Les angoisses existentielles de Bertha Schneider, par Andrea Dworkin

Cette nouvelle est le tout premier texte d’Andrea Dworkin traduit au Québec (et en langue populaire) par deux journalistes du magazine La Vie en Rose, Françoise Guénette et Claudine Vivier, en 2001. Elles ont gracieusement autorisé sa réédition sur Tradfem.

************

d’abord, j’ai scrappé les hommes.

c’était pas facile mais c’était évident en hostie.

entre toi pis moi, t’as peut-être envie de savoir c’qui m’a fait décider, ben, c’était pas les fois que j’ai été violée par des étrangers, j’veux dire que là, câlice, tu fais tout le trip, les cauchemars, les sueurs froides, la peur et les shakes, sans compter que ça te dégoûte pas mal. mais une chose que tu peux pas faire c’est le prendre personnellement, j’veux dire que j’ai toujours pensé que – statistiquement au moins – c’avait rien à faire avec moi. bertha Schneider.

mais pour les deux que j’connaissais un peu c’était différent j’veux dire, j’ai senti qu’y avait quelque chose de personnel là dedans, le gars de Rand, ce trou de cul bien élevé et pis cet espèce de peintre affamé qui boitait, criss. j’veux dire, j’imagine que j’ai dû le chercher, j’passe mon temps à lire que j’ai dû courir après, c’est c’que les femmes font toujours dans les films, et elles sont toujours contentes, j’étais pas contente, câlice, mais qui l’aurait cru de toute façon, le peintre m’a dit que si j’l’avais pas voulu mon vagin se serait fermé et aucun homme aurait pu le pénétrer, j’y ai dit que j’étais pas une yogi même si j’voyais pour la première fois l’intérêt de toutes ces niaiseries orientales, j’imagine que c’est pour ça qu’y a pas trop de femmes yogi en Inde, ils veulent pas qu’elles ferment leurs vagins et c’est sûrement la première chose qu’elles feraient.

c’était même pas le fait d’être mariée pendant trois ans. c’était pas non plus la fois qu’y m’a cogné la tète sur le plancher de la cuisine (en bois franc) jusqu’à temps que j’dise que j’avais vraiment aimé le film après tout, j’veux dire, franchement, j’aime pas Clint Eastwood et si c’est une faute impardonnable ben c’en est une. c’était pas non plus la fois qu’y m’a battue devant ma mère, c’était pas la fois qu’y m’a jetée dehors en jaquette et qu’y a appelé la police, c’était même pas la fois qu’y a ramené à la maison quatre de ses chums, saoul – y en a un qui arrêtait pas de m’appeler maudite juive – et qu’y m’ont attachée sur le lit et fourrée jusqu’à c’que j’perde connaissance et tant mieux, j’sais pas c’qui s’est passe après ça. après tout c’était seulement 4 événements en 3 ans c’est à dire 1 095 jours, à part de ça, je l’aimais, pis en plus, j’avais pas d’autre place où aller.

j’ai jamais vraiment fait une grande sortie, j’veux dire, j’aurais pu, par exemple, me sauver avec un autre homme, c’aurait été une grande sortie, mais ça aurait demande d’la présence d’esprit et un corps pas trop magané. j’aurais pu changer les serrures et obtenir un ordre de cour, sauf que, franchement, et j’en suis certaine, personne m’aurait cru. j’suis sûre de ça depuis la fois que j’suis allée chez le docteur après qu’y m’ait cogné la tête contre le plancher de la cuisine, j’étais hystérique, j’l’avoue.

c’que j’essayais d’expliquer au docteur c’était que si quelqu’un avait cogné sa tête contre un plancher de cuisine en bois franc parce qu’y avait pas aimé Clint Eastwood y serait hystérique aussi, ma faute impardonnable a pas été bien accueillie par lui  non plus, y m’a dit qu’ils pourraient m’enfermer ou que j’pouvais r’tourner à la maison, pis y m’a donné des valiums. j’ai bien réfléchi mais faut croire que j’avais plus peur de l’asile que d’être battue à mort.

