Détournement des émotions et discours de haine

« Les prophètes du mensonge de Löwenthal et Guterman étudie le rôle de l’agitateur politique. Sa méthode de persuasion et le mécanisme de médiation qui traduit un sentiment confus en des croyances et des actions spécifiques constituent le sujet de ce livre ». En avant-propos Max Horkheimer et Samuel H. Flowerman précisent, entre autres : « Les lecteurs seront sans doute frappés de constater que nous avons exagérément mis l’accent sur l’aspect personnel et psychologique des préjugés plutôt que sur leur dimension sociale. Cela ne traduit ni un goût particulier pour l’analyse psychologique ni une incapacité à reconnaître qu’une hostilité irrationnelle trouve, en dernier ressort, son origine dans la frustration et l’injustice sociales. Notre objectif n’est pas simplement de décrire les préjugés, mais de les expliquer afin de contribuer à leur éradication »…

Dans sa préface Max Horkheimer souligne que le propos du livre est de « comprendre la signification de cette démagogie, de ses techniques et de ses appels, de ses arguments et de ses personnalités », que les prédispositions psychologiques et les buts recherchés restent des créations sociales, que la démagogie à une fonction : « porter les masses vers des objectifs qui vont à l’encontre de leurs intérêts élémentaires ». Le préfacier propose d’étudier les stimuli et les réactions pour saisir « la véritable signification du phénomène de comportements de masse », de ne pas oublier que les techniques spécifiques d’agitation ne peuvent pas être considérées en dehors de leur contexte politique et social…

En 1969, Herbert Marcuse, dans une préface à la seconde édition, aborde la démagogie, l’expression et l’exploitation du « profond malaise, la frustration, le malheur pur et simple de la population », l’infrastructure et les principaux ressorts de l’agitation, le « fond de séduction », le changement social sans aucune transformation…

Olivier Voirol présente enfin le livre. « L’agitateur fasciste, dont ils examinent les propos et la posture avec attention, se nourrit des malaises sociaux et des misères individuelles engendrés par les sociétés modernes capitalistes, avec leur lot de solitudes, de souffrances, de dépossessions ». Il met l’accent sur les sensations d’impuissance et d’isolement et rappelle que « L’activisme progressiste part de troubles et de souffrances vécus, pour s’attacher à en repérer les causes objectives… l’activisme politique progressiste s’emploie à construire une intelligence de la situation… » ; le prophète du mensonge fait « diversion aux dépens des tentatives d’enquête sur les processus sociaux », il convertit les troubles et les plaintes en excitation de pulsions destructrices dirigées « vers des personnes ou des groupes identifiés comme responsable de ces troubles »…

Olivier Voirol aborde aussi les activités de l’Institut de recherche sociale, l’analyse matérialiste, l’étude des domaines socio-psychologiques et culturels, les conditions de socialisation et la formation de la psyché, l’inscription des stratégies rhétoriques dans « un contexte social et économique délabré », la perte d’estime de soi.

Il rappelle que « c’est dans la sphère de la circulation des marchandises que ces injustices sont les plus visibles et non pas dans celle abstraite, des rapports entre travail et capital », que ce rapport faussé à la réalité socio-économique engendre une « conscience particulière », qu’il faut prendre au sérieux les agitateurs « en raison non seulement de leur fort potentiel de nuisance et de violence, mais aussi de la dangerosité et la fausseté des réponses qu’ils apportent à des problèmes sociaux réels ». Il trace aussi des liens entre hier et aujourd’hui, l’utilisation des réseaux sociaux et le règne du fake

Il m’a semblé utile de m’attarder sur les différentes introductions, compte-tenu de la date de première publication du livre, et d’un contexte peu connu.

Je choisis de mettre l’accent sur une partie des analyses.

Leo Löwenthal et Norbert Guterman contestent l’image répandue de l’agitateur politique, sa réduction aux tromperies et aux extravagances de langage qu’il suffirait de dénoncer… « nous pensons que l’agitateur s’appuie souvent sur des mécanismes inconscients pour façonner des instruments qui lui permettront de manipuler son public, nous avons essayé de creuser le contenu manifeste de ses discours et de ses écrits afin d’en dégager le contenu latent »…

Illustrées par de nombreuses citations, les analyses des auteurs portent sur les thèmes récurrents de l’agitation, les effets potentiels sur les publics. Ils abordent, entre autres, les dessous de la séduction, les tons et les contenus, le respectable et l’interdit, la formulation du mécontentement et le pointage de causes présumées, la destruction des jalons rationnels, la préférence aux comportements en apparence spontanés, l’exagération de certains éléments, les prismes fantasmatiques ou extraordinaires, les accents paranoïaques

