Vers un monde solidaire

Merci à Michèle pour avoir signalé ce texte

Un événement inédit

Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders parle de ces événements qui n’ont pu être anticipés, faute d’avoir pu être imaginés. Le Covid-19, pandémie mondiale (plus de 241 000 morts dans le monde, 3,4 millions de personnes ayant été touchées) est de ceux-là. Sa propagation foudroyante constitue un événement anthropologique, social, politique, économique, inédit. Le rapport à soi, à l’autre s’en trouvent bouleversés : nous devenons, les uns pour les autres, des intouchables.

À ce prodigieux suspens du temps, correspond le rétrécissement brutal de l’espace pour les « confinés », et pour toutes les professions qui sont en première ligne, dont la vie est placée désormais sous le signe de l’urgence.

Evénement tout d’abord camouflé (par le pouvoir chinois) puis dénié alors même qu’il frappait aux portes de l’Europe, et dont nul, semble-t-il, y compris parmi les épidémiologistes, n’a été capable de prendre la mesure, le Covid-19 nous a pris de court. Cette pandémie ne saurait être assimilée aux grandes épidémies qui l’ont précédée, même s’il importe de prendre en compte les épidémies récentes qui l’ont précédée : le VIH en 1981, le SRAS-COv de 2003, parti de la Chine du Sud-est, puis le Mers-COv de 2012, syndrome respiratoire du Moyen-Orient, constituaient comme ses prodromes, puisque dans ces deux cas, il s’agissait déjà d’un virus transmis via les sécrétions animales, selon le principe probable d’une mutation génétique.

La globalisation à l’œuvre

Mais avec le Covid-19, nous sommes face à un fait total, jouant sur différents plans, parcourant différentes échelles, du plus infime au plus global, véritable défi à la pensée puisque c’est à l’échelle de la planète que l’événement Covid a lieu, nous obligeant à revoir nos habitudes de pensée. Occupant un seuil ambigu entre le chimique et le biologique, entre l’organique et l’inorganique, la puissance du virus remet en question la catégorie d’anthropocène, ou plutôt, la façon volontiers moralisatrice dont celle-ci est mobilisée.

Il faut tenter de penser le lien organique entre la donne épidémiologique et la dimension mondiale de sa diffusion. C’est cette interaction, selon des causalités agissant en faisceaux multiples, qu’il importe de prendre en compte. Le Covid-19 est à la fois un effet de la globalisation et un révélateur de ses ravages. C’est à l’articulation de l’épidémiologie et de l’économie politique qu’il faut penser les choses, et ce n’est pas un hasard si l’épicentre de la pandémie se trouve en Chine, trouvant son point de départ dans ces fermes-usines où le vivant est soumis à un cycle d’exploitation à marche forcée [1]. Il s’agit d’un système de causalités multiples (fermes agricoles géantes, déforestations) mettant en jeu le statut accordé à l’exploitation du vivant, à sa mise à disposition forcée et forcenée.

Bio-pouvoir, communauté, immunité

La pandémie en cours met à nu ce que Foucault a nommé « bio-pouvoir ». Chaque politique gouvernementale, la plus rationnelle en apparence comme la plus délirante, décrète qui on laisse mourir et qui gagne le droit de survivre (les politiques de santé, les logiques économiques à l’œuvre dans le « tri », les politiques d’« immunité collective », le silence régnant sur les morts dans les Ehpad) et cela jusque dans le partage entre ceux qui télé-travaillent et ceux qui sont aux prises avec la contagion.

C’est ainsi que la pandémie dévoile la logique auto-immunitaire [2] des sociétés du capitalisme avancé, dont un terrible révélateur est, un peu partout, la mise à mal du système hospitalier par la logique du profit. Que ce système ait été progressivement asphyxié, que des soignants meurent faute de masques, que les migrants se retrouvent en détention et les malades mentaux enfermés dehors : là encore, la logique auto-immunitaire révèle la pulsion de mort qui travaille le capitalisme avancé.

Tout se passe aujourd’hui comme si les gouvernements oscillaient entre la logique hobbesienne analysée par le philosophe italien Roberto Esposito [3] (l’Etat se pose en défenseur de l’immunité des citoyens, à condition qu’on accepte de se fondre en lui), et celle d’un sacrifice où la communauté se renforce du risque de la contagion (le défi paranoïaque d’un Trump, d’un Bolsonaro, qui se veulent forts comme la mort).

