Introduction : Eric Toussaint : Capitulation entre adultes. Grèce 2015 : une alternative était possible

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Le 25  janvier 2015, alors que la Grèce subit depuis 2010 une sévère cure d’austérité imposée par ses créanciers et par les partis social-démocrate (Pasok) et conservateur (Nouvelle Démocratie) qui ont alterné au gouvernement, le parti Syriza (acronyme signifiant en grec « coalition de la gauche radicale ») remporte les élections législatives en Grèce, avec 149 députés sur 300. Faute de majorité absolue au Parlement, Syriza forme un gouvernement de coalition avec ANEL (petite organisation de droite « souverainiste » qui annonçait, comme Syriza, vouloir faire une priorité de la sortie des politiques d’austérité). Le principal dirigeant de Syriza, Alexis Tsipras, devient Premier ministre, et nomme Yanis Varoufakis, économiste de gauche proche de Syriza, ministre des finances.

Il est essentiel de prendre le temps d’analyser la politique mise en œuvre par Yanis Varoufakis et le gouvernement d’Alexis Tsipras car, pour la première fois au 21e siècle, un parti de gauche radicale a été élu en Europe pour former un gouvernement. Moins de six mois après avoir pris ses fonctions, ce gouvernement se pliait finalement aux exigences des créanciers, renonçant de fait à mettre fin à l’austérité. Comprendre les échecs et tirer les leçons de la manière dont ce gouvernement a affronté les problèmes qu’il a rencontrés sont de la plus haute importance si on veut éviter un nouveau fiasco. Dans d’autres pays d’Europe, une majorité d’électeurs et d’électrices pourrait porter au gouvernement des forces de gauche qui promettent de rompre avec la longue nuit néolibérale et de réaliser de profonds changements. Des explosions sociales de grande ampleur peuvent aussi déboucher sur l’arrivée de forces de gauche radicale au gouvernement. Même là où les chances d’arriver au gouvernement sont très limitées, il est fondamental de présenter un programme cohérent de mesures qui devraient être prises par un gouvernement aussi fidèle au peuple que le sont les gouvernants actuels à l’égard du grand capital. Il est également nécessaire de proposer une stratégie pour affronter les ennemis du changement et de l’émancipation.

L’année 2015 marquera l’histoire de la Grèce, de l’Europe et de la gauche en ce premier quart du 21e siècle. Le livre que vous avez entre les mains constitue un guide pour des lecteurs et des lectrices qui ne se contentent pas de la narration dominante présentée par les grands médias et les gouvernements de la Troïka ; des lecteurs et des lectrices qui ne se satisfont pas non plus de la version donnée par l’ex-ministre des finances du premier gouvernement Syriza.

Si vous n’avez pas encore lu Conversations entre adultes1 de Yanis Varoufakis, commandez-le à votre libraire. Cela se lit comme un polar politique, il y a du suspense, des rebondissements, des trahisons… L’immense intérêt de ce livre, c’est que l’auteur donne sa version d’évènements qui ont influencé et influencent encore la situation internationale, en particulier en Europe mais aussi au-delà car la déception provoquée par la capitulation du gouvernement dirigé par Alexis Tsipras a marqué profondément les esprits.

En contrepoint du récit de Varoufakis, j’indique des évènements qu’il passe sous silence et j’exprime un avis différent du sien sur ce qu’il aurait fallu faire, sur l’appréciation de ce qu’il a fait et sur la stratégie adoptée par le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras. Mon récit ne se substitue pas au sien, il se lit en parallèle. Pour comprendre mon livre, la lecture de celui de Varoufakis n’est pas indispensable car je résume systématiquement les opinions et les faits importants présents dans sa narration.

La critique que je fais des choix opérés par Varoufakis et par le gouvernement de Tsipras est précise et argumentée. Varoufakis a pris la peine de communiquer ce qu’il considère être sa part de vérité. Il a pris des risques en le faisant. S’il n’avait pas écrit ce livre, bien des faits importants seraient restés inconnus. Néanmoins, il a sélectionné les faits qui abondaient dans son sens et cela m’amène à compléter le tableau afin de permettre une meilleure compréhension de ce qui s’est réellement passé.

