Défendons la liberté d’informer sur le secteur agro-alimentaire

La crise sanitaire actuelle nous le montre : la vigilance pour la sauvegarde des libertés fondamentales est un combat à reprendre sans trêve. Pour certains, cet attachement semble un luxe dont on pourrait se passer quand la situation est dictée par l’urgence. Cette idée reçue constitue une erreur dangereuse. C’est pourquoi, même si tout semble nous inviter à regarder ailleurs et à s’accommoder de régressions démocratiques prétendument inévitables, il nous importe de porter à la connaissance publique une affaire qui attire notre plus grande attention. 

Nous sommes des militants associatifs, agriculteurs, scientifiques, auteurs, avocats, journalistes, syndicalistes, élus, citoyennes et citoyens. Nous estimons qu’il est de notre devoir, moral et civique, de faire connaître la situation inacceptable rencontrée par la journaliste Inès Léraud. Nous appelons à la soutenir alors que des intimidations et procès visent à faire taire son activité. Plus généralement, nous entendons défendre la liberté d’informer face aux intérêts privés qui aimeraient la restreindre.

Inès Léraud est une journaliste connue pour avoir beaucoup enquêté sur l’industrie agroalimentaire en Bretagne. Elle s’est notamment immergée dans un village breton et a suivi de près l’intoxication par les pesticides dont ont été victimes des salariés de la plus grande coopérative agricole bretonne, Triskalia. Par des reportages diffusés sur France Inter et France Culture notamment, elle a mis au grand jour des pratiques courantes, illégales et souvent dangereuses, mises en œuvre par certains puissants acteurs du secteur agroalimentaire. Ces pratiques hélas, se sont révélées régulièrement « couvertes » par des administrations et les élus. Cette journaliste, dont le travail a été notamment salué par le quotidien Le Monde, s’est aussi intéressée aux « marées vertes » qui se sont répandues sur les côtes bretonnes depuis l’avènement de l’élevage industriel. Cet intérêt a débouché sur une bande dessinée réalisée en collaboration avec Pierre Van Hove aux éditions La Revue dessinée – Delcourt (2019) Algues vertes, l’histoire interdite, un album qui connaît un retentissant succès.

Suite à cette publication, deux séries d’évènements nous alertent.

Pressions et intimidations : la fabrique du silence

En mars 2020, l’hebdomadaire Le Canard enchaîné révèle que la venue de la journaliste au Salon du livre de Quintin (Côtes d’Armor) a été annulée après l’intervention auprès de l’équipe du salon d’un élu de la municipalité. Ce dernier est par ailleurs salarié de la Chambre d’agriculture des Côtes d’Armor (dirigée par la FNSEA). Un peu plus tôt, la journaliste avait appris qu’une maison d’édition régionale avait préféré renoncer à son projet de traduction en breton de la bande-dessinée Algues vertes, l’histoire interdite, par peur de perdre des subventions du Conseil régional de Bretagne.

Quelques mois plus tôt, fin 2019, Inès Léraud a été visée par une plainte en diffamation de Christian Buson, un personnage phare du paysage agroalimentaire breton. Il est directeur d’un « bureau d’études en environnement », le GES, qui prodigue des conseils à destination des agro-industries (près de 4 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel). Il est aussi président de l’Institut Technique et Scientifique de l’Environnement (ISTE) fondé entre autres par les entreprises Lactalis, Daucy et Doux en 1996. Cet institut est notamment connu pour propager des thèses sur les marées vertes favorables au secteur agro-alimentaire. Il est enfin secrétaire général de l’Association Francophone des Climat-Optimistes (AFCO) qui lutte contre la diffusion des informations scientifiques relatives au réchauffement climatique.

Dès 2017, Christian Buson n’hésitait pas à dénigrer la journaliste après la diffusion de ses enquêtes sur les marées vertes bretonnes sur les ondes radio. Il lui écrivait par courriel : « Vous pourrez postuler pour le Prix Elise Lucet de la désinformation (…) Je vous souhaite évidemment une brillante carrière ». La plainte en diffamation qu’il lui intente par la suite ressemble à une vendetta ad hominem : elle ne vise aucunement, comme il est de coutume, la journaliste et le directeur de publication (ou l’éditeur), mais uniquement la journaliste. Elle est par ailleurs déposée dans la boîte aux lettres de la maison où Inès Léraud vivait quand elle menait ses enquêtes dans un hameau, au cœur du centre-Bretagne. Prêtée par des proches, cette maison n’a jamais été sa résidence officielle. Une manière subtile de lui dire : « on sait où vous trouver » ?