de toute façon, deux événements m’ont finalement forcée à partir pour vrai, d’abord j’suis allée magasiner et y a essayé de m’écraser avec son auto. la police est arrivée au moment où y était sorti de son char après m’avoir coincée contre un mur et qu’y était en train de m’étrangler pis de me crier des obscénités, j’ai pas voulu porter plainte, j’continuais de penser qu’y savait pas ce qu’y faisait, que c’était sûrement une erreur, j’pensais ça à chaque fois.. pour une femme instruite, faut l’faire ! alors j’suis rentrée à la maison et j’ai pleuré et j’y ai dit que j’l’aimais et que j’ferais n’importe quoi pour lui et j’l’ai sucé et j’ai fait à souper, ça fait que j’me suis retrouvée avec un virus à l’estomac et j’ai eu une diarrhée terrible et j’ai vomi et quand j’y ai demandé de me conduire chez le docteur y m’a donné un coup de pied à la jambe, entre le genou et la cheville. le coup m’a faite r’voler à l’autre bout d’la chambre pi j’ai r’tonti sur le mur. y est retourné se coucher pi j’ai chié dans mes culottes, j’suis restée là longtemps pis quand j’me suis finalement r’levée, j’ai faite ma grande sortie en boitant, avec la merde qui m’coulait sur les jambes, dans le soir qui tombait.

j’ai jamais cherché à me venger ou quelque chose comme ça.sa nouvelle blonde est emménagée avec lui tout de suite. j’l’avais provoqué qu’elle disait, pour une femme instruite, faut l’faire !

lui braillait quand y m’voyait dans la rue et y me demandait : bertha, pourquoi m’as-tu quitté, c’était ça sa chanson jusqu’au jour où on a passé en cour, ce jour-là y m’a battue, m’a traitée de putain et m’a dit qu’y finissait toujours c’qu’y avait commencé.

oh j’ai baisé à gauche pis à droite un bout de temps après être partie, en fait j’étais juste bonne à ça. j’avais le genre que les hommes aiment, complètement désabusée, pis j’avais la posture qui les fait bander, toujours à plat-ventre, surtout j’étais pauvre et généralement affamée et baiser était le seul moyen que j’connaissais pour me faire payer un repas.

c’est pas à ce moment-là que j’ai décidé de scrapper les hommes mais juste un an et demi plus tard, j’ai pris beaucoup d’acide pis ces nuits-là où même ces après-midi-là en examinant le néant qu’y avait entre mes jambes, j’faisais juste trembler. 8 heures, 12 heures de temps ou aussi longtemps que l’acide durait, j’faisais juste trembler.

j’ai eu des cauchemars aussi, d’une certaine façon j’ressentais en dormant toutes les sensations que j’avais pas r’ssenties au moment où les choses m’arrivaient. j’détestais dormir parce que ça me forçait à r’ssentir les choses que j’avais vécues, j’le sentais me battre et j’sentais c’que ça fait et criss c’était horrible, j’dormais des fois les yeux ouverts, j’ressentais la plupart de ces feelings-là pour la première fois, j’ai pas compris pourquoi j’avais pas r’ssenti ça quand ça m’arrivait mais j’l’avais pas senti, j’avais senti quelque chose d’autre, j’avais senti presque rien,c’est pas pareil, quand j’dormais chaque chose m’arrivait exactement comme ça m’était déjà arrivé et j’sentais c’que j’avais pas senti à ce moment-là.

pis j’ai commencé à le sentir même réveillée, alors j’ai décidé que même si ça s’pouvait que j’me sente jamais mieux, j’voulais certainement pas me sentir pire, c’est là que j’ai décidé de laisser tomber les hommes.

après ça j’ai laissé tomber les femmes, comme j’ai toujours adoré les femmes, ça peut avoir l’air un peu fou. tout a commencé quand j’étais très jeune, 13 ans pour être exacte, j’ai eu ben des nuits amoureuses avec elles et même jusqu’à l’âge adulte, des fois quand y m’battait, j’allais chez ma voisine d’à côté qui m’réconfortait doucement, orgasme après orgasme mais j’pouvais pas rester là ou prendre le temps d’y penser parce qu’elle était mariée avec un homme qu’elle haïssait et qui était là d’habitude, on aurait dit qu’y avait pas de paix ou de bonheur nulle part dans ces temps de marde-là.

pour parler franchement, j’ai laissé tomber les femmes après quelques histoires d’amour aigres-douces qui ont été fuckées parce que j’baisais encore avec des hommes et j’étais encore très fuckée par ça. j’étais, pour tout dire, rien qu’une plaie vive ambulante et j’étais pas bonne a grand-chose ni à grand-monde, plusieurs femmes ont été correctes avec moi et j’les ai fourrées royalement parce que j’comprenais rien, finalement j’ai jugé que si j’pouvais pas faire du bien à personne, j’pouvais au moins arrêter d’leur faire autant de mal.

les jeunes gars ont été les derniers sur la liste 18, 19, 20 ans. pas prépubères, loin de là. des grands dégingandés maladroits et ignorants, y m’ont jamais battue mais y bandaient pas ben ben longtemps non plus, mais ça, j’ai fini par le prendre quasiment comme une preuve de bonne volonté, au bout du compte ça valait pas vraiment la peine.