Pourquoi Alexis Tsipras a-t-il nommé, en janvier  2015, Yanis Varoufakis au poste de ministre des finances ? Varoufakis était un électron libre, sans influence dans Syriza (il n’en était pas membre). Tsipras considérait qu’il pourrait, en cas de nécessité, le démissionner sans provoquer de grands remous dans le parti. Le profil de Varoufakis convenait au rôle que Tsipras voulait lui faire jouer : un économiste universitaire, brillant, bon communicateur maniant la provocation et la conciliation avec le sourire, maîtrisant parfaitement l’anglais.

Alexis Tsipras a décidé de fonctionner en petit comité dans le dos de son propre parti plutôt que de mettre en pratique une orientation politique décidée de manière collective au sein de Syriza et approuvée démocratiquement par la population grecque. Il est évident que l’absence de participation populaire et de mécanismes démocratiques dans l’élaboration de l’orientation politique allait à l’encontre de la nécessité, pour un gouvernement de gauche, de faire appel à la mobilisation populaire afin de mettre en pratique le programme politique radical sur lequel il s’était fait élire.

Contrairement à l’image caricaturale présentée par les médias dominants et par les gouvernements des pays créanciers, Yanis Varoufakis, comme négociateur principal, a fait des propositions très modérées à la Troïka, propositions qui étaient très clairement en retrait ou carrément en contradiction avec les engagements pris par Syriza et Tsipras lors de la campagne électorale de janvier 2015. Varoufakis a assuré à ses interlocuteurs que le gouvernement grec ne demandait pas une réduction du stock de la dette et il n’a pas remis en question la légitimité ou la légalité des créances réclamées à la Grèce – ce qui est très grave. Il n’a pas mis en avant le droit et la volonté du gouvernement grec de réaliser un audit des dettes de la Grèce.

Yanis Varoufakis a affirmé que le gouvernement qu’il représentait ne reviendrait pas sur les privatisations réalisées depuis 2010 et qu’en plus, certaines privatisations supplémentaires étaient tout à fait envisageables.

Le gouvernement Tsipras et son ministre des finances Yanis Varoufakis ont proposé à la Troïka d’aménager une partie du mémorandum en cours en le prolongeant et en adaptant certaines des mesures prévues. Yanis Varoufakis a affirmé de manière répétée que 70% des mesures prévues par le mémorandum étaient acceptables. Il a ajouté que certaines mesures qui devaient encore être appliquées étaient positives mais que 30% du mémorandum devaient être remplacés par d’autres mesures ayant un effet neutre sur le budget, c’est-à-dire que les mesures nouvelles et notamment celles qui seraient mises en œuvre pour faire face à la crise humanitaire n’augmenteraient pas le déficit prévu par le gouvernement précédent car elles seraient contrebalancées par des revenus supplémentaires ou par des réductions de dépenses dans certains domaines.

La corde qui étranglait la Grèce allait fonctionner comme un nœud coulant : tandis que celle-ci remboursait plusieurs milliards d’euros de dettes entre le mois de février et le 30 juin 2015, les créanciers ne faisaient aucun versement d’argent frais. Les caisses publiques se vidaient au profit du FMI principalement. Pire, la BCE a continuellement limité l’accès des banques grecques aux liquidités en les forçant à passer par le mécanisme d’octroi des liquidités d’urgence ce qui a asphyxié le gouvernement. Cela a provoqué un climat d’incertitude et entraîné des retraits bancaires massifs : les dépôts bancaires ont été réduits de trente milliards d’euros au cours du premier semestre 2015.