Aussi les solidarités à l’œuvre ne peuvent-elles s’établir qu’au défaut, dans les brèches de la logique auto-immunitaire qui travaille le pouvoir : tel le réseau Covid-entraide, en France, au sein duquel des gilets jaunes de Commercy sont très investis en France. Cette effervescence se manifeste d’ailleurs dans tous les pays. Au Brésil les initiatives concernent à la fois la société civile comme les partenariats de celle-ci avec les pouvoirs publics et les chercheurs ; le groupe Resocie, par exemple, de l’université de Brasilia a crée un catalogue web national de toutes les initiatives qui s’apparente au guide collaboratif, rédigé par le Reas, de l’ensemble des collectifs d’économie solidaire en Espagne. Au Chili, les cabildo (réunions citoyennes), issue du soulèvement des derniers mois, restent à l’œuvre pendant la pandémie.

Cette solidarité doit être repensée à l’échelle des flux migratoires, tant la mobilité de notre époque à l’échelle planétaire concerne tout le monde, la pandémie ne faisant pas la distinction entre migrants et touristes, comme le soulignait récemment François Héran [4]. Ce qui implique, là encore, de sortir d’une auto-immunité délétère. Faire sortir les migrants d’une rétention propice à la contamination, leur permettre d’obtenir régularisation et travail : telle serait la voie, à l’heure où la fermeture des frontières a pour effet d’ouvrir le marché du travail.

Un défi à la langue

Le Covid-19 est le nom donné à cette chose sans nom qui nous attaque au plus vital de nous-mêmes : notre respiration. Force est de constater que le langage, bien souvent, n’est pas à la hauteur de l’événement, qu’il dit trop peu, mal et de travers : ainsi de la métaphore guerrière, ou de la fameuse « distanciation sociale ». À la lueur du Covid, la langue se fait potentiellement contaminée et contaminante. Suspecte, assurément, dans la mesure où toute métaphore est étymologiquement un transport, véhicule une charge, où notre langage est comme originellement métaphorique.

Mais la métaphore a aussi sa justesse. Le néo-libéralisme n’est-il pas le virus des temps modernes, et les multinationales ses créatures monstrueuses et ses vecteurs tout puissants ? Dans le viseur des Etats-Unis et de la Commission européenne, lit-on dans un article du Manifesto du 19 avril dernier, il y a notamment la Cv : non pas le « corona virus », mais une « commandita vennootshap » (société en commandite), une « société sans personnalité juridique, partenaire de sociétés étrangères, qui leur permet d’échapper à l’impôt là où elles s’installent ». La langue a la précision de l’archer.

Cette précision est aussi celle des sujets, les soignants décrivant leur tâche, les malades revenus de leur enfer, qui tentent de mettre en mots leur expérience.

« Penser le désastre (si c’est possible, et ce n’est pas possible dans la mesure où nous pressentons que le désastre est la pensée), c’est n’avoir plus d’avenir pour le penser », écrivait Maurice Blanchot [5]. Mais il faut sortir de la phraséologie du désastre pour commencer à penser ce qui vient.

Un monde dévasté

Le néolibéralisme a dévasté le monde. Il l’a mené à la catastrophe, sur le plan économique et financier, et a détruit le lien social. Dès les années 70, l’idéologie néolibérale a conduit à la création d’un ordre nouveau. Privatisation des transports et des services sociaux d’un côté, et de l’autre, dévoiement d’une intervention publique désormais vouée à chanter les louanges du marché dérégulé. À mesure que l’on exaltait la concurrence sous toutes ses formes, on rognait sur la protection sociale des travailleurs, tout en démantelant les solidarités. Le monde associatif a été ignoré, réduit et renvoyé au domaine caritatif, à la philanthropie ou à un nouveau capitalisme social. Au même moment, les normes de gestion privée ont envahi le secteur public, plus particulièrement celui de la santé et du médico-social. Au nom de l’efficacité, les logiques technocrates ont assujetti l’activité humaine, encourageant la croissance sans se soucier d’endommager l’environnement.

