. Voir en particulier le t. 3 qui porte sur la période octobre 1918-février 1919.

13. François Roth, La Lorraine annexée : étude sur la présidence de Lorraine dans l’Empire allemand 1870-1918, Lille, Service de reproduction des thèses, Université de Nancy, 1976, p. 648-653, et sa réédition mise à jour : La Lorraine annexée, 1871-1918, Metz, Éditions Serpenoise, 2007.

14. Jean-Claude Richez, « Conseils de soldats et conseils ouvriers en Alsace en novembre 1918 » dans Cahiers de l’Alsace Rouge,n° 1, Strasbourg, 1977, et « November-Revolution im Elsass : un dossier », De Budderflade, n° 15-1978, p. 31-39.

15. Jean-Claude Richez, Novembre 1918 en Alsace : conseils de soldats et d’ouvriers, revendications de classe et nationales, mémoire de maîtrise, Strasbourg, Faculté des lettres et sciences humaines, 1979.

16. Jean-Claude Richez, « Ordre et désordre dans la fête : les fêtes de réception des troupes françaises en novembre 1918 », Revue des sciences sociales de la France de l’Est, n° 12 et 12 bis, 1983, p. 157-177 ; « La révolution de novembre 1918 en Alsace dans les petites villes et les campagnes », Revue d’Alsace, n° 107, 1981.

17. Voir IHS-CGT-Alsace, Commémoration du centenaire de la révolution de novembre 1918 en Alsace-Lorraine, Montreuil, Institut CGT d’histoire sociale, bulletin n° 69, avril 2019.

18. Didier Daeninckx évoque l’épisode de novembre 1918 dans Meurtres pour mémoire, Paris, Denoël, 1997, p. 119-121 ; il y revient ensuite dans Non lieux, Paris, L’Instant, 1989, « 11 novembre 1918, le drapeau rouge flotte sur Strasbourg », Amnistia, n° 2, décembre 2000-février 2001, repris dans La Mémoire longue : textes et images, Paris, Le Cherche Midi, 2008, p. 43-50.

19. Quand le drapeau rouge flottait sur la cathédrale, film documentaire de Jean-Noël Delamarre, 2009, diffusion sur la chaîne LCP le 7 et le 9 août 2010.

20. Jacques Fortier, Quinze jours en rouge, Barr, Le Verger, 2011.

21. Jacques Ozouf et Mona Ozouf, « Mesure et démesure : l’étude de l’opinion », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 21eannée, n° 2, 1966, p. 324-335, p. 325.

22. Nous retrouvons exactement le même phénomène dans le travail de collecte que nous menons aujourd’hui autour de mai 1968.

23. Daeninckx, « 11 novembre 1918, le drapeau rouge flotte sur Strasbourg », art. cité.

24. Nous recensons en bibliographie une petite cinquantaine de témoignages sous le titre « Témoignages- et souvenirs » qui pour l’essentiel porte sur la réception des troupes françaises, une dizaine seulement évoquent les conseils d’ouvriers et de soldats.

25. Charles Spindler, L’Alsace pendant la guerre, Strasbourg, Treuttel & Wurtz, 1925 ; Philippe Husser, Un Instituteur alsacien entre France et Allemagne ; journal, 1914-1918, présenté et annoté par Alfred Wahl, Paris/Strasbourg, Hachette/La Nuée bleue, 1989 ; Élisabeth-Esther Levy, Tagebuch einer Colmarerin während des Weltkrieges : 1914-1918, t. 6, Alsatia, Colmar, 1947.