Yanis Varoufakis et le noyau autour de Tsipras, en se mettant d’accord avec la Troïka fin février 2015 pour prolonger le second mémorandum, n’ont jamais manifesté une quelconque détermination à passer à l’action si les créanciers ne faisaient pas de concession. Ces derniers ont méprisé le gouvernement grec. Celui-ci a capitulé à deux reprises, une première fois fin février 2015 et une seconde fois après le référendum du 5  juillet 2015.Varoufakis et Tsipras ont passé une très grande partie de leur temps dans des réunions interminables à l’étranger pour des négociations au cours desquelles ils ont fait des concessions tandis que la Troïka poursuivait méthodiquement son œuvre de démolition des espoirs du peuple grec. Tsipras et Varoufakis n’ont pas pris le temps d’aller à la rencontre du peuple grec, de prendre la parole dans des meetings où la population grecque serait invitée. Ils ne se sont pas déplacés dans le pays pour aller à la rencontre des électeur·trices, pour les écouter et leur expliquer ce qui se passait au cours des négociations, présenter les mesures que voulait prendre le gouvernement pour lutter contre la crise humanitaire et relancer l’économie du pays. Tsipras et Varoufakis ne sont pas sortis de la citadelle anti-démocratique pour s’engager dans une démarche active d’ouverture vers les mouvements sociaux qui résistaient à l’offensive néolibérale, ce qui est l’essence de la démocratie.

Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras n’ont jamais adressé un appel au soutien des populations d’Europe et d’ailleurs. Cela a joué un rôle non négligeable dans la difficulté de développer un puissant mouvement de solidarité internationale avec le peuple grec. Le fait de fonctionner dans le cadre de la diplomatie secrète a également encouragé les dirigeant·es européen·nes à maintenir les pires pratiques de chantage sans courir le risque que celles-ci soient dénoncées.

Il aurait fallu rompre avec la diplomatie du secret et utiliser à fond les possibilités de communication données par les réseaux sociaux, ce qui n’a pas été fait par le gouvernement grec et par le noyau dirigeant autour de Tsipras.

Les rares fois où Tsipras ou Varoufakis ont fait preuve publiquement de résistance face aux créanciers et aux dirigeant·es européen·ne·s, la population grecque leur a exprimé son soutien dans la rue, lors des sondages et à l’occasion du référendum du 5 juillet 2015. Cela montre parfaitement quel potentiel de mobilisation il y aurait eu si Tsipras et Varoufakis avaient adopté de manière cohérente une ligne de refus des ultimatums, s’ils avaient mis en pratique la suspension de paiement et l’audit de la dette, la décote unilatérale des titres détenus par la BCE, s’ils avaient mis en place un système de paiements parallèles, s’ils avaient exercé leur droit de vote dans les banques grecques et s’ils avaient décrété un contrôle des mouvements de capitaux.

Yanis Varoufakis et Alexis Tsipras portent une lourde responsabilité dans l’insuffisant développement d’une solidarité massive et active avec la Grèce soumise au chantage des créanciers. Pour que de nombreux·ses citoyen·ne·s se mobilisent en faveur de la Grèce, il fallait s’adresser à eux·elles, les informer pour contrer la campagne massive de dénigrement et de stigmatisation dont la population grecque faisait l’objet, pas seulement son gouvernement.

Il faut faire une distinction entre Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis : l’un a signé le troisième mémorandum et l’a fait passer devant le Parlement, l’autre s’y est opposé, a quitté le gouvernement le 6 juillet 2015 et, en tant que député, a voté contre le mémorandum le 15 juillet 2015.

L’enjeu de la critique de la politique qui a été suivie par le gouvernement grec en 2015 ne consiste pas principalement à déterminer les responsabilités respectives de Tsipras ou de Varoufakis en tant qu’individus. Ce qui est fondamental, c’est de réaliser une analyse de l’orientation politico-économique mise en pratique afin de déterminer les causes de l’échec, de voir ce qui aurait pu être tenté à la place et de tirer des leçons sur les politiques alternatives qu’un gouvernement de gauche radicale peut mener dans un pays de la périphérie de la zone euro. Ces leçons ont d’ailleurs une portée qui dépasse les frontières de l’Europe.

