Avant-propos de Géraldine Franck au manifeste Du collectif Droits humains pour tou·te·s

Avec les aimables autorisations de
l’autrice et des éditions Libertalia

Un jour, une amie m’a dit qu’on ne pouvait pas désapprendre la lecture. Partisan·es de la méthode syllabique ou de la méthode globale, une fois que vous avez intégré qu’un m et un i font mi, difficile de ne plus vous en souvenir. Vous ne pourrez plus, par exemple, vous promener innocemment dans une rue bardée d’enseignes en n’y voyant que des agrégats de voyelles et de consonnes. La lecture s’impose à vous. Vous lisez d’ailleurs souvent avant même de prendre conscience que vos yeux se sont posés sur des lettres. C’est un apprentissage définitif.

Il en va de même pour de nombreux constats féministes. Plusieurs années d’activisme au sein du groupe féministe La Barbe qui dénonce la domination masculine dans les sphères de pouvoir m’ont appris à visualiser directement la répartition femmes / hommes au sein d’un événement, colloque, affiche de cinéma et de théâtre ou encore sur un plateau télé. Pas de scoop, habituellement, cela va plus vite de compter les femmes.

La lecture de ce manifeste vous permettra d’acquérir un nouvel apprentissage définitif : que vous écriviez Homme avec une minuscule ou une majuscule, les femmes ne sont pas des Hommes. Saviez-vous d’ailleurs que le lexique des règles typographiques qui régit les usages de l’Imprimerie nationale préconise d’écrire « droits de l’homme » avec un h minuscule ?

Les féministes du Mouvement de libération des femmes (MLF) sont à l’origine, dans les années 1970, de ce slogan devenu culte : « Un Homme sur deux est une femme. » Ce qui induit d’ailleurs qu’un Homme sur deux est un homme. Vous avez dû relire cette phrase pour tenter de la comprendre ? C’est normal car ce slogan féministe met bien le doigt sur ce qui pose problème : l’effacement du féminin via l’assimilation du masculin au neutre. Par chance, un mot utile existe, pour désigner avec clarté à la fois les femmes et les hommes, il n’est même pas à inventer : humain·e.

L’expression « droits de l’homme » est ambiguë. L’utilisation du genre masculin pour désigner les personnes des deux sexes est génératrice d’une incertitude quant aux personnes, hommes ou femmes, concernées. Cela engendre une confusion entre particulier (masculin) et général (masculin et féminin). Quel mot employer lorsque nous souhaitons évoquer uniquement les hommes dans le sens « humain » de sexe masculin ? Tolérer une ambiguïté suggère que les femmes ne comptent pas vraiment. De plus, cela participe grandement à une vision binaire de la répartition hommes / femmes niant ainsi le vécu de toutes les personnes intersexes*, non binaires** ou en minorité de genre.

* L’intersexuation, aussi appelée intersexualité, est un terme bio- logique décrivant des personnes nées avec des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions typiques de « mâle » et « femelle », selon l’ONU.

** Les termes « non binaire » ou genderqueer désignent les personnes dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire, c’est-à-dire qu’elles ne se ressentent ni homme ni femme.

Mais qu’est-ce qu’elles veulent encore ?

Le langage est politique : ce qui n’est pas mentionné n’existe pas. L’expression « droits de l’homme » est sexiste, elle invisibilise les femmes mais aussi leurs luttes et leurs droits. L’objectif du collectif Droits humains pour tou·te·s se résume en une phrase : obtenir que les institutions remplacent l’expression « droits de l’homme » par « droits humains ». La légitimité dont bénéficient les termes employés par les pouvoirs publics leur confère un poids tout particulier. Il est temps pour la communauté francophone dans son ensemble de prendre acte de la réalité des discriminations qui s’exercent contre les femmes et de modifier la langue française en conséquence pour éviter qu’elle y contribue.

Concrètement, qui pourrait faire évoluer cette terminologie ? Cela pourrait se faire via un projet ou une proposition de loi*. Il nous faut donc, par notre travail militant, sensibiliser des parlementaires ou le gouvernement à cette question. L’adoption de cette réforme par les institutions rejaillirait sans doute sur les usages prévalant ailleurs, dans les discours médiatiques et le langage commun.