Christian Buson a renoncé à sa plainte quelques jours avant l’audience prévue le 7 janvier 2020, alors que la journaliste et son avocat avaient préparé leur dossier de défense. Une preuve que cette attaque judiciaire était une tentative d’intimidation. 

Doit-on laisser la Bretagne devenir le far-west ?

Quelques mois plus tôt, Jean Chéritel, PDG du groupe Chéritel dépose une plainte en diffamation contre Inès Léraud, suite à la publication de son enquête intitulée « Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes : les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton » (Bastamag, 26 mars 2019). Le groupe Chéritel est un important grossiste en fruits et légumes, qui revendique 45 millions de chiffre d’affaires et 120 salariés. Il approvisionne les enseignes Leclerc, Intermarché, Auchan, Carrefour, Système U, Aldi ou encore Quick et KFC.

Jean Chéritel n’en est pas à sa première procédure judiciaire destinée à inhiber le travail journalistique. En 2015, il attaque en diffamation le quotidien régional Le Télégramme suite à la publication d’un article sur l’emploi illégal de travailleurs bulgares au sein du groupe. Le Télégramme perd alors son procès. Mais, trois ans plus tard, en décembre 2018, les révélations du quotidien régional sont confirmées : le groupe Chéritel est condamné par le Tribunal de Grande Instance de Saint-Brieuc à 261 610 euros d’amende pour « délit de marchandage (…) commis à l’égard de plusieurs personnes : opération illégale à but lucratif de fourniture de main-d’œuvre ». Son gérant Jean Chéritel, écope de 10 000 euros d’amende, deux mois de prison avec sursis et deux ans d’interdiction d’exercer l’activité de sous-entrepreneur de main-d’œuvre. Le groupe et son gérant ont fait appel.

Le procès intenté au Télégramme agit comme un bâillon invisible sur la presse bretonne. Après lui, celle-ci ne s’intéresse plus guère à cette entreprise. En 2017, lorsqu’une source appelle des journaux locaux pour leur faire part d’une fraude massive sur les tomates au sein du groupe Chéritel, les rédactions se censurent et ne donnent pas suite. Avertie par des confrères, Inès Léraud décide d’enquêter. Ce travail lui prend six mois. Elle découvre aussi bien les fraudes de Jean Chéritel que sa façon d’anéantir les critiques, dans l’entreprise comme au dehors. Elle s’étonne également de l’absence de syndicat au sein du groupe qui comprend pourtant 120 salariés ! Bastamag décide de publier cette enquête. Ce journal, coordonné par Agnès Rousseaux et Ivan du Roy est connu pour avoir mené plusieurs investigations sur le groupe Bolloré et remporté les nombreuses procédures intentées par cet industriel. Quelques mois après la publication de l’enquête, le groupe Chéritel est condamné à près de 100 000 euros d’amende et une peine de prison avec sursis pour maquillage de l’origine de ses produits (novembre 2019). Quoique multi-condamnée en première instance, cette entreprise continue à s’en prendre à celles et ceux qui tentent d’informer sur ses pratiques contestables. Ainsi, la procédure qu’elle vient d’intenter contre Inès Léraud. Elle débouchera sur une audience au TGI de Paris qui aura lieu les 20 et 21 janvier 2021.

La liberté d’informer, un instrument démocratique à protéger

En 2020, en France, une journaliste est donc inquiétée sur deux fronts pour n’avoir fait que son travail : informer ses concitoyens sur le fonctionnement d’un secteur économique central en Bretagne : l’industrie agro-alimentaire. Comment une telle stratégie d’intimidations et de menaces est-elle possible dans un territoire de la République ? Certains acteurs de l’agro-alimentaire seraient-ils au-dessus des lois au point, non seulement de contrevenir au droit, mais aussi de tout faire pour que personne ne puisse le faire savoir ? 

Nous, citoyennes et citoyens, militants associatifs, agriculteurs, scientifiques, chefs cuisiniers, avocats, journalistes, élus, syndicalistes, auteurs, nous ne nous résignons pas face à ces attaques envers la liberté d’informer. Celle-ci est déjà mise à l’épreuve par la tendance à sanctuariser le « secret des affaires » au profit des grandes puissances économiques. Nous en sommes persuadés : nos démocraties, au niveau national comme au niveau régional, ont besoin de cette liberté qui, seule, garantit l’effectivité de contre-pouvoirs citoyens. Cette liberté d’informer s’exerce à l’égard des pouvoirs politiques ; il importe qu’elle s’exerce aussi envers les puissances économiques et financières qui ont pris une importance considérable dans notre société. Ces dernières doivent donc être soumises aux devoirs qui s’appliquent à tout un chacun.

