Pandémie Covid-19 : Afrique, Egypte, Italie, Brésil, Bangladesh, Grande-Bretagne, USA, Chili, Inde

Afrique : contre le Covid-19, confinons le libéralisme !

En Afrique le nombre de contaminés par le Coronavirus est encore faible, les quelques explications avancées liées à la démographie ou à la nature du virus restent peu convaincantes. Ces statistiques doivent être cependant tempérées. Le faible taux de dépistage pourrait cacher une situation bien plus grave que les chiffres le donnent à penser (1). D’autant que le nombre de personnes contaminées est le plus élevé précisément là où les infrastructures sanitaires sont les moins défaillantes. En effet, par exemple en Egypte on en dénombre 2350 et en Afrique du sud 1850 alors que dans des pays comme le Burundi cinq cas sont relevés, au Sud Soudan deux cas et zéro au Lesotho pays pourtant enclavé en Afrique du Sud (2).

Ce qui est notable c’est que le nombre de contamination a en quelques jours doublé (3) et rappelle le même processus connu en Europe ou aux Etats Unis, à savoir un faible taux puis une très forte augmentation. Peut-être qu’il en sera autrement pour l’Afrique, on ne peut que le souhaiter.

Des mesures radicales nécessaires pour enrayer l’épidémie du Covid-19

Une chose est sûre, freiner l’épidémie sur le Continent reste encore du domaine du possible, mais exige des mesures bien plus radicales que celles qui sont prises actuellement. En effet la question du confinement reste une mesure très difficilement applicable pour une grande partie de la population d’une part parce que les conditions de logement dans les périphéries urbaines sont totalement inadéquates comme l’explique une activiste kenyane : « À Mathare, une zone à forte densité de population à Nairobi, 68 941 personnes vivent sur un seul kilomètre carré. À Kamkunji, une autre zone à faible revenu, 24 455 personnes vivent sur un kilomètre carré. À Makadara, 16 150 personnes vivent sur un kilomètre carré. Dans de nombreux cas, les gens partagent une pièce qui est également la cuisine, la chambre et le salon » (4). D’autre part, parce que la majorité des gens vit au jour le jour grâce à l’économie informelle, (petits boulots, vendeurs ambulants, coursiers, vendeurs sur les marchés, etc). Cet état de fait requiert la distribution massive de kits alimentaires pour aider à diminuer les déplacements, l’octroi de masques en quantité suffisante, la restauration de l’eau courante dans les bidonvilles qui dans certains a été supprimé sous la pression des entreprises de distribution ou la mise en place de réservoir d’eau ainsi que la mise à disposition de savon et de gel virucide. Tester les populations le plus possible et mettre en quarantaine dans des conditions dignes les personnes contaminées permettrait de ralentir l’épidémie. Il est plus facile et bien moins coûteux en vies humaines de mettre en place ces dispositifs de prévention plutôt qu’agir lorsque l’épidémie sera hors de contrôle, d’autant que sur le Continent d’autres pandémies sévissent comme le VIH, la tuberculose le paludisme ou Ebola qui se rappelle à nous. En effet la République démocratique du Congo (RDC) qui pensait en avoir terminé avec cette épidémie vient d’enregistrer, après une quarantaine de jours, deux nouveaux cas.

L’expérience des épidémies : le cas d’Ebola

L’épidémie d’Ebola on s’en souvient avait frappé fortement trois pays de l’Afrique de l’Ouest dans les années 2014. Il s’agissait du Liberia, de la Sierra Leone qui sortaient d’une terrible guerre civile et de la Guinée, un des pays les plus pauvres de la région. Ces trois pays avaient dû faire face à cette épidémie qui aura fait plus de 11 000 morts.

Pour la dixième fois, l’épidémie d’Ebola est de nouveau présente en RDC depuis un an et a provoqué plus de 2000 décès. La transmission du virus d’Ebola se fait par les fluides corporels, elle est donc beaucoup moins contagieuse que le virus du Covid-19 mais sa létalité est bien plus forte, elle a été estimée à 30% en Afrique de l’Ouest lors de l’infection de 2014.

La lutte contre cette épidémie implique la sensibilisation des populations et le renoncement aux rituels funéraires qui s’accompagnent du lavage des corps des morts par les proches et qui est un vecteur important de la transmission. Ainsi, une relation de confiance entre population et autorités est nécessaire. Pourtant, cette dernière a largement été mise à mal par des années de politique d’abandon des populations à leur propre sort. Quelle légitimité peuvent avoir les autorités pour imposer quoi que ce soit dans des zones qui ont été largement délaissées par leurs politiques ?

Ce n’est pas un hasard si les deux nouveaux cas apparaissent dans la localité de Beni dans la région du Nord Kivu en proie à une violence endémique où des dizaines de milices rackettent, abusent et parfois massacrent les populations profitant de l’inaction des forces armées du pays mais aussi de la MONUSCO (forces armées déployées par l’ONU).

Ebola pour les populations des pays concernés a été un très fort traumatisme, car elles ont été victimes à la fois de la maladie et de la violence de la riposte des gouvernements. On se souvient des quartiers entiers qui ont été isolés par l’armée laissant les populations sans aucune possibilité pour se nourrir convenablement et avoir les soins nécessaires.

Les expériences les plus réussies contre la lutte d’Ebola ont été possibles grâce au concours des populations, rarement sans elles, et certainement pas contre elles.

La confrontation des pays africains contre les différentes épidémies est un atout, les populations sont plus conscientes des enjeux, les structures de sensibilisations existent déjà, les personnels ont acquis un savoir-faire, mais cela ne peut compenser les faiblesses du système de santé frappé par des décennies d’ajustement structurel et autres restrictions budgétaires imposés par les pays riches via les grandes institutions financières comme le FMI ou la Banque Mondiale

Les structures sanitaires ravagées par la guerre et le libéralisme

Les structures sanitaires et médicales en Afrique sont défaillantes comme l’indique le nombre de lits de réanimation (5) :

  • 15 au Burkina Faso (dont 8 pour le seul CHU de Tengandogo).

  • 15 en Somalie.

  • 20 en République du Congo.

  • 22 au Gabon.

  • 25 au Malawi.

  • 40 au Mali.

  • 50 en RDC.

  • 55 en Ouganda.

  • 130 au Kenya.

  • 80 au Sénégal.

  • 1 000 en Afrique du Sud (dont une bonne partie au sein des établissements du groupe privé Netcare).

Ainsi que celui du nombre des respirateurs :

  • 3 en République centrafricaine.

  • 4 au Togo (où 250 appareils sont en commande).

  • 5 au Niger.

  • 10 en République du Congo.

  • 11 au Burkina Faso.

  • 15 à 20 au Cameroun.

  • 20 en Côte d’Ivoire (où 18 ont été commandés début avril).

  • 56 au Mali, selon le ministère de la Santé (15 dans le privé, 41 dans les hôpitaux publics, et 60 autres en commande auprès du fournisseur chinois Mindray).

  • 60 en Tanzanie.

  • 80 au Sénégal.

  • 400 à 500 appareils au Nigeria (mais les plus pessimistes en évoquent seulement 169).

  • 6 000 en Afrique du Sud, dont 4000 dans les établissements privés.

Ces structures sanitaires sont essentiellement concentrées dans les capitales et pour certaines dans les grands centres urbains ce qui pose des problèmes pour les régions et provinces reculées comme l’indique le Dr. Matshidiso Moeti, Directrice du Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique :

« Sa propagation au-delà des grandes villes signifie l’ouverture d’un nouveau front dans notre lutte contre ce virus » (6)

Concernant les prisons en Afrique, paradoxalement c’est un lieu de passage important en effet régulièrement les familles apportent la nourriture aux prisonniers. C’est donc un vecteur important de divulgation de l’épidémie même si dans certains pays des mesures ont été prises pour libérer des prisonniers et ainsi réduire la surpopulation carcérale.

Autre source d’inquiétude, les zones de conflits, et elles sont hélas nombreuses sur le Continent. On peut citer les pays sahéliens en proie aux attaques djihadistes sur la bande sahélo saharienne, autour du lac Tchad et au centre du Mali, l’Afrique centrale où sévissent les différents groupes armés au Congo (RDC) mais aussi en République Centrafricaine, enfin sur les zones est et australe de l’Afrique notamment en Somalie avec les Shebab mais aussi au Mozambique avec une moindre intensité. Ces guerres entraînent la destruction de toutes les structures sanitaires et médicales et le départ des personnels soignant et créent des grandes difficultés pour l’intervention médicale d’ONG ou de l’OMS. Ces conflits provoquent le déplacement de centaines de milliers de personnes à l’intérieur ou l’extérieur de leur pays qui vivent au sein des camps de réfugiés, dans une situation de promiscuité et de précarité importantes.

Enfin à noter que l’Arabie Saoudite, fortement infectée par le Covid-19, n’hésite pas à renvoyer chez eux des milliers de travailleurs éthiopiens potentiellement infectés risquant ainsi de développer l’épidémie dans un pays qui pour l’instant compte peu de contaminations.

Il ne s’agit pas de dresser un tableau exagérément pessimiste mais juste d’énoncer les importantes difficultés pour les populations, notamment les plus pauvres, face à des discours et écrits qu’on peut entendre et lire qui minimisent les risques d’une flambée de l’épidémie qui peut être encore maîtrisée. Encore faudrait-il que les pays riches cessent leur politique financière d’étranglement qui détériore la situation aussi en diminuant le stock disponible de nourriture.

Le risque alimentaire aggravé

L’épidémie du coronavirus risque d’accentuer la pénurie alimentaire. En effet la FAO (L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) est inquiète car l’Afrique est importatrice des produits alimentaires, conséquence de l’absence de diversification économique notamment pour les pays exportateurs de matière première. La chute des cours augmente mécaniquement dans le budget la part consacrée à l’importation des produits alimentaires entraînant une augmentation des prix qui va pénaliser les plus pauvres. D’autant qu’avec la crise, et les difficultés d’approvisionnement, les prix des denrées alimentaires ont flambé en partie aussi par la spéculation des gros commerçants.

À cela s’ajoute la faiblesse des récoltes due au réchauffement climatique qui, avec l’effet Niño, provoque sécheresse et inondations et accentue fortement l’invasion des criquets qui ont dévasté les cultures notamment dans les pays de l’Afrique de l’Est comme le Kenya, l’ Éthiopie, la Somalie et l’Ouganda, fragilisant plus de 25 millions de personnes.

Les effets d’annonce de Macron

Emmanuel Macron a précisé la politique de la France vis-à-vis de l’Afrique lors de son interview à Radio France International le 14 avril dernier. Beaucoup de formules creuses et de démagogie pour cacher la vacuité des propositions ordonnées autour quatre axes. Le premier est de répondre aux besoins sanitaires. La proposition est de prendre une partie de l’argent récolté par Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme pour financer la lutte contre l’épidémie du Coronavirus, en d’autres termes déshabiller Paul pour habiller Pierre. Deuxième axe, la mutualisation de la connaissance entre les différents réseaux de chercheurs. Troisième axe consacré à l’humanitaire en mobilisant les agences Onusiennes comme le Programme Alimentaire Mondial, comme si ce dernier avait attendu le feu vert de Macron. Quant à la France, elle s’engagerait à participer à cette politique humanitaire en utilisant … ses forces armées basées en Afrique. Le dernier axe est financier. Si Macron confirme ses propos sur l’annulation de la dette des pays africains lors de son intervention télévisée du lundi 13 avril, la parole ne rejoint pas le geste. En effet la mesure proposée par le G20 et soutenue par la France est juste un moratoire. Comme l’explique Macron « Ça veut dire que le temps de la crise, on laisse les économies africaines respirer et ne pas servir les intérêts de la dette. C’est une étape indispensable, (…) elle doit précéder d’autres étapes sur lesquelles nous devons travailler, qui sont des étapes de restructuration de la dette africaine. »

Une mesure jugée par l’OCDE comme notoirement insuffisante (7). En effet l’endettement des pays africains est de 365 milliards de dollars avec un remboursement annuel de 32 milliards.

