Comment supprimer la tarification des activités de soin qui a détruit l’hôpital public ? (et) Intoxication productiviste et déshumanisation des rapports humains

Ce texte qui analyse la crise de l’hôpital public a été écrit en décembre 2019, juste avant la pandémie. C’est un extrait d’un livre à paraître1. Il vise à cerner les sources de l’effondrement de l’hôpital exprimé par les soignants en grève pendant des mois et surtout il vise à repérer sur quels leviers la collectivité des soignants peut agir pour repartir sur de nouvelles bases.

C’est aussi un exemple concret de la manière dont nous pouvons intervenir pour que l’après crise ne soit pas la simple reproduction du système néolibéral qui déshumanise la société et détruit notre écosystème.

I L’analyse de la situation

Le malaise et la souffrance au travail qui grandit depuis des années dans l’hôpital public aboutissent à une sorte d’effondrement accéléré de cette institution vitale. Le personnel fuit de plus en plus par des arrêts de travail, des démissions. Le personnel restant vit une situation de plus en plus intenable. La qualité des soins se dégrade. L’attractivité de l’hôpital public pour les professionnel-les s’effondre : peu de personnes se présentent lors des recrutements d’infirmières ou d’aides-soignantes, les étudiants en médecine évitent de venir y faire, leur internat certains hôpitaux manquent tellement de médecins qu’ils fonctionnent avec des intérimaires payés à des prix exorbitants. Au-delà de la réduction prescrite du nombre de lits, de lits sont fermés aussi à cause du manque de personnel. Des services entiers cessent de fonctionner. Le personnel hospitalier a le sentiment de ne plus pouvoir faire son travail Il se sent constamment embrigadé et/ou culpabilisé dans une course artificielle à la rentabilité, alors que le coût global de l’hôpital public ne diminue pas, il a même augmenté de 2 milliards en 2019.

Le travail du soin aux malades, qui est au centre du professionnalisme des soignant-e-s en contact avec les patients leur semble déconsidéré. Le personnel féminin, car l’hôpital public c’est grosso modo c’est 80% de femmes, était déjà corvéable à merci, il se sent désormais poussé à renoncer à sa conscience professionnelle. Les infirmières et aides-soignantes vivent intérieurement et entre elles des conflits éthiques. Elles s’engueulent à propos de l’organisation du travail. Elles n’ont plus le temps d’apporter le bassin à une personne qui est bloquée dans son lit sans attendre qu’elle soit torturée par sa vessie, d’écouter l’angoisse qui précède une intervention chirurgicale, de masser les jambes d’une personne diabétique ou la nuit d’être attentives à la respiration d’un malade.

Cette souffrance au travail résulte du fait que le soin apporté au corps du malade et globalement à sa personne n’a plus de valeur sonnante et trébuchante pour l’hôpital. Vous rapportez de l’argent à l’hôpital, seulement si vous faites un scan, une radio, ou si vous posez une perfusion, n’importe quel geste médical impliquant une technologie.

Cette séparation entre les pratiques rentables et celles qui ne le sont pas découle du choix fait en 2005 dans la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) qui institue la « Nouvelle gouvernance hospitalière », suivie en 2007 par la tarification à l’activité qui fixe, de façon détaillée la valeur monétaire des gestes accomplis par les professionnels de santé et supprime la subvention globale renouvelée d’année en année. Les crédits alloués dépendent désormais de la quantité d’actes techniques dûment nomenclaturés et techno-identifiables qui sont réalisés dans chaque hôpital.

Cette modification étatique et technocratique du calcul de la valeur des actes médicaux a un impact direct sur l’organisation du travail. La valeur sonnante et trébuchante des technologies du diagnostic ou les interventions chirurgicales entraîne une surenchère d’interventions pas toujours indispensables qui coûtent cher à la sécurité sociale et rendent les patient-e-s de plus en plus dépendant-e-s, comme l’illustre le recours abusif aux césariennes qui rapportent plus qu’un accouchement normal et sont prévisibles dans l’emploi du temps. L’évaluation technologique de la valeur des actes n’est pas débattue entre les catégories qui y gagnent en prestige et celles qui y perdent

II Dégager les définitions implicites de la valeur sociale qui s’affrontent dans la situation crise

L’hôpital est le lieu d’un affrontement implicite sur la valeur sociale des actes médicaux et en arrière fond entre des visions de la médecine. Cet affrontement non explicité conflictualise les rapports entre les soignants et les pouvoirs publics et entre les catégories de soignants selon qu’ils bénéficient ou en pâtissent. Depuis 2007 les valeurs qui fondent l’organisation des soins sur-monétise les technologies médicales. Elle favorise les « secteurs de pointe », les fournisseurs d’appareils, de médicaments avec un effet d’augmentation des pots de vin pour les chefs des services les plus technicisés. Elle démonétise la relation soignant-soigné essentiellement assurée par les femmes qui finissent par déserter cette activité. On voit qui tire les marrons du feu. Cependant les soignants qui utilisent des technologies valorisées s’aperçoivent désormais qu’ils ne peuvent plus travailler quand la dimension humaine du soin disparait. L’effondrement du système les questionne.

Ils doivent se positionner sur l’évolution de la médecine dessinée par la tarification technobureaucratique des actes qui prépare :

– l’éloignement physique et affectif de la relation soignant-e-soigné-e concrétisé par la télémédecine,

– la maîtrise informatisée et technologique des patients par un système médical déshumanisé,

– le traitement du corps humain en tant que mécanique réparable par le remplacement des pièces détachées.

La tarification des activités est typique du pouvoir technocratique et sexistes qui au nom de la rationalité dénie des pans entiers du travail réel de soin se met à l’abri de toutes contestations par une forme neutre et fétichisée de la valeur qui occulte les conflits sur la définition de la valeur sociale.

La même évolution du contexte normatif qui préside à l’évaluation de la valeur des actes professionnels accompagne la taylorisation technobureaucratique des pratiques dans tous les métiers relationnels au sein de l’ensemble du service public et dans l’ensemble de la société. Elle a un effet d’enrôlement insidieux des salariés dans une logique productiviste déshumanisante toute imprégnée de  mépris inconscient pour le travail humain doublé d’un mépris sexiste pour les tâches dévolues aux femmes. Roswitha Scholz nomme cela « la normalisation androcentrique spécifique de la forme-valeur »2 ce qui veut dire concrètement qu’un trader dont l’activité est hyper toxique pour la société a un salaire énorme tandis qu’une aide-soignante qui se casse les reins à longueur de journée au service des malades peut à peine en vivre.

Ce qui a de la valeur dans une société, c’est ce pourquoi l’on donne du temps, ce qui détermine les emplois du temps ; ce pour quoi l’on investit des moyens, de l’énergie ; ce qui est prioritaire ; ce qui hiérarchise les fonctions et détermine la place sociale de celles et ceux qui remplissent ces fonctions.

Le contexte normatif de la société machiste et capitaliste à un impact politique concret et massif sur notre vie quotidienne. Non seulement il dévalue systématiquement les contributions des femmes mais plus cette dévaluation s’accentue et plus les rapports humains se déshumanisent. C’est ce qui se passe actuellement.

La perversion capitaliste et sexiste de l’activité humaine est d’autant plus nocive qu’elle se dissimule derrière une prétendue objectivité. Ses effets minent les collectifs, au point où le travail devient invivable. Les soignantes cesseront de subir leur disqualification quand elles refuseront nommément « la nouvelle gouvernance » et ses grilles de tarification. La révolte consciente contre les contextes normatifs qui nous sont hostiles est importante pour restaurer l’accord entre ce que nous faisons et nos aspirations, ainsi que la solidarité des gens qui collaborent à une tâche commune. Cette révolte ne doit pas se laisser emprisonner dans les déclamations anticapitalistes qui sont sans effet sur la situation et sur la réalité du pouvoir. Nous devons agir là où nous disposons de leviers pour changer la situation.

III Utiliser les leviers concrets affamer la machine technobureaucratique et obtenir la suppression de la tarification à l’activité

Nous avons expérimenté l’effet délétère de «  la nouvelle gouvernance »  et de la tarification de l’activité, supprimer ce système de tarification est donc un objectif prioritaire d’action. Pour y arriver inutile de déambuler avec des banderoles et d’exiger quoi que ce soit du gouvernement. Il faut cesser simplement d’alimenter la machine techo-bureaucratique qui nous opprime. Or en saisissant tous les jours notre activité dans l’ordinateur selon les codes qui nous ont été donnés nous lui donnons à manger. Aujourd’hui le refus individuel de remplir les cases qui sont censées rendre compte du travail, entraîne immédiatement des menaces de la hiérarchie et la réprobation des collègues qui croient que si l’on ne chiffre pas l’activité on aura plus les crédits pour faire fonctionner le service.

Ce qu’il faut lancer c’est une grève généralisée de la saisie informatique. J’ai fait jadis l’expérience de la panique que provoque chez les gestionnaires cette grève ciblée. Ce qui s’effondre alors c’est la réalité virtuelle qu’ils nous imposent. On peut être tranquille, les pouvoirs publics ne pourront pas laisser les hôpitaux sans crédits. Les gestionnaires savent très bien combien coûtent tel hôpital, tel service tel-le salarié-e.

Cette grève de la saisie informatique dégagera du temps pour s’occuper des patients et pour reconstruire le collectif de travail. Un temps à utiliser pour construire l’après. On peut élargir le propos en disant que pour lutter contre cette aliénation des collectifs de travail, il faut éradiquer toutes les formes truquées d’évaluation et d’imposition de la valeur selon le catéchisme de la comptabilité.

Cette préoccupation de construire l’après selon d’autres modèles que ceux que nous a imposés ce que l’on appelle le néolibéralisme est une question politique majeure aujourd’hui. En fait le « néolibéralisme » s’appuie sur une emprise technocratique considérable sur le travail qui augmente depuis des décennies. Cette emprise remplace la perception du travail réel par une évaluation du travail virtuel tel qu’il est pensé dans la logique technobureaucratique. Ce remplacement s’impose à celles et ceux qui effectuent le travail au travers de l’acte de saisie et de compte rendu de l’activité. Cette aliénation collective à la « réalité menteuse » qui nous est imposée ne concerne évidemment pas que l’hôpital. En 2000 l’article « Intoxication productiviste et déshumanisation des rapports humains a circulé aussi bien dans l’éducation nationale, dans les milieux socio-éducatifs, dans les prisons, dans les entreprises, comme France Télécom et bien d’autres. Ces salarié-e-s aussi divers-es y reconnaissaient leur propre malaise au travail face à la kafkaïsation de l’activité et la destruction des liens et des solidarités professionnelles.

IV Reconstruire des collectifs autour des valeurs et des objectifs susceptibles de nous rassembler

Dans les collectivités de travail qui sont abîmées, il est souvent difficile de concevoir la reconstruction. Il est nécessaire de tenir compte de la pluralité des références et des modes d’existence. C’est vrai aussi au sein d’un quartier et de tous les lieux de travail et de vie. Cette pluralité est un fait de société. Elle n’empêche pas de s’assembler3 pour résoudre les difficultés collectives.

La dynamique d’assemblage des « tous ensemble » cesse d’être productrice de cohésion sociale quand elle ignore la singularité de ceux et celles qu’elle réunit. Elle se met alors à produire une masse, un agglomérat d’individus, sans liens entre eux et sans autonomie.

Avant d’assembler, il est nécessaire de donner corps aux visions du monde divergentes entre les femmes et les hommes, entre les gens d’origine sociale et culturelle différente pour faire apparaître les multiples grilles d’interprétation du monde en présence et leur lien avec les appartenances oubliées mais toujours vivantes. Cette représentation partagée de la pluralité humaine est un premier un socle commun pour intégrer le foisonnement et les tensions de l’imaginaire social aujourd’hui.