Ces piliers du néolibéralisme se sont lézardés sous les assauts de la pandémie. Mais nous demeurons exsangues et désorientés face à un pouvoir financier devenu, un peu partout, aussi opaque qu’incontrôlable. 

Entre confiance et défiance

Confinement imposé et distanciation sociale constituent une atteinte majeure au processus démocratique, en créant une atomisation sociale que la multiplication des échanges virtuels ne compense que bien imparfaitement. La possibilité de s’assembler, de faire communauté, le fait de délibérer, disputer, décider… tout cela fait cruellement défaut. Tous ont consenti, pour des raisons sanitaires, à la suspension de l’activité citoyenne.

Selon des configurations nationales spécifiques, on peut craindre des comportements politiques se trouvant soumis à deux polarisations antagoniques. L’une, de renoncement à l’exercice des droits politiques pour remettre ceux-ci à un pouvoir politique supposé tout puissant. L’autre, de cantonnement dans une rébellion permanente, considérant qu’il n’y a rien à attendre d’un pouvoir jugé incompétent à l’égard des besoins sociaux et servile par rapport aux intérêts de la minorité privilégiée.

La solidarité, construction d’un rapport social

Une telle opposition est susceptible d’empêcher une réponse apte à déployer le potentiel de l’auto-organisation pour construire une politique de solidarité. Face à l’épidémie, la décision radicale de freiner la contamination par un confinement de la population a été prise sans réel débat. Mais réduire ce choix au seul pouvoir des gouvernants constitue une interprétation par trop simpliste. Le « grand renfermement » a été pleinement assumé par la population, à laquelle il est apparu indispensable, au vu de ce qui s’était passé en Chine, et de ce qui se déroulait en Italie. Sa mise en place s’est accompagnée d’une extraordinaire mobilisation des compétences et des dévouements : celle des personnels du système de santé, ces « soignants » auxquels s’adressent les signes de reconnaissance de la société ; mais aussi celle de tous les salariés qui ont évité la rupture des circuits économiques. Toutes ces interventions émanant d’individus libres et responsables ont révélé une étonnante capacité d’auto-organisation, de créativité personnelle et de solidarité.

La solidarité est d’abord une relation entre individus conscients des liens qui les unissent – y compris dans la distance obligée –, et de ce que nécessite leur préservation et leur amélioration. Mais c’est aussi un rapport social, qui se construit dans le temps. Il est en interaction avec la puissance publique (notion qui résonne dans les mots services publics), qui elle-même ne peut exister sans l’activité d’individus dont la mobilisation implique le respect de tous.

La crise actuelle a mis au jour l’impressionnante efficacité de cet agir en commun. Cette source, c’est à nous qu’il revient de la maintenir vive, tout en nous inspirant de sa puissance créatrice. 

Vers une solidarité mondiale

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une pandémie nous confronte, tous autant que nous sommes, à un même défi existentiel. Et pourtant, les relations et les institutions internationales, placées depuis la Deuxième Guerre mondiale sous le signe du multilatéralisme, se trouvent contestées dans leurs fondements et menacées de désagrégation, tandis que la réaffirmation des souverainetés nationales se fait plus forte que jamais. On observe, un peu partout, le rétablissement des frontières, la rétraction voire l’arrêt des échanges internationaux, ainsi que l’aggravation des inégalités de tous ordres, tandis que l’exacerbation des nationalismes menace de faire retour.

L’Union européenne n’échappe pas à ces tensions. Mais contrairement aux États-Unis, au Japon ou à la Chine, les pays de l’UE procèdent par rétention de leurs moyens financiers et monétaires. Et pourtant, les populations touchées par la pandémie font pression pour obtenir plus de soins, plus de subventions, plus de protection. Tous ces manques attisent dangereusement les pulsions nationalistes.

Dans un tel contexte, revendiquer une souveraineté des Etats ne saurait faire sens. Contre les dispositifs supra-nationaux, ce sont les populations unies qui construisent les solidarités nécessaires face aux défis contemporains, mutualisant les activités publiques, du local au mondial, en passant par l’échelle nationale et européenne.