* Aux termes de l’article 39 de la Constitution française de 1958, « l’initiative des lois appartient concurremment au Premier ministre et aux membres du Parlement ». On appelle « projets de loi » les textes déposés au nom du gouvernement, devant l’une ou l’autre des Assemblées, par le Premier ministre. On dénomme, au contraire, « propositions de loi » les textes qui proviennent d’une initiative parlementaire.

Dans sa préface pour le livre de La Barbe publié chez iXe, Cinq ans d’activisme féministe, Christine Delphy écrit :

Quand les femmes comprendront-elles que le moins de femmes est la contrepartie obligée du plus d’hommes ? Et que leurs prétentions à elles sont menaçantes pour la catégorie des hommes ? Une catégorie arbitraire, une catégorie de naissance, une caste en d’autres termes. Cette caste est conditionnée depuis sa plus tendre enfance à avoir plus. Plus de tout. Chaque avancée de l’égalité est la perte d’un droit pour les hommes. On dira : mais c’était un privilège indu. En effet. Mais pour eux, qui l’ont toujours connu, qui l’ont toujours vu et vécu, c’est un droit. Quel est le pourcentage de femmes dans la population qui s’occupent activement de combattre l’inégalité, par une action aussi collective que la coalition des dominants ?

Quand les femmes seront-elles enfin disposées à arriver sur le champ de bataille autrement qu’une par une, toutes prêtes à se laisser abattre une par une ? […] la « bataille pour l’égalité » dresse en réalité des armées contre des individues désarmées.

Nous en avons conscience : ne plus accepter d’être englobées derrière le terme « homme » est bien une prétention menaçante. Comment expliquer autrement les réticences évidentes à employer le terme pourtant adapté et explicite d’humain en lieu et place d’homme ?

Isabelle Alonso le résumait brillamment : « Non, le masculin n’est pas neutre. Il est masculin ! Il n’est pas apte à représenter le féminin. La grammaire n’est pas tombée du ciel. La grammaire est une idéologie, une machine à faire disparaître les femmes*. » Eh oui, la grammaire n’est pas neutre. Elle traduit des rapports sociaux de pouvoir. Elle renforce des discriminations déjà existantes en invisibilisant les femmes.

Évidemment, ce combat est un combat parmi d’autres dans la démasculinisation du langage. « Droits de l’homme » n’est qu’une expression au milieu d’un système linguistique sexiste. Comme le démontre la sociolinguiste Claire Michard dans Humain/Femelle de l’humain. Effet idéologique du rapport de sexage et notion de sexe**, même l’écriture inclusive*** est loin de résoudre les problèmes que pose le sexisme dans la langue : « les marques du sexisme sont beaucoup plus nombreuses que celles du genre grammatical, mais elles sont sou- vent moins perceptibles que l’absence de termes de profession de genre féminin ». À titre d’exemple, lorsqu’on a, côté masculin, deux termes pour désigner l’enfant mâle (garçon) et l’humain mâle (fils), on ne dispose que d’un terme côté féminin (fille). Idem pour humain mâle (homme) et époux (mari) vs humain femelle (femme) et épouse (femme).

www.isabelle-alonso.com/glands-de-ce-monde/

** Publié aux éditions Sans Fin (Canada).

*** L’écriture inclusive utilise la typographie (le point médian entre les marqueurs de genre masculin et féminin) et des néologismes (« iel », « celleux », « tous·tes ») pour donner une plus grande visibilité aux femmes et aux autres groupes minoritaires dans la langue, et ainsi rendre cette dernière plus paritaire. Même si ces propositions suscitent des débats, elles se généralisent dans la francophonie. On les trouve sur Internet, mais également dans des manuels scolaires et de nouvelles grammaires.

Dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss écrit : « Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées. » Ainsi dans cet extrait « le village entier » désigne uniquement les hommes ; être avec les femmes et les enfants induit d’être « seuls » et « les maisons abandonnées » le sont parce que dépourvues de mâle adulte. Peut- être que cela rappellera à certaines ce mec qui vient vous voir alors que vous êtes un groupe de femmes et qui vous demande : « Vous êtes seules ? » Parce que dans la tête de ce mec comme dans celle de Lévi-Strauss les femmes sont seules tant qu’elles ne sont pas accompagnées d’un homme – elles ne comptent pas en tant que personnes.