A partir de là, nous pouvons discuter de ce qui a de la valeur pour chacun-e de nous et des valeurs susceptibles de nous réunir et de guider l’action commune au travail ou dans les lieux de vie. L’exercice partagé des responsabilités implique de se reconnaître à soi-même et aux autres une autorité dans la définition de la valeur sociale.

Dans le contexte néolibéral, la valeur sociale est évaluée seulement en fonction de rentabilité financière immédiate et parcellaire ce qui est une aberration écologique et sociale. Cette valeur devrait découler d’un diagnostic contradictoire et délibératif quant à ce dont les communautés humaines, de taille variable, ont besoin pour vivre : quelles infrastructures ? Quelles productions ? Quels services ?

La modification du contexte normatif dépend immédiatement de qui a autorité pour définir la valeur.

VI Reconsidérer qui a autorité pour définir la valeur sociale 

Nous prendrons ici le concept d’autorité au sens de faire autorité et de capacité à autoriser qui est une fonction humaine nécessaire aux transmissions les plus diverses et aux actes instituants. L’autorité ne doit pas être pensée uniquement selon la verticalité de la relation parents/enfants. En plus de la dimension intergénérationnelle qui n’est pas à négliger, il existe une autorité expérientielle qui donne de la consistance et de la crédibilité à la parole d’une personne quel que soit son âge. Cette autorité provient de ce qu’elle a effectivement éprouvé dans ses confrontations au réel. Dans les interactions humaines l’autorité de celle ou de celui qui sait de quoi elle ou il parle est perçue subconsciemment par les autres. L’autorité expérientielle concerne toujours un domaine spécifique d’expérience. Pour diminuer l’autisme technocratique, il est utile de reconnaître l’autorité des usagers des transports sur les questions de mobilité, qui est en tension avec l’autorité des organismes du transport. Reconnaître l’autorité des malades quel que soit leur âge sur la qualité des soins qu’ils reçoivent, en tension avec celle des personnels soignants. Reconnaître l’autorité des élèves sur les difficultés qu’ils rencontrent dans l’acquisition des connaissances en tension avec celle des enseignants. L’autorité parentale elle-même s’équilibre quand on permet à la parole des enfants de faire autorité, car dès lors qu’ils entrent dans une posture réflexive, ils font parfois preuve dans leur fraîcheur d’une grande sagesse.

Ce sont des autorités relatives, mais toute autorité est fondamentalement relative car elle liée à la place qu’on occupe dans un système d’interactions. Le monde commun est une mosaïque d’autorités contradictoires. Pour retisser un monde commun, il faut tenir compte explicitement de la multiplicité des autorités divergentes qui existent à l’état potentiel dans le champ social et qui pour nombre d’entre elles sont muselées par la coercition. Il faut les restaurer et les mettre en tension car l’intelligence collective découle d’une reconnaissance de ces autorités divergentes qui peuvent s’articuler problématiquement, dans la recherche multilatérale d’un monde commun. La pluralité des autorités a été combattue par le patriarcat qui a instauré le monopole de l’autorité par les mâles. La réorganisation de la société sur la base d’un partage des responsabilités nécessite la fin à ce monopole. Les courants politiques qui aspirent à davantage de démocratie dressent souvent un portrait idyllique du conseil des anciens dans certaines tribus et de leur grande sagesse, mais je n’ai lu nulle part qu’il est temps aussi de tenir compte du conseil des anciennes.

Nicole Roelens

1 Roelens N., En se décolonisant les femmes changeront le monde, qui sera le tome 6 du Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle

2 Scholz R, la valeur c’est le mâle, 1992

3 Latour B., Changer de société, refaire la sociologie : quelles assemblées pour ces nouveaux assemblages ? La découverte Paris 2006

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Intoxication productiviste et
déshumanisation des rapports humains

Une psychologue du travail analyse les causes de son épuisement professionnel.

Je suis psychologue du travail à l’Association pour la formation Professionnelle des Adultes depuis le 6/2/73, plus 26 ans d’une carrière riche en pratiques innovantes, en recherches et en publications. Pourtant cette carrière m’a menée à un épuisement si profond qu’elle s’est achevée le 4 mars 99 par une rupture d’anévrisme qui a failli me coûter la vie.

Aujourd’hui, alors que je suis toujours en convalescence, j’ai besoin de comprendre pourquoi ce travail de psychologue… du travail, qui était des années durant, le lieu d’un certain accomplissement est devenu un travail tuant où mon existence même s’est trouvée mise en danger. Comment se fait-il que j’en sois arrivée là ? Comment se fait-il que la souffrance au travail soit allée pour moi jusqu’au déchirement interne effectif ? C’est d’abord une question personnelle mais elle rejoint les questions que se posent nombre de mes collègues face à la détérioration accélérée des conditions d’exercice de la fonction psychologue à l’AFPA. Au delà des questions qui concernent cet organisme, la compréhension du processus d’épuisement professionnel que j’ai vécu touche à une problématique plus large, car d’autres professionnels, dans d’autres contextes, vivent un processus d’épuisement similaire.

Cet épuisement des énergies vitales dans l’exercice d’un métier est bien autre chose que de la fatigue. C’est une réaction à un univers professionnel devenu kafkaïen, au non sens quotidien de l’activité et à la dégradation généralisée des rapports professionnels. C’est le tribut humain d’une résistance individuelle en échec face à un système absurde.

Pour qu’il puisse y avoir une résistance collective, il faudrait rendre lisible ce qui est en train de se produire à l’AFPA comme dans une grande partie du secteur de l’insertion et de la formation, mais aussi de l’éducation, du travail social et du secteur de la santé, c’est à dire dans tous les métiers où il s’agit d’interactions entre des êtres humains. Cette formulation n’est pas facile. En effet, lorsque l’on est pris soi-même dans un fonctionnement collectif de plus en plus insensé et inopérant il est difficile de garder la distance réflexive nécessaire à l’analyse.

Cette distance je l’ai acquise douloureusement par une rupture intérieure, et aujourd’hui je peux prendre appui sur la compréhension du processus de mon épuisement professionnel pour décrire la nouvelle forme d’aliénation du travail contre laquelle je me suis débattue. Je parle d’intoxication productiviste au deux sens du mot, celui de la diffusion d’un poison qui dégrade les conditions de travail et la nature même des pratiques professionnelles, celui aussi d’un bourrage de crâne qui tend à imposer l’obsession de la rentabilité financière là où c’est le plus paradoxal à savoir dans les professions qui ont la double caractéristique de relever du service public et d’être spécifiquement au service des humains.

L’analyse des processus d’intoxication productiviste dans un service public d’orientation d’adultes et de ses conséquences sur les rapports professionnels et l’activité des psychologues constitue est une étude de cas particulièrement significative de ce qui se passe dans tous les secteurs car l’obsession de rentabilité ici constitue un paradoxe. Il y a quelque année encore chacun aurait trouvé bizarre voire indécent que l’on calcule la valeur financière du service rendu par le psychologue alors que la plus value qu’il apporte est essentiellement humaine, sociale et symbolique. En essayant de comprendre ce qui s’opère dans le contexte spécifique que je connais bien, celui d’un organisme de formation professionnelle subventionné par l’état et à partir de ma place particulière de psychologue, j’espère mettre à disposition de mes collègues, des formateurs et des professionnels d’autres secteurs une grille d’analyse de leur propre situation de travail. Mon propos ne pourra d’ailleurs être entendu que s’il est repris par d’autres praticiens.

Pour contextualiser l’analyse de mon épuisement professionnel, je commencerais par retracer rapidement mon évolution de carrière et l’historique du laminage institutionnel qui a fini par me broyer, puis j’aborderais l’analyse de la situation actuelle, en quatre parties : je décrirais d’abord comment fonctionne le délire productiviste dans les services de psychologie à l’AFPA et comment il détruit progressivement le travail réel des psychologues au profit du travail virtuel et de la complaisance à l’égard du commanditaire, puis j’exposerais ce que j’ai observé quant à la fascisation rampante des rapports professionnels, enfin je reprendrais en synthèse ce qui est pathogène et destructeur pour les professionnels comme pour les usagers dans ce processus d’asservissement des capacités de travail de ceux dont le métier consiste à interagir de manière pertinente avec d’autres humains.

Laminage institutionnel et pénalisation des compétences

Exposer le laminage institutionnel qui s’est exercé à mon encontre comporte le risque de voir ranger mon propos dans la catégorie du règlement de compte et donc aussitôt suspecté d’aigreur et de la mauvaise foi à l’égard de mon employeur. J’ai effectivement éprouvé un sentiment de défaite face à la pénalisation grandissante des compétences qui m’aident à comprendre les humains et à leur être utile dans l’exercice de ma fonction, mais cette défaite n’est pas seulement la mienne c’est celle aussi de tout un courant humaniste de psychologie du travail1, c’est celle de toute une culture d’émancipation par la formation permanente2.

Ma trajectoire reflète les arbitrages qui ont été faits de façon implicite, au fil du temps, entre le courant professionnel dans lequel je m’inscris et celui d’une psychologie du travail techniciste et technocratique qui correspond mieux aux stratégies actuelles de l’institution.

Mon évolution de carrière a été déterminée par deux phénomènes contradictoires. D’une part un développement spontané de mes champs de compétences, et des sollicitations de l’environnement en fonction de l’efficience pratique et de la valeur d’usage de mes contributions au regard des dynamiques qualifiantes qu’elles produisaient pour les usagers. D’autre part, la baisse progressive de l’acceptabilité institutionnelle de ces contributions et l’étouffement de plus en plus actif de mes capacités d’intervention par une machine institutionnelle qui semble simplement aveugle et sourde, mais qui distille de manière redoutablement efficace le doute et le découragement en réponse aux salariés qui ont une trop grande liberté de parole et d’action.

Durant les treize premières années de ma carrière, j’ai reçu des milliers de personnes demandeuses de qualification, en ne me contentant pas de faire un tri entre les personnes aptes ou pas à suivre telle ou telle formation, mais essayant toujours de dégager, avec chacune, un parcours de développement professionnel qui ait des chances de succès.

Pour simple qu’il puisse paraître cet objectif rencontre maints obstacles internes et externes qui se renforcent circulairement à partir du moment où un individu entre dans une spirale de disqualification. Face à la « destinée programmée » des chômeurs jeunes et adultes, de personnes handicapées ou très marginalisées, j’ai été naturellement amenée à expérimenter des voies nouvelles pour les aider à restaurer leur identité, changer leur rapport défaitiste au savoir et au pouvoir, transformer les modes d’interaction en situation de travail ou de formation. C’est de cette façon que j’ai expérimenté :

– La force émancipatoire de la démarche d’histoire de vie dans des groupes de soutien aux parcours personnels de réinsertion,

– des modalités de remobilisation de l’intelligence des personnes qui ont vécu l’échec,

– La relation d’accompagnement de l’autoformation à travers l’expérience,

– les moyens de réanimer la transmission des savoirs en situation professionnelle en particulier par la formation des tuteurs en entreprises.

J’étais et je suis encore à la fois praticienne et chercheuse et je soutiens une conception de la recherche qui soit réellement ancrée dans la pratique et d’une pratique qui soit toujours requestionnée par la recherche. Pour faire avancer ces problématiques j’ai produit quantité d‘écrits et compte rendus d’expériences qui peu à peu clarifiaient :

  • Les dimensions existentielles du travail et de la formation

  • Les processus de formation des personnes à travers leur expérience

  • L’impact des interactions humaines sur le devenir des individus.

  • Les processus collectifs qui fabriquent de l’exclusion sociale ou au contraire de l’habilitation intersubjective.

C’étaient des contributions dérangeantes pour une institution qui ne prend au sérieux que les technologies, aussi ces travaux n’ont-ils pas fait l’objet de publicité, ni de diffusion, officielle à l’intérieur de l’Afpa et encore moins de reconnaissance. Pour me ressourcer je me suis associée à des réseaux de recherches extérieurs, en particulier sur les histoires de vie, et c’est par ces circuits parallèles que des collègues découvraient accidentellement mes travaux.