Le moratoire ne porte que sur 20 milliards. Pour beaucoup de pays africains qui sont exportateurs de matière première, le très fort ralentissement de l’économie a des conséquences désastreuses pour le budget, d’autant que les pouvoirs locaux n’ont eu de cesse de gaspiller l’argent de ces revenus par la corruption, l’évasion des capitaux et les grands travaux aussi coûteux qu’inutiles tout cela pour le plus grand bénéfice des entreprises industrielles et bancaires des pays riches.

L’enrayement de l’épidémie nécessite de débloquer rapidement d’importantes sommes d’argent pour remettre à flot les structures médicales et sanitaires, fournir les équipements aux personnels soignants et mettre à disposition pour les populations les plus pauvres les produits de première nécessité.

En se prononçant pour l’annulation de la dette africaine, Macron fait une opération politique contre la Chine qui possède à elle seule 40% de cette dette et l’utilise pour ancrer sa présence sur le Continent et accaparer les ressources naturelles, en troquant une partie des créances contre des actifs.

Si on regarde de plus près, au-delà de la com, l’aide réelle de la France, s’élève à 1,2 milliard d’euro décomposé en un milliard de prêts (donc des dettes futures) et seulement 150 millions de dons et encore ces sommes étaient déjà budgétées puisque de l’aveu du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian il s’agit d’une réorientation du budget de l’aide à l’Afrique (8).

Que l’on soit en France ou en Afrique, il n’y a décidément rien à attendre de Macron sauf si on est évidement patron ou potentat, ces fameux premiers de cordés qui poussent l’humanité dans le précipice.

Paul Martial, Afriques en lutte, publié le 20 avril 2020

http://alter.quebec/afrique-contre-le-covid-19-confinons-le-liberalisme/

En castillan : Contra Covid-19, ¡confinemos el liberalismo!

https://vientosur.info/spip.php?article15897


Bibliographie

1. https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/covid-19-pourquoi-les-cas-recenses-par-loms-ne-montrent-qu-une-faible-realite-de-l-epidemie_3901151.html

2. Chiffres au 15/04/2020. Source : https://www.jeuneafrique.com/910230/societe/coronavirus-en-afrique-une-carte-pour-suivre-au-jour-le-jour-lavancee-de-lepidemie/

3. https://www.afro.who.int/fr/news/loms-sinquiete-de-lacceleration-des-cas-de-covid-19-en-afrique

4. https://www.afriquesenlutte.org/communiques-luttes-et-debats/article/out-of-control-crisis-covid-19-and-capitalism-in-africa

5. https://www.jeuneafrique.com/924087/societe/nombre-de-lits-de-reanimation-et-de-respirateurs-ou-en-est-lafrique/

6. https://news.un.org/fr/story/2020/04/1066112

7. https://information.tv5monde.com/video/moratoire-sur-la-dette-africaine-c-est-insuffisant-pour-l-ocde

8. https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/politique-africaine/l-aide-de-la-france-a-l-afrique-contre-le-covid-19-detail-critique-et-polemique_3908627.html

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Covid-19 (Egypte) :
De l’instrumentalisation politique de la crise du Corona

Alors que l’opposition est accusée d’instrumentaliser la crise du Corona, les faits révèlent que c’est bien le régime militaire qui exploite la crise pour atteindre ses objectifs et redorer son image de marque. En voici quelques exemples.

Quand l’utilisation politique de la crise est le fait du système, ou que, dans certains cas, il y a même une création d’une crise dans la crise, dont la résolution est utilisée à son tour à des fins de propagande.

Suspension de l’enseignement 

Bien que le premier cas de corona remonte au 14 février, la décision de suspendre l’enseignement est intervenue au bout de quatre semaines,- avec sept cas d’élèves contaminés dans les écoles. D’aucuns ont appelé à la suspension de l’enseignement par crainte pour les élèves, mais ils se sont heurtés aux déclarations du gouvernement en la personne du ministre de l’Éducation, qui mettait l’accent sur les disparités sociales à l’intérieur des écoles, sans pour autant arrêter l’enseignement ! Sans parler de sa déclaration selon laquelle les écoles ne sont « pas des lieux de rassemblement », de sorte que la décision d’Abdel Fattah Sissi de suspendre l’enseignement le 15 mars n’a fait que révéler au grand jour la naïveté du gouvernement et du ministre.

Aides à l’Italie 

En dépit d’une pénurie majeure de désinfectants, de stérilisateurs, de gants et de masques en Égypte, au niveau des hôpitaux, des pharmacies et des marchés, le régime égyptien a envoyé une aide médicale par avions militaires en Italie les 24 mars et 5 avril. D’aucuns lient cette aide aux efforts de l’État égyptien pour améliorer son image de marque en Italie, ternie suite à l’affaire du meurtre de Regeni (1), ainsi que pour soutenir les intérêts communs entre les gouvernement égyptien et italien en Méditerranée.

La mort de deux généraux atteints par le Corona

Un communiqué des forces armées « Le martyre du général de brigade Khaled Shaltout et du général de brigade Shafie Abdelhalim », membres de l’Autorité du génie des forces armées les 22 et 23 mars, faisait état de leur contamination par le virus corona alors qu’ils participaient à la désinfection et aux efforts pour contenir le virus dans le pays ! Alors que des fuites indiquent qu’ils ont été infectés dès le 11 mars, qu’il n’y avait pas alors de désinfection et que les brigades ne font pas le travail elles-mêmes.

Il a également été avéré qu’ils avaient été contaminés alors qu’ils poursuivaient leur travail dans la nouvelle capitale administrative, et effectivement le 19 mars, des sources de la Arab Contractors Company ont révélé que tous les chantiers confiées à l’entreprise dans la nouvelle capitale administrative ont été suspendus, après la découverte de vingt cas confirmés de contamination par le corona virus de travailleurs du projet « Les fleurs », relevant des officiers de la septième région des Forces Armées.

Un fonds de 100 milliards de livres pour faire face à Corona

Le président Abdel Fattah Sissi a annoncé les 14 et 22 mars, un fonds de 100 milliards de livres pour faire face au virus Corona, sous les applaudissements des médias, pour qu’on apprenne ensuite que la directive du Premier ministre ne se montait qu’à un milliard pour la santé. Après quoi le ministre des Finances a annoncé que le budget alloué à la santé était 188 millions de livres seulement, et que le reste avait été alloué au soutien d’hommes d’affaires. En effet, il a été alloué jusqu’à maintenant 20 milliards en soutien à la bourse et 50 milliards pour venir en aide au secteur du tourisme.

L’augmentation de l’indemnité des professions médicales

La décision de Sissi d’augmenter l’indemnité des professions médicales de 75% a choqué les médecins car cette augmentation n’a pas dépassé 400 livres, soit 25 dollars, un montant insignifiant, alors qu’il existe une décision de justice remontant à 2015 d’augmenter l’indemnité de contamination du médecin de 1000 livres. Le gouvernement refuse de l’appliquer,- le ministère de la Santé lui-même a fait appel de la décision-, et un médecin ne perçoit toujours que 19 livres au titre de l’indemnité de contamination. L’indemnité pour les professionnels de la santé a été initialement approuvée en 2014, au terme d’une lutte notoire des médecins et d’une grève de soixante jours de tous les agents de santé. Les médias qui se sont félicités de la mesure n’ont été que la brosse à reluire du système face à l’opinion, en dépit de l’insatisfaction des médecins.

L’augmentation de médecins 

C’est une loi de septembre 2019 qui a permis d’augmenter à 2200 livres les médecins ayant fait leur spécialité durant leur internat, moyennant une contrepartie les obligeant à travailler deux ans au lieu d’un, afin de faire face à la grave pénurie de médecins. Sissi l’a pourtant annoncée à nouveau le 3 avril 2020. Il n’y a aucune explication à cela, sinon que le timing choisi se révèle être une tentative d’utilisation politique de la décision de justice.

Le fonds « Vive l’Egypte » alloué à la quarantaine sanitaire

Le Président Abdel Fattah Sissi a décidé le 1er avril d’allouer le fonds « Vive l’Égypte » à la prise en charge des frais de quarantaine des Égyptiens revenus de l’étranger avant le 31 mars, après que des dizaines d’Égyptiens rentrés du Koweït aient manifesté leur refus de payer les frais de la quarantaine sanitaire s’élevant à 28 000 livres par personne à l’hôtel de l’aéroport. Bien que la décision ne concerne que ces derniers, et que ceux qui sont rentrés ultérieurement soient tenus de signer un engagement à supporter l’intégralité des coûts de la quarantaine, comme condition pour monter dans un avion à destination de l’Égypte – dont le coût du voyage de retour est également à leur charge -, les médias ont salué la décision et en ont délibérément passé sous silence le caractère limité, tout comme l’éligibilité de tous les rapatriés à une quarantaine gratuite comme c’est le cas dans les autres pays.

Une « décision républicaine » de procéder à un examen médical des personnes en contact avec l’Institut d’oncologie

A la suite de la découverte de dix-sept cas de contamination au sein des médecins et du personnel infirmier de l’Institut égyptien du cancer, et en dépit de la nécessité impérieuse de faire procéder à des examens aux personnes en contact avec l’équipe médicale, le personnel de l’Institut et les patients, le ministère de la Santé y a apposé son refus, déclenchant une crise majeure. Après quoi Abdel Fattah Sissi a ordonné au gouvernement de faire procéder à un examen médical de tous les employés de l’Institut du cancer, des médecins et du personnel soignant, ainsi que de tous les patients qui ont fréquenté l’Institut au cours des deux dernières semaines, comme si une décision aussi évidente nécessitait l’intervention du président de la République en personne.

Et il y aurait bien d’autres exemples d’instrumentalisation politique de la crise du Corona destinée à redorer le blason du régime militaire au pouvoir, à l’intérieur ou à l’étranger, que celles que nous venons de citer, consistant en des décisions telles que la suspension des études pour mieux la faire annoncer par le chef de l’État, et parfois en créant un problème de toutes pièces pour permettre au chef de l’État de le résoudre, telles les questions de la quarantaine et de l’Institut d’oncologie, et parfois en annonçant à nouveau des décisions prises antérieurement, comme celle relative à la rétribution des médecins ayant fait leur spécialité durant leur internat.

Lundi 20 Avril 2020

Khaled Abdul Rahman

Source : https://revsoc.me/politics/42282/

Traduction Luiza Toscane.