À ce niveau européen, une injection énorme de capitaux s’avère aussi urgente que nécessaire au moment où tous les tabous néolibéraux – le pacte de stabilité, les règles d’or financières et autres impératifs de limitation stricte des déficits budgétaires… – ont été balayés d’un seul souffle. Mais qui va régler cette dette gigantesque et qui ne cesse de croître ? Non pas les « États», mais bien plutôt tous les citoyens. Ou plus précisément, tous ceux qui souffrent aujourd’hui des effets de la crise sanitaire, et souffriront demain des ravages produits par la crise économique, puis des conséquences de l’endettement, si ce même endettement reste réglé par l’éternelle logique des transactions financières.

A contrario de tous les discours moralisateurs, cette dette peut être perçue comme une opportunité. Pour être en capacité de surmonter la crise actuelle, il faut financer les hôpitaux, redémarrer les économies dans le sens de la reconversion écologique, rétablir les conditions minimales d’égalité, ou plutôt les conditions préalables d’une vie digne pour tous… Ce qui suppose des investissements, qu’il convient de dégager aussi bien des discours culpabilisants que de l’emprise des intérêts privés.

Un défi de cette ampleur est hors de la portée d’un État-nation, et suppose de repenser la structure institutionnelle de l’Union européenne, tout en bousculant le principe de l’équilibre intergouvernemental. À plus long terme, il s’agira d’insuffler à l’Europe une nouvelle dimension politique, en imaginant une forme de citoyenneté inédite, fondée sur la libre participation des individus et émancipée de toute tentation nationaliste. À rebours des replis nationalistes, cette Europe à venir s’ouvrira à la solidarité tout en se déployant à l’échelle internationale.

Vers une recomposition des solidarités existantes

Mais la solidarité doit aussi se réinventer au plan national : non point par l’usage de la philanthropie libérale, à la manière des autorités du XIXe siècle qui cherchaient à éviter les révoltes ouvrières, et qui aujourd’hui se borne à aménager un système dominé par la finance internationale et les mécanismes boursiers, mais par un usage véritablement démocratique de ce que solidarité veut dire.

Celle-ci a été d’abord conçue comme un pouvoir d’agir dans l’exercice de la liberté. Elle reposait alors sur l’auto-organisation, la réciprocité, l’entraide – sur tout ce qui relève du principe d’association. Dans un second temps, elle a été pensée comme un mode de redistribution organisé par les pouvoirs publics sur une base légale visant à neutraliser les effets de domination enfouis sous la compassion individuelle.

Les défis engendrés par le néolibéralisme amènent à envisager une hybridation entre ces deux types de solidarités démocratiques. Concernant l’auto-organisation, laquelle connaît un regain dans de multiples pratiques associatives, on peut concevoir une forme de coopération avec les pouvoirs publics. Le financement de la part de collectivités publiques est même une nécessité pour ne pas en rester à une gestion de la pénurie. À l’échelle des associations, l’important est bien d’augmenter la capacité d’auto-organisation, grâce à une réflexion en commun sur ce qu’autonomie et dépendance veulent dire, ainsi qu’un questionnement sur les rapports aux pouvoirs publics. Corollairement, les services publics peuvent s’ouvrir à la délibération avec leurs salariés et usagers, ce qui est d’ailleurs indispensable si on veut échapper à la gouvernance technocratique et au pilotage par les experts.

À l’heure où la notion de solidarité se trouve revalorisée, éviter sa dérive philanthropique tout en affirmant son ancrage démocratique nous apparaît crucial.

L’horizon des possibles solidaires

La réorganisation économique au service d’une politique commune devrait être l’horizon des possibles des populations qui aujourd’hui vivent dans un temps suspendu.

Si nous acceptons de rompre avec la loi du plus fort, le rétablissement des services publics est à repenser et la démocratie réelle à réinventer. Différents dispositifs publics sont donc à concevoir pour élaborer des politiques communes, organiser les échanges internationaux et se ressaisir de l’économie solidaire de transition écologique. Vision utopique sans aucun doute, mais avons nous le choix ?

Dans un contexte de dérive climatique, de mise en péril des espèces et d’effondrement de la biodiversité, face à l’augmentation considérable du chômage et de la pauvreté, si nous voulons éviter l’accélération des catastrophes à venir, tant économiques qu’écologiques, nous n’avons d’autre choix que de  préparer dès maintenant l’après demain. Mais comment imaginer ce monde sans tenir compte de la somme des acquis qui ont permis de mettre à nu le monde du management d’hier ?