Mes expérimentations ont néanmoins fini par éveiller la curiosité de différents acteurs du champ de la formation, ce qui m’a valu d’être de plus en plus sollicitée puis d’être « mise à disposition » auprès de la délégation régionale puis nationale de la formation professionnelle.

Durant une dizaine d’années, j’ai ainsi changé de niveau d’intervention en assumant des fonctions d’animation de réseaux et d’appui méthodologique aux professionnels de la formation et de l’insertion pour développer, avec eux, les axes de travail que j’avais expérimenté, puis j’ai assumé des fonctions d’analyse et de conseil d’abord dans des interventions en entreprises puis pour des dispositifs publics d’accueil ou d’insertion et d’analyse de pratiques d’orientation comme celle du bilan de compétence. J’étais dans une situation paradoxale dans la mesure où l’AFPA utilisait et même affichait et vendait mes compétences à l’externe pour des chantiers interinstitutionnels, sans accepter d’officialiser mes contributions à tel ou tel projet, ni de leur faire une place dans les services d’études et de recherche.

Par trois fois, le statut de chargé d’études qui m’avait été octroyé suite à telle ou telle commande m’a été retiré alors que je continuais à assumer le même type de fonction, ce qui témoigne de l’ambivalence institutionnelle vis à vis de mes réalisations. Le verrouillage administratif de ma carrière s’est renforcée au fur et à mesure de l’extension des pouvoirs de l’échelon régional. Mon expertise a continué néanmoins à être sollicitée, en particulier pour proposer des références en matière de qualité du bilan de compétence à la délégation à la formation professionnelle. J’ai pu ainsi constaté que le sort habituel des rapports de recherche ou d’expertise est de finir dans les tiroirs d’un quelconque des étages de la machine administrative, sauf si le spécialiste introduit expressément les ingrédients qui éveilleront l’intérêt stratégique des décideurs du moment.

Après cette expérience, j’ai demandé à bénéficier d’un congés de formation d’un an pour réaliser une thèse de doctorat de façon à synthétiser et à socialiser la masse d’observations qu’il m’avait été donné de faire. Pour l’obtenir il m’a fallu accepter la condition posée par la direction Régionale, à savoir ma réaffectation ultérieure en service psychotechnique et ma renonciation à toute demande de promotion.

De juin 95 à juin 96 j’ai réalisé une thèse sur « La crise de l’habilitation intersubjective à l’existence sociale »3 où j’analyse la production collective de la disqualification sociale, je propose des outils conceptuels pour comprendre ces spirales de dévaluation des compétences et tenter d’en sortir. Elle a fait l’objet d’un black-out complet à l’intérieur de l’AFPA.

J’avais accepté de reprendre temporairement4 une fonction de psychologue du travail, en contact avec les usagers de la formation professionnelle. J’escomptais trouver ailleurs l’espace d’enseignement et de recherche qui m’était refusé à l’AFPA. Je ne me doutais pas à quel point les conditions de travail des psychologues avaient pu se dégrader pendant mes années de mise à disposition externe, ni que la direction m’enfermerait aussi étroitement dans un rôle qu’elle nomme maintenant de « production » qui consiste à recevoir en continu, et à un rythme très éprouvant, des personnes au chômage, souvent de longue durée et fréquemment en détresse, en ne disposant plus soi-même d’aucun espace d’élaboration et de respiration, d’aucun moyen institutionnel pour négocier la manière dont ces personnes sont intégrées dans les cursus de qualification. Je me suis trouvée réduite au silence, privée de marges d’initiative et de temps pour écrire.

L’éviction arbitraire, en 97, du directeur du centre régional d’orientation professionnelle qui comme tous ses confrères était à l’époque un psychologue a marqué le rétrécissement des nos marges de manœuvre et le passage confirmé à une gestion strictement quantitative de nos missions. J’ai maintenu malgré tout la qualité de mes interactions avec les usagers, mais de manière de plus en plus difficile et clandestine jusqu’à ce que les tensions quotidiennes aient raison de ma résistance.

La rupture d’anévrisme a sanctionné un triple échec : je n’ai pas pu prendre à la légère « l’ordre des choses » ni m’y résigner ; je me suis débattue pour sauvegarder une éthique professionnelle considérée comme obsolète; je n’ai pas réussi à quitter à temps ce contexte de travail qui était devenu mortifère.

J’ai utilisé mon énergie à résister au lieu de quitter le champ clos de l’AFPA. Je souhaitais bien sûr me soustraire au laminage dont j’étais victime mais je me sentais le dos au mur du fait de la généralisation de l’intoxication productiviste aussi bien dans le secteur de la formation, que dans ceux de l’éducation, de la santé et du travail social où l’essentiel sur le plan humain se trouve expulsé des préoccupations. C’est le cas également à l’université, bien que les intellectuels se figurent être protégés de l’aliénation vécue ailleurs. De plus l’épuisement est un piège redoutable qui participe à l’intériorisation de l’image dévalorisante renvoyée par l’institution.

En ce qui concerne ma situation à l’AFPA, peut-on parler de harcèlement moral de la hiérarchie à mon égard, comme c’est en vogue aujourd’hui ? Le concept de harcèlement moral aborde la question sur le plan individuel. C’est bien individuellement, en tant que sujet, que j’ai souffert personnellement jour après jour de me trouver réduite au silence, en but à un isolement progressif, atteinte dans l’affirmation de ma professionnalité, cela a même failli me détruire, mais ce harcèlement n’est pas intrinsèquement individuel, c’est un mécanisme beaucoup plus systématique de mise au pas des professions sociales et intellectuelles par l’idéologie productiviste et mercantile. J’ai payé le prix de ma résistance, mais ceux qui s’y soumettent paient aussi un lourd tribut en terme d’identité professionnelle et de souffrance au travail comme le montre les enquêtes en psychodynamique du travail réalisées par le laboratoire dirigé par C. Dejours.

Au fil de ma carrière, les compétences d’analyse et d’interaction et les exigences déontologiques des psychologues sont devenues de plus en plus incompatibles5 avec la rationalité productiviste qui s’est imposée progressivement dans la formation des adultes.

L’organisation productiviste du travail, dans un secteur où objectivement il n’y a pas de marchandises échangées est fondamentalement absurde et même délirante au regard des finalités humaines affichées. Elle pervertit les actes professionnels, détruit les compétences et déshumanise les rapports humains, mais elle se pare de rationalité économique et c’est aujourd’hui un argument suffisant pour réduire au silence les savoirs professionnels des psychologues, des formateurs ou des praticiens de l’insertion.6

Le délire productiviste dans les métiers de la relation

Interpellés constamment sur la question de leur utilité et de leur rentabilité, les psychologues comme tous les salariés du service public pour l’emploi se croient victimes de la logique gestionnaire qui mettrait en contradiction l’objectif de travail qualitatif avec les personnes et l’objectif de bonne gestion des budgets de l’état. Soit l’humanisme en but au réalisme.

Ce premier niveau d’analyse est réducteur et insidieusement il renforce l’impact idéologique du productivisme par une croyance au pragmatisme des arbitrages. C’est un écran qui empêche d’appréhender toute l’absurdité et la perversion de la soi-disant logique gestionnaire.

Le harcèlement productiviste et la détérioration du travail

A mon retour en service psycho en 96, je me suis vu assigner une fonction dite de « production », c’est de cette façon qu’on nomme aujourd’hui la fonction de psychologue du travail. Entendez par là, la réalisation de prestations d’orientation, catégorisées de manière éminemment technocratique en prestations dites S1, S2, S3, S4, avec l’obligation de coder dans le système informatique, les prestations réalisées selon ces catégories, en précisant le temps pris pour chacune d’elles et leur nombre au cours de la journée. « La valorisation financière » des activités dépend de la manière dont sont saisies les dites prestations et leurs résultats. Evidemment les personnes accueillies au quotidien et leur demande ne correspondent pas du tout à la conception du travail concrétisée par le programme de saisie.

Malgré le rythme imposé et le rendu compte absurde du travail des psychologues, j’ai gardé le cap du travail qui me semblait utile de faire avec chaque personne pour qu’elle puisse réaffirmer une identité professionnelle et trouver les espaces socio-techniques susceptibles d’accueillir ses contributions. Cela demande du temps pour ouvrir dans les rencontres avec elle, les espaces de parole et d’initiative dont a elle été privée par le statut social qui est assigné aux chômeurs. Ce travail interactif permettait souvent d’enclencher une dynamique interpersonnelle de requalification sociale.

Mon travail a eu des résultats effectifs en matière de réinsertion professionnelle, mais le piège qui se refermait sur moi consistait à réaliser un travail de haut niveau, extrêmement exigeant sur le plan psychique, sous la pression des quotas de prestations d’orientation imposé au service et réalisables seulement sous forme d’un traitement de masse, ce que certains appelle « mouliner du candidat » et qui consiste effectivement souvent à hacher menu les quelques espérances qui pourrait encore se faire jour autour d’un objectif de qualification. Pour ma part, je refuse de « mouliner »parce que je refuse de participer à cette violence symbolique supplémentaire à l’égard des naufragés du travail.

Mais en maintenant le choix éthique et méthodologique d’une pratique respectueuse des personnes que je recevais, je surchargeais mon emploi du temps et je me privais des temps de respiration, des temps de formulation ou de temps pour partager des pistes de travail ou pour faire connaître les acquis de mes recherches, ou les publier.

A aucun moment les résultats humains de ma pratique n’étaient pris en compte ni même évoqués, par contre tous les messages hiérarchiques tendaient à majorer le stress quant à la nécessité d’atteindre des objectifs quantitatifs fixés de façon arbitraire, à priori.7 D’où l’épuisement progressif.

D’autre part malgré ma volonté de conserver une cohérence personnelle, je me sentais de plus en plus impuissante face au développement de directives apparemment incohérentes, basées sur des discours simplistes qui prônent l’application de mesures et de méthodes sans aucun fondements théoriques ou politiques clairs.8

Les préconisations que je pouvais faire à propos des prestations d’orientation ou les remontées à partir de la pratique sur les méthodes de travail qu’il faut envisager pour remplir notre mission de requalification des personnes exclues de l’emploi se heurtait au silence institutionnel voir à des retours négligeants laissant entendre qu’on ne peut pas perdre son temps à des considérations psychologiques. Toute approche sérieuse de la question du chômage, réalisée à partir des études de cas était traitée comme une déformation professionnelle, une manie de psychologue.

J’essayais de résister à cette dévalorisation insidieuse des pratiques et des savoirs professionnels et à la réduction des psychologues à une position d’exécutant mais cela entraînait une mise à l’écart de plus en plus prononcée. Bien entendu, ma participation aux réseaux de recherche et d’analyse des pratiques qui ont toujours alimenté mon autoformation professionnelle a été considérée comme une perte de temps, cet empêchement d’échanges a accentué mon isolement dans la résistance à ce mécanisme d’abrutissement professionnel.

J’étais surmenée en faisant mon travail d’accompagnement des chômeurs de longue durée vers la qualification, non pas, par ce travail en tant que tel, mais par le fait de m’entêter à faire correctement ce travail dans un contexte institutionnel qui rend ce travail irréalisable.

Ce qui m’a épuisé de façon insidieuse, au jour le jour, ce n’est pas l’exercice de ma fonction, c’est l’effort surhumain qu’il faut faire pour sauvegarder la qualité des pratiques dans un contexte qui instaure une taylorisation et une déqualification des actes professionnels.

