Aucun premier baiser n’arrive sans qu’on se force un peu

Bodo Kirchhoff a choisi un mode d’exposition narratif qui ne distingue pas les dialogues. Cela donne une certaine densité à son roman et évite les dérives bavardes, « je n’aime pas les longs dialogues. Je ne les aimais pas non plus dans les livres. La plupart du temps, ils témoignent seulement d’une paresse dans la narration ».

Un ancien éditeur, « il a cessé de corriger le chaos d’autrui pour en faire des livres », un appartement et une bouteille de vin difficile à ouvrir, des bruits de l’autre coté de la porte, une poignée tournée, « et dès que la porte fut seulement entrouverte se révéla ce qui l’instant d’avant participait encore de cet univers inexploré de particules », une résidente de l’immeuble en robe d’été, « Mais vous et moi, nous ne sommes pas ici dans un livre. Nous sommes debout à votre porte »…

Une proposition, une cigarette, ce que la proximité ouvre, « on ne sait plus très bien qui regarde qui, les regards se diffusent l’un dans l’autre comme les couleurs d’une aquarelle », la décision de partir au sud…

Une voiture, un blouson, des conduites et des chapeaux, des gestes et des paroles, le temps du voyage et des souvenirs, les hésitations… L’auteur intègre le temps dans son écriture, un rythme lent qui peut cependant se lire légèrement. Deux personnes pour un voyage improvisé vers le sud et la rencontre d’autres personnes venant ou fuyant les conditions d’un sud plus lointain…

Il est nécessaire de ne pas accélérer, de laisser une éventuelle relation se nouer, de rendre aux mots et aux gestes l’espace de leur possible signification, d’aborder le récit en construction, « Chaque mot porte, chaque phrase se tient, et toutes ces phrases ouvrent un morceau de monde avec un langage d’une efficacité aussi effarante que le langage mathématique pour traduire ce qui se passe dans l’Univers », les gestes et les regards, les paysages comme le détroit de Messine…

Une chambre prise pour deux, redescendre pour aller manger, une place et une fontaine, « lorsque soudain l’enfant à la robe rouge déchirée s’avança et lui tendit sans un mots son collier avec le tesson ».

L’auteur par une simple phrase crée l’espace de bascule, le récit ne sera plus principalement le voyage, le rapprochement possibles des corps et l’expression du désir. Mais il prend le temps, le récit se poursuit, ce qui était engagé se révèle. L’enfant, « qui n’était pas une petite fille mais quelqu’un qui en avait vu de toutes les couleurs » par sa seule présence là, laisse entrer la migration et ses peurs. Le gai voyage s’articule, pour le lecteur et la lectrice, avec l’épaisseur des autres voyages, les vies bousculées, la précarité instituée…

La présence de l’enfant n’émettant aucun mot, ses gestes et ses attitudes troublent le récit sans que cela ne soit encore très visible. Accepter la présence ou la faire partir, ce point reste comme en suspend. Mais revenons à nos personnages, l’ancien éditeur et l’ancienne modiste, « Elle le regarda, en fait avec le regard précédant un baiser, le premier baiser, si difficile et si imprévisible », la chambre et cette enfant qui s’endort après avoir souri, le temps propre d’un premier baiser pour ces deux là…

Le voyage peut reprendre, non sans heurt, sur le souhaitable. Iels sont donc trois, dont une sans-papiers. Nous entrons dans un autre histoire dont je tairai et le déroulé et le dénouement…

Bodo Kirchhoff : Malencontre

Traduit de l’allemand par Bernard Lortolary

Gallimard – Du monde entier, Paris 2018, 220 pages, 19,50 euros

Didier Epsztajn

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