Le covid-N-19, ou la dissociation des valeurs et du temps

Quelque chose ne va plus avec le temps, que le confinement impose d’habiter d’une façon tout à fait particulière. Pour appréhender cette expérience inédite, j’ai voulu m’astreindre, durant les premières semaines, à la consigner au fur et à mesure que je la vivais ; mais les idées qu’elle suscitait, étaient chaque fois emportées au large par un puissant ressac de désolantes nouvelles. Jamais toutefois je n’en éprouvai grand chagrin, persuadé que j’étais de les retrouver le soir à ma table de travail, tant elles me paraissaient forgées de cette évidence qui semble graver à tout jamais les choses dans l’esprit. Quant à laisser passer la nuit, pour les écrire au petit matin… Était-il possible de reformuler quoi que ce soit à l’aurore, après ces grandes nuits terribles où règne la peur de se réveiller au matin fébrile, quinteux, courbaturé, essoufflé, et de découvrir, dans la lumière tamisée des persiennes mal closes, l’être aimé recroquevillé sur lui-même par la fièvre et les frissons ?

Désemparé, j’en vins alors à me demander s’il y avait encore un jour, s’il y avait encore une nuit, pour battre autrement qu’un glas la cadence de nos vies. Soirs, matins, jours et nuits, vous qui rythmiez le temps, qu’êtes-vous devenus ? car il n’y a plus de matin où le chant insouciant des oiseaux promet un nouveau jour, pas plus que les étoiles dans la voûte céleste ne veillent désormais sur le dormeur. Quant à vous, heures et minutes, à présent vous coulez lentement sans laisser de traces dans de sombres profondeurs où vous disparaissez.

Mais… où en sommes-nous avec le temps ?…

Il m’a d’abord semblé, comme il a semblé à bien des hommes et à bien des femmes, que le confinement était une suspension stratégique, pour plusieurs raisons, de l’activité sociale, et qu’il ne serait pas si difficile à vivre qu’il pouvait y paraître au premier abord. Cette certitude se répétait un peu partout, presque avec la gaudriole de ces soldats Nach Berlin en août 1914… Mais au bout de quelques jours, plus rien ne semblait être en mesure d’apaiser le malaise que tous, nous ressentions. Aussi, dans la presse, dans des blogs, des voix se firent entendre, des textes se donnèrent à lire, qui par des comparaisons ramenaient sur quelque chose de connu et de rassurant, l’inédit que nous vivions : pour certains une sorte de retraite imposée ; pour d’autres, une paralysie comme lors des dernières grandes grèves. Mais quelques esprits qui se reprenaient mieux que tous ceux-là, comprenaient, et le disaient bien fort, que le confinement était la rançon d’une invraisemblable imprévoyance, et qu’il durera le temps que l’on se prépare à vivre et à contenir demain… ce qui était déjà là.

Passé, présent, futur, tout s’annulait d’une certaine manière, car il ne s’agissait plus que d’arrêter le temps, que l’hécatombe journalière seule mesurait. Est-ce pour cela que rien n’y fit pour dissiper ce malaise, qui continuait imperturbablement de se répandre sur nos vies ? Il fallait bien se rendre à l’évidence : quelque chose d’autre, que n’épuisaient pas ces justes remarques critiques, existait dans ce temps creux, dans ce vaste trou noir qui engloutissait à peu près tout de nous, – une durée qui échappait d’une certaine manière à nos horloges et à nos montres, devenues presque inutiles.

Où en sommes-nous avec le temps ? À présent, je dois bien le dire : je ne suis plus vraiment certain que le confinement ait bouleversé grand-chose dans notre manière de vivre la durée…

Auparavant, certes, les efforts de chacun étaient tendus vers un objectif commun, qui se modulait évidemment sur des intérêts de classes sociales : pour les uns, il s’agissait de pousser encore plus avant le libéralisme, et le présent ne leur donne pas raison ; pour les autres, la société devrait se fonder sur l’entr’aide et la solidarité, et le présent ne leur donne pas tort. Peu importaient les différences entre le bonheur des uns et celui des autres : l’essentiel était bien que, de quelque côté du manche que l’on se tenait, chacun vivait et partageait un même temps de l’effort commun pour réaliser ce qui était pensé vrai et juste. La vie, et les efforts, n’avaient de sens que dans la création d’un temps et dans son écoulement vers la réalisation des idéaux.