La taylorisation du travail du psychologue et sa déqualification

Le travail du psychologue à l’AFPA se trouve aujourd’hui disséqué dans une approche taylorienne. Cette taylorisation n’a aucun fondement théorique et aucune pertinence pratique compte tenu du caractère tout à fait immatériel du travail fourni, elle s’instaure par pur mimétisme idéologique avec la production de marchandises, mais elle a un effet concret sur les pratiques, celui de supprimer radicalement l’autonomie méthodologique des professionnels.

Le processus relationnel est découpé arbitrairement par des bureaux d’études, en tronçons d’activités séquentielles, appelés prestations S1 : analyse de la demande, S2 validation du projet professionnel, S3 accompagnement psycho pédagogique, S4 accompagnement vers l’emploi. Le nombre de prestation de chaque type que chaque service aura à réaliser est fixé d’avance.

Le psychologue n’a plus la liberté de suivre avec la personne qu’il reçoit un cheminement adapté sa situation psychique et sociale. Il est entravé par le codage arbitraire de son activité et doit déclarer à priori quelles prestations il va fournir. Il s’entend dire par exemple qu’il a « fait assez de S1 et qu’il doit augmenter sa production de S2 ». Lors de ses prochains entretiens, s’il passe du temps à écouter ce que cherche la personne qu’il a en face de lui, ce travail relevant de l’analyse de la demande ne sera plus financé, d’où la pression pour que le professionnel écourte ce temps et passe directement à la « validation du projet professionnel » même quand la personne n’est plus en mesure de faire des projets.

L’analyse de la demande qui est une des compétences essentielles des psychologues leur a été retirée par la tutelle pour être attribuée à l’ANPE qui réalise à la place un diagnostic du manque de qualification ce qui n’est pas du tout la même chose puisque les individus se voient privés de l’occasion et de l’interlocuteur qui leur permettrait de redéfinir leur identité socio-professionnelle.

La transformation idéologique du processus d’orientation professionnelle en prestations préfabriquées, ainsi que le mode de calcul du travail qui en résulte aboutissent à une déprofessionnalisation du psychologue.

Le découpage méthodologique des prestations se rajoute au découpage administratif kafkaïen des bénéficiaires présumés selon conditions d’ouverture des droits aux différentes prestations et allocations9. Tel usager ne peut être bénéficiaire de telle séquence de prestation parce qu’il ne relève pas de telle dénomination administrative. Un usager dont l’objectif prioritaire sera par exemple de redéfinir quel est le poste de travail qui pourrait lui convenir, ne pourra travailler avec le psychologue sur cette question parce que le nombre de mois de chômage n’entre pas dans la fourchette administrative définie dans « la lutte contre l’exclusion ». Le résultat de ce « tronçonnemment » des bénéficiaires, c’est que la plupart du temps, la gamme des réponses préfabriquées technocratiquement est totalement en porte à faux par rapport aux besoins exprimés par les usagers et empêche l’accès aux services qui leur sont théoriquement destinés..

Dans les services d’orientation professionnelle devrait s’opérer la rencontre entre, d’une part des usagers de la formation professionnelle qui sont désorientés et qui n’ont pas trouvé d’issue dans les diverses mesures pour l’emploi et d’autre part des psychologues du travail, soit un personnel hautement qualifié susceptible de les aider à se réinsérer professionnellement, or cette rencontre est rendue quasiment impossible par l’organisation du travail qui conduit les spécialistes de l’écoute individuelle et de l’analyse des milieux de travail , non pas à mettre leur compétence dans la résolution des problèmes, mais au contraire à produire des simulacres d’orientation. C’est assez hallucinant.

La perte d’autonomie professionnelle est d’abord une perte de maîtrise de son emploi du temps. La taylorisation du travail de psychologue a un impact considérable sur la gestion subjective du temps qui devient une accumulation d’actes et se vit sur le mode d’une agitation insensée, puisque l’utilité de poser tel ou tel acte ne ressortit plus d’une appréciation du professionnel mais se trouve prédéfinie périodiquement dans « les contrats d’objectifs ».

Dans ce système le psychologue est devenu un exécutant, il doit faire ce qu’on lui dit de faire ou bien se trouver sans cesse dans la clandestinité et son travail n’est alors budgétairement plus pris en compte.

La budgétisation des actes professionnels comme ressort pour l’imposition d’objectifs arbitraires.

Le pouvoir de prescription du travail par les hiérarchies a pris le pas sur le pouvoir qu’avait les professionnels de décider de leur manière de travailler. Ce mécanisme de transformation se réalise par le biais de la budgétisation des actes professionnels. De quoi s’agit-il ? au lieu d’être subventionnée pour remplir des missions clairement définies, L’AFPA s’est mis à vendre de la prestation préfabriquée à sa tutelle et à ces différents partenaires. Ce changement est essentiellement d’ordre idéologique. Au lieu d’une utilité sociale négociée globalement on instaure des relations fournisseur-client entre le financeur et l’organisme. Cette interprétation mercantile de la notion de service surplombe la relation établie à la base entre le professionnel et l’usager. Les salariés de l’organisme vont imaginairement satisfaire le financeur chaque fois qu’il produiront un travail normalement destiné à l’usager. La budgétisation des actes bien qu’elle soit en fait un pur jeu d’écriture comptable pervertit profondément les pratiques sociales.

La budgétisation de chaque acte professionnels entraîne un changement considérable du statut du professionnel puisque les psychologues comme les formateurs, au lieu de voir rétribuer globalement leurs compétences professionnelles sont maintenant payés à la production. Pas réellement bien sûr puisque les salaires ne dépendent pas effectivement de la production individuelle, mais idéologiquement cela fonctionne puisque chacun des actes prescrits équivaut à un tarif qui sera payé par l’état ou un autre commanditaire et que le budget global de chacun des services et de l’AFPA au niveau national équivaut à toutes les prestations que l’organisme s’est engagé à réaliser.

Dans ce système la présentation normalisée des prestations est indispensable pour mener à bien les négociations budgétaires avec le ministère du travail. On ne sait pas trop sur quelles estimations se font les transactions pour décider combien l’ensemble des services produiront de chaque catégorie de prestation, ni pourquoi la valeur financière de telle prestation est fixée à telle hauteur, mais quelque soit la pertinence de ces calculs à priori, ils prennent un caractère totalement contraignant et décident de la prescription des tâches et des objectifs quantitatifs assignés à chaque service.

Nous sommes passés d’un engagement sur des missions à un engagement sur des volumes de prestations. La volumétrie est un mot très employé par la hiérarchie. Le contrat d’objectifs fixe le volume attendu dans chacune des prestations , soit pour les psychologues le quota de ces S1, S2, S3, S4. Chaque prestation étant payée à un tarif prédéfini. Le budget global des services est couvert si les psychos réalisent les quotas définis. On nous obligent à penser notre travail en équivalents financiers, alors que l’Afpa d’année en année a besoin du même budget pour fonctionner et orienter et former sensiblement le même nombre d’individus. Nous sommes passés d’un système de dotation globale à un système de dotation conditionnelle au compte goutte, qui contraint chaque membre du personnel à penser au tiroir caisse à chaque fois qu’il exerce sa fonction auprès d’un usager. Et ça marche on ne parle plus que d’argent dans les réunions de service.

Obsession quantitative et indisponibilité chronique aux attentes des usagers

La pression psychologique exercée par la budgétisation des actes est telle que la valeur financière des actes professionnels évince aujourd’hui toutes les considérations techniques ou déontologiques alors qu’elle est fixée de manière totalement arbitraire à partir de volume temps supposé et jamais soumis à vérification. Cette valeur uniquement financière est de plus constamment sujette à variation.

Le taux de « valorisation » de chaque prestation a une influence décisive sur les orientations stratégiques et le pilotage de l’action qui se fait à priori, non pas sous forme d’anticipation mais sous la forme de forçage de la réalité humaine qui doit entrer dans les volumes de prestations budgétisées Par exemple, j’ai eu l’occasion lors de la mise en place de la convention AFPA-ANPE de voir qu’il était absolument impossible de réguler la réponse du service d’orientation en fonction des besoins des usagers. Nous avions localement avec les collègues de l’agence prévus des modalités de coopération sans fixer par avance le nombre de demandeurs d’emploi ou de chômeurs de longue durée qui demanderaient à bénéficier d’une aide à l’orientation, pour la bonne raison qu’il était impossible d’en décider à priori, nous avions décider de tester les modalités de coopération quelques mois et de les ajuster en fonction de nos possibilités respectives de réponses aux demandes. Nous avons été rappelés à l’ordre par la direction qui exigeait de connaître le nombre de S1, S2… contractualisés.

La gestion de production interne se camoufle ainsi en partenariat, il est obligatoire de fixer des volumes à priori comme s’il s’agissait d’une attente de nos partenaires alors que c’est la direction de l’AFPA qui attend d’eux l’envoi de contingents de demandeurs d’emplois tout bonnement pour assurer les budgets correspondants. Le volume fixé focalise ensuite l’activité du personnel qui vit dans un état d’urgence pour assurer ce quantum comme s’il était pressé par l’agence pour l’emploi. On demande au personnel de terrain d’aligner le temps de réalisation sur le temps budgétisé et jamais l’inverse.

Cette manière d’entretenir le stress peut apparaître comme un moyen de pousser les psychologues à travailler davantage, en fait cela ne produit qu’une agitation stérile et une indisponibilité chronique des psychologues vis à vis des demandes effectives des personnes à la recherche d’une qualification. Le fait d’instaurer dans les services un stress permanent et un sentiment irrationnel d’urgence crée un obstacle majeur au travail, il rend les psychologues subjectivement indisponibles. Or ce qui manque le plus aux chômeurs c’est un interlocuteur qui prenne le temps de les entendre et d’envisager avec eux les actions à entreprendre. Quand un chômeur se heurte pour la nième fois à l’indisponibilité de ses interlocuteurs surtout si c’est un psychologue, il est profondément humilié. Cette humiliation est grave, elle est destructrice de l’estime de soi, elle est destructrice des rapports humains et elle porte en germe toutes les violences. Pris dans le délire productiviste, les professionnels manifestent quotidiennement leur indisponibilité à ceux qui ont un immense besoin de se faire entendre, or ils sont bien placés pour savoir que la considération est le premier aliment de l’estime de soi et qu’ils participent à la disqualification des demandeurs d’emploi chaque fois qu’ils leur signifient qu’ils n’ont pas de temps à leur consacrer.

Ce qui rend ces injonctions et ces quotas difficiles à contester c’est le chantage au maintien des postes. Le lien entre le volume de prestations réalisées et le nombre de postes est tout à fait théorique mais il pèse comme une menace constante, surtout pour le personnel en CDD. Cette insécurité entraîne une autocensure et une suspicion réciproque, les salariés qui craignent que le travail soit fait « pour rien » et que l’équilibre budgétaire ne soit plus assuré. C’est un processus tout à fait délirant de création de contraintes collectives imaginaires.

La corruption mercantile des pratiques

La plupart des psychologues ont intériorisé l’obligation de rapporter de l’argent et ce qui est plus grave, ils finissent par confondre résultat financier et efficacité professionnelle. Les salariés participent ainsi à renforcer le délire gestionnaire qui les accablent et les éliminent. Bien que nous soyons salariés d’un organisme subventionné pour assurer une mission de service public10 la seule valeur du travail est devenue sa valeur monétaire comme s’il s’agissait d’assurer la survie d’une entreprise côté en bourse.

J’ai résisté à ce conditionnement, j’estime qu’il n’est pas dans mes attributions de me préoccuper quotidiennement de l’équilibre budgétaire, à chacun son métier.., le mien consiste à mettre mes capacités d’écoute aux service de ceux qui ont besoin de se faire entendre. La plus value qu’apporte mon travail est d’abord humaine et symbolique, si j’avais voulu brasser de l’argent, j’aurais fais un autre choix. De plus l’argent brassé ici n’est ni plus ni moins que celui de l’enveloppe budgétaire qui de toute façon sera consacrée à subventionner des organismes susceptibles d’occuper les chômeurs ou de s’en occuper. Pourquoi ces jeux d’écritures dans les dépenses de l’état prennent-ils une telle place intersubjective dans les relations de travail ?