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article53049

(1) La police égyptienne a arrêté et torturé à mort un étudiant italien, Giulio Regeni, en 2016 (NDLT)

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Covid 19 : crimes et profits du patronat italien

La nouvelle n’a pas franchi les frontières de la péninsule. En temps normal, elle serait restée « confinée » dans les pages économiques des quotidiens italiens. Elle a pourtant aujourd’hui une haute charge symbolique. La semaine dernière, la Confindustria – l’organisation patronale italienne – s’est donnée comme nouveau président Carlo Bonomi qui dirigeait jusque-là l’Assolombarda, la très influente association des entreprises des provinces de Milan, Lodi, Monza et Brianza. Son élection n’est pas due à son appartenance à une région particulièrement touchée par la pandémie, ni parce qu’il a bâti sa carrière dans le secteur biomédical. Non, soutenu par toute la droite, Carlo Bonomi, le « faucon » comme le nomme le quotidien Il Manifesto [1] a triomphé parce qu’il a mené la croisade pour le maintien de l’activité productive, y compris dans les régions les plus touchées par le virus et qu’il combat aujourd’hui pour la réouverture immédiate du plus grand nombre possible d’entreprises.

L’activité n’a jamais cessé

Alors qu’on évoque la réouverture des entreprises pour le 4 mai – même si le gouvernement Conte reste prudent sur la décision-, de fait la reprise a déjà eu lieu en Lombardie et dans certaines provinces, l’activité manufacturière n’a jamais cessé, même au plus fort de la pandémie. On a de la peine à l’imaginer : quand on se remémore les hôpitaux débordés, les soignants exténués, le décompte des victimes par centaines, quand dans la nuit de Bergame des camions militaires évacuaient en silence des cadavres qui ne trouvaient plus de place dans les morgues de la ville, le patronat lombard faisait tourner des milliers d’entreprises. Tandis que les citoyens étaient confinés, travailleuses et travailleurs devaient se rendre dans des ateliers où les consignes de sécurité n’étaient pas souvent respectées et le matériel de protection insuffisant. Hier, dans la seule Lombardie, 100 000 entreprises ont contourné les mesures d’arrêt finalement adoptées par le gouvernement avec une simple demande de dérogation déposée dans les préfectures et accordée quasi automatiquement C’est vrai pour une multitude de petites entreprises [2] qui forgent le tissu économique de la région et où les syndicats ne sont pas représentés mais aussi désormais pour  le géant de la construction navale Fincantieri à Trieste ou Michelin à Cuneo. Les organisations syndicales qui avaient déjà fait grève le 25 mars pour s’opposer à la reprise des activités déposent des recours administratifs et en appellent au gouvernement. Mais rien ne semble y faire. Les stratagèmes – ou les menaces- du patronat contournent les interdictions.

Il y a une semaine déjà, les syndicats CISL et CGIL de Bergame – l’épicentre de la pandémie – dénonçaient le fait que la moitié des ateliers mécaniques ne se sont jamais arrêtés, que le secteur chimique tourne à plein rendement et que dans la construction un grand nombre d’entreprises ont demandé – et obtenu – des certificats pour reprendre (ou simplement poursuivre) leurs activités. Le 14 avril dernier [3], les organisations syndicales locales estimaient que 40% de l’activité économique avait déjà repris…

Le « modèle lombard »

C’est la victoire de ce qu’on appelle pudiquement le « modèle lombard » parfaitement incarné par le nouveau président d’un patronat italien qui porte une immense responsabilité dans le développement de la pandémie. Dans la confusion provoquée par les conflits de compétences entre le pouvoir central et les régions (qui se double aussi d’une confrontation politique), cette politique criminelle est restée couverte d’un voile discret  et a été jusqu’ici peu dénoncée. Dans Le Monde du 12 avril, l’écrivain italien Roberto Saviano [4]écrivait : « En Italie, c’est la région la plus forte, la plus performante et la plus riche qui s’est avérée la moins prête à affronter la pandémie, avec des choix dont ses dirigeants devront répondre tôt ou tard. » Et l’auteur de « Gomorra » d’ajouter : « Aujourd’hui, nous savons que pour éviter de confiner des ouvriers indispensables aux chaînes de montage et qui, surtout dans le cas des toutes petites entreprises, ont dû choisir entre la vie et le travail, on a favorisé une diffusion massive de la contagion. Or cette contagion a provoqué une mortalité épouvantable. Cette réalité nous saute aux yeux, offrant l’image d’un territoire géré par des classes dirigeantes qui auraient décidé de « ne pas s’arrêter », conscientes du risque de l’hécatombe, voire pariant sur le destin. » On peut parler d’impréparation ou d’impéritie des pouvoirs politiques (à différents niveaux, à l’exception fréquente de maires qui ont fait face en première ligne), le patronat, lui, a mené envers et contre tout une stratégie mortelle alors que les éléments d’information étaient déjà avérés. C’est aussi cette pression qui a retardé la mise en « zone rouge » des communes d’Alzano et de Nembro, foyers centraux de l’épidémie dans la province de Bergame et alors que cette zone comptait déjà le plus grand nombre de morts par habitant (en Italie et en Europe). Il faut savoir que le 28 février, alors que dans cette zone la situation est déjà hors contrôle, la Confindustria lombarde lance une campagne sur les réseaux sociaux avec le hastag YesWeWork. « Nous devons baisser le ton, faire comprendre à l’opinion publique que la situation est en cours de normalisation, que les gens peuvent se remettre à vivre comme avant », déclare Marco Bonometti, le président de la Confindustria Lombarda.

La santé privatisée

Dans une remarquable enquête, la journaliste catalane en poste à Rome, Alba Sidera  5], rend compte avec précision de tous les épisodes de ce scandale et revient aussi sur un autre visage grimaçant du « modèle lombard » que la crise a révélé : c’est celui de l’architecture de son système de santé. La Lombardie a été le terrain privilégié de la privatisation de la médecine menée sous la houlette de celui qui fut pendant 18 ans (1995 à 2013) le gouverneur de la Lombardie, membre du mouvement catholique « Communion et Libération [6] », berlusconien de choc mais qui bénéficiait aussi du soutien de La Lega. Précision : comme le rappelle aussi Saviano qui insiste sur ses liens avec la mafia calabraise, Formigoni a été condamné en 2018 à 5 ans et 10 mois de prison pour des actes graves de corruption concernant des liens entre le pouvoir régional et le secteur privé de la santé.

Dans son enquête, Alba Sidera raconte un épisode qui semble impensable dans son cynisme : « Dans l’hôpital Pesenti Fenaroli, d’Alzano Lombardo, petite ville de 13 670 habitants, située à quelques kilomètres de Bergame, arrivèrent ce 23 février les résultats des tests de coronavirus de deux patients hospitalisés : ils étaient positifs. Comme tous deux avaient été en contact avec d’autres patients et avec des médecins et des infirmiers, la direction de l’hôpital décida de fermer ses portes. Mais, sans aucune explication, elle les rouvrit quelques heures après, sans désinfecter les installations ni isoler les patients atteints de Covid-19. Plus encore : le personnel médical continua à travailler sans protection pendant une semaine ; une grande partie du personnel sanitaire de l’hôpital fut contaminée et le virus se répandit parmi la population. Les contaminations se multiplièrent dans toute la vallée. L’hôpital fut le premier grand foyer d’infection. » La journaliste catalane avait cependant fourni un élément d’explication supplémentaire : « ceux qui ont intérêt à garder les usines ouvertes sont, dans certains cas, les mêmes qui ont des intérêts dans les cliniques privées ».

Un peu plus tard, de cette pandémie il restera bien des leçons à tirer, des responsabilités à établir, des comptes à solder et aussi des projets à définir mais l’attitude du patronat italien demeurera comme l’incarnation d’un monde à abattre.

Hugues Le Paige

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de « Politique »

https://www.revuepolitique.be/blog-notes/covid-19-crimes-et-profits-du-patronat-italien/

[1] « Trionfa il falco Bonomi e subito attaca governo e sindacato », Massimo Franchi, Il Manifesto, 17.04.20

[2] L’Italie comte plus de 5 millions d’entreprises. En grande majorité, en particulier dans le Nord, de très petite taille avec une moyenne de 7 travailleurs par unité.

[3] « Oltre il lockdown, le aziende lmombarde sono dia al lavoro, Andrea Cegna, Il Manifesto 14.04.20

[4] Ecrivain-journaliste, né à Naples, et dont les enquêtes sur la Mafia lui ont valu des menaces de mort et une mise sous protection permanente

[5] Publié sur le site Tlaxcala, le réseau international des traducteurs pour la Diversité linguistique

https://ctxt.es/es/20200401/Politica/31884/Alba-Sidera-Italia-coronavirus-lombardia-patronal-economia-muertes.htm#.XpDV_ycqHU8.twitter

Date de parution de l’article original : 10/04/2020 URL de cette page :

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=28658

Alba Sidera est la correspondante en Italie et au Vatican du journal El Punt Avui et collabore avec différents médias, dont La Directa, Contexto, La Lanza et Mèdia.cat.

[6] Né au milieu des années 50 sous le nom de Gioventu Studentesca, le mouvement perd une grande partie de ses militants et cadres qui en 68 rejoignent des mouvements d’inspiration marxiste. Communion et Libération tentera alors de récupérer certains mots d’ordre de 68 sur le plan social tout en demeurant très traditionaliste sur le plan moral. Peu à peu il s’est constitué comme un réseau actif au sein de la droite italienne. Roberto Formigoni en est un exemple significatif.

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Le MST transforme le centre de formation Paulo Freire en hôpital de campagne pour les patients atteints de COVID-19

L’administration du Mouvement des Sans-Terres (MST) au Pernambuco a mis le Centre de formation Paulo Freire à la disposition du gouvernement de l’État de Caruaru, pour servir d’hôpital de campagne et accueillir les patients diagnostiqués avec le COVID-19. La décision a été formalisée dans une lettre lundi (30 mars) et constitue un renforcement du service de santé publique du Brésil et de la capacité de traiter de patients infectés par cette pandémie dans l’État.

Le centre compte plus de 50 chambres, 6 salles de classe et un auditorium d’une capacité de 800 personnes. Il est situé dans la colonie de Normandie, dans la zone rurale de l’État, et est utilisé par le mouvement pour l’éducation populaire, la formation des enseignants et des coordinateurs.

L’action s’inscrit dans le cadre de la campagne « Mains de solidarité », du Front populaire brésilien. La campagne consiste en plusieurs actions, comme la distribution de boîtes de nourriture aux sans-abri, la fabrication de masques faits à la main, la distribution de paniers de base aux campeurs et aux communautés vulnérables. 

En outre, la direction du MST a orienté ses membres dans le l’État vers le maintien de la production d’aliments sains et de recettes médicales traditionnelles telles que les teintures, les tisanes et les sirops reconnus pour l’amélioration de l’immunité. La direction de MST a également donné consigne à ses établissement pour la production d’engrais biologique destinés aux jardins et à la production familiale.

Les unités familiales et collectives de MST développent des techniques de conservation et de stockage des produits agricoles, afin de garantir l’approvisionnement des villes en aliments sains.

Les agents et les médecins du secteur de la santé du MST accompagnent également les familles des colonies et des camps dans les mesures de prévention des coronavirus, en particulier dans les maisons où vivent les personnes à risque, les personnes âgées, les nouveau-nés et les malades.

Solidarité : nourriture provenant des campements pour les quartiers pauvres et les sans-abri

Un groupe de travail a organisé des distributions de nourriture, produite dans les colonies et les campements dirigés par MST, dans la périphérie de Goiânia. Cela s’est produit dans d’autres régions du pays, comme à Recife, où depuis le 24 mars, les sans-abri reçoivent des boîtes de nourriture.