Et puis que dire de tous ces termes qui changent radicalement de sens dès lors qu’ils sont féminisés ? Comme le rappelle Typhaine D, un chevalier c’est un homme qui vit des aventures; une chevalière, c’est une grosse bague moche. Sans parler de tous ces termes qui sexualisent les femmes : maîtresse, cochonne, coureuse, entraîneuse, chienne, tandis que leur équivalent masculin n’a pas cette charge sexualisante et rabaissante (en patriarcat, la sexualité valorise les hommes mais souille les femmes). Si je vous dis que c’est un grand homme, à priori vous pensez d’abord à ses vertus humanistes et non à sa taille. Mais qu’en est-il lorsque j’évoque une grande femme ? Le langage, ce n’est pas juste ce qui nous permet de nous exprimer, c’est ce qui structure et aussi influence nos pensées.

Le terme « hommes » peut donc désigner un groupe d’êtres humains, quel que soit leur sexe ; alors que le terme « femmes » ne désigne que les êtres humains de sexe féminin. Dans la langue française, le masculin est ainsi non marqué du point de vue du sexe, contrairement au féminin. Aussi les femmes ne peuvent-elles pas représenter l’humanité, l’universel. Leur caractéristique principale c’est d’être une femme, comme la Schtroumpfette au pays des Schtroumpfs. Tandis que les Schtroumpfs peuvent être Grand Schtroumpf (toujours par l’autorité, pas par la taille), paresseux, gourmand, grognon, farceur, costaud ; elle, sa seule caractéristique est d’être femme. La femme n’est pas un humain absolu, elle n’est qu’une fraction de l’espèce. L’homme, lui, peut se permettre de représenter le tout. Tandis que le masculin est générique, le féminin est particulier. La classe des hommes s’est approprié l’universel. Au même titre qu’on précisera l’homosexualité d’une personne mais rarement son hétérosexualité, la caractéristique femelle est nommée tandis que la caractéristique mâle se contente d’être, sans devoir être précisée. La norme ne se nomme pas. Elle doit cela à son statut de dominant.

Évidemment on nous objectera, comme toujours, qu’on se trompe de combat. Plutôt les féminicides que la grammaire. Certes. Mais dans les faits, une lutte ne se mène pas au détriment d’une autre. Si ce n’était vraiment qu’une lutte symbolique, il est fort à parier que l’Académie française n’aurait pas rendu publique sa déclaration sur l’écriture inclusive, déclaration adoptée à l’unanimité de ses membres lors de la séance du 26 octobre 2017 : « Plus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration “inclusive”, la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures. » Le Premier ministre Édouard Philippe quant à lui a signé une circulaire publiée au Journal officiel appelant « à ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive* » ! Si ce combat était vraiment vain, com- ment expliquer les résistances qu’il suscite ?

https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/11/21/le-premier-ministre-edouard-philippe-decide-de-bannir-l-ecriture-inclusive-des-textes-officiels_5218122_823448.html

Le générique masculin active moins de représentations féminines qu’un générique épicène. Le générique masculin est donc loin d’être aussi neutre que certains l’affirment. Rendre visible le féminin dans la langue, c’est rendre visibles les femmes. Un travail de Markus Brauer et Michaël Landry démontre cette relation :

L’utilisation du générique masculin, plutôt qu’une formulation épicène, diminue la probabilité que les gens nomment une femme quand on leur demande quel(s) candidat(s) ils verraient volontiers au poste de Premier ministre et d’énumérer leurs héros et leurs artistes préférés. […] Finalement, le générique masculin incite les gens à penser qu’un groupe de personnes contient moins de femmes quand en réalité aucune information sur la composition de genre du groupe en question n’a été donnée. Le générique masculin est donc loin d’être aussi neutre que certains le pensent. En comparaison à d’autres types de générique, l’utilisation du générique masculin augmente la probabilité que les gens pensent aux hommes plutôt qu’aux femmes. L’effet du type de générique est de taille considérable. En moyenne, 23% des représentations mentales sont féminines après l’utilisation d’un générique masculin, alors que ce même pourcentage est de 43% après l’utilisation d’un générique épicène. La différence varie presque du simple au double*.