Leo Löwenthal et Norbert Guterman montrent comment l’agitateur exploite les mécontentements, la transformation des quoi en qui, les substrats émotionnels, la biologisation des pulsions sociales, « elles fonctionnent au-dessus et au-delà de l’histoire », la conspiration permanente, l’utilisation de « mauvaises manières » comme garantie de sincérité, les mesures extraordinaires requises, le retournement des accusations, les inversions de sens, la « mascarade du désastre », le destin inexorable, l’instrumentalisation de raisons légitimes de « désespérer »…

Parmi les différentes analyses, je souligne celles sur l’impitoyable ennemi, l’utilisation de stéréotypes préexistants, les menaces indifférenciées, les groupes sociaux définitivement irrécupérables, le fantôme du communisme, les ploutocrates, l’attention concentrée sur les banquiers et non sur le système capitaliste, les agences gouvernementales montrées du doigt, le gouvernement corrompu, l’étranger, « Le concept d’étranger se limite à ceux qui sont « inévitablement marqués d’une caractéristique raciale » » et « le rôle de l’étranger dans l’image globale de l’ennemi apparaît distinctement quand l’agitateur parle du réfugié », l’association étranger / paria, la rancœur…

Il est plus qu’instructif de lire les paragraphes consacrés au Juif, à l’antisémitisme, aux traits désirables et repoussants, aux noms, à la fourberie…

J’ai apprécié les analyses sur la communauté endogame, l’obsession du mélange, l’identification aux forces de l’ordre, l’expulsion et l’extermination, les Américains ordinaires, le domaine de l’hygiène et de la saleté, la manipulation des vulnérabilités…

Leo Löwenthal et Norbert Guterman analysent aussi le « public » de l’agitateur, la « communauté des purs américains », l’anti-intellectualisme populiste, les « chiens de garde de l’ordre », la violence extra-légale comparée « implicitement à une action de police », les frustrations…

Ils parlent de l’« autoportrait de l’agitateur », sa description comme un individu ordinaire, la notion de prédestination, le « grand petit homme », le martyr, l’innocent persécuté

Les auteurs terminent sur la réception des discours, les dogmes du totalitarisme, la notion de surhomme, la violence, ce que dit en réalité l’agitateur…

Cette étude, publiée en 1949, est limité au monde masculin blanc, les auteurs n’intègrent ni les injures raciales envers les Afro-américains ou les Amérindiens, ni les couplets sexistes des prophètes du mensonge. Il aurait fallu, me semble-t-il, montrer l’articulation des discours antisémites des agitateurs fascistes avec ceux du suprématisme blanc et de l’anti-féminisme militant, pour employer le vocabulaire d’aujourd’hui…

Les thèmes développés par les agitateurs/agitatrices sont aujourd’hui actualisés, l’islamophobie remplace ou se combine à l’antisémitisme, le rejet des immigré·es et des réfugié·es donne lieu à de véritables campagnes politiques, la focalisation des difficultés et des malaises sociaux sur les « autres » se décline sous différentes variantes dont le fantasque « grand remplacement », les violences contre les femmes parce qu’elles ont des femmes se poursuivent et les attaques contre leurs droits sexuels et reproductifs sont toujours dans les agendas politiques de gouvernements et de groupes de la droite extrême…

Les prophéties mensongères, amplifiées par certains médias, se multiplient et organisent une partie de l’espace public. La rhétorique fasciste, dans des formes anciennes ou renouvelées, doit être dénoncée en tant que telle. Ses mécanismes restent à être (ré)étudiés. Ce livre ancien fournit des pistes de travail…

Sans oublier que cela ne dispense pas de traquer dans les discours plus émancipateurs, les simplifications gluantes de dérives autoritaires…

Leo Löwenthal et Norbert Guterman : Les prophètes du mensonge.

Etude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis

Traduit de l’anglais par Vincent Platini et Emile Martini

Présentation d’Olivier Voirol

Préfaces de Max Horkheimer (1949) et de Herbert Marcuse (1969)

La Découverte, Paris 2019, 272 pages, 20,50 euros

Didier Epsztajn


Note de Nicolas Béniès : les-prophetes-du-mensonge-une-etude-publiee-en-1949-et-actuelle/

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