Covid-19 : pensée positive, complot, versus collectif

« Mieux vaut être mâle riche blanc occidental et bien portant que femme pauvre battue racisée/subalterne et malade ». Cette formule librement inspirée de Francis Blanche, pourrait résumer l’ambiance « post-Covid ». En France, parce que la période est difficile, beaucoup essaie de « positiver » leur expérience de confinement et de déconfinement. Même si « on » considère qu’« on a de la chance, on est privilégié », on découvre qu’on peut ne rien faire, travailler à distance, enfin faire ce qu’on a mis de côté, semer des graines dans des pots, se confirmer qu’on s’aime… Ces comportements sont légitimes. Ils sont individuels et procèdent de la survie. Mais qui est vraiment concerné ? Sans doute pas l’infirmière, l’aide-soignante ou la caissière à qui l’employeur n’a pas proposé de travailler à distance. Sans doute pas non plus la mère de famille qui se retrouve à faire les courses, à préparer trois repas par jour pour au moins cinq personnes en plus d’assurer les devoirs scolaires des enfants. Sans doute pas la personne atteinte d’une maladie chronique (cancer, diabète, sclérose en plaques, polyarthrite…) pour qui les traitements ont été suspendus et modifiés et qui souffre davantage. Sans doute pas la personne qui a perdu toutes sources de revenus car son activité a été interrompue de fait par les autorités. Sans doute pas la femme qui se fait davantage battre par son conjoint et ne peut fuir.

Quand « positiver » fait mouvement sur les réseaux sociaux numériques, cet enchantement devient viral tout en restant individuel. Des individualités se rassurent en partageant leurs trouvailles pour dépasser les interdits. Elles ne créent pas pour autant d’espaces de liberté ou du changement. Cet empilement de solutions individuelles exclut la réalité globale, dans et hors Occident, chasse les idées de pauvreté et de risque sanitaire à l’échelle collective, et plus généralement du rapport entre privé et public. Il répond à l’injonction psychologisante d’« atteindre le bonheur » même quand la situation est dramatique. Cette hégémonie de la « pensée positive » (associée au « développement personnel », d’origine protestante nord-américaine, non étayée scientifiquement) ou du positivisme (ne pas chercher de causes aux phénomènes scientifiquement constatés) a pour effet direct de dépolitiser les impacts sociopolitiques de l’épidémie et de renforcer les hiérarchisations de classe, de race et de genre.

L’exemple de la surmortalité exponentielle du département de Seine-Saint-Denis1 devrait convaincre. Ses causes ne sont pas uniquement biologiques (plus de diabète, d’obésité…). Elles sont à chercher du côté de la densité et de l’hétérogénéité de la population, de la pauvreté, du type d’emplois occupés par ses habitant.es (majoritairement « essentiels »2), de l’usage intensif des transports en commun pour aller travailler, du manque d’infrastructures sanitaires, administratives, commerçantes, d’emploi, locales.

Un autre mouvement sur les réseaux sociaux numériques mérite qu’on l’associe au premier car, de la même façon, il ne mobilise pas le collectif. Il développe pourtant une théorie qui paraît contraire au premier : le complot. Le virus aurait été inventé ou mal géré à escient par des « élites » pour « nous » asservir davantage, nous imposer des lois économiques plus strictes, nous cacher « la » vérité, renforcer le pouvoir des laboratoires pharmaceutiques, nous subordonner à de nouvelles contraintes, nous imposer davantage d’interdits. Cette croyance est aussi virale et repose sur des déclarations de prédicateurs venus de nulle part, inconnus (sans que quiconque s’en offusque) ou connus mais mégalomanes ou menteurs sur leurs cursus scientifiques. Dans ces discours, devenus populaires, la croyance remplace la réflexion et la morale le politique.

Les deux mouvements n’ont pas vocation au changement social. Ils misent sur l’individualisation des problèmes et leur résolution soit personnelle soit par sauveur éclairé interposé. Le risque de voir se développer des formes de populisme et d’autoritarisme en devient grand.

Fort heureusement, d’autres mouvements voient le jour ici et ailleurs qui ne sont pas tous visibles. Ils proposent de changer de point de vue (paradigme) sur la crise sanitaire. En tant qu’êtres humains soumis aux mesures de confinement et de déconfinement, nous avons les ressources pour transformer la pandémie en tremplin pour le changement social. Plutôt que de se résigner aux interdits, de renoncer à démontrer leur solidarité, certain.es ont enrichi et partagé leur apprentissage d’une gestion du temps déliée du travail (en opposition aux crédos « boulot-métro-dodo » ou « travailler plus pour gagner plus »), ont élargi leur compréhension du « care » (soin), aujourd’hui majoritairement gratuit et assuré par des femmes partout dans le monde, ont confirmé le lien entre égalité sociale et préservation de la planète, dénonciation des dominations et créativité politique. Elle.ils ont lié penser et agir. Des banques du temps (échange d’une heure de garagiste contre une heure d’écrivain.e public.que par exemple), des caisses de solidarité (pour les personnes ayant perdu leurs revenus), des banque alimentaires pour les pauvres, des groupes associatifs de praticien.nes émergent. Des pistes à suivre ?

Joelle Palmieri, 25 mai 2020

https://joellepalmieri.org/2020/05/25/covid-19-pensee-positive-complot-versus-collectif/


1 Louise Couvelaire, Mathilde Costil, Delphine Papin, Sylvie Gittus, Eugénie Dumas et Eric Dedier, « Coronavirus : une surmortalité très élevée en Seine-Saint-Denis », Le Monde, 18 mai 2020, https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/17/coronavirus-une-surmortalite-tres-elevee-en-seine-saint-denis_6039910_3224.html#xtor=AL-32280270

2 Dominique Méda, « Les plus forts taux de surmortalité concernent les “travailleurs essentiels” », Le Monde, 23 mai 2020, https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/23/dominique-meda-les-plus-forts-taux-de-surmortalite-concernent-les-travailleurs-essentiels_6040511_3232.html#xtor=AL-32280270

 

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