* Brauer Markus, « Un ministre peut-il tomber enceinte ? L’impact du générique masculin sur les représentations mentales », L’Année psychologique, 2008, vol. 108, n° 2, pp. 243-272.

En résumé : le « générique masculin » active des représentations plus masculines que féminines. Il ne suffit donc pas d’invoquer l’absence d’ambiguïté de la règle grammaticale du générique masculin et d’insister sur le fait que le masculin est le genre non marqué pour trancher le débat. Lorsqu’on accepte cette règle grammaticale, cela se fait nécessairement au détriment des femmes.

Éliane Viennot nous questionne :

Lorsque l’on présente aux enfants une liste de professions au masculin ou au féminin, et qu’on leur demande de dire lesquelles pourraient leur convenir, les petits garçons choisissent d’emblée les professions nommées au masculin et les petites filles celles qui sont nommées au féminin. Alors que si la liste présentée comprend les deux noms (pompier, pompière), les enfants se projettent avec beaucoup plus de liberté dans toutes les professions. Alors, est-ce que vraiment, avec toutes les preuves qu’on a que le masculin générique ne l’est pas, qu’il favorise les stéréotypes, qu’il participe de l’invisibilisation des femmes et de leur sous-estimation, on va renoncer à dire quelques mots de plus juste parce que c’est un peu plus long ? Est-ce qu’on va conforter l’inégalité pendant encore cinq cents ans sous un prétexte aussi dérisoire* ?

* https://www.50-50magazine.fr/2019/11/12/eliane-viennot-il-faut-montrer-que-le-langage-egalitaire-est-a-notre-portee-2-2/

La manière dont nous parlons bride notre imaginaire. Employer une langue dans laquelle seuls les hommes apparaissent, c’est s’empêcher d’accorder une égale attention aux femmes et aux hommes. À titre d’exemple, parler de « suffrage universel » sans préciser « suffrage universel masculin » c’est oublier que les femmes n’ont obtenu ce droit que près d’un siècle après les hommes.

Rappelons qu’une langue vivante évolue et se transforme constamment. Une langue qui ne change plus est une langue morte qu’on ne parle plus. Le masculin universel n’est pas du neutre mais bien du masculin. Invisibiliser les femmes dans les faits comme dans le langage est une des armes des hommes. Car oui, les mots sont des armes. Un recueil de poésie publié chez Cambourakis porte d’ailleurs ce titre éloquent : Je transporte des explosifs on les appelle des mots. Qui abandonne spontanément, volontairement, une arme ? Cela se fait au mieux à force de réflexions humanistes, au pire en perdant une bataille.

Une aventure collective et bénévole

Dès 2014, notre collectif Droits humains pour tou·te·s (DHPT) a embrassé ce combat linguistique. Depuis sa création, le collectif mène des activités de sensibilisation et de mobilisation envers le grand public et les institutions, via la rédaction de tribunes, l’organisation de conférences et de concours d’éloquence.

L’aventure du collectif DHPT a plus précisément débuté en août 2014. Quelques mois plus tard, nous étions déjà dix membres dont près de la moitié encore active à ce jour. Écrire cette préface m’a amenée à me plonger dans nos archives. Cette immersion m’a permis de mesurer le travail accompli par le collectif malgré nos maigres moyens de temps et d’argent. Que de chemin parcouru entre cette première réunion au café Le Grand Sassi, rapidement devenu notre quartier général, et ce dernier concours d’éloquence à l’auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris !

Dès 2015, le collectif DHPT a lancé une pétition sur change.org, un appel* (* http://droitshumains.fr/appel/), signé par 68 associations, réseaux, institutions et médias (dont le Syndicat de la magistrature, la Coordination française pour le lobby européen des femmes, le Planning familial, Osez le féminisme, Coordination SUD*, l’Inter-LGBT…) ainsi que 49 personnalités. Notre premier communiqué de presse date de février 2015. Nous y affirmions déjà que ce « changement terminologique relève de l’évidence ». Nous avons ensuite rapide- ment organisé deux conférences** de mobilisation (en mai et décembre 2015) honorablement relayées dans les médias français*** et étrangers****.