Nos efforts de confinés, eux, sont tendus vers un essentiel animal : rester en vie, ne pas développer de symptômes. Tout le reste a disparu, et plus encore, nous devons apprendre à nous méfier les uns des autres et à nous prémunir des dangers que chacun peut-être porte. N’était la fabrication de matériels que l’État est incapable de fournir, n’étaient les respectueux saluts journaliers aux soignants qui ont enfin comme le souligne Didier Sicard, retrouvé le sens de leurs métiers oblitéré jusqu’alors par l’économie, la solidarité aurait disparu de nos vies… Quelle souffrance pour quiconque veut vivre pleinement avec les autres…

Même si un individualisme idiot et borné le nie, nous devons bien admettre que nous sommes des êtres sociaux, et que le temps, dans nos têtes, est d’abord du temps social, tendu vers la réalisation d’un idéal commun. Ce n’est donc pas seulement à un niveau superficiel, celui des rencontres, des discussions de bistrots, des dîners entre amis, que l’homme est un être social, c’est parce que son être avec d’autres tisse sur une même trame, une commune étoffe.

Une telle conception est certes difficile à accepter dans une époque où l’adjectif social ne confère plus à un phénomène la caractéristique d’être déterminé par la société, mais se réduit à une appréciation uniquement quantitative : n’est social, aujourd’hui, que ce qui regroupe, à la manière des réseaux, un grand nombre d’unités, – que de la quantité et non plus une qualité.

C’est dans ce contexte d’un temps creux, asocial, que la grande débauche d’écrits et de déclarations sur « le jour d’après » ou « le monde d’après » prend, pour plusieurs raisons, son sens complet. D’abord, parce que réfléchir sur ce que sera demain, installe la réflexion non plus dans le réel mais dans une fiction, permet de scotomiser le passé et le présent, et d’oublier ce que fut hier avec ses trop nombreuses impérities. C’est toujours à demain que nous sommes invités à songer, n’est-ce pas ! sans doute parce que le barbier y rasera gratis…

Cette ignorance du temps qui résulte de l’action conjuguée des êtres, ou pour reprendre une formule célèbre, cette ignorance de l’histoire comme champ du développement humain, s’est déjà manifestée sous des traits identiques au XIXe siècle, avec le mythe du Grand Soir, qui a permis de mettre la contestation sous le boisseau d’un idéalisme sans accroche dans le réel. De même pour les grandes utopies, dont l’une des plus célèbres, au siècle dernier, est sans doute l’An 01 : le changement social n’intervient pas par la volonté consciente des hommes, par leur effort acharné et concerté, mais leur tombe dessus en quelque sorte et les contraint à la conscience, qui vient après coup. Ce ne sont pas des forces sociales qui font l’histoire, et une nouvelle société, ce n’est pas un long processus qui exige des efforts, de la réflexion, une conscience, et une véritable praxis, mais… un pas de côté, ce qui, on en conviendra, est tout de même, dans une société paresseuse, plus tentant…

Il me faut donc amender mon propos du début : j’ai d’abord cru, comme beaucoup, que le confinement avait introduit une rupture fondamentale dans nos vies et dans le temps. Il n’y avait évidemment aucune raison pour qu’une telle rupture se produise, puisque rien dans l’économie, mise simplement en sommeil, n’a été consciemment bouleversé ! En réalité, le confinement a révélé sous une forme plus criante et plus prégnante qu’auparavant, a imposé à tous une manière de vivre l’histoire et le temps, propre à notre société : une dissociation du temps et des valeurs, que nos efforts vers un mieux, lorsque nous pouvions les accomplir, rendaient moins perceptible. Certains s’en accommodent, d’autres pas, voilà tout ; et c’est ce qui explique les difficultés éprouvées pour changer la vie

« Où en sommes-nous avec le temps ? » C’est en 1913 que le poète-boxeur Arthur Cravan pose cette question à Gide dans un entretien fictif. Et je crains qu’en 2020 nombre d’hommes d’État ne répondent, hélas ! sans ironie ni cynisme, par ces mots supposés de Gide qui trouveront peut-être écho dans la population : « Un peu moins de six heures moins le quart… »

Jean Pierre Lecercle

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