L’action dans la région nord-ouest de la capitale de Goiás a été organisée par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), aux côtés du Soulèvement de la jeunesse populaire, du Collectif Quilombo et de la Brigade du Congrès du peuple. En provenance du Centre de formation et de production agroécologique de Santa Dica dos Sertões, des haricots, des courgettes, des citrouilles, des gombos, des aubergines, des bananes, du manioc, des amandes, de la ciboulette, des œufs de poules élevées en plein air et du miel ont également été distribués à la population.

Recife, sur les rives du fleuve Capibaribe, est devenu un centre de solidarité. Chaque jour, la population voisine reçoit des boîtes de nourriture, dans le cadre d’une action conjointe entre le MST et l’archidiocèse d’Olinda et de Recife.

https://viacampesina.org/fr/le-mst-transforme-le-centre-de-formation-paulo-freire-en-hopital-de-campagne-pour-les-patients-atteints-de-covid-19/

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Bangladesh : Les travailleur·se·s agricoles perdent toute source de revenu alors que les cas de COVID-19 s’envolent

La Fédération des travailleurs agricoles du Bangladesh et l’Association nationale des agricultrices et des travailleur·se·s agricoles ont publié une déclaration commune, appelant le gouvernement national à garantir un revenu immédiat à des millions de travailleur·se·s agricoles et de travailleur·se·s occasionnels du secteur informel. Les mouvements ont également demandé des mesures spéciales d’aide économique, notamment le paiement intégral en espèces pour les petits exploitants et les agriculteurs marginaux touchés par COVID-19.

La pandémie actuelle a eu un impact important sur les familles d’agriculteurs et de pêcheurs. Les mesures de verrouillage à l’échelle du pays, la fermeture des transports publics et les mesures d’urgence de contrôle des mouvements menacent les revenus et les moyens de subsistance des travailleurs agricoles et des agriculteurs, y compris les travailleurs du secteur informel. La déclaration conjointe souligne que pas moins de 20 millions de travailleurs à faible revenu ont désormais perdu toute source de revenu.

Les mouvements ont formulé une demande en 12 points qui, selon eux, doit être acceptée et mise en œuvre immédiatement afin d’atténuer les difficultés rencontrées par les familles paysannes.

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La BAFLF et la NWFA exigent une garantie de revenu de base pour les travailleurs agricoles et une incitation financière inconditionnelle pour les petits agriculteurs touchés par l’épidémie de COVID-19.

Communiqué de presse : 17 avril 2020, Dhaka

Le secrétaire général de la Fédération du travail agricole du Bangladesh, Abdul Mazid, et la secrétaire générale de l’Association nationale des agricultrices et des travailleurs, Rima Akther, dans une déclaration commune, appellent le gouvernement à garantir le paiement des incitations salariales de base aux travailleurs agricoles, y compris les travailleurs engagés dans le travail informel, et le renflouement spécial qui comprend le paiement en espèces sans condition et l’aide aux petits exploitants et aux agriculteurs marginaux touchés par COVID-19.

La déclaration mentionne la pandémie mondiale de coronavirus qui a frappé en premier lieu les travailleurs. L’impact de cette crise sur les populations des communautés agricoles est important. Les fermetures de fermes dans tout le pays, la fermeture des transports publics et les mesures d’urgence de contrôle des mouvements menacent les revenus et les moyens de subsistance des travailleurs agricoles et des agriculteurs, y compris les travailleurs du secteur informel, leur santé et leur sécurité ainsi que celles des membres de leur famille. Les travailleurs travaillant dans des exploitations agricoles de toutes tailles, des plantations et des secteurs non organisés risquent d’être privés de la protection sanitaire et sociale nécessaire. Les travailleuses, en particulier, sont exposées à un risque élevé. Pas moins de 20 millions de travailleurs à faible revenu ont aujourd’hui complètement cessé de gagner leur vie, sont devenus chômeurs et leur condition est devenue misérable en raison de l’arrêt permanent de leurs activités, car la plupart d’entre eux vivent généralement en gagnant leur vie au quotidien.

Avec les travailleurs, les petits et moyens agriculteurs sont confrontés à d’énormes pertes financières après le début de la fermeture en mars 2020 en vue d’aplatir la courbe du Coronavirus. Les agriculteurs sont incapables d’atteindre le marché en raison de l’effondrement du réseau de distribution. Ils ne peuvent plus fournir au marché des produits périssables comme les légumes, les œufs et le lait, alors qu’il existe une demande pour ces produits frais. Les agriculteurs sont donc confrontés à des difficultés financières extrêmes et perdent leur capital. De nombreux agriculteurs ne seront pas en mesure de produire dans les jours à venir.

La crise alimentaire mondiale sera probablement affectée par le coronavirus. Dans ce cas, il est important de continuer à produire des aliments locaux pour assurer la sécurité alimentaire du pays. Par conséquent, des mesures appropriées doivent également être prises pour encourager et soutenir la production alimentaire locale sans mettre en danger la santé et la sécurité de la main-d’œuvre agricole. Nous nous félicitons de l’annonce par le Premier ministre d’un plan de sauvetage consistant à fournir une aide en capital aux agriculteurs pour qu’ils puissent continuer à produire des denrées alimentaires. Toutefois, compte tenu de l’urgence du secteur, cette incitation doit être inconditionnelle. Il est urgent et raisonnable de fournir cette incitation sans intérêt pour le secteur agricole et d’étendre sa couverture. Dans le même temps, dans la lutte pour contenir la propagation de COVID-19, une initiative globale efficace doit être prise pour garantir la souveraineté alimentaire du pays et le droit à l’alimentation de la population, ainsi que pour assurer la sécurité alimentaire et du logement et éviter l’exposition inutile des travailleurs agricoles et des membres des communautés agricoles aux risques sanitaires et de sécurité.

Les travailleurs agricoles étant essentiels à la sécurité alimentaire, le BAFLF et la NWFA appellent le gouvernement à mettre en œuvre les mesures suivantes pour protéger les travailleurs agricoles, les agriculteurs et leurs familles.

  1. Veiller à ce qu’une aide salariale d’urgence de trois mois soit fournie à tous les travailleurs, y compris les travailleurs engagés dans l’agriculture non formelle, financièrement touchés par COVID-19, pour des raisons telles que la perte de travail, la perte du marché, la maladie ou l’auto-isolement non rémunéré.

  2. En reconnaissance des services essentiels que les travailleurs agricoles fournissent, le salaire des travailleurs agricoles doit immédiatement être augmenté, ainsi que l’indemnité de risque.

  3. L’employeur doit assurer le transport aller-retour à la ferme et garantir l’éloignement physique du transport. Les véhicules doivent être régulièrement désinfectés et des mesures de sécurité adéquates seront fournies aux travailleurs du transport.

  4. Au cours de la prochaine saison de récolte du riz, le gouvernement doit organiser le transport des travailleurs vers et depuis les fermes et assurer l’éloignement physique du gouvernement. Le transport fourni et les véhicules doivent être désinfectés régulièrement.

  5. Les travailleurs travaillant dans les exploitations agricoles/les champs doivent toujours avoir accès à l’eau potable, aux installations sanitaires, à tous les vêtements de protection nécessaires et au désinfectant.

  6. Inclure les travailleurs agricoles dans les régimes de sécurité sociale et d’assurance maladie comme les travailleurs des autres secteurs.

  7. Les droits des travailleuses doivent être garantis : une attention particulière doit être accordée à leurs revenus et à leur protection sociale, à la protection de la maternité, aux soins postnatals, à l’équipement de protection approprié et à la protection contre le harcèlement sexuel.

  8. Les petits et moyens agriculteurs, les personnes travaillant dans l’élevage de volaille et les exploitations laitières devraient être inclus dans le programme d’incitation financière d’urgence.

  9. En collaboration avec le syndicat/l’organisation d’agriculteurs et d’autres acteurs locaux, dresser une liste des métayers, des agriculteurs sans terre et des agriculteurs marginaux travaillant dans l’agriculture informelle qui ont été touchés par l’épidémie de COVID-19 et doivent prendre des mesures immédiates pour les indemniser. Pour soutenir la production alimentaire locale, ils sont également inclus dans le programme d’incitation en espèces et fournissent une aide financière inconditionnelle.

  10. Avec l’aide des syndicats et des organisations d’agriculteurs et d’autres acteurs locaux, sous la supervision du commissaire de district, il faut dresser une liste des victimes dans les zones rurales et fournir une aide d’urgence aux personnes touchées.

  11. Comme les petits agriculteurs et les agriculteurs marginaux ne sont pas en mesure de vendre leurs produits, ils sont confrontés à des pertes financières et ne disposent pas de capital liquide ; des mesures appropriées doivent être prises pour leur fournir une aide financière immédiate pour la récolte, sans intérêt.

  12. Mettre immédiatement en œuvre une mesure de dispense de paiement des prêts agricoles aux agriculteurs concernés.

https://viacampesina.org/fr/le-bangladesh-les-travailleur·se·s-agricoles-perdent-toute-source-de-revenu-alors-que-les-cas-de-covid-19-senvolent/


Journée internationale des Luttes Paysannes au Sénégal : donner la parole aux paysan·ne·s

https://viacampesina.org/fr/17-avril-2020-senegal/

#17Avril 2020 au Québec – La souveraineté alimentaire en temps de pandémie

https://viacampesina.org/fr/17avril2020-la-souverainete-alimentaire-en-temps-de-pandemie/

#17Avril en Autriche : Les petits exploitants et les travailleurs agricoles réclament leurs droits

https://viacampesina.org/fr/17avril-en-autriche-les-petits-exploitants-et-les-travailleurs-agricoles-reclament-leurs-droits/

#17Avril en Andalousie : lutte syndicaliste et action directe pour les droits des travailleur·se·s agricoles

https://viacampesina.org/fr/17avril-en-andalousie-lutte-syndicaliste-et-action-directe-pour-les-droits-des-travailleur·se·s-agricoles/

#17Avril en Italie : les paysan·ne·s et les travailleur·se·s agricoles continuent de résister

https://viacampesina.org/fr/7597-2/

#17Avril au Pays Basque : il est urgent de construire de nouveaux systèmes alimentaires

https://viacampesina.org/fr/17avril-au-pays-basque-il-est-urgent-de-construire-de-nouveaux-systemes-alimentaires/

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Nous ne sommes pas tous ensemble.

La division raciale du Covid-19

Declaration du Black South West Network (BSWN)1

Le langage trompeur entourant Covid-19, comme les suggestions du gouvernement selon lesquelles le virus peut être vaincu en faisant preuve de courage, ignore les circonstances auxquelles sont confrontées les communautés pauvres et BAME [Noirs, Asiatiques et autres minorités ethniques]. Le grand nombre de décès de personnes BAME en raison du coronavirus a rapidement réfuté l’affirmation selon laquelle la pandémie est un « grand niveleur » et a au contraire mis en évidence les nombreux maux sociaux du monde. Si le coronavirus ne fait pas de discrimination, pourquoi les personnes BAME en portent-elles le plus grand poids ? Pourquoi un tiers de ceux qui meurent dans les services de soins intensifs sont des BAME ?