La logique productiviste n’est qu’en apparence rationnelle économiquement. Si elle l’était vraiment, tout au moins du point de vue de l’intérêt général, elle devrait tendre à résoudre le problème du chômage pour économiser sur les budgets dévolus à l’assistance. Or il s’avère que c’est le contraire qui est entrain de se passer. A chaque fois que mes interventions aboutissait à des requalifications et des réinsertions et donc à une nouvelle autonomie financière des anciens assistés, au lieu d’avoir l’approbation des gestionnaires je me voyais reprocher de faire des prestations « de luxe ». Le calcul des coûts dans la comptabilité analytique est si parcellisé que l’utilité quelle soit humaine sociale ou économique d’une intervention s’en trouve totalement occultée.

Les psychologues travaillent aujourd’hui non plus pour rendre service aux usagers mais pour atteindre les objectifs quantitatifs qui leur sont fixés. La règle du jeu consiste à enregistrer et à comptabiliser des prestations d’orientation chaque fois qu’on reçoit un chômeur, il faut donc pour être rentable, en recevoir le plus possible, les mêmes éventuellement pourvu que ce soit après un délai suffisant. Du point de vue de la calculette, la stratégie la plus efficace consiste à paradoxalement à augmenter le nombre de chômeurs dont l’orientation et la formation seront financée par l’état. Le cynisme comptable en dit peut être plus sur la réalité du système de maintenance du chômage et d’entretien de la disqualification sociale, que les déclarations d’intention. Le productivisme se fonde sur une inversion de la fin et des moyens et sur une instrumentalisation des usagers : au lieu d’utiliser les subventions pour remplir sa mission l’institution transforme les personnes qu’elle est censée servir en équivalents budgétaires, c’est à dire en argent plus ou moins virtuel pour ne pas dire en monnaie de singe.

L’alignement idéologique de la gestion du service public sur le modèle des entreprises privées soumises au marché et plus encore l’adoption du modèle d’efficacité de la production marchande dans les fonctions de service humain corrompent insidieusement le rapport entre les psychologues et les personnes qu’ils reçoivent.

A ce titre le discours sur la « démarche qualité » est significatif. La référence à la satisfaction du client a remplacé la clarification des missions et des fonctions : or, il y a de la mauvaise foi à confondre le client et le bénéficiaire, car en l’occurrence le client n’est jamais le chômeur et prétendu bénéficiaire du service. Le payeur c’est la collectivité sous différentes formes, le client c’est souvent un « acheteur public » d’actions de formation ou d’orientation. Si l’on applique le schéma client-fournisseur ce sont les personnes concernées par les actions de formation qui deviennent des objets d’échanges, contrairement à ce qu’affirme la propagande managériale, ils ne sont plus du tout objet de considération.

Dans le discours du marketing, la qualité attendue des prestations des psychologues consiste à fournir une réponse, tout de suite, pour contenter les individus (à condition bien sûr que ceux-ci entrent dans les catégories administratives qui rendent la prestation et la réponse budgétisable). Il faut apporter une réponse immédiate de type consumériste censée combler un besoin de formation comme on comblerait un manque de calcium. On demande aux psychologues d’être le plus rapide possible pour donner satisfaction à un plus grand nombre de clients C’est totalement absurde et contre productif puisque la réalité du travail ne consiste pas à produire des réponses automatiques, mais à accompagner des évolutions humaines qui ont leur rythme propre.

Le modèle consumériste appliqué à la relation humaine transforme cette relation en marchandise ce qui pervertit les rapports entre les protagonistes et les pousse à rechercher une réponse gavage qui obstrue les espaces de parole. Il n’est plus question de laisser à la personne le temps de formuler la signification personnelle et sociale de sa demande de qualification ou de la remettre en perspective par rapport à sa trajectoire, il faut la prendre au mot. Ce n’est pas du respect c’est de la complaisance mercantile.

Partout où la complaisance mercantile remplace le respect des personnes, les bases d’une véritable interaction humaine sont détruites. Pour un psychologue cette complaisance est une erreur professionnelle qui l’entraîne, avec son interlocuteur, dans la surenchère de l’assistance et de la dépendance institutionnelle. L’individu qui attend une réponse toute faite à ses besoins se démet de ses propres responsabilités envers lui même au profit des institutions. Il est disqualifié en tant que sujet autonome et citoyen.

Quand l’organisme de formation fonctionne dans ce schéma consumériste, il maintient ses « bénéficiaires » dans une position infantile de satisfaction immédiate de besoins illusoires ce qui est à l’opposé de l’objectif déclaré de qualification socio-professionnelle.

Quand ils travaillent selon cette logique productiviste et son corollaire consumériste les praticiens des organismes de formation et d’insertion s’aperçoivent que leurs pratiques professionnelles deviennent complètement contre-productives dans la mesure où elles disqualifient encore plus les personnes qu’ils sont censés aider. Le travail devient totalement absurde et les praticiens s’épuisent.

Dans ce schéma d’organisation productiviste, le résultat de l’action collective aboutit à l’inverse des buts officiellement recherchés, les salariés perdent le sentiment de leur utilité qui est l’un des ressorts essentiels du travail humain, la réflexion qualitative sur les pratiques devient subjectivement périlleuse, et la recherche d’efficacité se réfugie dans l’agitation stérile et l’affichage « des volumes de personnes traitées ». C’est la base d’une généralisation du faire semblant.

La généralisation du travail virtuel et du faire semblant

La formation professionnelle comme l’insertion sociale sont devenues le lieu d’une relecture technocratique de la réalité qui aboutit à exclure le travail effectif au profit d’un travail purement virtuel. L’obligation du simulacre s’instaure en premier lieu par la nécessité de nourrir les statistiques d’activité.

La justification mensongère d’activité

L’essentiel devient non pas de faire, mais de prouver qu’on a fait, qu’on a bien atteint les objectifs fixés, d’où la place prépondérante prise par l’informatisation de la saisie des activités et d’où la proportion du temps travail passé à rendre compte de son emploi du temps selon des grilles toujours complètement décalées par rapport aux pratiques effectives.

Les psychologues dont l’utilité est régulièrement remise en question se sentent contraints de justifier leur existence et de le faire dans le langage de ceux qui détiennent le pouvoir. Ils vont par conséquent accepter de travestir les faits.

La justification de l’activité déstructure ainsi l’activité spontanée parce qu’elle finit par en être la seule formulation. La preuve de l’activité prend tellement de temps qu’il en reste peu pour remplir les missions fondamentales. Nous sommes littéralement encombrés par la production rationnelle du faire semblant.

Il en résulte un pourrissement symbolique de la coordination du travail, l’organisation et la répartition des tâches ne peuvent être que virtuelles, les charges officielles de travail ne correspondent plus à rien. Chacun s’épuise à faire des choses absurdes et demande à être soulagé des tâches parasites pour pouvoir faire un travail plus gratifiant, les conflits que cela engendrent ne peuvent être traité parce que les arbitrages sont eux mêmes pris dans cet univers kafkaïen.

Je me suis entêtée à travailler « pour de vrai » avec les personnes disqualifiées socialement et à ne pas travestir ma pratique, même quand je me suis aperçue que l’institution se contentait de prestations virtuelles, et j’ai encore persévéré quand je me suis rendue compte qu’elle attendait des prestations virtuelles et rien d’autre. La qualité du travail réel n’a plus aucune importance seules comptent les statistiques. Je sais que c’est très iconoclaste de dire ce que je dis là, mais d’autres pourront en témoigner, l’obligation du faire semblant fait intrinsèquement partie du système de saisie informatique des résultats de l’activité.

Les psychologues ont protesté contre la dé-professionnalisation qui leur est imposée, mais ils n’ont pas encore pris encore la pleine mesure de cette aliénation dans le faire semblant et ils se sont soumis aux règles de valorisation informatisées de leur activités qui effectue mathématiquement leur dé-professionnalisation. Ce n’est d’ailleurs pas seulement un phénomène catégoriel, c’est processus général qui se réalise en cascade et qui touche en premier lieu l’encadrement.

La dé-professionnalisation de l’encadrement

Il y a eu en quelques années une transformation notoire du profil de compétences et du mode de recrutement de l’encadrement. Il y a peu de temps encore tous les postes clefs étaient tenus par des professionnels de la formation qui avait un métier et une culture professionnelle de base le plus souvent comme formateur pour l’encadrement de activité de formation et comme psychologue pour l’encadrement des activités d’orientation ou relevant de la psychologie du travail. Ils avaient des positions solides sur le plan technique et hiérarchique. Ils ont été systématiquement remplacés par des cadres qu’on peut définir comme des stratèges-exécutants, dont le profil de compétence est beaucoup plus flou, qui doivent être mobiles et interchangeables, mais qui surtout doivent démontrer leur capacité à exécuter sans objection toute les directives et même à anticiper les souhaits de la direction. L‘attachement à un métier et à une identité professionnelle est connoté péjorativement comme signe de rigidité et de corporatisme. En ce qui concerne les services de psychologie l’éviction des anciens directeurs et leurs remplacements par de « bons managers » a été systématique et s’est réalisée dans un grand silence

La souplesse et la flexibilité sont des « savoir-être » requis pour tous les postes de direction sous le prétexte que le chef est devenu un animateur d’équipe. En fait c’est l’habileté stratégique qui est devenue la compétence essentielle des nouveaux cadres. Etant par définition mobiles et interchangeables, ils connaissent la précarisation et l’insécurité personnelle, leur meilleure garantie de stabilité c’est d’obtenir l’approbation des commanditaires et de réduire « les résistances au changements » de leurs subordonnés. Il leur suffit pour témoigner de la réactivité attendue d’être des pseudo-managers11 c’est à dire de manier le bluff, l’opportunisme et la soumission cynique. Il leur faut des talents de « communicateurs » pour faire accepter à leurs subordonnées des objectifs qui changent au gré des prescriptions et réduire au silence les objections possibles. Ils n’ont pas besoin de comprendre le travail des praticiens parce qu’ils n’ont plus à piloter des réalisations ou des pratiques professionnelles, ils ont à brasser l’atteinte virtuelle d’objectifs déclarés.

Leurs compétences primordiales consistent en jeux d’écritures pour les budgets, en jeux de slogans pour la gestion des objectifs et en jeux de personnes pour le management du personnel.

Cette redéfinition du rôle des cadres favorise éminemment la cooptation entre stratèges du carriérisme qui tisse un réseau de plus en plus serré de justifications réciproques et donne de plus en plus le pouvoir à la méconnaissance du travail. La compétence des professionnels qui continuent à assumer le travail courant risque de déstabiliser leur position institutionnelle, en révélant l’inconsistance des mots d’ordre, elle doit donc être réduite au silence, par la stigmatisation des « résistances au changement » dont sont taxées toutes les objections aux fluctuations institutionnelles. Face aux nouveaux stratèges exécutants, il n’y a pas d’autres place pour les praticiens que celle d’homme de troupe.

La redéfinition des cadres et la prise de pouvoir systématique des opportunistes est la conséquence structurelle de l’assujettissement des organismes de formation aux désidératas des « commanditaires publics » nouvelles figures du pouvoir discrétionnaire de l’administration. En fait le processus de mise au pas en cascade signe la transformation des institutions en corps de mercenaires.