Dans ce livre, à chaque moment clé, j’expose ce qui aurait pu être fait afin de gagner. C’est un exercice périlleux mais hautement nécessaire. Je précise que j’ai moi-même participé aux évènements qui se sont déroulés entre janvier et juillet 2015 car j’ai coordonné les travaux de la Commission pour la vérité sur la dette grecque instituée par la présidente du Parlement. J’ai vécu près de trois mois à Athènes entre février et juillet 2015 et, dans le cadre de mon travail de coordinateur scientifique de l’audit de la dette grecque, j’ai été en relation directe avec une série de membres du gouvernement d’Alexis Tsipras. J’étais également en contact permanent avec des mouvements sociaux et je vivais à Ambelókipi, un quartier populaire d’Athènes.

Un objectif majeur du livre est de montrer qu’à chaque étape cruciale du chemin de croix qui va de février à juillet 2015, il y avait la possibilité d’opter pour une alternative. Il était possible et nécessaire de la mettre en pratique car ce qui s’est passé n’était pas inéluctable.

L’expérience prouve que si des mouvements de gauche peuvent arriver au gouvernement, ils ne détiennent pas pour autant le pouvoir. La démocratie, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir par le peuple et pour le peuple, requiert bien davantage. Le problème s’est posé en Grèce en 2015 avec Syriza, comme il s’est posé au Venezuela avec l’élection à la présidence de Hugo Chávez en décembre 1998, en Bolivie avec celle d’Evo Morales en 2005, en Équateur avec celle de Rafael Correa en décembre 2006 ou encore, quelques décennies plus tôt avec Salvador Allende en 1970 au Chili2.

La question se pose en fait pour n’importe quel mouvement de gauche qui arrive au gouvernement dans une société capitaliste. Quand une coalition électorale ou un parti de gauche arrive au gouvernement, il ne détient pas le pouvoir réel : le pouvoir économique (qui passe par la possession et le contrôle des groupes financiers et industriels, des grands médias privés, du grand commerce, etc.) demeure aux mains de la classe capitaliste, le 1% le plus riche. Cette classe capitaliste contrôle l’État, l’appareil judiciaire, les ministères de l’économie et des finances, la banque centrale, les grandes instances de décision… En Grèce ou en Espagne comme en Équateur, en Bolivie, au Venezuela ou au Chili3, un gouvernement déterminé à procéder à de véritables changements structurels doit entrer en conflit avec le pouvoir économique pour affaiblir puis mettre fin au contrôle de la classe capitaliste sur les grands moyens de production, de service, de communication et sur l’appareil d’État.

Essayons une comparaison historique. Après 1789, quand, grâce à la Révolution, la bourgeoisie a pris le pouvoir politique en France, elle détenait déjà le pouvoir économique. Avant de conquérir le pouvoir politique, les capitalistes français étaient les créanciers du roi de France et les propriétaires des principaux leviers du pouvoir économique (la banque, le commerce, les manufactures et une partie des terres). Après la conquête du pouvoir politique, ils ont expulsé de l’État les représentants des anciennes classes dominantes (noblesse et clergé), les ont soumis ou ont fusionné avec eux. L’État est devenu une machine bien huilée au service de l’accumulation du capital et des profits.

À la différence de la classe capitaliste, le peuple n’est pas en mesure de prendre le pouvoir économique s’il n’accède pas au gouvernement. La répétition par le peuple de l’ascension progressive vers le pouvoir qu’ont réalisée les bourgeois dans le cadre de la société féodale et de la petite production marchande est impossible. Le peuple n’accumule pas des richesses matérielles à grande échelle, il ne dirige pas les entreprises industrielles, les banques, le grand commerce et les autres services. Le pouvoir politique (et donc le gouvernement) est donc un instrument essentiel pour que le peuple puisse entreprendre les transformations au niveau de la structure économique et commencer la construction d’un nouveau type d’État basé sur l’autogestion. En dirigeant un gouvernement, la gauche a accès à des leviers institutionnels, politiques et financiers afin d’amorcer de profonds changements en faveur de la majorité de la population. L’auto-organisation du peuple, son auto-activité dans la sphère publique et sur les lieux de travail sont des conditions sine qua non à l’ensemble du processus. Toute construction selon un schéma du haut vers le bas est vouée à l’échec. L’émancipation du peuple sera l’œuvre du peuple lui-même.