« Covid-19 en tant que grand niveleur est un mythe qui doit être démystifié. »

La recherche

De nouvelles recherches indiquent que le coronavirus a un impact inégal sur ces communautés – des taux de mortalité disproportionnés des personnes BAME au « droit de tousser » des communautés d’Asie du Sud-Est2. La recherche sur les premiers patients gravement malades dans les hôpitaux britanniques montre que les Noirs et les Asiatiques sont plus susceptibles d’être gravement touchés par le virus que les Blancs. Le Centre national de recherche et d’audit des soins intensifs a constaté que 35% des quelque 2 000 patients étudiés étaient BAME, soit le triple de leur proportion de 13% de la population totale.

Le clivage de classe

Pour beaucoup, le confinement n’est pas un moment de réflexion mais plutôt un moment de difficultés dans une lutte constante pour la survie. Souvent comparée à la Seconde Guerre mondiale, cette crise a conduit à des mises à pied et à des licenciements alors que d’autres qui pouvaient travailler, travailler. Pour les classes moyennes, le verrouillage a signifié l’isolement avec compensation, mais pour beaucoup, ce n’est pas le cas.

Cela fait 3 semaines que le Royaume-Uni a été placé sous lock-out et cela a déjà mis en évidence les divisions de classe sans cesse croissantes dans notre société. Gubbi Bola, expert en santé publique, fait valoir que ce que le virus a le mieux illustré est la relation entre l’inégalité et la santé en Grande-Bretagne et le mauvais classement des personnes BAME dans les indicateurs socio-économiques, tels que la pauvreté et la privation – un résultat du racisme institutionnel de longue date des politiques gouvernementales en matière d’immigration, de logement, de justice pénale et de protection sociale. Comme la plupart des déterminants de la santé sont sociaux, il s’ensuit donc logiquement que le fait que la privation socio-économique qui affecte de manière disproportionnée les personnes BAME devient un précurseur de l’impact du virus sur ces communautés.

Auto-isolement

Le gouvernement a confirmé que les logements surpeuplés sont plus susceptibles d’impacter les minorités ethniques. Dans tous les groupes socio-économiques, âges, régions et tranches de revenu (qu’ils soient locataires ou propriétaires), les Blancs britanniques sont plus susceptibles de disposer de logements sous-occupés (au moins 2 chambres de plus que nécessaire) que tous les autres groupes ethniques réunis. En fait, dans le Sud-Ouest, ils sont deux fois plus susceptibles d’être sous-occupés. En comparaison, les personnes BAME sont quatre fois plus susceptibles de vivre dans des logements surpeuplés dans le Sud-Ouest que les Blancs britanniques – comment s’auto-isoler dans des logements surpeuplés ?

Dans la ville de Bristol, les Noirs représentent 24% des ménages sans-abri alors qu’ils ne représentent que 6% de la population totale. L’auto-isolement sera pour la majorité des BAME et des pauvres très différent de celui envisagé par les règles affichées de confinement. En tant que déterminant social clé de la santé, le logement est essentiel pour comprendre ces disparités en matière de santé. Dans le Sud-Ouest, 70% des ménages britanniques blancs sont propriétaires de leur maison contre 40% des ménages BAME, et les personnes BAME sont trois fois plus susceptibles d’être locataires que les White British. Bien que beaucoup de ceux qui sont propriétaires ont remboursé leur hypothèque ou peuvent demander une renégociation de leur remboursement, ceux qui louent doivent toujours dépenser la majorité de leur salaire (déjà limité) en loyer.

Avec l’espace vital, les jardins et les environnements locaux (ou leur absence) permettant un bien-être, l’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi évident. Ceux qui vivent à Clifton par exemple, près des Downs et de la multitude de parcs, ressentiront un sentiment d’isolement très différent de ceux de Lawrence Hill.

Pouvoir et maintien de l’ordre

Les Noirs sont déjà près de dix fois plus susceptibles d’être contrôlés et fouillés et quatre fois plus susceptibles d’être arrêtés que leurs homologues britanniques blancs, au risque de subir des amendes de la part de la police, dont certains membres profitent de leurs pouvoirs étendus de contrôle social, et beaucoup ressentiront un sentiment très différent de liberté perdue contrairement à la population blanche majoritaire. Cela est illustré plus récemment par un homme noir qui a été menacé de gazage et été arrêté par la police de Manchester pour avoir livré des fournitures aux membres d’une famille vulnérables et est représentatif d’un récit répétitif de l’utilisation de l’hystérie pandémique comme justification de la violence envers les minorités socio-culturelles.

Des travailleurs essentiels meurent

Nos expériences du confinement sont façonnées par la race et la classe et cela est flagrant lorsque les travailleurs essentiels meurent au travail.

Au Royaume-Uni, notre service de santé dépend fortement des travailleurs migrants. Le personnel du NHS [service de santé] qui est exposé au virus provient de façon disproportionnée de groupes ethniques minoritaires. Les 8 premiers médecins décédés venaient d’Égypte, du Nigéria, du Pakistan, d’Inde, du Soudan et du Sri Lanka, ce qui ne fait que confirmer la dépendance du NHS à l’égard des travailleurs migrants. C’est un signe du racisme systémique qui imprègne notre société alors que les médecins blancs dominent les disciplines prestigieuses tandis que les médecins étrangers n’obtiennent du travail qu’en première ligne.

L’environnement hostile

#CharitySoWhite a publié une déclaration appelant à une action contre l’impact inégal du virus sur les communautés BAME et a abordé les différentes manières dont l’ethnicité, la race et le statut d’immigration jouent un rôle dans ces disparités. Ce que nous avons, c’est un système d’avantages conçu pour dissuader les gens de l’utiliser, en particulier si les niveaux de mélanine dans votre peau sont plus élevés que ceux « d’ici ». Cela est particulièrement vrai pour la part des impôts finançant le NHS (2200 £ / an pour une famille de quatre personnes) alors que tous les migrants, y compris ceux qui travaillent pour le NHS, doivent payer en plus des taxes et remet en question l’idée d’égalité d’accès. L’environnement hostile du gouvernement (illustré le plus récemment par les déportations en Jamaïque en février de cette année, censé ramener les criminels « violents » là « d’où ils viennent ») permet et impose directement des attitudes racistes à l’égard des migrants et des personnes de couleur.

Un récent rapport d’ITV News en octobre 2019 a indiqué que les abus racistes contre le personnel du NHS avaient presque triplé et montré que les attaques racistes contre le personnel du NHS avaient augmenté de 145% en 2018. Les migrants, dont beaucoup n’ont pas les compétences linguistiques ou les connaissances nécessaires pour négocier les avantages compliqués du système, doivent naviguer sur un site en ligne sans assistance supplémentaire et souvent disposent d’un accès médiocre à Internet ou aux ordinateurs – en particulier à cause de la fermeture des bibliothèques publiques. Par exemple, 30% de la population de Lawrence Hill à Bristol ne parle pas anglais comme première langue et 7% ne parlent pas du tout anglais.

Pauvreté et santé

Les personnes BAME sont confrontées à des obstacles constants dans l’accès aux soins de santé, courent un risque plus élevé de développer des problèmes de santé graves et à long terme et sont donc surreprésentées chez celles qui sont identifiées comme vulnérables à Covid-19. Un tiers des personnes analysées qui étaient gravement malades étaient des BAME. S’il existe peu de données sur l’origine ethnique et l’espérance de vie, le lien entre la privation et l’espérance de vie moyenne est incontestable. Un niveau de privation plus élevé est lié à de moins bons résultats sanitaires et les rapports montrent systématiquement que les personnes BAME sont beaucoup plus susceptibles de vivre dans des zones plus défavorisées.

En 2011 par exemple, plus de 50% des personnes appartenant aux groupes ethniques bangladais et pakistanais vivaient dans 20% des zones les plus défavorisées d’Angleterre. À Bristol, 45% des enfants du quartier de Hartcliffe sont issus de familles à faible revenu contre moins de 1% des enfants dans la plupart des régions de Clifton. Avec plus de la moitié des enfants bangladais et pakistanais vivant dans la pauvreté, l’impact des fermetures d’écoles sur les familles à faible revenu qui dépendent régulièrement du repas scolaires gratuits peut être dévastateur, sans parler de l’impact des annulations GCSE [Certificat général de fin d’études secondaires ] et A-level [diplôme de fin d’études] sur la mobilité sociale des enfants les plus pauvres et de ceux issus de minorités à qui ont prédit des notes plus basses que les notes qu’ils finissent par atteindre.

Les disparités raciales ont une histoire

Les disparités raciales ont une histoire et nous le voyons non seulement dans les différentes réponses au virus dans le monde (comme la discussion française pour tester les vaccins Covid-19 sur les Africains) mais aussi dans les disparités raciales des taux de mortalité dans le monde entier, le plus évident étant dans les taux de mortalité aux États-Unis (Chicago a une population afro-américaine de 30% qui représente 70% de la mortalité, la Louisiane a une population afro-américaine de 32% avec un taux de mortalité de 70%, la liste est longue). Les politiques ne peuvent être neutres sur le plan de la race et le fait de traiter tout le monde de la même manière ne fera qu’entraîner des inégalités.

Reconnaître la différence de circonstances

Ainsi, s’il est important de se réunir en temps de crise, il est tout aussi important de reconnaître les différences autant dans les défis face à nous que dans les circonstances présentes. Les communautés BAME sont surreprésentées dans de nombreux groupes vulnérables, souvent sans recours aux fonds publics, et il est donc essentiel de lutter contre les inégalités structurelles pour lutter contre la pandémie. Comme le soutient Guppi Bola, nous devons suspendre les frais pour le NHS, soutenir les migrants détenus et, dans l’ensemble, comprendre les importantes disparités raciales non seulement dans le virus mais aussi dans les stratégies de contrôle du gouvernement. Par exemple, les ménages BAME sont souvent multi-générationnels et l’auto-isolement n’est donc pas la seule réponse pour protéger les personnes âgées. La question de la race est au cœur de la lutte contre le virus et, comme le note #CharitySoWhite, « sans une approche intersectionnelle ciblée centrée sur les communautés BAME, l’épidémie entraînera de graves conséquences et renforcera encore les inégalités raciales dans notre société ».

Avril 2020

1 Le Black South West Network (BSWN) est une association de Bristol qui milite pour l’égalité raciale et mène des recherches sur les problèmes sociaux et économiques qui affectent les minorités ethniques.

2 Allusion aux stigmatisations observées envers des Asiatiques qui toussaient dans les rues anglaises.

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Etats-Unis. Des millions de personnes ne pourront pas payer leur loyer. Une grève des loyers et ses objectifs plus généraux

Vous voulez un aperçu de l’état de la dissidence américaine pendant la pandémie de coronavirus ? Faites un tour d’horizon de la couverture médiatique de la semaine dernière. La presse a accordé une attention disproportionnée à quelques centaines de réactionnaires blancs, dans un petit nombre d’États, qui se sont ralliés contre les mesures de distanciation sociale – soutenus, bien sûr, par les tweets du président Donald Trump. Pendant ce temps, certains des actes de résistance de masse les plus radicaux et les plus justes que ce pays ait connus depuis des décennies – d’une vague de grèves ouvrières à une explosion des réseaux d’entraide – ne reçoivent qu’une fraction de l’attention médiatique accordée aux manifestants marginaux de droite.