* Coordination nationale des ONG françaises de Solidarité urgence et développement. Elle rassemble six collectifs d’ONG et surtout 150 ONG membres.

** Dont l’une sobrement intitulée « Dernière journée des droits de l’Homme ». Les vidéos sont sur notre compte Dailymotion.

*** Une pleine page pour Le Parisien, France Inter, le magazine 50-50, Libération ou encore L’Humanité. Nous avons également eu droit à une pleine page sur le site de Causeur, pleine de mépris et d’insultes du type « pétasses sans humour ». Il y a des ennemis politiques qu’on ne peut que se réjouir d’avoir : https://www.causeur.fr/olympe-gouges-collectif-droits-humains-32037

**** The Guardian, The Telegraph et la BBC ont relayé la campagne.

Le collectif a rapidement enregistré quelques succès significatifs sur le plan politique. Ainsi, le 16 octobre 2015, dans le cadre de la COP 21, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, sous la pression de plusieurs femmes politiques françaises, a indiqué qu’il soutenait l’emploi de l’expression « droits humains » à la place de « droits de l’homme » dans le texte du futur accord de Paris sur le climat. Surtout, le 18 mars 2016, la présidente de la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, Catherine Coutelle, a fait adopter par l’Assemblée nationale un amendement modifiant le terme « droit de l’homme » pour celui de « droits humains » dans une proposition de loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre.

Le 8 décembre 2016 est parue une tribune cosignée par 81 parlementaires, à l’initiative de Catherine Coutelle. Les signataires y affirment que « le moment est venu pour la France de réaffirmer son universalisme en choisissant pour terminologie officielle “droits humains” plutôt que celle de “droits de l’homme”. L’usage de l’expression idiomatique “droits de l’homme”, exception française à la pratique internationale, crée une exclusion qui n’est pas uniquement symbolique. L’égalité entre les femmes et les hommes se joue aussi dans le langage, à fortiori dans le langage politique, légal, juridique. Le langage permet de structurer la pensée, et le masculin n’est pas neutre : c’est du bon sens. De plus, ce qui n’est pas nommé n’existe pas : le féminin, dissous dans le masculin, n’existe pas. Partout dans le monde, les femmes subissent plus que les hommes les inégalités économiques, sociales et politiques, les discriminations, les violences. Il y a urgence à s’adresser, dans nos textes, de façon claire et sans détour à l’ensemble de l’humanité, femmes comme hommes. La France s’honorerait à prendre résolument ce parti. Cet appel entend y contribuer* ».

* Pour le texte intégral et la liste de ses signataires : https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/081216/pour-les-droits-humains

Nous sommes, sans doute, à une période charnière : la revendication de ce changement n’est plus considérée comme une utopie mais, désormais, comme une évidence. Certaines organisations ont déjà passé le cap. Le 24 janvier 2018, la conférence des organisations internationales non gouvernementales (OING) du Conseil de l’Europe s’est résolue à adopter l’expression « droits humains » en lieu et place de « droits de l’homme » dans les écrits et travaux de la conférence.

Le collectif DHPT a aussi mené des actions de plaidoyer institutionnel. Nous avons par exemple interpellé à plusieurs reprises Christine Lazerges, alors présidente de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme), pour lui enjoindre de changer le nom de sa commission ainsi que l’intitulé de son prix annuel des droits de l’homme. Nous avons également proposé à Patrizianna Sparacino-Thiellay, alors ambassadrice pour les Droits de l’homme de la République française, de donner l’impulsion en modifiant sa fonction en ambassadrice pour les Droits humains. Nous avons aussi suggéré à Anne Hidalgo de rebaptiser le parvis des Droits de l’homme en parvis des droits humains… sans suite. Enfin, nous avons invité à notre dernier événement Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étran- gères, qui avait utilisé sans équivoque le terme « droits humains » dans une tribune intitulée « Pour une diplomatie féministe », cosignée avec Marlène Schiappa le 8 mars 2018*. Les lignes restent difficiles à faire évoluer.