Pour réaliser de réels changements structurels, il est fondamental de mettre en place une relation interactive entre un gouvernement de gauche et le peuple. Ce dernier doit renforcer son niveau d’auto-organisation et construire d’en bas des structures de contrôle et de pouvoir populaire. Cette relation interactive, dialectique, peut devenir conflictuelle si le gouvernement hésite à prendre les mesures que réclame la « base ». Le soutien du peuple au changement promis et la pression qu’il peut exercer sont vitaux pour convaincre un gouvernement de gauche d’approfondir le processus des changements structurels qui implique une redistribution radicale de la richesse en faveur de celles et ceux qui la produisent. C’est également vital pour assurer la défense de ce gouvernement face aux créanciers, aux tenants de l’ancien régime, aux propriétaires des grands moyens de production, à des gouvernements étrangers. Pour réaliser des changements structurels, il s’agit de mettre fin à la propriété capitaliste dans des secteurs clés comme la finance et l’énergie, en les transférant vers le secteur public (des services publics sous contrôle citoyen) ainsi qu’en soutenant ou en renforçant d’autres formes de propriété à fonction sociale : la petite propriété privée (notamment dans l’agriculture, la petite industrie, le commerce et les services), la propriété coopérative et la propriété collective basée sur l’association libre4.

Si un gouvernement populaire veut réellement rompre avec les politiques d’austérité et de privatisation en cours dans toute l’Europe, il entrera immédiatement en conflit avec de puissantes forces conservatrices tant au niveau national qu’au niveau de l’Union européenne. Rien qu’en affirmant que le gouvernement souhaite appliquer des mesures voulues par la population qui rejette massivement l’austérité, toute force de gauche rencontrera une opposition très dure des instances européennes, de la majorité des gouvernements dans l’Union européenne, ainsi que des dirigeant·es et des grands actionnaires des principales entreprises privées, sans oublier le FMI.

Même en autolimitant son programme de changement, une force de gauche rencontrera une forte opposition car, en face, les classes possédantes et les instances européennes (intimement liées et solidaires) veulent pousser plus loin la puissante attaque concertée à l’échelle européenne contre les droits économiques et sociaux du peuple, sans oublier la volonté de limiter fortement l’exercice des droits démocratiques.

Il est illusoire de penser que l’on peut convaincre les autorités européennes et le patronat des grandes entreprises (financières et industrielles principalement) d’abandonner le cours néolibéral renforcé depuis 2010.

En Grèce, les élections de juillet 2019 ont ramené Nouvelle Démocratie, la droite dure, au gouvernement. Le parti dirigé par Kyriakos Mitsotakis5, en recueillant 40% des voix, dispose d’une majorité absolue au Parlement. Le peuple grec, déçu par le parti d’Alexis Tsipras, lui a retiré son soutien. Syriza a perdu 470 000 voix par rapport au scrutin de janvier 2015. La formation politique conduite par Varoufakis, nommée MeRA 25, a réussi son entrée au Parlement, obtenant neuf députés avec 3,4% des voix. Syriza, avec Tsipras à sa tête, obtient 82 députés, soit un peu plus d’un quart du Parlement. En pourcentage, la somme des résultats de Syriza (31,5%), du mouvement de Varoufakis (3,4%) et de celui de l’ex-présidente du Parlement Zoé Konstantopoulou6 (1,4%, ce qui ne lui permet pas d’avoir des députés car il fallait atteindre le seuil de 3%) correspond à la portion de l’électorat qui a porté Syriza au gouvernement en janvier 2015. Avec 5,3% des voix, le Parti communiste grec, malgré la poursuite de l’érosion de son électorat, garde le même nombre de députés (15).

Signal de la désillusion des Grecs, le taux d’abstention a fortement augmenté. À 42%, il est le deuxième plus élevé dans l’histoire du pays. La capitulation de Tsipras en 2015 a conduit à un rejet global de la politique, en particulier dans les couches populaires et la jeunesse.