Si l’on se base uniquement sur la couverture médiatique générale, par exemple, vous ne sauriez probablement jamais que les organisateurs et les locataires de New York préparent la plus grande grève coordonnée des loyers depuis près d’un siècle, qui débutera le 1er mai.

Selon Cea Weaver, coordinatrice de la campagne de Housing Justice For All, une coalition de locataires et d’activistes du logement basée à New York, au moins 400 familles vivant dans des immeubles contenant chacun plus de 1500 logements coordonnent des grèves de loyers à l’échelle de l’immeuble. En outre, plus de 5000 personnes se sont engagées, par le biais d’un engagement en ligne, à refuser de payer un loyer en mai 2020.

Il sera impossible de suivre avec précision le nombre de grèves, mais le nombre d’engagements indique à lui seul un renouveau historique de cette tactique de résistance des locataires. On n’avait pas vu de grèves coordonnées de cette ampleur à New York depuis les années 1930, lorsque des milliers de locataires de Harlem et du Bronx ont lutté, avec succès contre les prix abusifs et la négligence des propriétaires, en refusant de payer le loyer en masse.

Le nombre de personnes qui s’engagent dans une grève des loyers peut sembler insignifiant comparé aux millions de personnes qui ne considèrent pas le non-paiement comme une grève, mais qui ne seront tout simplement pas en mesure de payer leur loyer le mois prochain. Dès la première semaine d’avril, un tiers des locataires du pays – environ 13,4 millions de personnes – n’avaient pas payé leur loyer; depuis lors, 26 millions de travailleurs ont rejoint les rangs des chômeurs.

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Pendant ce temps, les chèques personnalisés pour une relance de la consommation émis par le gouvernement, d’un montant de 1200 dollars, n’arrivent pas sous le coup d’une désorganisation, ou en retard, et terriblement insuffisants. Le loyer mensuel moyen d’un appartement avec une chambre à coucher à New York, par exemple, était de 2980 dollars l’année dernière. L’offre pitoyable du gouvernement fédéral est également, bien sûr, inaccessible à de nombreux immigrants. Comme on peut donc s’attendre à ce que le non-paiement du loyer de mai atteigne de toute façon une ampleur sans précédent, l’idée de plaider pour une grève des loyers pourrait à première vue sembler discutable.

Les organisateurs de la grève des loyers ont toutefois clairement fait valoir la pertinence de l’action. Le slogan de la campagne de grève des loyers est éloquent : « Vous ne pouvez pas payer ? Ne payez pas ! » Le fait de transcrire le non-paiement en une grève – un acte de résistance collective – constitue un puissant rejet de la sorte d’éthique capitaliste qui qualifie de vilénie morale l’incapacité d’un individu à payer un propriétaire.

« Nous n’avons pas besoin d’organiser une grève des loyers pour pouvoir dire que des millions de New-Yorkais ne paieront pas leur loyer le 1er mai », m’a dit Cea Weaver. L’appel à une grève des loyers pose donc une question cruciale aux locataires qui ne peuvent pas payer leur loyer, a déclaré Cea Weaver : « Voulez-vous faire cela tout seul ? Ou voulez-vous le faire en lien avec un mouvement de personnes qui sont également dans votre situation et qui réclament une solution politique profonde et transformatrice. Il est préférable que nous puissions le faire ensemble. »

Pour les organisateurs de locataires en première ligne de la crise du logement à New York, qui a précédé de loin la pandémie, la réponse est claire. « La grève des loyers est un appel à la dignité : nous méritons tous un logement, quelle que soit la couleur de notre peau, notre situation financière ou notre culture », a déclaré Donnette Letford, une immigrante sans papiers originaire de Jamaïque et membre du groupe New York Communities for Change.

Jusqu’à il y a un mois, Donnette Letford travaillait comme aide-soignante à domicile. Son employeur durant plus de 10 ans est décédé, après avoir succombé au Covid-19. Elle est maintenant sans emploi et en confinement, ayant pris soin de son employeur jusqu’à sa mort. « En toutes circonstances, une perte comme celle-là est difficile à supporter, mais pendant une pandémie, c’est dévastateur », a noté Donnette Letford, mère d’un enfant, dans un courriel, exhortant les autres à se joindre à la grève des loyers. « La crise du Covid-19 montre clairement ce que de nombreux locataires savent depuis longtemps: nous sommes tous suite à un seul événement de la vie – la perte d’un emploi, une urgence médicale – à deux doigts de perdre notre logement. »

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Les organisateurs demandent à ceux qui sont en mesure de payer le loyer de mai de refuser de le faire par solidarité avec ceux qui ne le peuvent pas. Cette initiative vise à faire pression sur les dirigeants de la ville et de l’État pour qu’ils réagissent de la seule manière appropriée à la crise exacerbée du logement : en annulant le loyer.

Avant que les défenseurs du droit au logement à New York ne lancent des appels à une grève massive des loyers, ils avaient demandé, avec un petit nombre d’élus, une suspension temporaire des loyers. Et alors que le gouverneur de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, a introduit un moratoire crucial concernant les expulsions, sans pour autant annuler le loyer pendant ce temps, les arriérés de salaire s’accumulent et la menace de futures expulsions plane sur des millions de locataires qui ont perdu toutes leurs sources de revenus. La grève des loyers connait une audience certaine en vue d’exiger une action vigoureuse de la part d’Albany, la capitale de l’Etat de New York.

« Nous continuons à appeler à #CancelRent et à récupérer nos logements – c’est la demande de la grève des loyers », a déclaré Cea Weaver. « Jusqu’à présent, nos appels à l’aide ont été ignorés à Albany. En fait, ils ont fait le contraire : nous ignorer. Le gouverneur Cuomo a imposé un budget d’austérité qui nuit aux locataires à faible revenu et aux sans-abri new-yorkais. Face à un chômage soutenu et à des expulsions sans comparaison, les autorités n’offrent presque rien. »

Au même titre que les grèves historiques des loyers du XXe siècle, qui ont conduit à certaines des premières lois sur le contrôle des loyers à New York, la grève à venir présente des revendications spécifiques. Selon une pétition de Housing Justice For All, les grévistes veulent une annulation des loyers dans tout l’État pendant quatre mois, « ou pendant la durée de la crise de santé publique – selon la période la plus longue » ; un gel des loyers et l’assurance que chaque locataire ait le droit de renouveler son bail au même montant; et que le gouvernement «reloge de toute urgence et de façon permanente tous les New-Yorkais sans abri et investisse dans le logement public et social dans tout l’État ».

Comme l’a dit Cea Weaver, « d’une manière ou d’une autre, nous envisageons une forme d’intervention gouvernementale ». Elle a ajouté : « Mais nous devons veiller à ce que l’intervention du gouvernement se fasse à nos conditions. Nous sommes en train de faire monter la pression jusqu’au non-paiement collectif des loyers afin de provoquer une crise. »

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Les inquiétudes suscitées par les appels au non-paiement des loyers et aux grèves sont aussi prévisibles qu’infondées. La plus courante est l’affirmation selon laquelle les petits propriétaires, qui survivent et paient leurs hypothèques en percevant un loyer, seraient ruinés. Pourtant, le gouvernement est tout à fait en mesure d’apporter une aide et un soutien aux propriétaires dans ces situations: le paiement des hypothèques devrait également être annulé.

Certains des meilleurs députés du pays tentent de faire passer des projets de loi qui combinent l’annulation des loyers et des hypothèques au niveau national. Mercredi, la députée Ilhan Omar (démocrate du Minnesota) a présenté un projet de loi sur l’annulation des loyers et des hypothèques. Il prévoit la remise des loyers et des hypothèques tout en offrant une aide aux propriétaires en cas de perte de revenu.

L’adoption d’une telle loi à Washington est peut-être une tâche de Sisyphe, mais elle est plus réalisable au niveau des États. Le problème réside dans la volonté politique. Si Andrew Cuomo, par exemple, était vraiment le « bon père de la crise » – comme il est présenté jusqu’à l’écœurement – il pourrait faire de cette volonté une réalité rapide à New York. En attendant, il va sans dire que les grandes sociétés immobilières et les puissants propriétaires peuvent supporter quelques mois de loyer annulé et ne méritent rien de moins, après des années d’exploitation et d’accumulation de capital « extractif » aux dépens des locataires.

***

Avant la pandémie – et grâce au travail inlassable des syndicats de locataires, des militants et de quelques démocrates progressistes élus à New York en 2018 – un certain nombre de réformes législatives favorables aux locataires ont été adoptées l’année dernière. Ces lois, bien que bienvenues, n’étaient qu’un petit pas dans la bonne direction pour défaire des décennies de complicité incontestée entre les politiciens de New York et le puissant lobby immobilier. Pour les organisateurs de grèves des loyers, l’idéal n’est en aucun cas un retour au statu quo d’avant la crise. Comme l’a dit Cea Weaver, « nous exigeons de ne pas revenir au monde dans lequel nous vivions avant la crise – un monde avec 92 000 New-Yorkais sans abri et des millions de personnes vivant à au bord d’une expulsion avant le versement de leur salaire ».

Phara Souffrant Forrest, infirmière et militante des droits des locataires, qui fait actuellement campagne pour devenir membre de l’Assemblée législative de l’État de New York, a demandé aux électeurs de son district de Crown Heights à Brooklyn de signer une pétition pour l’annulation du loyer. « Nous avons reçu un énorme soutien pour cette pétition, mais c’était comme si nous nous parlions à nous-mêmes, nous n’obtenons aucune réponse », m’a-t-elle dit, décriant le manque d’action des élus en place. Elle a fait remarquer que 44% de son district était déjà « écrasé par les loyers » avant la pandémie, ce qui signifie que plus d’un tiers de leurs salaires étaient consacrés aux loyers et aux services publics. Sur les 43 millions de locataires que compte le pays, quatre sur dix sont dans la même situation.

Phara Souffrant Forrest, avec les grévistes des loyers, organise l’action avec l’objectif explicite de renverser les structures de pouvoir déterminant la situation du logement, maintenant et bien après que la crise du coronavirus soit passée. « Nous devons soutenir les candidats qui croient que le logement est un droit de l’homme », a-t-elle déclaré. Sachant que ces politiciens sont trop peu nombreux, l’infirmière et organisatrice a réuni ses voisins pour leur parler de la grève des loyers.

« Le logement est un droit de l’homme » a longtemps été le cri des organisateurs de locataires et des combattants de la justice sociale. Mais que signifierait un système dans lequel le logement serait en fait traité comme un droit humain universel ? Pour commencer, vous n’auriez pas à payer pour avoir accès à ces droits. Une grève des loyers n’est pas une demande de reconnaissance du droit au logement, c’est plutôt une revendication immédiate et incarnée de ce droit. La grève est une revendication, oui, possède aussi un but en tant que tel.

Natasha Lennard

Article publié par The Intercept, le 25 avril 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-des-millions-de-personnes-qui-ne-pourront-pas-payer-leur-loyer-une-greve-des-loyers-et-ses-objectifs-plus-generaux.html

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Le Chili en temps de pandémie : entre l’onde de choc de la révolte d’octobre et les risques de reprise en main néolibérale

Le Chili connait depuis octobre dernier une immense révolte sociale et populaire, avec des manifestations de masse contestant le régime politique, le néolibéralisme et les fortes inégalités sociales touchant le pays. Ce processus de rébellion a débouché sur ce qu’on pouvait voir comme une concession de la part du gouvernement du multimillionnaire Sebastián Piñera, en même temps qu’une reprise en main du pouvoir : à savoir la convocation à un référendum pour le 26 avril sur un possible changement de la Constitution (héritée, il faut le rappeler, de la dictature de Pinochet). Avec la propagation de la pandémie, le référendum vient d’être reporté à fin octobre, et comme dans le reste du monde, les mesures de confinement et les dangers de contagion ont paralysé les manifestions et résistances en cours.