En tant que citoyen, chacun a le droit de connaître la réalité pour être en capacité d’exprimer librement ses choix politiques, quels qu’ils soient. Soutenir la journaliste Inès Léraud face à de tels agissements, c’est défendre la liberté d’information, ce bien démocratique si précieux.

Contact du comité de soutien à Inès Léraud : comitedesoutien-inesleraud@laposte.net

Tribune parue initialement dans Libération

https://www.liberation.fr/debats/2020/05/08/defendons-la-liberte-d-informer-sur-le-secteur-agro-alimentaire_1787668?

Les trente premiers signataires 

Yann Arthus-Bertrand, photographe et réalisateur

Florence Aubenas, journaliste

Pierre Aurousseau, chercheur en agronomie

Etienne Davodeau, auteur de bande dessinée

Delphine Batho, députée, ancienne ministre de l’Ecologie

José Bové, ancien député européen

Jacques Caplat, agronome et ethnologue,

Yves Cochet, ancien ministre de l’agriculture

Denis Cheissoux, producteur radiophonique

Daniel Cueff, maire de Langouët

Bruno de Reviers de Mauny, Professeur des universités en biologie

François Dufour, paysan et conseiller régional

Stéphane Foucart, journaliste

Marie-Jeanne Husset, présidente d’Agir pour l’Environnement

Yannick Jadot, député européen

Joël Labbé, sénateur,

François Lafforgue, avocat

Yves-Marie Le Lay, militant associatif

Corinne Lepage, avocate, ancienne ministre de l’Environnement

Serge Le Quéau, syndicaliste,

Jade Lindgaard, journaliste

René Louail, paysan, syndicaliste, ancien conseiller régional

Guillaume Meurice, humoriste

Fabrice Nicolino, journaliste 

Yorghos Remvikos, chercheur en santé environnementale

Michèle Rivasi, députée européenne,

Marie-Monique Robin, journaliste et écrivaine,

Olivier Roellinger, chef cuisinier

François Ruffin, député

Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé (INSERM)