a ce moment-là j’étais dans c’que les hommes de lettres appellent « une position existentielle ». ça, contrairement aux images cochonnes qui viennent à l’esprit vu que j’suis une femme, c’est quand tu renonces à tout c’que t’as déjà fait ou à c’que t’as pas fait mais que t’aurais voulu faire, dans mon cas, comme j’suis plutôt accrochée sur les arts, ça voudrait dire renoncer à ce qu’on m’fouette et qu’on r’couvre mes plaies de moutarde (Henry Miller), renoncer à baiser Norman Mailer (Norman Mailer) ou à être couverte de chocolat et léchée par une bande de peintres de soho (moi).

dire c’que ça signifie pour moi, bertha schneider, d’être dans cette position existentielle est un problème vu que j’ai pas la crédibilité de Sartre, j’veux dire, j’peux pas invoquer grande crédibilité émotive, prends Jackie Kennedy par exemple, elle était là, John mort, elle très très riche, on lui a pas accordé de crédibilité émotive jusqu’à temps qu’elle marie Onassis. j’veux dire qu’on sait toutes très bien qu’elle a fait la seule chose qu’elle pouvait faire, j’veux dire, si Beauvoir avait pas été la maîtresse de Sartre, penses-tu que quelqu’un l’aurait crue le moindrement ? ou prends Oedipe, ça c’t’un autre exemple de crédibilité émotive, suppose que lui et sa mère aient baisé et que c’avait été magnifique, y auraient pu juste continuer de baiser et de diriger le royaume ensemble mais qui aurait cru ça même si ça s’était passé de même pour vrai ? ou dans Le Dernier Tango à Paris quand Maria Schneider tue Marlon Brando, la plupart des gens l’croient pas du tout, y disent c’est pas possible, pourquoi elle a fait ça ? moi j’l’ai cru immédiatement.

et puis r’garde-moi, me v’la, bertha Schneider, quelqu’un de pas si spécial que ça, cramponnée sur le bord de l’abîme, pu d’hommes, pu d’femmes, pu de p’tits gars, et c’que j’veux t’dire, même si ça l’air fou, c’est que j’ai jamais été aussi bien, la position existentielle de bertha Schneider c’est qu’à l’avenir elle s’fera plus fourrer, peut-être que ça veut rien dire pour toi mais j’appelle ça un nouveau départ : le Jour Un. j’imagine que quand ma tête et mon corps s’ront revenus corrects, c’est avec ma mère que j’vais tripper. j’ai toujours eu beaucoup d’estime pour cette femme-là même si les nécessités d’la vie quotidienne s’arrangeaient pour nous l’cacher. quand j’pense au bonheur, pour pas dire la liberté, franchement j’nous vois ma mère pis moi seules quec’ part en train de s’embrasser, se serrer et se lécher comme l’Bon Dieu l’aurait voulu, y auront beau faire toutes les pressions, j’reviendrai plus là-dessus, j’me trahirai pas pis j’me crèverais pas les yeux, c’est ma promesse à la postérité.

quand à mon ex-mari, ben j’ai pas eu le bon sens de Maria Schneider, on m’a dit qu’y a beaucoup souffert quand j’suis partie, oh j’me conte pas d’histoire, c’était pas par amour ou respect ou quec’ affaire pareille quoiqu’y en dise, c’était plutôt que quand une personne dégoulinante de merde te sacre là en boitant, tu réalises qu’y a quec’ chose qui marche pas rond, ça même un maniaque de Clint Eastwood est obligé d’s’en rendre compte, j’veux d’ire, quand la balle de baseball dit au batte d’aller chier, la partie est finie et moi en tout cas j’l’oublierai jamais.

juste en ce moment j’suis en train de lire un livre qui dit que les femmes peuvent se reproduire par la parthénogénèse, c’est un livre de biologie donc j’ai raison d’espérer, franchement j’vais juste me recroqueviller avec c’livre-là dans n’importe quelle position existentielle confortable et j’vais m’appliquer à m’féconder moi-même, j’ai jamais vraiment aimé cette histoire capotée où l’enfant est supposé être le père de l’homme.

Traduction : Françoise Guénette, Claudine Vivier

Première publication en québécois: LA VIE EN ROSE, Montréal (Québec), juin, juillet, août 1981, pp. 44-45. En ligne sur le site du CDEACF.

Version originale :

http://www.mediafire.com/file/ss1ceq24s209
msm/The_New_Womans_Broken_Heart.zip/file

https://tradfem.wordpress.com/2020/05/12/les-angoisses-existentielles-de-bertha-schneider-par-andrea-dworkin/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.