Face aux projets de remise en ordre en cours de préparation, notre force est celle de l’auto-organisation. C’est à partir de son potentiel que des politiques répondant aux aspirations populaires et permettant de relever les défis contemporains pourront prendre leur essor.

Les pouvoirs s’y préparent, à leur façon, en fourbissant leurs moyens de répression : les arrestations des opposants se multiplient partout dans le monde. En Algérie, c’est l’emprisonnement des organisateurs du Hirak. À Hongkong, les manifestants de la première heure sont pourchassés, tout comme au Chili ; l’offensive de l’après insurrection s’étend sur la planète tandis que la pandémie contraint les populations à l’immobilisme, et bien souvent à l’impuissance.

N’en doutons pas : le néolibéralisme va se redéployer en s’adaptant à la situation de fragilité dans laquelle les populations sont aujourd’hui plongées. Les licenciements font un bond inégalé, la précarité s’étend, les difficultés financières des familles se multiplient, tandis que les concentrations des grands groupes reconfigurent le paysage industriel et technologique. L’usage excessif du numérique menace l’éducation de tous, créant des disparités profondes…  Selon que l’on soit riche ou pauvre, les connaissances seront ou non accessibles. Il faut aussi prendre en compte la menace d’un pouvoir doté de moyens sans précédent de surveillance et de contrôle de la population. Les dérégulations risquent de s’accentuer et la loi du marché de reprendre la main sur l’ensemble de services publics.

Aussi est-il temps, nous ressaisissant de notre avenir, de reprendre les rênes de ce monde défait, demeurées entre les mains des puissants.

Pour cela, nous n’avons d’autre choix que de nous tourner vers les expériences autonomes qui, depuis longtemps, cherchent à rompre avec le tout-profit en réhabilitant la cause commune. Ce sont autant d’expériences issues d’un passé lointain dont on avait perdu la pertinence sociale. Et pourtant, le mutuellisme des prolétaires du XIXe siècle, les associations ouvrières et populaires de 1848, en Europe, retrouvent une véritable pertinence aujourd’hui. Certaines mutuelles, associations ou coopératives, celles qui ne se contentent pas d’un principe d’égalité formelle entre les membres, dessinent un autre monde, réorganisant la production à partir de l’expression et la délibération collective. Dans quelques coopératives de production ou dans des associations travaillant en coresponsabilité, comme l’Ateneo popular Nou Barrisde Barcelone, on voit se dessiner un autre monde, se profiler d’autres possibles.

Simultanément, le syndicalisme se réinvente au plus près du « travail réel » et des « activités concrètes ». Il est conduit ainsi à agir pour « la démocratie » dans le travail, à travers la critique du despotisme néolibéral. Ce faisant, il éclaire la réalité cachée du travail mené par des « petites mains », de femmes le plus souvent, principales actrices de ce moment d’exception où prendre soin de l’autre est devenu une priorité. La pandémie les a révélées en rouage essentiel de notre quotidien.

Il faut également poursuivre la critique d’un travail réduit, pour les actionnaires, à une création de valeur économique.

À l’encontre de la valeur actionnariale, il importe de pérenniser les conquêtes du salaire socialisé (Sécurité sociale). Le processus pourrait s’étendre à une sécurité permanente des salaires, seul moyen pour assurer une liberté créatrice afin de changer les productions nuisibles par une reconversion dans le sens de la transition écologique.

À la faveur des consciences critiques renaissantes, ces dernières années des initiatives semblables et différentes sont mises en œuvre par des groupes autonomes qui ont osé se placer à l’écart de la loi du marché en creusant une brèche dans nos sociétés fondées sur la domination.