Aurélie Trouvé, agroéconomiste, porte-parole d’ATTAC

François Veillerette, porte-parole de Générations Futures

Liste au 7 mai 2020

Pierre-Henri ALLAIN, journaliste ; Edith ANDOUVLIE, maire d’Us ; Yann Arthus-BERTRAND, photographe et réalisateur ; Florence AUBENAS, journaliste ; Pierre AUROUSSEAU, chercheur en agronomie ; Isabelle ATTARD, ancienne députée ; Raymond AVRILLIER, maire-adjoint honoraire de Grenoble ; Delphine BATHO, députée, ancienne ministre de l’Ecologie ; Michel BESNARD, militant associatif ; Eric BEYNEL, porte-parole de l’union syndicale Solidaires ; Yves BILLON, syndicaliste ; Benoît BITEAU, agriculteur, agronome, député européen ; Michel BLIN, agronome ; Sylvie BOURBIGOT, ancienne conseillère générale ; José BOVE, ancien député européen ; Henri BUSNEL, militant associatif ; Jacques CAPLAT, chercheur en agronomie ; Mirjam CZJZEK, chercheure (CNRS) en biochimie ; Denis CHEISSOUX, producteur de radio ; Jean-Marc CLERY, syndicaliste ; David COCAULT, syndicaliste ; Yves COCHET, ancien ministre de l’Environnement ; Joseph CONFAVREUX, journaliste ; Daniel CUEFF, maire de Langouet ; Olivier CUZON, syndicaliste ; Katia DANOFFRE, militante associative ; Etienne DAVODEAU, auteur de bande-dessinée ; Serge DA SILVA, syndicaliste ; Brigitte DEBREU-MILON, militante associative ; Sylvie DERRIEN, militante associative ; Patrice Desclaud, militant écologiste ; Mathias DESTAL, cofondateur de Disclose ; Pascal DEUX, réalisateur radiophonique ; Yvette DORE, ancienne maire d’Hillion ; Thomas DUBREUIL, avocat en droit de l’environnement, François DUFOUR, paysan et conseiller régional de Normandie ; Dominique DUHAMEL,  militant associatif ; Vincent ESNAULT, élu local et militant environnementaliste ; Pierre ETIENNE, militant associatif ; Alexandre FARO, avocat en droit de l’environnement ; Léa FEHNER, cinéaste ; Muriel FIANACCA, militante associative écologiste ; Stéphane FOUART, journaliste ; Claude FUSTIER, militant environnementaliste ; Marie-Claude GARCIA, militante associative ; Jean-Marie GOATER, éditeur ; Alain GOUTAL, dessinateur ; Corinne GRAVIGNY, militante associative ; Morgane GUESSANT, syndicaliste ; Eric GUERET, réalisateur ; Marion Gorgiard, militante associative ; Dominique GUIHO, militant associatif ; Jean-Paul GUYOMARC’H, chercheur en biologie ; Xavier HAMON, membre de l’Alliance Slow Food des Cuisiniers ; Jean HASCOET, militant environnementaliste ; Jean-Luc HERROU, militant associatif ; Pierre HINARD, agronome et éleveur ; Marie-Jeanne HUSSET, présidente d’Agir pour l’environnement ; Daniel IBANEZ, économiste ; Yannick JADOT, député européen ; Perrine KERVRAN, productrice radio et documentariste ; Ingrid KRAGL, directrice de l’information de l’ONG Foodwatch ; Joël LABBE, sénateur ; François LAFFORGUE, avocat ; Denis LAGRUE, vétérinaire ; Morgan LARGE, élue locale et animatrice radio ; Nadine LAUVERJAT, coordinatrice de Générations Futures ; Carole LE BECHEC, membre du CESER de Bretagne ; Catherine LEBLANC, directeur de recherche au CNRS (biologie marine) ; Félix LE GARREC, réalisateur ; Nicole LE GARREC, réalisatrice ; Jean-René Le GLATIN, militant associatif ; Jean-Luc LE GUELLEC, syndicaliste ; Annie LE GUILLOUX, militante associative ; Yves-Marie LE LAY, militant associatif ; Corinne LEPAGE, avocate, ancienne ministre de l’Environnement ; Jeanne Le Pivert, militante associative ; Serge LE QUEAU, syndicaliste ; Jade LINDGAARD, journaliste ; Laurent LINTANFF, militant associatif; René LOUAIL, paysan, syndicaliste, ancien conseiller régional de Bretagne ; Gilles LUNEAU, journaliste et réalisateur ; Alain MENESGUEN, chercheur en océanographie ; Michel MERCERON, chercheur honoraire en biologie ; Daniel MERMET, journaliste ; Guillaume MEURICE, humoriste ; Janick MORICEAU, ancienne conseillère régionale ; Gildas MORVAN, adjoint au maire à Tréduder ; Amélie MOUGEY, journaliste ; Fabrice NICOLINO, journaliste ; Jonathan NOSSITER, réalisateur ; André OLLIVRO, militant écologiste ; Mariana OTERO, cinéaste ; Pierre PEZERAT, réalisateur ; Pierre PHILIPPE, médecin urgentiste ; Anton PINSCHOF, paysan et syndicaliste ; Philippe POTIN, biologiste marin (CNRS) ; Jean-Yves QUEMENEUR, militant associatif ; Véronique REBEYROTTE, journaliste ; Yorghos REMVIKOS, professeur en santé environnementale ; Maxime RENAHY, investigateur économique ; Gildas RENOU, universitaire en science politique ; Bruno de REVIERS de MAUNY, chercheur en biologie ; Andréa RIGAL-CASTA, avocat ; Michèle RIVASI, députée européenne ; Coline ROBERT, avocate ; Marie-Monique ROBIN, journaliste et écrivaine ; Olivier ROELLLINGER, chef cuisinier ; François RUFFIN, député ; Etienne de SAINT-LAURENT, militant associatif ; Jean SARRASIN, militant écologiste ; Viviane SERRANO, syndicaliste ; Khaled SID MOHAND, journaliste ; Alain STEPHAN, syndicaliste ; Annie THEBAUD-MONY, sociologue de la santé (INSERM) ; Mathieu THEURIER, vice-président de la métropole de Rennes ; Thierry THOMAS, paysan et syndicaliste ; Aurélie TROUVE, agroéconomiste, porte-parole d’ATTAC ; François VEILLERETTE, directeur de Générations Futures


Pour signer :

https://www.cyberacteurs.org/cyberactions/
dynfendonslalibertyndinformersurles-3791.html

Une réponse à “Défendons la liberté d’informer sur le secteur agro-alimentaire

  1. Inès Léraud attaquée en justice pour avoir enquêté sur l’agroalimentaire breton : l’affaire devient politique
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/ines-leraud-attaquee-justice-avoir-enquete-agroalimentaire-breton-affaire-devient-politique-1830382.html

    La journaliste Inès Léraud attaquée en diffamation par un chef d’entreprise costarmoricain
    https://www.letelegramme.fr/bretagne/la-journaliste-ines-leraud-attaquee-en-diffamation-par-un-chef-d-entreprise-costarmoricain-21-05-2020-12555363.php

    Inès Léraud : « Il n’y a plus de parole critique publique sur l’agroalimentaire en Bretagne »
    https://www.europe1.fr/societe/ines-leraud-il-ny-a-plus-de-parole-critique-publique-sur-lagroalimentaire-en-bretagne-3968359

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