Épidémie et lutte de classe

Le coronavirus est arrivé à Santiago notamment par les personnes les plus riches, ces dernières revenant de pays européens, de Chine ou de voyages en croisière. Le Chili est le pays proportionnellement le plus affecté par l’épidémie en Amérique latine, avec un taux de mortalité néanmoins plus faible que l’Équateur. Plusieurs cas de non-respect de la quarantaine, notamment de la part de familles aisées circulant entre leurs maisons principales et secondaires, ont été relevés. Cela a même mené à des formes de protestation etd’action directe, au moyen de barricades : des habitantEs de villages balnéaires tentent ainsi d’empêcher l’arrivée de membres de la bourgeoisie de la capitale dans leurs lieux de villégiature. Lors du week-end de Pâques, quelques membres du grand patronat local ont même poussé le détournement dû au confinement jusqu’à l’absurde en se rendant dans leurs maisons sur la côte en hélicoptère pour éviter les contrôles policiers !

Les nombreuses assemblées territoriales qui ont surgi dans le cours de la révolte depuis octobre ont tout de même permis une certaine réponse populaire pour faire face à la crise sanitaire en cours et poursuivre la lutte face à Piñera et son monde. Ces espaces auto-organisés ont eu un rôle pratique clef durant la révolte : assurer le ravitaillement alors que les commerces étaient fermés, la sécurité et la vigilance face aux violations des droits humains pratiquées par la police, l’organisation de la protestation. Ces assemblées se sont ensuite converties en espaces de délibération et de débat politique « par en bas ». « Avec la pandémie, les assemblées de quartier ont rapidement permis de faire des listes des personnes âgées, des personnes en situation de nécessité économique, de personnes vulnérables ou isolées afin de pouvoir les aider. Cependant, il ne faut pas non plus imaginer des réseaux de quartier qui permettent, à ce stade, une organisation générale parallèle à l’État avec un impact social important », nuance Karina Nohales, membre de la Coordination féministe du 8 mars.

« La peur qui avait disparu fait son retour face à l’épidémie »

Du côté du gouvernement, la crise sanitaire a été l’opportunité d’une reprise en main relative de la situation politique, et de gouverner après des mois de paralysie et de contestation. En témoigne, à titre symbolique, l’image de Sebastian Piñera déambulant et posant avec arrogance sur la « place de la Dignité », épicentre des manifestations et des affrontements avec la police depuis octobre. « Pendant les mois de révolte, tout ce que pouvait dire le gouvernement jetait de l’huile sur le feu et provoquait la colère des mobiliséEs, rappelle Karina Nohales. Aujourd’hui, face à la pandémie, le pays est plus ou moins obligé d’obéir aux injonctions du gouvernement. Cela ne signifie pas que les décisions soient acceptées sans critiques, mais nous n’avons évidemment pas la possibilité de manifester. Le gouvernement n’est pas tranquille pour autant. Cela s’exprime par l’approfondissement de mesures répressives et par le renforcement de l’état d’exception déjà considérablement présent depuis octobre. Piñera sait qu’il peut gouverner seulement grâce à ce moment exceptionnel ». En effet, la pandémie surgit comme un moment rompant avec la normalité au sein d’une situation déjà exceptionnelle. Selon les diverses enquêtes d’opinion, le taux d’approbation du président en place est de moins de 8%, soit le taux le plus bas depuis la fin de la dictature en 1990. Il faut dire que la gestion de la pandémie elle-même est catastrophique, avec des mesures de confinement erratiques, variant d’une ville à l’autre, d’un quartier à l’autre et d’une rue à l’autre, et surtout dictées par l’impératif de maintenir l’activité économique, sous pression du patronat local. Matin et soir, le métro de Santiago est bondé de salariéEs pauvres et précaires, et les rues de travailleurs et travailleuses du secteur informel qui n’ont pas d’autre choix que d’aller bosser pour quelques pesos.

Le ministre de la Santé a multiplié les déclarations victorieuses, alors que l’épidémie ne fait que commencer et que le système de santé public serait incapable d’absorber un afflux important de malades du Covid-19. Plus globalement, la santé est extrêmement segmentée, largement livrée à la logique du marché et aux assurances privées, tandis que les classes populaires doivent se contenter d’hôpitaux bondés et moins bien équipés. « Ainsi, la peur qui avait disparu fait son retour face à l’épidémie, face aux licenciements massifs de ces dernières semaines », indique Karina Nohales. « Notre défi politique est donc de faire le lien entre la contestation accumulée ces derniers mois et la manière dont la pandémie révèle brutalement tout ce qui était déjà crise. Cette politisation de masse est difficile », explique la militante de la Coordination féministe du 8 mars.

Les salariéEs paient la crise

L’articulation entre la crise sanitaire et la crise économique mène à une situation catastrophique pour la majorité des ChilienEs. Les Administrations de fonds de pension (AFP), qui gèrent les retraites, toutes privatisées depuis les années 1980 (à l’exception de celle des militaires !), ont déjà perdu 20% de leurs fonds. Et cela ne fait que commencer. En 2008, durant toute la période de la crise économique, la perte avait été de 40%. Les mesures économiques mises en place par le gouvernement sont de trois ordres et, là encore, alignées sur les demandes du grand patronat (les Luksic, Matte, Angelini et autres, qui dominent toute l’économie) :

  • aides aux entreprises, en facilitant l’accès au crédit à bas taux d’intérêt ;

  • aides au secteur informel, aux auto-entrepreneurs, mais avec des sommes ridiculement faibles et pour une part minoritaire de ces travailleuses et travailleurs ;

  • pour les travailleuses et travailleurs salariés, la possibilité de suspendre le contrat de travail, mais sans toucher de salaire ! L’unique obligation des employeurs est de cotiser aux AFP, au Fonds national de santé et à l’assurance-chômage mais à 50%. Ce sont donc les salariéEs qui paient la crise, puisque leur seul revenu peut être leur assurance-chômage qu’elles et ils se financent par leurs propres moyens, et alors que le montant reçu dépend de ce qui a été épargné, dans la logique de capitalisation et d’individualisation qui règne au Chili. Déjà 23 000 entreprises se sont emparés de cette mesure, affectant ainsi 350 000 salariéEs, dont la majorité ne recevra donc que la moitié d’un salaire minimum.

Cette suspension de contrat est déjà pratiquée dans les chaînes de restauration rapide (Star Bucks, Burger King). Il y a eu aussi des licenciements massifs dans le secteur hôtelier, de restauration et du commerce. Quand le confinement a été mis en place dans les quartiers riches de Santiago, il y a eu une vague de licenciements massifs pour les travailleurs de la construction, car tous les chantiers de ces quartiers ont été arrêtés.

Les syndicats pas à la hauteur

Le mouvement syndical n’a, quant à lui, clairement pas répondu à la hauteur. La centralité de son intervention a été essentiellement d’essayer de maintenir les postes de travail, sans exiger de droit de retrait, et sans toujours réfléchir aux moyens d’assurer une quarantaine digne et sûre pour des millions de personnes. Nombre de syndicats sont restés dans une logique où l’exigence de confinement pourrait mettre en danger l’emploi. Cependant, d’autres organisations syndicales ont mené des actions en justice pour protéger les droits fondamentaux et la santé immédiate de leurs affiliéEs. Les tribunaux du travail ont émis des décisions de justice qui autorisent les salariéEs à ne plus aller travailler, sans perdre leur salaire, si les conditions d’hygiène et de sécurité ne sont pas réunies (une forme de droit de retrait). Mais, à ce jour, de nombreux syndicats ne s’en saisissent pas.

La Coordination féministe du 8 mars, en lien avec d’autres organisations féministes, a lancé une campagne pour répondre aux violences machistes et de genre dans le cadre du confinement. Cet espace féministe unitaire qui a rassemblé des millions de personnes le 8 mars dernier a aussi impulsé la « grève pour la vie », c’est-à-dire une grève pour exiger la mise en place d’un plan d’urgence social et sanitaire pour faire face à la pandémie et à ses conséquences.

Des semaines déterminantes 

À n’en pas douter, au Chili comme en France, la fin du confinement sera aussi marquée par le retour des manifestations, des grèves et du mouvement social. Les classes dominantes chiliennes entendent bien, de leur côté, profiter de la pandémie pour faire avancer leur propre agenda, organiser une reprise en main générale qui leur permettent de canaliser et neutraliser la crise politique en cours, tout en poursuivant la répression. Et toutes les occasions seront bonnes. Un exemple de cela est la lutte de nombre de familles et de militantEs pour la libération des centaines de prisonniers politiques de la révolte d’octobre, et ce alors que les prisons représentent un danger imminent de contagion. Finalement, une partie des détenuEs du pays considérés comme « de faible dangerosité » verront leur peine commuée en détention domiciliaire pour raison « d’urgence sanitaire », sans que réponse ne soit donnée au statut de celles et ceux qui sont considérés comme des prisonniers pour leur appartenance au mouvement social. Et profitant de cette conjoncture, plusieurs parlementaires de la droite ont défendu auprès du pouvoir la nécessité de libérer également des prisons de luxe où ils sont incarcérés des responsables de violations systématiques des droits humains de la dictature… Face au tollé, et malgré l’aval de certains juges pinochetistes, le gouvernement a dû reculer !

Ainsi, les prochaines semaines seront assurément déterminantes aussi bien du point de vue de la santé publique et sanitaire du pays, que des capacités du mouvement populaire à continuer à avancer les revendications issues de la révolte d’octobre, à faire reculer la droite et l’extrême-droite nostalgique de la dictature, tout en exigeant un plan d’urgence pour affronter le Covid-19. L’autre défi reste de pouvoir utiliser ce temps de « transition », encore instable, pour commencer à tisser des formes d’organisation politiques « par en bas » qui puissent donner une perspective claire, démocratique et radicale, à la force des luttes qui s’expriment dans la rue depuis des mois contre un régime politique en pleine décomposition et le modèle économique néolibéral.

Franck Gaudichaud

http://cadtm.org/Le-Chili-en-temps-de-pandemie-entre-l-onde-de-choc-de-la-revolte-d-octobre-et

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Inde. La « guerre » contre le virus,

celle contre les musulmans et la guerre de classes

Bangalore. Ici, dans la ville la plus congestionnée du monde, il y a un silence de minuit à toute heure du jour. Dans les rues, où l’on peut apercevoir de temps en temps des deux-roues ou des piétons, il n’y a ni camions ni transports publics. Des postes de contrôle de police ont été installés le long des principales artères. Les voitures sont confisquées si les conducteurs les sortent sans raison valable. Certains hôpitaux sont ouverts, ainsi que les épiceries et les distributeurs automatiques de billets. Tout le reste est fermé. Et chaque fois que le confinement atteint son point limite, il est prolongé.