* https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/droits-de-l-homme/actualites-et-evenements-sur-le-theme-des-droits-de-l-homme/actualites-2019-sur-le-theme-des-droits-de-l-homme/article/pour-une-diplomatie-feministe-tribune-conjointe-de-jean-yves-le-drian-et

À partir de 2016 et durant trois années consécutives, le collectif DHPT a organisé avec l’appui de la Mairie de Paris et du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes un concours d’éloquence, d’abord à la mairie du IIIe arrondissement de Paris pour sa première édition puis à l’auditorium de l’Hôtel de Ville pour les deux suivantes. À chaque année sa thématique : « Pourquoi dire “droits humains” plutôt que “droits de l’homme” ? » en 2016, « “Droits de l’homme” : une expression du XVIIIe siècle. Quoi pour le XXIe siècle ? » en 2017 et « “Droits de l’homme” : une violence faite aux femmes » en 2018.

Ce concours a toujours été présidé par Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris pour les droits humains (entre autres délégations) et marrainé par Isabelle Motrot en qualité de directrice de la rédaction du magazine Causette. Différentes personnes ont été amenées à faire partie du jury à leurs côtés*.

* Oristelle Bonis, directrice de publication de la maison d’édition iXe; Marie Docher, activiste à La Barbe; Désirée Frappier, autrice ; Blandine Métayer, actrice et autrice ; Evelyne Sire-Marin, magistrate, ancienne présidente du Syndicat de la magistrature; Christine Berrou, humoriste, comédienne et autrice ; Éliane Viennot, professeuse et historienne ; Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse en psychologie de l’orientation au Cnam, présidente de la commission « lutte contre les stéréotypes et rôles de sexe » du HCEfh ; Gaëlle Abily, adjointe au Maire de Brest, conseillère de la métropole de Brest, membre du HCEfh, rapporteure du guide « Pour une communication sans stéréotype de sexe » ; Mathilde Larrère, historienne des révolutions et de la citoyenneté (UPEM), chroniqueuse pour Arrêt sur Images ; Titiou Lecoq, autrice ; Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses ; Françoise Brié, directrice générale de la Fédération Nationale Solidarité Femmes ; Fatima-Ezzahra Benomar, militante féministe ; Claire Guiraud, secrétaire générale du HCEfh, Anne Nègre, vice-présidente en charge d’égalité au sein de la Conférence des OING et Eva Darlan, actrice, écrivaine, productrice et réalisatrice.

Lors de la première édition, l’ensemble des prix remis ont été offerts par les autrices et auteurs eux-mêmes ou leur maison d’édition*.

* Merci à Désirée et Alain Frappier, la revue antispéciste VERSUS, le magazine Causette, Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu, les éditions iXe, Typhaine D, Yves Bonnardel et Alpheratz pour leurs généreux cadeaux. L’agence Mots clés et l’association Zéromacho ont contribué via leurs guides et leurs affiches à nous permettre d’offrir des lots plus étoffés en 2017 et 2018.

Vous avez entre les mains le fruit du travail que nous avons accompli en 2019. Nous avons rassemblé nos propres textes, avons dû opérer le dur choix de ne retenir que quelques textes écrits par les candidat·es pour notre concours d’éloquence, avons sollicité de nouveaux textes, démarché des dessinatrices et des dessinateurs pour que ce manifeste voie le jour. La collaboration avec Libertalia nous a permis de bénéficier d’un vrai travail d’éditrice dans le choix des textes retenus pour nous permettre d’exposer l’en- semble de nos arguments en évitant (on l’espère) de trop nombreuses redites. Vous trouverez ainsi dans ce recueil des textes engagés, érudits, drôles, écrits par des artistes, des journalistes, des chercheuses, des universitaires. Comment faire comprendre ce qui nous semble si évident, que « droits de l’homme » ne signifie pas du tout « droits des femmes », voire franchement le contraire, en contribuant activement à la marginalisation des femmes dans le vocabulaire. Comme le dessin de Trax le symbolise, on nous parle des droits des femmes, on croule sous les « blablas », mais où sont-ils, ces droits, quand on ne sait même pas correctement les nommer ? Il y a un décalage terrible entre la prétention à l’universalité de l’expression « droits de l’homme » et la discrimination manifeste qu’elle constitue.

