Une couverture légale à une exploitation et une violence totale

La brochure est composé de plusieurs textes.

Joy Banerjee, réalisateur du documentaire La Colère d’Abady indique « Je ne connaissais pas jusque-là cette histoire de l’engagisme ». Il parle de son projet et revient sur des points d’histoire, « à partir de 1848 et l’abolition de l’esclavage en France, les propriétaires des plantations de canne à sucre ont voulu remplacer à grande échelle les esclaves désormais affranchis, dont plus de 3 000 Indiens, qui travaillaient jusque-là dans les champs et les usines », une « migration » de près de 120 000 entre 1828 et 1861. L’auteur aborde, entre autres, la concurrence mémorielle, la responsabilité de l’Inde et « son système de castes coupable d’avoir favorisé l’exode des engagés », de la plainte d’Abady Egata-Patché contre l’Etat français pour « crime contre l’humanité »…

Abady Egata-Patché indique : « Moi je reste fidèle à mes ancêtres. C’est vrai qu’ils n’étaient pas esclaves, puisqu’ils avaient un contrat de travail, un contrat d’engagisme pour travailler avec la France. Mais je suis en colère. Pourquoi ? Je suis en colère parce que nous avons été victimes de discriminations tant sur le plan culturel que sur le plan religieux. Et puis, on nous a menti. On nous a menti car on nous promettait un voyage retour. Mais cinq ans après (le début du contrat d’engagement), il n’en était plus question. Nous avons été discriminés sur tout, notre religion, notre langue… ». L’auteur évoque les lieux de son enfance, la souffrance de ses grand·es parent·es, « Notre cerveau est rempli de cette souffrance », l’importance de reconsidérer cette histoire…

Nicolas Egata-Patché parle des recherches de son père, de la nécessité de reconnaître les faits pour l’engagisme, de crime contre l’humanité…

Sully Santa Govindi aborde ceux qui n’étaient pas volontaires, « Je dirais que le système en entier, le système global, est un crime contre l’humanité, dans la mesure où on associe aussi bien les responsables de ce mouvement contractuel, aussi bien donc sur les espaces de travail, à ceux qui ont poussé ces populations à fuir la misère, à fuir la discrimination, ceux qui depuis plusieurs générations ont poussé des familles entières à supporter le mauvais sort, les aléas climatiques, mais aussi la discrimination éhontée du système des castes en Inde… »

Frédéric Régent souligne cette forme domination et de servitude, l’engagisme, la servitude contractuelle, les pratiques esclavagistes…

Michèle Marimoutou-Oberlé aborde les révoltes et la désertion des plantations, la cohabitation de l’esclavage et de l’engagisme, l’importance de la mémoire personnelle, « il y a toutes sortes de voix qui montent pour aller dans un sens ou dans l’autre, et c’est compliqué de régler ce problème, surtout quand ce n’est pas l’histoire qui est en jeu, quand c’est la mémoire. La question de « nos ancêtres ont beaucoup souffert, mon ancêtre a été maltraité etc. », c’est la mémoire personnelle »…

Je reproduis la totalité de l’intervention de Saïd Bouamama : L’engagisme, ou comment maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel. Celui-ci me semble bien rendre compte de l’histoire, de la politique et du sens des mots.

Peut être un mot pour savoir comment j’ai découvert l’engagisme. C’est arrivé dans ma trajectoire militante au moment ou je me mobilisai pour l’indépendance de la Kanaky, et où j’ai été surpris du faible mouvement de soutien à l’indépendance kanake, ici en France, y compris dans le monde qui se disait anticolonial, anti-impérialiste. J’ai voulu faire le point sur chacune des colonies françaises par un travail spécifique de recherche, et suis allé sur place pour rencontrer des militants. Et en arrivant là bas, en lisant, je suis tombé sur cette forme d’exploitation particulière qu’était l’engagisme, avec le constat d’une amnésie complète, comme si ça avait disparu de l’histoire et des mémoires.