Une institution mercenaire au service du commanditaire

L’AFPA est depuis sa création un outil de régulation du marché de l’emploi et ses objectifs sont définis en fonction des axes politiques fixés par sa tutelle, à savoir le ministère du travail12. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’apparition de la figure mythique du commanditaire et de sa toute puissance symbolique à l’égard des institutions et en particulier à l’égard du service public pour l’emploi qui devient l’instrument de la volonté du financeur. Le discours officiel répète inlassablement que les activités financées par l’état doivent satisfaire aux exigences de l’état, appliquant ainsi la « démarche qualité » venue des entreprises au service public. Ce discours à priori inattaquable dissimule le fait que « l’état en tant qu’acheteur de formation » est une pure abstraction derrière laquelle peuvent s’exercer des pouvoirs discrétionnaires à maints échelons de l’appareil d’état chargés de formuler les dites exigences. La figure toute puissante du commanditaire publique permet à des individus vaguement représentatifs placés aux endroits stratégiques de décider de l’activité des institutions de service public en leur imposant arbitrairement des objectifs.

D’autre part derrière cette figure mythique du commanditaire, il y a du fait de la régionalisation, puis de la localisation des ressources une multiplication des personnalisations de ce commanditaire.

Ce commanditaire n’est le plus souvent lui même qu’un exécutant au service d’un personnage politique qui est lui appelé « décideur ». Or ces décideurs ont un point commun ce sont des esprits pressés, qui veulent prouver que leurs décisions ont des effets incontestables sur le cours des événements. Il leur faut du visible, du chiffrable rapidement, du politiquement affichable, susceptible de faire l’objet d’annonce médiatique. Ils ne peuvent pas intégrer la complexité des phénomènes sociaux comme celui du chômage. La précarité professionnelle des politiciens étant de plus en plus grande ils ont besoin urgent, pour espérer durer de faire leurs preuves rapidement.

A travers la soumission au « commanditaire » les organismes de formation et d’insertion sont devenus les instruments stratégiques des décideurs.

La configuration de l’action publique par la stratégie de l’urgence politicienne de tel ou tel détenteur de pouvoir, produit énormément d’inefficacité, chaque politique ayant l’ambition de provoquer une mobilisation des institutions et des organismes sur son slogan favori et sur le segment de réalité qu’il a appréhendé au cours de son survol des problématiques.13 Il s’agit d’une mobilisation répétitive sur des projets hâtivement formulés, fondés sur une connaissance très parcellaire du terrain. Elle va occuper les capacités de travail de ses institutions pour atteindre des objectifs affichés même quand ils sont irréalistes, infaisables ou carrément rétrogrades.

Les cadres de l’AFPA comme ceux d’autres organismes sont devenus les perroquets des discours en vogue dans les cabinets ministériels, les délégations diverses, les bureaux du conseil régional, des directions régionales ou départementales, les comités divers, c’est à dire la kyrielle d’instances décisionnelles quant aux multiples appels d’offre. Ils utilisent les mots clés pour plaire et complaire et espérer décrocher les marchés. Ces appels d’offre fonctionnent selon les sympathies et les arrangements et se parent de légitimité.

Le fait pour des institutions publiques de devenir éminemment manipulables est une perversion dont on ne mesure pas les conséquences.

Jeux des apparences et prostitution symbolique de l’institution

Toute institution a normalement des finalités et des missions inscrites dans ses textes fondateurs qui formulent sa raison d’être et qui constituent des repères communs pour tous ces membres. Son activité habituelle autonome se réfère à ces missions. Les institutions ne peuvent fonctionner qu’en référence à des règles contrairement aux mercenaires qui exécutent n’importe quoi. Or l’instrumentalisation des institutions par le fonctionnement des appels d’offres rend caduque toute formulation d’une vocation institutionnellement reconnue. La seule légitimité est maintenant de répondre aux commandes. Les dirigeants de ces institutions, pour réussir leur carrière doivent impérativement donner l’impression qu’ils sont aux ordres du politique et que leur appareil est en bonne ordre de marche derrière eux pour appliquer immédiatement les orientations décidées et les dispositifs prescrits. Cette mise à disposition est illusoire pour deux raisons :

  • La première est d’ordre concret : les salariés sont déjà occupés par les services quotidiens rendus aux usagers et ils ne peuvent laisser tout en plan pour appliquer la énième nouvelle procédure.

  • La deuxième est d’ordre stratégique : l’organisme doit obtempérer mais sans jamais risquer démontrer que l’application d’une décision politique se heurte à des impossibilités ou engendre des effets pervers. L’application doit donc être pilotée de manière à faire la démonstration de la pertinence et la qualité innovatrice du dit projet (même quand il est stupide ou rétrograde). Pour en être sûr, il est préférable de l’appliquer avec modération c’est à dire d’une manière apparente ou virtuelle, ce qui permet de ne pas avoir à faire retour des obstacles ou la résistance qu’oppose la réalité et qui seraient susceptibles de faire affront à la clairvoyance du commanditaire.

C’est pourquoi les dirigeants de ces organismes doivent seulement donner l’impression, et c’est dans ce mécanisme là que se fabrique l’absurdité d’un travail virtuel qui va empêcher les salariés d’effectuer leur travail.

La soumission illimitée au commanditaire est donc purement formelle ou discursive, elle n’est pas réelle puisqu’elle repose sur le faire semblant mais elle institue la complaisance et la servilité comme nécessité stratégique qui implique de refouler toutes les objections techniques ou éthiques fondées sur une connaissances précise des situations et sur une déontologie professionnelle.

Il n’y a plus de débat possible sur la faisabilité d’une commande, c’est ce que l’on appelle complaisamment l’adaptabilité et qui est une manière d’accepter de faire n’importe quoi. Seule surnage la faisabilité sur le plan financier qui réduit les négociations à des tractations de marchand de tapis.

C’est un mécanisme de déresponsabilisation collective à l’égard du travail effectué qui réprime efficacement les initiatives et qui a des effets sociaux pervers en particulier dans la fabrication de l’exclusion à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution..

A l’intérieur de l’organisme, la soumission symbolique aux ordres de celui qui détient le pouvoir financier et la perte de citoyenneté au travail provoque un asservissement en cascade qui se passe de manière silencieuse et infiltre de plus en plus les rapports professionnels. Il s’agit à mes yeux d’une fascisation rampante des rapports sociaux à l’intérieur de l’institution.

La fascisation rampante des rapports sociaux à l’intérieur de l’institution.

Ce que je souhaite pointer par ce terme de fascisation qui peut paraître beaucoup trop violent c’est la transformation des rapports conventionnels du travail en rapports arbitraires de collusion, de séduction et de violence. Cette transformation se déroule insensiblement à l’intérieur de l’Afpa, comme si les acteurs obéissaient à un processus collectivement inconscient, alors qu’ils poursuivent individuellement des buts de réussite ou de sauvegarde personnelle. Dans ce processus on peut distinguer plusieurs facettes que je vais essayer de clarifier.

L’infériorisation et le musellement progressif des professionnels

J’ai été exposée à une répression de ma parole parce que je résistais à l’absurdité quotidienne organisée et que j’ai trop d’expérience et de culture professionnelle pour accepter de brader ma pratique. La dé-professionnalisation des psychologues implique de les réduire au silence. Cela se passe insensiblement la plupart du temps, le management du personnel témoigne d’un manque d’égard de plus en plus évident. Les solidarités de corps sont stigmatisés comme des corporatismes source de rigidité. La considération et le statut qui était attaché au titre de psychologue sont considérés comme des privilèges catégoriels dépassés, ce qui permet de remettre aussi de remettre en cause les savoirs professionnels et les territoires de compétences qui s’y attachaient, ainsi que les exigences déontologiques. Il devient impossible d’utiliser les termes précis du langage professionnel sans se voir reprocher de parler un jargon incompréhensible, comme si seul le jargon du management était universel.

Jouissant d’une réelle considération auprès de mes collègues, j’étais d’une certaine manière représentative des compétences de la profession. Ce que je pouvais dire quant à la répression de la parole des praticiens avait d’autant plus de portée que mes travaux commencent à faire référence pour un nombre croissants de professionnels et d’universitaires. C’est pourquoi les hiérarchiques me remettaient vertement à ma place, celle d’exécutant qui devait être celle de tous les psychologues.

Ces dernières années, lors des réunions dites « techniques » nous étions systématiquement placés dans une situation infantilisante et devions écouter sagement les exposés directoriaux sur les « nouvelles » directives. La surabondance des directives urgentes est une des caractéristiques du management actuel dans l’institution, elle « nécessite » de reporter toujours à plus tard les discussions autour des tâches effectives et des fonctions. Nous n’avons tout simplement plus l’occasion parler de la réalité du travail quotidien ou de prendre position sur des questions de méthodes ou d’éthique professionnelle.

Je résistais à ces simulacres de communication, en pointant la mise en scène du musellement des praticiens, cela m’attirait les foudres de la hiérarchie et mes collègues impressionnés par ces réactions violentes jugeaient dangereux de se solidariser publiquement avec mes interventions, même s’ils venaient me dire ensuite qu’ils partageaient pleinement mon point de vue.

L’expression d’une opinion personnelle lors des rencontres instituées s’est considérablement raréfiée en quelques années. C’est assez effrayant de voir de plus en plus les salariés « s’écraser »  plutôt que de risquer d’être mal vus. Ils se sentent en insécurité permanente comme si dans une institution comme l’AFPA, la hiérarchie pouvait à tout moment remettre en cause leur contrat de travail.

J’avais personnellement tendance à considérer cette attitude comme beaucoup trop timorée, mais je dois reconnaître aujourd’hui que je n’avais pas pleinement conscience du danger d’être finalement broyée. Le danger d’éviction ressenti par la majorité des salariés, ne repose pas sur un danger objectif de rupture de contrat (tout au moins pour les salariés en CDI), mais sur un danger latent de stigmatisation et de disqualification.

Le premier souci de chaque salarié est d’éviter de s’exposer à la réprobation du chef, par conséquent il met en veilleuse ses opinions personnelles quand elle contredisent les directives.

Le management par la culpabilisation systématique et les injonctions contradictoires

Le déficit chronique de considération collective liée au professionnalisme des salariés accroit d’autant le besoin de reconnaissance individuelle des compétences. Or le discours institutionnel sur la nécessité du changement véhicule la suspicion d’insuffisance. Les directives toujours urgentes de la hiérarchie contiennent systématiquement le même message, à savoir celui de la lutte contre les pesanteurs et les dysfonctionnements. Le travail réalisé jusqu’alors est donc, par hypothèse, un travail déficient. Chaque salarié est invité implicitement, jour après jour, à douter de la qualité et la pertinence de son travail. Saine remise en cause dira-t-on, sauf que l’impossibilité de parler des pratiques empêche de prendre du recul et augmente la vulnérabilité des individus au risque de réprobation. L’objectif officiel d’élimination des sources de dysfonctionnements fait peser la menace d’une stigmatisation de tel ou tel maillon de l’appareil. Le « contrat de progrès » et de « démarche qualité » sont la forme officielle d’une stratégie institutionnelle de culpabilisation massive des salariés, sa forme officieuse étant l’instauration du rapport d’évaluateur à évalué entre le hiérarchique et son subordonné où le subordonné se voit dans l’obligation de justifier et de défendre son travail auprès de son chef direct. Ce que le chef évalue ce n’est pas la qualité du travail réalisé (ce qui supposerait qu’il s’y intéresse et qu’il puisse énoncer ses critères) mais la réactivité du salarié face aux exigences de la direction.

Quand la culpabilisation utilise l’injonction contradictoire elle devient totalement imparable : c’est le cas aujourd’hui à l’AFPA où le sentiment du travail bien fait est devenu institutionnellement improbable. En effet les directives sont formulés de telle manière que quoiqu’il fasse le salarié ne répondra pas à l’ensemble des exigences émises.

Le discours institutionnel de cadrage des objectifs est truffé d’injonctions contradictoires, comme je l’ai évoqué, la direction demande aux psychologues de « redonner une chance aux exclus » en adaptant leurs interventions à chaque individu et en assumant un accompagnement dans la durée jusqu’à sa réinsertion professionnelle. Elle leur demande en même temps de réaliser à effectif constant le triage à court terme, par la psychométrie, des cohortes demandeurs d’emploi en terme d’admissibilité ou de non admissibilité en formation.