26. Achille Walch, 1914, un destin alsacien : mes mémoires ou les aventures variées du fils d’un pauvre homme, Neuilly, Atlande, 2016. Pour une présentation du texte, voir Patrick Madenspacher, « Achille Walch, éléments de recherche permettant une meilleure lecture », Annuaire de la Société d’histoire du Sundgau, 2017, p. 135-144 et Marie Claire Vitoux, « Journal d’Achille Walch », Annuaire historique de la ville de Mulhouse, 2014, p. 99-112. Achille Walch (1899-1973) est né à Carspach, dans le sud de l’Alsace, d’un père tisserand. Apprenti jardinier chez Jourdan à Altkirch, industriel, futur ministre du travail, il est évacué, son village étant sur le front, à Uberach dans le nord de l’Alsace, puis en 1918 incorporé dans l’armée allemande. Il fait ses classes à Wiesbaden, puis est envoyé sur le front dans le nord de la France, mais l’armée allemande bat en retraite et la révolution éclate. De retour en Alsace, il traverse le mouvement des conseils à Strasbourg. Est par la suite embauché comme jardinier aux Mines de potasse d’Alsace où il reste jusqu’en 1961. Ses souvenirs sont rédigés à partir de 1928 à partir de carnets qu’il tenait depuis son adolescence. Il les dactylographie à partir de 1961. Ils sont publiés en 2016 à l’initiative de Carmen Jung, Marie-Claire Vitoux et Raymond Woessner.

27. Fritz Maisenbacher, Ein Strassburger Bilderbuch : Erinnerungen aus den Jahren 1870-1918, Strasbourg, Selbstverlag, 1931 p. 172-204. Magistrat, fils d’un Vieil-Allemand et d’une Alsacienne, il participe à des cercles intellectuels proches de l’autonomisme entre les deux guerres, proche de Robert Ernst, chef de file des irrédentistes alsaciens en Allemagne. Il est membre de ce qui fait office de conseil municipal nazi en 1942.

28. Jean de Pange, « Conseil national d’Alsace et de Lorraine », Revue des Deux Mondes, t. 5, 1919, p. 907-926 ; Joseph Pfleger, « Le Conseil national », dans Notre Alsace : notre Lorraine, édité par Émile Wetterle, Maurice, Barres, Carlos Fischer, Paris, Édition française illustrée, 1919-1920, p. 255-260 ; Robert Redslob, « Le changement de régime en Alsace-Lorraine après la défaite allemande », Revue politique et parlementaire, 10 septembre 1920, p. 387-389.

29. Alfred Döblin, Bourgeois et soldats, Marseille, Agone, 2009. Sur la dimension « alsacienne » du roman voire Monique Mombert, « La révolution de Novembre en Alsace dans Bourgeois et Soldats d’Alfred Döblin », dans Françoise Olivier-Utard, De l’Allemagne à la France : le mouvement ouvrier en Alsace-Lorraine (1890-1920), Strasbourg, Publication des sociétés savantes d’Alsace, 2018, p. 195-208.

30. Ernst-Moritz Mungenast, Le Magicien Muzot, Metz, Éditions Serpenoise, 1986.

31. Alfred Döblin, « Revolutionstage im Elsass », Die Neue Rundschau, [1919] repris dans Alfred Döblin, Schriften zur Politik und Gesellschaft, Frankfort, Fischer Verlag, 2015, p. 69-80.

32. François Roth considère que comme le roman de Polly Maria, Hoffler « apporte une note personnelle » à la description des évènements, La Lorraine annexée, op. cit., 2011, 3e éd., p 647.

33. Alfred Döblin, Bürger und soldaten, Amsterdam, Querido Verlag, 1939.

34. Alfred Döblin, November 1918 : eine deutsche Revolution, Munich, Karl Alber Verlag, 3 t. 1948-1950.

35. Michel Vanoosthuyse, « Préface générale », Döblin, Bourgeois et soldats, op. cit., p. VI.

36. Voir la biographie de Wilfried F. Schoeller, Döblin : eine Biographie, Munich, Hanser, 2011.

37. Sur la chronologie détaillée de la publication de November 1918 : eine deutsche Revolution, voir note de Michel Vanhoostuyse, dans Döblin, Bourgeois et soldats, op. cit., 2009, p. XXXIV.

38. Ibid., p. VI.

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