L’engagisme, c’est formellement un contrat de travail. Un contrat de travail qui prend une forme de traitement exceptionnel, puisque ce sont des colonies françaises, et ces contrats de travail se basent sur des conditions qui sont complètement différentes du droit du travail de l’époque. Il s’inscrit dans la crise de l’esclavage, il apparaît avant l’abolition de l’esclavagisme, au moment où on commence à avoir du mal à recruter des esclaves, parce qu’ils se révoltent, parce qu’ils maronnent, c’est-à-dire qu’ils fuient pour vivre en liberté à l’extérieur, parce qu’ils ont aussi des comportements de sabotage, et on commence à se poser la question : comment maintenir les colonies sans esclavage. Et donc l’engagisme est cette réflexion juridique et politique, qui va officiellement donner une couverture légale à en réalité une exploitation totale. Alors, elle prend la forme d’un contrat, qui a une double caractéristique : ce contrat impose des conditions qui obligent la personne à rester, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas partir, quand bien même elle a théoriquement le droit de partir, elle est contrainte de ne pas partir… et secundo, sans aucun contrôle, outre que ce contrat est injuste et inégalitaire par rapport au droit du travail de l’époque, il est en plus accompagné de pratiques qui sont celles de l’époque esclavagiste, c’est à dire qu’en plus des faibles droits qu’ils ont, ces droits ne sont même pas respectés.

Cela va aboutir à une situation dans laquelle on a officiellement des salariés, mais qui sont en réalité dans une vie quotidienne d’esclaves en termes de logement, de conditions de travail, et en termes d’impossibilité de partir. Non pas une impossibilité juridique, mais une impossibilité pratique.

On a ainsi fait perdurer la dépendance totale aux maîtres et aux grandes plantations.

Il faut d’abord bien resituer l’engagisme comme une forme de domination qui avait vraiment la vocation de maintenir la surexploitation liée à l’esclavage, sans esclavage formel. Du coup, les colons vont tenter de toucher le maximum de personnes. Certains engagés étaient d’anciens esclaves. Initialement, c’était pensé et théorisé pour les anciens esclaves. C’était l’idée de les maintenir comme force de travail dans les plantations, avec officiellement l’abolition de l’esclavage, mais des conditions de travail qui soient celles de l’esclave. Ensuite, ça a touché majoritairement des Indiens, mais on a aussi des recrutements en Afrique, en fait, à l’origine, cela va être en fonction des opportunités. Et c’est parce que l’opportunité en Inde était plus facile qu’ailleurs, qu’on a autant d’Indiens. Du fait qu’il y ait eu des engagés qui soient d’anciens esclaves, on va aussi utiliser leurs savoir faire dans les plantations. Et c’est comme ça qu’on retrouve des contremaîtres. En réalité, l’oppression vécue par les esclaves affranchis dans leur passé va être réinjectée, et donc on va avoir toute une série de gens qui maitrisent l’économie de plantation et qui vont être là pour encadrer les engagés.

Entre descendants d’esclaves et descendants d’engagés, le piège de la concurrence des mémoires

Pour un certain nombre d’engagés, il y a eu un refoulement de la situation. On est passé par une phase de silence par rapport à ces questions là. Ça n’est que dans un mouvement beaucoup plus récent que les nouvelles générations, s’appuyant sur les anciennes, vont mettre en avant des revendications pour qu’on reparle de cela, mais il y a eu toute une période où on ne parlait pas de l’engagisme, au même moment où les descendants d’esclaves eux, avaient déjà amorcé ce travail de réappropriation mémorielle et formulé des revendications. Il y a donc une sorte de décalage historique entre les deux, avec le sentiment pour les descendants d’engagés, effectivement, de ne pas être reconnus alors que les descendants d’esclaves commençaient à l’être. D’où une concurrence qui est à mon avis explicable, mais non valable, une concurrence qui est liée au traitement différencié de la mémoire par le pouvoir colonial, et aujourd’hui par le pouvoir qui lui succède.