En Inde, la pandémie a été une aubaine pour le parti BJP (Bharatiya Janata Party, droite dure nationaliste hindoue) au pouvoir: profitant du chaos provoqué par le virus, le gouvernement indien a consolidé des pouvoirs qu’il aurait été impossible d’imaginer il y a encore une demi-douzaine d’années. Il a adopté des mesures qui ont joué sur l’idée que les musulmans propageaient sciemment le virus, ce qui a entraîné une nouvelle persécution des 200 millions de musulmans de l’Inde, ainsi que de ses minorités dalits [« intouchables »]. Il a utilisé la police et l’armée pour faire appliquer le confinement national. Il a réprimé la dissidence politique, en utilisant des lois archaïques contre la sédition pour arrêter ses détracteurs.

En règle générale, les Indiens sont fiers de participer à une expérience régulièrement décrite comme « la plus grande démocratie du monde ». Lorsque cette description a été testée, par exemple lors de l’état d’urgence sous Indira Gandhi [du 25 juin 1975 au 21 mars 1977], les journalistes ont pris sur eux de résister. Certains ont été jetés en prison. D’autres ont utilisé des éditoriaux laissés en blanc et bordés de noir dans les journaux nationaux pour enregistrer leur protestation. Dans l’Inde du Premier ministre Narendra Modi [en fonction depuis mai 2014], la presse indépendante a pratiquement disparu. Les journalistes font l’éloge de la ligne du parti BJP; ceux qui ne le font pas sont traités de manière brutale.

La violence contre les journalistes, les intellectuels et les figures de l’opposition fait partie de la stratégie de lutte contre les critiques du parti depuis quelques années. Auparavant, des « assassins de l’ombre » ont mené des vendettas de droite contre un certain nombre d’écrivains et de militants : Gauri Lankesh, Narendra Dabholkar, Govind Pansare et M.M. Kalburgi. Ces derniers temps, l’appareil d’État dans son ensemble a été mis à contribution, comme si le gouvernement n’avait plus besoin de dissimuler ses intentions.

***

Le 10 avril 2010, en pleine période de bouclage, un 4×4 de la police noire a parcouru 400 miles de l’Uttar Pradesh à Delhi pour délivrer une notification légale contre Siddharth Varadarajan, le rédacteur en chef du portail d’information indépendant The Wire. Son crime : The Wire avait publié un article relatif à une réunion, dans le quartier de Nizamuddin à Delhi, du Tablighi Jamaat, un groupe de prédicateurs islamiques similaires aux Témoins de Jéhovah.

Le gouvernement avait condamné la réunion comme étant un « super-diffuseur » du virus, immédiatement suivie d’une vague de fausses nouvelles et de propagande diffusée par SMS. La propagation de la maladie était délibérée, selon les messages, un moyen pour les musulmans de déstabiliser le pays et de tuer les hindous. En réponse, The Wire a déclaré que les « croyants indiens » avaient également été en retard pour adopter des pratiques de distanciation sociale, citant une fête religieuse prévue pour la ville sainte d’Ayodhya par le ministre en chef de l’Uttar Pradesh, Ajay Bisht, un autocrate en robe safran qui se fait appeler Yogi Adityanath. En représailles, le gouvernement BJP de Bisht a enregistré une plainte contre Varadarajan auprès de la police.

Quatre jours plus tard, alors que le reste du pays était distrait par l’augmentation des taux d’infection et de mortalité, les autorités indiennes ont invoqué la loi sur les activités illégales (dites préventives) pour arrêter deux militants des droits de l’homme, Anand Teltumbde et Gautam Navlakha. Ces hommes sont actuellement en prison, alors que des criminels condamnés sont libérés pour soulager le système carcéral indien, notoirement surpeuplé et menacé par le virus. Dans une lettre ouverte, Teltumbde, un intellectuel et militant dalit, a écrit

« Alors que je vois mon Inde ruinée, c’est avec un faible espoir que je vous écris en ce moment si sombre… J’espère sincèrement que vous vous exprimerez avant que votre tour ne vienne. »

Cette loi peu connue permet au gouvernement de détenir des individus en les qualifiant de « terroristes» . Samedi, elle a été utilisée pour accuser une photojournaliste cachemirienne de 26 ans, Masrat Zahra, d’avoir « téléchargé des messages anti-nationaux [sur Facebook] avec des intentions criminelles pour inciter les jeunes » et « d’avoir provoqué la désaffection contre le pays ». Zahra, une journaliste freelance dont les thèmes traités sont les femmes et les enfants, a été « rejointe » ces derniers jours par nombre d’autres personnes enregistrées sous la même loi: le leader étudiant Umar Khalid, les activistes étudiants Safoora Zargar et Meeran Haidar, les journalistes Gowhar Geelani et Peerzada Ashiq. Il se trouve que tous sont musulmans : où finit la coïncidence et où commence la persécution religieuse ?

***

Depuis l’arrivée du virus en Inde, le premier ministre s’est adressé à la nation à deux reprises. Lors de ces deux interventions télévisées, il a demandé aux citoyens de mettre en place une série de rituels à des moments précis de la journée, afin de vaincre le virus. Il a recommandé des activités communautaires telles que le soufflage de coquilles de conque, l’allumage de diyas (lampes) et le battement de thalis (plateaux), chacune de ces coutumes et rites faisant office de sifflet à chien pour les hindous de la haute caste, afin d’isoler les minorités assiégées de la nation. Très vite, les quartiers de Delhi ont affiché des avis indiquant que les visiteurs musulmans étaient mal accueillis, les vendeurs de légumes ont été priés de prouver leur appartenance religieuse et, ailleurs dans le pays, les hôpitaux ont refusé de soigner les patients musulmans.

En un peu moins d’un mois, nous avons appris que le virus n’est pas aussi grave que nous le pensions. Si c’est une guerre, c’est en fait une guerre de classes. Les habitants de la caste supérieure et de la classe supérieure du front de mer de Worli, à Bombay, se portent mieux que ceux qui sont voisins de leurs gratte-ciel, les habitants des bidonvilles où des familles entières partagent une chambre et où la distanciation sociale n’est simplement pas possible.

Pour les nouveaux populistes, et les entreprises qui les financent, la seule règle est de faire tourner les roues de l’industrie: ces travailleurs mal payés – personnel hospitalier, employés d’épiceries et de pharmacies, personnel de sécurité, employés municipaux, entreprises de livraison de nourriture – sont devenus la première ligne de la pandémie, car ils sont facilement remplaçables et fondamentalement jetables.

Dans les jours qui ont suivi le confinement, des centaines de milliers de travailleurs occasionnels des villes indiennes se sont retrouvés soudainement sans argent, ni même l’espoir de gagner de l’argent. Ils sont partis à pied pour leurs villes natales dans les zones rurales et les provinces éloignées, marchant pendant des jours, des familles entières portant des enfants sur leur dos, leurs affaires fourrées dans des sacs en tissu portés sur la tête. Beaucoup d’entre eux, en particulier les personnes âgées, sont morts en chemin. Le choix était brutal et non négociable : rester en ville et mourir de faim ou prendre la route et espérer une possible situation meilleure.

Et au bout du chemin, si et quand ils ont réussi à atteindre leur domicile, ils ont découvert qu’ils étaient importuns, ostracisés en tant que porteurs possibles du virus. Dans une image obsédante de cette époque, une famille s’est réfugiée dans un arbre, accroupie sur ses branches comme les oiseaux migrateurs, fixant la caméra, dans leurs yeux non pas la défaite mais le défi.

C’est le prix payé par les pauvres du monde à ceux qui détiennent le pouvoir et le prestige. C’est le même partout. L’algèbre de la nécessité et de l’exploitation ne changera pas d’une société à l’autre.

En Inde, comme dans le reste du monde, la pandémie nous apprend à être vigilants contre les « vieillards » dont l’avidité pour l’argent et le pouvoir est exercée au détriment des personnes qu’ils ont été chargés de protéger. Ce sont les nouvelles élites, les ennemis de la démocratie, de l’inclusion, des droits des femmes, de la science, de toutes les formes d’expertise et de toute forme de singularité intellectuelle. Nous devons être aussi sur nos gardes contre eux que nous le sommes contre le virus.

Jeet Thayil

Article paru dans la New York Review of Books, le 24 avril 2020; traduction rédaction A l’Encontre

http://alencontre.org/asie/inde/inde-la-guerre-contre-le-virus-celle-contre-les-musulmans-et-la-guerre-de-classes.html

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Rappel

Coronavirus : le colonialisme aussi aggrave la situation

Covid-19 : Un soutien urgent est nécessaire pour les agriculteurs, les paysans, les travailleurs ruraux pauvres, les migrants et les travailleurs urbains au Pakistan

Quand Alger profite du Coronavirus pour régler ses comptes avec le journalisme indépendant

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Dr Nihaya Daoud : Le refus d’Israël de tester sa population arabe pour le Covid-19. L’apartheid sanitaire

Déclaration du groupe Vikalp Sangam Core sur la nécessité d’alternatives créatives et à long terme suite au Covid-19

Vicky Skoumbi : Chronique d’un désastre annoncé : l’enfermement criminel des réfugiés en Grèce

Évacuez immédiatement les centres des réception dans les îles – louez des logements touristiques vides et des maisons pour les réfugiés et les migrants !

Chine : Lettre de Wuhan

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Marcos Costa Lima : Quand la nature répond

Barbara Godoy :Chili. Le virus est aussi le modèle privatisé

Euskal Herria : Movilizaciones en los centros de trabajo en defensa de la salud, el empleo y las condiciones laborales

Afrique du Sud : la crise imminente

Des associations tunisiennes appellent à la libération des prisonniers d’opinion arabes et mettent en garde contre le danger de la transformation des prisons arabes en foyers de propagation du coronavirus

Moira Welsh : ALERTE : L’Ontario suspend les règles protégeant les résidentes vulnérables des établissements de soins de longue durée

Yorgos Mitralias : États-Unis : La pandémie accélère la crise et dessine les contours de l’affrontement de classe qui se prépare

Broederlijk Delen : Gaza : un peuple enfermé depuis 14 ans

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/02/covid-19-bresil-chili-euskal-herria-afrique-du-sud-palestine-antilles-monde-arabe-chine-argentine-italie-ontario-usa/

Palestine : contre le Coronavirus, l’UAWC met ses équipes et ses locaux à la disposition du gouvernement et des paysan·ne·s

Akram Al-Waara : Les Palestiniens détenus en Israël en péril

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/20/palestine-contre-le-coronavirus-luawc-met-ses-equipes-et-ses-locaux-a-la-disposition-du-gouvernement-et-des-paysan·ne·s-et-akram-al-waara-les-palestiniens-detenus-e/ 

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En absence d’eau, le confinement impossible : pour une eau accessible à tous (Tunisie)

Khaled Abdel Raman : La crise du corona virus et la situation des médecins et de la santé en Égypte

Roumanie : le soutien des paysan·ne·s est une priorité dans le contexte de Covid19 (lettre ouverte)

« Sumud » (tenir bon en arabe palestinien)

Entrevue avec Mustafa Barghouti, président de l’Initiative nationale palestinienne

Apo Leong : Le Covid 19 et Hong Kong

En 2010, les créanciers européens avaient des idées pour la Grèce

Forum Social Maghrébin : Pour le droit à la protection sociale, le droit à la santé et le droit à la vie des migrant-es au Maghreb

Aurélie Leroy : L’Inde face au coronavirus : la raison du plus fort

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