A partir d’un tel cadrage contradictoire, le psychologue en fera toujours trop ou trop peu. Quand il s’investit dans l’accompagnement progressif vers la qualification, on le rappelle à l’ordre sur la « volumétrie des populations à traiter ». Quand il se résigne aux traitements de masse on lui rappelle qu’il ne répond pas aux attentes des personnes en difficultés et la direction lance une étude de satisfaction des usagers. Il est donc impossible au salarié de ne pas être en faute.

La mesure de la satisfaction du client est utilisée pour évaluer le professionnel autrement dit si le client n’est pas content c’est que le professionnel n’est pas bon, comme si la prestation d’un professionnel pouvait et devait supprimer les gisements de colère qui sont refoulés jour après jour par les personnes au chômage. Faire de la satisfaction du demandeur de qualification le critère d’évaluation de son interlocuteur c’est nier l’histoire sociale de la marginalisation d’une partie de la population active. La systématisation des injonctions contradictoires est un facteur très pathogène qui peut rendre les gens fous en les mettant dans l’impossibilité de bien faire.

Par crainte d’une évaluation péjorative de sa propre action, chacun cherche à se dédouaner quitte à reporter la faute supposée sur ses collègues de travail. La culpabilisation est une forme raffinée de manipulation qui engendre des tensions et des agressions en chaîne entre collègues de travail

Sauve qui peut individuel et banalisation de l’arbitraire

Le conditionnement à la justification individuelle détruit les solidarités et les sentiments d’appartenance et par contre coup les identités professionnelles. Il dégrade rapidement les conditions de travail : par exemple il suffit d’une réunion qui culpabilise les secrétaires chargées des convocations pour augmenter les cadences de travail des psychologues.

C’est un mécanisme très pervers qui fonde les rapports professionnels sur une alternative destructrice : ou bien je tire mon épingle du jeu ou bien je vais me voir charger des dysfonctionnements du service.

La banalisation de l’arbitraire s’effectue à travers les modalités d’évaluation des compétences par le hiérarchique. Compte tenu de ce qui a été développé précédemment sur les injonctions contradictoires, le seul repère qui reste au salarié pour valider le travail c’est d’être apprécié par le hiérarchique. Chacun a besoin de voir reconnaître la valeur de son travail, la banalisation de l’arbitraire consiste à pousser les salariés à chercher à être distingués en jouant leur carte personnelle quitte à ce que ce soit au détriment d’un autre. Les salariés entre ainsi en concurrence les uns avec les autres pour obtenir l’appréciation du hiérarchique.

Ce mode de management est une incitation constante à la servilité. Est promu celui qui plaît à son hiérarchique (voire à son n+2 si celui-ci a envie de court-circuiter ou de démolir le premier, ces jeux triangulaires étant de plus en plus fréquents). Pour être distingué par son chef la méthode la plus sûre est de consolider l’estime qu’il a de lui même. Les jeux de séduction entre les chefs et les subordonnés restent dans l’implicite et échappent à toute règle, en ce sens ce sont des jeux pervers qui exacerbe les rivalités entre collègues.

De l’exaspération des rivalités à l’irruption de la violence

Cette exaspération des rivalités entre confrères est un mécanisme infantilisant qui ravive les jalousies fraternelles archaïques et comporte des risques de dérapages violents. Nous en avons eu un exemple frappant lors du passage à l’acte d’un collègue, considéré par ses supérieurs comme particulièrement adaptable et dynamique, qui avait été distingué par une forte augmentation de salaire et maniait adroitement le cynisme stratégique dans la gestion de sa carrière, si nécessaire au dépens de ses collègues. Lorsqu’il a été promu à la fonction de gestion des carrières14, objectif pour lequel il avait déployé tous ses talents de stratège, il a perdu le contrôle de sa violence et il a agressé physiquement, cette fois, une autre psychologue. Cet événement a été traité dans la plus grande discrétion. Rien n’a été dit après coup sur le choix d’une telle personnalité pour telle fonction. L’application du code du travail a été jugé trop pénalisante et la sanction a été une simple mutation de l’agresseur dans un autre service sans remise en cause sa qualification. La collègue victime de l’agression a subi des rumeurs persistantes sur sa responsabilité dans l’exaspération supposée de l’agresseur. Ce retournement du rapport d’agression est une grande violence symbolique. J’ai protesté contre cette banalisation de la violence, mais j’allais à contre courant d’une tendance générale à étouffer ce genre d’affaires.

Si un tel passage à l’acte ne signifie même plus l’incapacité professionnelle pour un psychologue et si la transgression d’une règle aussi fondamentale que celle de ne pas frapper au travail n’entraîne pas un licenciement c’est que l’agressivité est devenue banale et institutionnellement acceptable. Elle fait déjà partie des rapports professionnels ordinaires. La violence des rapports fait irruption dans les quelques passages à l’acte observables et de plus en plus fréquents dans les centres de formation, mais ce ne sont pas seulement les stagiaires qui deviennent « difficiles », ce sont toutes les relations ordinaires de travail qui deviennent des relations « à couteaux tirés ».

Face à cette violence, il devient impossible d’en appeler à la loi, à la règle ou aux conventions collectives sans être taxé de formalisme. L’institution ne peut plus jouer son rôle structurant des relations sociales. Ce qu’on nomme « institutionnel » aujourd’hui à l’AFPA c’est le règne de l’arbitraire, ce qui est décrété par la direction sans aucune référence à des textes fondateurs ou à des conventions collectives.

La notion de règle commune dans sa fonction de médiation des rapports sociaux et de transcendance des intérêts collectifs sur les intérêts particuliers est attaquée de toute part. Dès lors le cynisme, la servilité et l’agressivité deviennent la norme implicite des rapports professionnels. La banalisation de la violence est un signe majeur de désintégration institutionnelle.

L’aliénation symbolique du travail non marchand

L’intoxication productiviste aboutit donc à l’expulsion de l’essentiel du travail au profit d’une focalisation sur le volume et sur les résultats financiers, à la destruction des cultures professionnelles, à la falsification généralisée de l’activité et finalement à une barbarie croissante des rapports sociaux. Dans les professions de l’interaction humaine cela constitue un degré d’aliénation du travail qui n’avait jamais été atteint. Il s’agit d’une aliénation subjective et intersubjective où nous risquons de fourvoyer le meilleur de nous mêmes parce que cela touche au sens même du travail en tant que contribution à une collectivité.

Pour clarifier la nature de cette aliénation symbolique du travail dans le secteur non marchand du service humain, il nous faut revenir sur les modalités d’asservissement des praticiens à une idéologie qui est, au départ, incompatible avec les valeurs et les compétences sur lesquelles ils ont construit, pour la plupart, leur identité professionnelle. On peut différencier quatre modalités : le conditionnement au mensonge, l’agitation absurde, l’aliénation éthique et la complicité dans l’instauration de relations inhumaines

Conditionnement au mensonge et allégeance à l’escroquerie productiviste

Comme nous l’avons détaillé dans l’analyse de la généralisation du faire semblant, le mensonge est devenu une obligation pour valoriser budgétairement l’activité. On ne nous demande pas de faire quelque chose de significatif, mais de donner les signes qui vont permettre les jeux d’écritures comptables. Le « vrai » travail celui pour lequel on est censé être payé, celui par rapport auquel on estime avoir gagné un salaire et donc celui sur lequel repose notre dignité de travailleur se trouve progressivement banni. Pour paraître efficace, il faut taire la réalité du travail. Cette réduction au silence et cette falsification obligatoire ne sont pas anodines. Accepter de mentir quand il s’agit de justifier son travail c’est faire allégeance à la domination symbolique des tenants de l’idéologie productiviste. Si la justification de mon travail est truquée, si je suis obligée de tricher pour faire reconnaître mon travail je me déconsidère moi-même. Les médecins aujourd’hui connaissent le même dilemme que les psychologues, ils vont devoir choisir entre falsifier leur actes ou être pénalisé financièrement. La menace d’une répression matérielle les amènent à accepter un système absurde et à introduire dans la relation au patient le biais de cette falsification et finalement à se déconsidérer à leurs propres yeux. C’est très cher payé quelques petits avantages. Ce qui est en question ici ce n’est pas l’informatique en tant que telle ce sont les catégories logiques qui président au recueil des données, lesquelles structurent la vision technocratique du monde. Accepter de faire semblant de « produire » quand il s’agit d’interagir avec d’autres humains, ce n’est pas tirer son épingle du jeu c’est entrer dans le jeu de falsification symbolique des ses propres actes.

Quand les professionnels des relations humaines font allégeance à cette logique, ils perdent le respect d’eux mêmes et le respect d’autrui et cela entraîne des conséquences en chaîne dans les relations humaines.

Nous sommes ici face à une aliénation nouvelle terriblement psychopathogène, à savoir l’aliénation du travail aux apparences de rentabilité productive. Le management totalitaire instaure l’obligation du mensonge, sous toutes ses formes, depuis la falsification des résultats de l’activité, jusqu’au refoulement de ce qui est éprouvé dans le travail en passant par la mobilisation artificielle sur des contrats d’objectifs parce qu’il vise le bannissement de la réalité humaine. Les différentes facettes de ce bannissement apparaissent dans la catégorisation kafkaïenne des « bénéficiaires des services » et dans la dé-professionnalisation et la perte de dignité des professionnels. Dans un tel schéma d’interaction le résultat ne peut être qu’insensé, il aboutit à des affrontements entre usagers et professionnels. La perversion idéologique atteint les deux pôles de l’interaction, elle détruit aussi bien l’intégrité du professionnel que la dignité de l’usager. Ce qui fait complètement défaut dans ce système c’est un socle pour se tenir debout. Le débat sur les pratiques professionnelles pourraient en être un, c’est peut être pour cette raison qu’il est totalement banni des modalités de management. Le travail réel devenu hors norme, ne peut plus être l’objet de discussion entre professionnels, il en résulte un isolement généralisé et une déperdition considérable des compétences.

Hors quand il s’agit d’un travail en interaction avec d’autres humains, bannir la réalité humaine c’est éliminer symboliquement celui que l’on rencontre. Une fois cette opération réalisée le travail devient effectivement absurde et stérile.

L’absurdité de l’agitation professionnelle

Il est douloureux pour n’importe quel professionnel d’avoir consacré autant d’énergie, d’attention à son travail, pour le voir finalement se noyer dans une production collective insensée. Dans le schéma d’organisation productiviste le résultat du travail collectif étant contre productif, l’activité de chacun finit par se réduire à une agitation stérile. Les gens travaillent certes et dans un stress permanent d’urgence, mais ils travaillent à vide sans plus se préoccuper de savoir quels sont les effets produits par leur travail sur les gens pour lesquels ils sont sensés travailler, ni s’ils remplissent leur mission présumée celle par exemple, de donner cette fameuse deuxième chance à ceux qui n’en ont pas eu beaucoup au départ.

L’activité stérile tourne en rond sur le maintien des emplois des salariés des organismes et cela provoque un sentiment d’impuissance face aux maux de la société comme le chômage et de la marginalisation de groupes sociaux entiers. Pour les professionnels du secteur de l’emploi de la formation et de l’insertion, ce sont leurs propres actes qui deviennent complètement insignifiants.

Le salaire ne peut pas être le seul but d’un travail humain. Un travail qui n’a plus d’autres fondements que les moyens financiers qui ont été débloqués pour le réaliser est un travail fou.

L’infériorisation des professionnels, la culpabilisation collective, la destruction des solidarités, les jeux de bouc émissaire des dysfonctionnements et l’instauration des relations de méfiance réciproque et d’agression transforment les praticiens en somnambules qui ne savent plus dans quel but il dépensent leur énergie au travail. Cette fascisation des rapports professionnels est très efficace pour annihiler le libre arbitre des salariés.