Ça montre toute la complexité du débat esclavagisme/engagisme. En réalité, il faut vraiment éviter le raisonnement binaire qui est de dire c’est la même chose ou c’est différent. C’est toute la différence entre l’analogie et la similitude. Engagisme et esclavagisme, oui il y a des analogies, et des analogies énormes. Est-ce que c’est une similitude ? Non, ça n’est pas une similitude. Ne serait ce que parce qu’avec l’engagisme, la domination change de forme pour maintenir le même fond. Donc ça n’est pas la même chose et c’est la même chose, et donc on n’est pas dans une coupure entre les deux.

Autre chose est la réaction des descendants. Pour bien la saisir, on le voit bien dans le documentaire La Colère d’Abady, il faut vraiment prendre en compte ce qu’est la violence de l’esclavage et de l’engagisme. C’était une violence totale. On avait beau avoir un contrat, on était dans l’impossibilité de faire respecter ce contrat et on était traité comme si on n’avait pas de contrat. Cette violence totale, elle va produire pour les descendants une vraie difficulté. Je revendique quoi ? Se comparer aux esclaves, c’est nier l’aspect contractuel. Nier cela, pour eux, peut donner l’impression de défendre un statut particulier, une dignité particulière des parents. Ils n’étaient pas esclaves. Ils n’ont pas été mis en esclavage. Mais d’un autre côté, se contenter de cela, c’est ne pas pouvoir parler de l’exploitation.

Quant à la dimension culturelle, identitaire, les voyages du retour en Inde etc, l’engagisme (comme l’esclavagisme d’ailleurs), a signifié une dépersonnalisation des individus. Les conditions de vie, de travail, l’impossibilité de rentrer conduisaient les personnes à avoir l’impression d’être coupées, déracinées complètement, et donc avec l’impression que tout leur héritage était remis en cause.

Une des manières de réhabilitation pour les descendants, c’est de tenir à tout prix le lien avec le passé. Et le lien avec le passé, c’est de considérer que, oui, on a une filiation et on peut retrouver une transmission. C’est pour cela que la dimension culturelle prend une place aussi importante aujourd’hui. Il me semble essentiel d’éviter le piège de l’idée de débats qui concerneraient le passé, qui ne concerneraient plus le présent. Ce qui est important avec l’engagisme, c’est de montrer la chaîne de continuité, ce qui ne veut pas dire que c’est la même chose dans toute la période, qui va de l’esclavage à l’engagisme puis au code de l’indigénat à l’époque coloniale. Autrement dit, on n’a pas eu un moment dans lequel d’un seul coup les États coloniaux et l’État français en particulier auraient pris conscience, auraient aboli l’esclavage, et on serait passé à l’égalité … non.  On a une chaîne, où effectivement on voit une diminution de l’ampleur de la domination, mais qui est liée aux contraintes du colonisateur, et non pas à une émancipation qui serait effective. Montrer cela, ça nous permet aussi de poser les formes contemporaines que peut prendre cette forme de dépendance et de domination.

Recours variables à l’engagement dans les différentes colonies françaises

On a des cas d’engagisme quasiment dans toutes les dernières colonies françaises qu’on a aujourd’hui, celles qui ont été gardées, les vieilles colonies qui sont restées jusqu’à aujourd’hui des colonies, de la Guadeloupe à la Martinique… L’aspect quantitatif est très différent d’un endroit à l’autre, mais on a le même type de processus. Ce qui est logique, car il s’agissait de maintenir une force de travail surexploitée malgré l’abolition de l’esclavage. Partout où il y a eu dans les colonies des grandes plantations, on a vu ce type de contrats.