Partout dans le monde, la résistance associative se développe, en Amazonie, au Brésil, au Mexique. La pratique sécessionniste des Indiens du Chiapas a fait le tour de la planète. Ils/elles réinventent la tradition en reliant l’humain au non humain ; en pratiquant l’auto-organisation, chacun se réapproprie  un espace habité par différentes espèces. Les habitants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ne font pas autre chose. Ailleurs, dans la Creuse, Ambiance bois à Faux la Montagne est une scierie-raboterie existe depuis trente ans sans chef, ni encadrement, avec le même salaire pour tous. Ils travaillent autrement. Et ils se sont organisés, sans le savoir, à la manière des rêves des couvreurs d’Albi qui, en 1848, imaginaient un monde sans chef…

Au-delà du mouvement des Gilets jaunes enfin, la mise en commun des ressources et des idées a permis à certains collectifs, issus du même mouvement, de s’approprier les travaux du libertaire américain Murray Bookchin pour réinventer le communalisme ou l’organisation collective à l’échelle du village ou du quartier. Aujourd’hui, dans la gestion de l’épidémie au quotidien, une véritable ruche s’active sous nos yeux. Toutes sortes de solidarités se nouent dans les quartiers, les villes : de l’aide de gens en détresse à l’organisation de stages de permaculture, des initiatives inventives de logement des sans-papiers, au développement des circuits courts permettant la vente des produits frais à moindre coût…

Autre exemple, autre expérience : celle des femmes des quartiers nord de Marseille qui après avoir s’être « naturellement mobilisées pour soutenir les précaires » demandent de conserver leur part de responsabilité dans la politique de la ville. Toutes ces expériences, anciennes et présentes, ouvrent des perspectives étonnantes. À nous de les faire connaître et de les valoriser. À nous de nous appuyer sur elles pour imaginer le monde d’après-demain : telle est notre utopie collective, partagée désormais par un grand nombre de contemporains.

C’est dans cette perspective d’auto-organisation que les forces politiques, syndicales et associatives attachées à la nécessité d’un réel changement de société peuvent renouer avec la confiance, et ainsi contribuer à la renaissance de pratiques démocratiques oubliées. Organisons des rassemblements par petites unités géographiques afin de faire entendre les multiples « contre-réformes » qu’ont proposées, un peu partout, l’ensemble des collectifs instituants. En France, des personnels hospitaliers sont à l’initiative de projets de réorganisation de la santé ; dans l’éducation et la recherche, se crée une interaction neuve entre les projets élaborés au sein des universités et des laboratoires, et ceux menés par les acteurs de terrain.

Des syndicalistes de la SNCF ont présenté des projets de transformation du fret ferroviaire… et bien d’autres projets sont en cours d’élaboration.

La nécessité de nous projeter vers l’après-demain nous oblige à faire le lien entre les pratiques d’auto-organisation mises en place dans le contexte de la pandémie, et les formes de responsabilités collectives à créer après la crise, et hors de l’Etat néolibéral ; elle nous oblige à imaginer un autre monde commun né de cette multitude d’expériences. Loin de l’ordre néo-libéral où l’homme agit sous la contrainte, réapproprions-nous l’agir pour soi et pour les autres qui redonne sens à la vie de chacun.

Collectif critique, 6 mai 2020.


[1] Angel Luis Lara, « Causalité de la pandémie, caractéristiques de la catastrophe », 26 mars 2020,http://www.medelu.org/Causalite-de-la-pandemie-caracteristiques-de-la-catastrophe?

[2] C’est Jacques Derrida qui a élaboré le plus rigoureusement le concept de logique auto-immunitaire, analysant la façon dont toute tentative pour se protéger de l’autre est d’abord une attaque du corps politique contre ses propres défenses.

[3] Roberto Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, précédé de Conloquium, de Jean-Luc Nancy, PUF, Les essais du Collège International de Philosophie, tr. de N. Le Lirzin, 2000. 

[4] Cf. sa tribune dans Le Mondedu 26 avril 2020 : « L’idéologie du confinement national n’est qu’un ruineux cauchemar ».

[5] Dans L’Écriture du désastre, Gallimard, 1980.


Signataires: 

Gisèle Berkman, essayiste

Nicole Edelman, historienne (contemporaine)

Jean Louis Laville, socio économiste

Jean Claude Mamet, animateur du blog www.syndicollectif.fr

Claudia Moatti, historienne (histoire antique)

Igor Mineo, historien (médiéviste, directeur de la revue Storica)

Michèle Riot-Sarcey, historienne (contemporaine)

Francis Sitel co-directeur de la Revue Contretemps.

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/140520/vers-un-monde-solidaire

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