J’ai tenté de résister à l’asservissement de mes forces créatrices par un productivisme sans fondement. J’aspirais « seulement » à pouvoir travailler et créer tranquillement, c’est à dire à pouvoir consacrer mon énergie à ce qui est humainement important à mes yeux15. C’est une revendication exorbitante puisque l’intoxication productiviste consiste justement, sous prétexte de pragmatisme, à expulser la dimension éthique du travail de service humain .

L’aliénation éthique

L’aliénation au sens classique consistait simplement à vendre sa force de travail, l’aliénation éthique pousse la transaction beaucoup plus loin puisqu’on échange maintenant le sens des actes professionnels et sa propre éthique contre le « privilège » de faire partie des actifs.

Je n’accepte pas les termes de ce troc et ce refus est depuis des années une question litigieuse dans mes rapports avec l’institution, chaque fois que les directives ou la pression s’exerçait à l’encontre de ma conscience professionnelle, je me mettais en résistance car s’il est une autonomie qu’on ne peut aliéner sans y perdre son âme c’est celle de la conscience.

La première règle déontologique des psychologues consiste à ne pas nuire et la grande majorité de mes collègues refuseraient de nuire délibérément à un usager, mais l’intoxication productiviste peut les amener à perdre suffisamment leur libre arbitre pour nuire malgré eux. Faute de temps de réflexion et de débat nécessaire pour réagir, ils se résignent encore majoritairement à :

  • une organisation du travail qui les rend indisponibles pour une rencontre réelle avec les demandeurs de qualification.

  • une machine administrative qui multiplie les fins de non recevoir à l’encontre des usagers et déshumanise leur relation avec eux.

  • l’humiliation insidieuse des personnes déjà disqualifiées par le chômage, pour qui toute nouvelle humiliation est une violence qui se répercute dans d’autres relations16

  • l’abdication de leurs savoirs professionnels et leur intelligence des relations interpersonnelles.

L’abdication de l’intelligence est l’un des pivots d’une collusion avec l’absurde dans ce qu’il a de plus meurtrier. Quand le stade de Furiani a été construit les techniciens et les ouvriers qui ont exécutés les ordres se doutaient bien que ça ne pouvaient pas tenir. De même les professionnels du social et de la santé regardent avec écoeurement se mettre en place des systèmes de contrôle qui pervertissent jour après jour leur travail, mais les objections sont refoulées. Encore une fois ce qui est refoulé ce sont les enjeux humains du travail pour le professionnel et pour le « bénéficiaire ».

La prostitution symbolique des institutions dans un simulacre d’efficacité et leur complaisance face aux ambitions personnelles de tel ou tel commanditaire remet en cause les fondements éthiques des professions de l’interaction humaine et crée une spirale idéologique de déshumanisation des actes.

La complicité dans la construction d’un monde insensé

Il faut se demander ce qui s’opère derrière le théâtre des apparences, derrière tout ce fatras de simulations et de compromissions et d’agitation stérile. Je pense que la falsification de la réalité humaine, l’agitation absurde et la soumission éthique nous conditionnent à accepter des schémas collectifs d’interprétation et de construction du monde, qui fabriquent un monde inhumain. Ainsi, la seule place que le simulacre productiviste laissent aux usagers des services d’orientation, c’est celle d’unité budgétaire ou celle de consommateurs de services automatisés. Si nous souscrivons à cette distribution des rôles nous avalisons un règle du jeu dans laquelle ils n’ont aucune place en tant que citoyens libres et doués de parole.

Notre impuissance est une complicité dans la mesure où elle est également mensongère. Nous ne sommes pas réellement impuissants, nos actes ont de toute façon des effets, mais le sentiment d’impuissance et d’insignifiance est plus confortable que la réflexion sur ce que nous sommes entrain de faire. Quand des psychologues ou des formateurs se résignent à leur impuissance, ils avalisent une nouvelle distribution des rôles dans notre société : « On a beau faire, cette population ne peut pas s’adapter au monde moderne, il faudra se résigner à les entretenir à ne rien faire ». Le chômage devient alors la destinée « normale » d’une partie de la population. Nous acceptons et nous renforçons ainsi l’instauration silencieuse d’un monde où des individus humains sont considérés comme inutiles aux autres. Nous participons à la raréfaction du droit à l’existence sociale.

L’insignifiance, et le non sens lui même, ont des effets humains et sociaux. Les conséquences du non sens sont toujours destructrices. Pour préciser ce mécanisme, je propose un théorème des interactions symboliques :

Chaque acte professionnel privé de sens, aux yeux de celui qui le pose, enlève du sens à l’existence de celui qui en est le destinataire.

C’est un mécanisme imparable de destruction de l’existence symbolique des personnes que nous recevons. Ainsi ceux qui sont censés lutter contre l’exclusion en arrive à produire encore plus de disqualification sociale par destruction de l’existence symbolique des chômeurs. L’insignifiance est à la fois la source et la condition de faisabilité de cette destruction. D’insignifiances en insignifiances un monde mortifère se construit. Ce monde insensé est celui où tout devient monnayable y compris la vie, la souffrance et les espérances humaines et où tous se considèrent comme impuissants face au non sens qu’ils produisent.

Il y a une part d’aveuglement politique dans la soumission collective à l’escroquerie productiviste. C’est une escroquerie de grande ampleur qui met en péril l’intelligence pour qui cherche à comprendre ce qui se passe. En tout cas les formes de luttes anciennes ne sont plus adaptées aux enjeux de cette nouvelle aliénation du travail qui est entrain de se généraliser sans que les organisations syndicales y prennent garde.

Je soutiens depuis longtemps qu’il est indispensable d’instituer l’objection de conscience dans le cadre professionnel. La pollution symbolique des rapports humains me paraît encore plus grave que la pollution alimentaire. Nous avons vu en matière alimentaire les résultats catastrophiques de l’irresponsabilité productiviste, je suis très pessimiste sur ce qui se passera en terme de relations humaines si nous continuons à nous soumettre à une telle idéologie du travail.

Une résistance pratique et éthique à l’escroquerie productiviste est-elle possible ?

L’effort de lucidité face à l’escroquerie productiviste est un fardeau très lourd. Si d’autres praticiens à l’AFPA ou dans d’autres secteurs partagent mon analyse alors une résistance collective à cette intoxication peut s’organiser. Elle consiste se consolider mutuellement pour:

  • Remettre au centre des échanges entre professionnels la réalité humaine rencontrée quotidiennement dans le travail

  • Prendre le temps d’agir de manière réfléchie

  • Garder la maîtrise de son rythme de travail

  • Refuser de mentir ou de falsifier son activité

  • Réintroduire le débat sur les objectifs et exercer son libre arbitre chaque fois qu’une directive est contraire à la déontologie.

  • Etre constamment vigilant sur les effets de sens des actes professionnels, ne rien céder à l’insignifiance et sauvegarder le sens des actes que l’on pose.

Et par dessus tout ça, il nous faut restaurer le bonheur de travailler, ce bonheur existe quand le travail a une dimension éthique et poétique. En tant que psychologue j’ai souvent éprouvé la joie d’une interaction humaine réussie, c’est à dire d’une interaction qui intègre la dimension poétique des êtres en présence. Nous ne sommes pas des machines à faire du pognon.

Nicole Roelens

Breitenbach le 27 septembre 99

Paru en l’an 2000 dans la revue Travailler de Christophe Dejours

Nicole Roelens résidante en Alsace, 58 route de Munster 68380 Breitenbach, est psychologue du travail clinicienne et spécialiste de l’analyse des interactions symboliques. Elle est également docteur en sciences de l’éducation.


1 J’entends ici tout les courants qui prennent en considération le sujet humain au travail ce qui caractérise aussi bien la psychologie dynamique, la psychosociologie clinique, la psychologie de la vie quotidienne, l’analyse institutionnelle, l’histoire de vie…

2 Cette culture issue des mouvements d’éducation populaire qui inspirait les revendications syndicales en matière de formation a été progressivement remplacée par ce que J.P Legoff décrit dans « La barbarie douce », Editions de la Découverte, Paris 1999, c’est à dire une formation permanente subordonnée à la guerre économique et à la désagrégation des conventions collectives.

3 Thèse de Doctorat en sciences de l’Education, sous la direction de M.Tardy, Université des Sciences humaines et Université Louis Pasteur de Strasbourg, « La crise de l’habilitation intersubjective à l’existence sociale » Essai de compréhension des processus intersubjectifs de production sociale des devenirs, juin 96,

4 J’avais l’obligation d’exercer deux années encore à l’AFPA avant de quitter l’organisme. Entre temps j’ai été officiellement qualifiée comme maître de conférence mais je n’ai malheureusement pas obtenu de poste à l’université : la concurrence est rude et il faut, pour aboutir, consacrer du temps à se faire un réseau d’appuis parmi les personnages influents. Si ma thèse avait été publiée cela m’aurait ouvert de nouvelles portes mais malgré l’accord de Monsieur Péquignot qui dirige la collection logiques sociales chez L’Harmattan, je n’ai pas pu ,compte tenu de ma reprise de travail, disposer du temps minimal de reformulation nécessaire à la publication

5 Une circulaire de la direction a d’ailleurs notifié que l’AFPA ne se considérait être tenue par le code de déontologie des psychologues.

6 L’effort de compréhension de ce que j’ai vécu m’oblige à être précise dans la description des mécanismes d’intoxication dont j’ai fait l’expérience directe à l’AFPA, mais je souhaite que le lecteur puisse réutiliser la grille d’analyse dans son propre contexte et qu’il ne se focalise sur la critique de cette seule institution qui demeure encore, et malgré, tout un outil de qualification pour des jeunes et des adultes en situation de précarité.

7 Je reviendrais ultérieurement sur le mécanisme de fixation arbitraire des « objectifs de production »  par le biais de la budgétisation des actes professionnels

8 En échangeant avec des professionnels dans des secteurs très divers j’ai constaté que la mise au rebut des références qui donnent une cohérence logique à leur façon de procéder s’opère un peu partout sous prétexte d’une obligation de changer

9 Cela vaudrait la peine de décrire l’accumulation des entraves à l’insertion professionnelle qui se sont cristallisées dans les dispositifs d’aide aux chômeurs , mais cela entrainerait des développements trop longs dans le cadre de cet article.

10 Ces dotations budgétaires sont assorties constamment de menaces de restrictions.

11 En effet je trouve tristement comique de voir à quel point le mythe du manager gagne du terrain comme modèle de comportement chez les cadres à tous les niveaux dans une institution de service public

12 En fait nous avons une double tutelle celle du ministère du travail, mais aussi celle du budget. Est-ce la présence permanente du contrôleur d’état dans l’institution et la défense des attributions de chacune des tutelles qui fait passer les questions de budget avant toutes les autres considérations ?

13 On parle de retour nécessaire du politique, alors que je dénonce la soumission inconditionnelle des professionnels aux stratégies politiques. C’est qu’il y a là une atteinte aux règles démocratiques qui reposent sur une différenciation des rôles et des compétences. Je reviendrais sur la nécessité d’instaurer l’objection de conscience dans le cadre professionnel

14 Les fonctions de recrutement du personnel AFPA était encore il y a 5 ans assumé par l’ensemble des psychologues, elles sont maintenant attribués à un psychologue par région qui est a un rôle de conseil pour la gestion interne des ressources humaines et d’interlocuteur de tous le personnel quant à la gestion de la gestion de carrière.

15 Peut-on se mettre intersubjectivement d’accord sur ce qui est « important humainement » ou est-ce devenu une une question de point de vue purement individuel ? Je pense qu’il y a précisément un travail de co-production de nouvelles références à réaliser compte tenue de la crise symbolique que nous traversons.

16 CF « Agir sur les causes de pollution , d’exclusion et de violence » N.Roelens février 98, non publié

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