Ce qui est extrêmement intéressant à regarder, c’est que l’ampleur de l’engagisme va dépendre de l’attitude des anciens esclaves. Là où les anciens esclaves vont aller en masse dans des contrats de travail avec leur ancien employeur, et bien on va avoir peu d’engagisme. Là où les esclaves affranchis vont surtout refuser de rester salariés de leur ancien employeur, enfin de leur ancien maître, et bien on va avoir beaucoup d’engagisme. Et d’ailleurs, c’est à la même période où on fait voter une loi contre le vagabondage. Autrement dit : Si vous étiez un esclave affranchi et que vous refusiez d’avoir un point d’ancrage, donc de travailler pour un maître qui vous donnait la case, si vous refusiez cela, vous étiez considéré comme un vagabond. Dans des pays comme la Guyane et la Guadeloupe la masse des affranchis va décider de ne pas dépendre de l’ancien maître. On va donc y faire un appel plus important à l’engagisme. C’est vraiment une opération pour maintenir une force de travail surexploitée sans qu’elle puisse se libérer.

Si je peux me permettre une petite parenthèse, reprenant juste quelques concepts marxistes.

Marx nous explique qu’en terme d’exploitation, il y a trois formes de plus value : il y a la plus value d’extorsion, de travail non payé. Il y a augmenter la journée de travail et augmenter la productivité. Et il dit une troisième forme, qu’il n’étudie pas. Il la cite juste. Parce qu’il dit : moi ce qui m’intéresse, c’est un point de vue théorique, tel qu’il s’applique partout. Mais après, il faut revenir au concret. Et il dit une troisième forme : C’est lorsqu’on ne paye pas assez le travailleur pour qu’il puisse se reproduire. C’est-à-dire qu’on le paye en dessous de ce qu’il faut pour qu’il puisse manger, survivre… L’esclavagisme comme l’engagisme, c’est ce calcul-là. On ne va pas les payer, y compris en terme de reproduction. Pour les esclaves, on disait par exemple « les 7 ans d’âge utiles ». C’est-à-dire qu’on considérait qu’il y avait 7 ans de productivité pour l’esclave, et après il allait mourir. Cette forme de travail-là, quand on regarde aujourd’hui la mondialisation telle qu’elle se produit, quand on regarde les délocalisation des entreprises, quand on regarde les conditions de travail dans un certain nombre de pays d’Afrique, officiellement il y a des contrats de travail, mais quand on regarde le niveau des salaires, on peut se dire on a une forme d’engagisme qui est en train de revenir. Et on retrouve des pratiques de cette époque là qui se mettent en place, la dépendance vis-à-vis des magasins, qui appartenaient aux maîtres et là qui appartiennent aux grandes entreprises, la dépendance pour le  logement etc. Le capitalisme d’aujourd’hui réinvente des formes de dépendance qui ressemblent, ce n’est pas la même chose, mais qui ressemblent à cette logique de l’engagisme.

Pour voir le documentaire La Colère d’Abady, pour organiser des projections-débats, contacter le réalisateur Joy Banerjee : joybanerjee@wanadoo.fr

Said Bouamama, entretien pour l’émission Frontline sur Radio FPP, diffusée le 24 janvier 2020, à l’occasion de la sortie de La Colère d’Abady, documentaire de Joy Banerjee ( 35 min. – 2020).

https://bouamamas.wordpress.com/2020/03/09/
lengagisme-ou-comment-maintenir-la-
surexploitation-liee-a-lesclavage-
sans-esclavage-formel/

Nous n’en avons pas fini avec la nécessaire reconnaissance des crimes contre l’humanité, en particulier ceux de l’Etat français et les nécessaires réparations envers les populations concernées.

Petite-Terre, Agence Im’média, Frontline : L’engagisme à l’Ile de la Réunion

A télécharger : engagisme ile de la reunion

Didier Epsztajn

Une réponse à “Une couverture légale à une exploitation et une violence totale

  1. J’avais commencé à découvrir ça par une amie que personne n’arrivait à classer, « chabine » ou descendante de « chapé couli »..
    Dès infos précieuses ( p.ex. que les descendants d’indiens n’ont accédé à la nationalité française qu’en 1922 !) ici
    http://etabs.ac-martinique.fr/rneris/projetsfaits/Immigration%20indienne.htm

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