Ce livre n’aurait pas pu voir le jour sans le soutien financier de Lush. Sans possibilité de défraiement, nous n’aurions sans doute pas eu le cran de demander du travail bénévole à autant de dessinatrices et dessinateurs qui sont déjà tant sollicités pour fournir leur travail gratuitement.

Nous avons choisi de reverser l’intégralité de nos droits d’autrices et d’auteurs à Nous Toutes!, mouvement de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Il est souvent difficile d’opérer un choix quand il s’agit de soutenir financièrement une cause. Le sexisme se déploie de tant de manières différentes que la plupart des associations et collectifs se spécialisent sur un sujet que ce soit de manière pérenne ou le temps d’une campagne : inégalités salariales et de retraite, harcèlement sexuel notamment au travail mais aussi en ligne, inégalité dans la répartition des tâches domestiques, discriminations spécifiques aux femmes racisées, aux lesbiennes, stéréotypes de genre, éducation non sexiste. Rapidement il nous a paru évident de soutenir Nous Toutes! car aucune femme ne peut affirmer qu’elle n’a jamais été touchée par une violence sexiste ou sexuelle. Comme l’ont placardé des féministes sur les murs de plusieurs villes, nous ne voulons plus compter nos mortes.

Dans le cadre d’un collectif, personne ne crée seul*. Aussi, il me semble important de citer les personnes qui, soit par la durée, soit par l’intensité circonscrite dans le temps de leur mobilisation bénévole, ont permis à toutes les actions du collectif DHPT de voir le jour : Annelise Garzuel, Caroline Flepp, Eloïse Bouton, Florence Montreynaud, Françoise Morvan, Laetitia Redonet, Louis Guinamard (qui a eu l’idée de lancer ce collectif), Lucie Daniel, Marguerite Bannwarth, Marie-Christine Monfort, Nicolas Rainaud, Noé Le Blanc, Pamela Rwamuhunga, Sara Vila, Sophie Bilong, Tiphaine Martin et tou·te·s celleux que j’oublie. Rédaction de nos écrits, organisation de nos événements, relecture de textes, temps de réunion, lecture et écriture de mails, émargement du public pendant plus d’une heure dans le froid devant les locaux de la mairie, chaque aide a été précieuse. Que chacune des personnes citées soit vivement remerciée pour sa contribution indispensable au collectif !

* Comme l’écrit Mona Chollet sur son blog La méridienne : « Je rêve qu’un jour on puisse raconter de “belles histoires d’amour” où les deux partenaires se soutiennent mutuellement et où chacun permet à l’autre de se réaliser, au lieu que l’un – ou plutôt l’une – se mette au service de l’autre en négligeant ses propres possibilités, talents et aspirations. » Alors évitons d’invisibiliser le travail, surtout lorsqu’il est bénévole et féminin, et « rendons à Cléopâtre ce qui est à Cléopâtre », comme le dit Typhaine D, en citant les membres du collectif !

Droits humains pour tou·te·s est ainsi à la fois un combat politique et une aventure collective. La plu- part d’entre nous sommes impliqué·es dans d’autres formes et champs de militantisme. Grâce à ce collectif, j’ai rencontré des personnes engagées, prêtes à donner de leur temps et de leur énergie pour ce combat. Pourtant, nous avons hâte de pouvoir passer à autre chose, de ne plus devoir nous battre pour l’évidence. Florence avait par exemple lancé l’idée d’un autre projet : écrire une liste de nouveaux droits fondamentaux comme celui de naître désiré·e. Ce projet est formidable. Mais il demande du temps, temps qui nous est pris par DHPT. Alors pour nous permettre de mener d’autres nouveaux combats importants, nous avons besoin que ce livre manifeste entérine la fin de l’appellation « droits de l’homme ».

Comme nous l’avons annoncé dès nos premiers écrits :

« Le collectif Droits humains se dissoudra dès lors que les institutions auront enclenché des changements tangibles. À défaut, il restera actif aussi longtemps que nécessaire. »

Nous comptons sur vous pour accompagner ce combat !

Géraldine Franck


Droits humains pour tou·te·s

Ouvrage coordonné par Géraldine Franck

Editions Libertalia, Montreuil 2020, 172 pages, 10 euros

https://www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/droits-humains-pour-tou-te-s

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