Néanmoins, Syriza est le parti qui a le moins payé le fait d’être au gouvernement pour appliquer les mémorandums. En effet, la droite (Nouvelle Démocratie) qui est revenue au gouvernement en juillet 2019 avec des promesses d’amélioration des conditions de vie du peuple était passée de 2 300 000 voix en 2009 à 1 100 000 en mai 2012 puis était remontée à 1 800 000 en juin 2012 pour revenir au gouvernement. Le Pasok, qui avait été plébiscité en octobre 2009 avec 3 millions de voix et avait ensuite fait passer le premier mémorandum, avait subi un vote de rejet sans appel en juin 2012 : 753 000 voix. Et sa chute avait continué par la suite : 289 000 voix en janvier 2015 ! De son côté, Syriza, en assumant en février 2015 la prolongation du second mémorandum et en juillet-août 2015, l’adoption du troisième mémorandum jusqu’à sa finalisation en août 2018, est passée de 2 246 000 voix en janvier 2015 à 1 926 000 voix en septembre 2015 et à 1 781 000 voix en juillet 2019.

Ce moins mauvais résultat de Syriza indique surtout que le peuple grec ne vire pas massivement à droite ou à l’extrême droite. Mais aussi que s’est installée une forme de résignation et d’adaptation à la « normalité » créée par la mise en œuvre de la purge néolibérale. L’extrême droite a perdu des voix par rapport à 2015 même si un nouveau parti de la même veine (la Solution grecque) rentre au Parlement tandis qu’Aube dorée, engluée dans des procès, perd ses 17 députés car elle n’a pas atteint le seuil des 3%. La Nouvelle Démocratie de Mitsotakis a pris des voix à Aube dorée en mettant en avant sur ses listes des dirigeants d’extrême droite.

Accablée par une dette qui dépasse toujours 170% du produit intérieur brut, la Grèce reste sous une sorte de mandat de protectorat dissimulé derrière des apparences de souveraineté. Néanmoins le peuple n’a pas dit son dernier mot.

Eric Toussaint : Capitulation entre adultes

Grèce 2015 : une alternative était possible

Editions Syllepse, Paris 2020, 224 pages, 18 euros

https://www.syllepse.net/capitulation-entre-adultes-_r_22_i_808.html


1. Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes : dans les coulisses secrètes de l’Europe, Paris, Les Liens Qui Libèrent, 2017. Dans le cours de mon développement, les renvois au livre de Yanis Varoufakis sont indiqués par le symbole [u] suivi du numéro de page.

2. Pour l’expérience chilienne, voir Franck Gaudichaud (2013).

3. Cuba a connu un processus différent du Venezuela, de l’Équateur, de la Bolivie ou du Chili, car la gauche a accédé au gouvernement suite à une lutte armée de plusieurs années soutenue par un énorme soulèvement populaire dans sa phase finale (fin 1958-premiers jours de 1959). Voir entre autres : Fernando Martinez interviewé par Éric Toussaint, dans le livre Le Pas suspendu de la révolution (Mons, Le Cerisier, 2001). Cette interview est disponible en ligne : « Du 19e au 21e siècle : une mise en perspective historique de la Révolution cubaine », publié le 24 décembre 2014, www.europe-solidaire.org/spip.php?article33911.

4. Dans les trois pays andins cités, principalement l’Équateur et la Bolivie, il est également fondamental de soutenir les formes de propriétés traditionnelles des peuples originaires (qui contiennent généralement un haut degré de propriété collective).

5. Dirigeant de Nouvelle Démocratie (droite dure), il est Premier ministre depuis juillet 2019.

6. Députée de Syriza de 2012 à septembre 2015, présidente du Parlement de février à septembre 2015, elle a créé la Commission pour la vérité sur la dette grecque en mars 2015. Elle s’est opposée à l’accord du 20 février 2015 et à la trahison du référendum du 5 juillet 2015. En 2016, elle a créé le parti Cap sur la liberté.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.