Pandémie et femmes : Confinement et violences (Tunisie), Lettre ouverte (Belgique), Personnel de santé (Québec), Plan d’urgence économique et sociale (France), Chanson sans peur, 10 idées pour sortir les femmes de la crise (Québec)

Covid-19 – Interview avec Yosra Frawes :
Femmes, violences et confinement

Nawaat : Avez-vous une estimation du taux de violences conjugales à l’égard des femmes relayé par vos centres d’écoute ?

Yosra Frawes : Nos centres d’écoute rapportent une augmentation d’un tiers des violences conjugales par rapport à l’avant-confinement. Cette montée est semblable à celle qu’on observe pendant les weekends et les vacances en général. On s’attendait à un tel phénomène car on sait que les périodes de présence longue du couple sous le même toit engendrent des pics de violences.

Quelles sont les formes de violences conjugales les plus fréquentes ? 

La violence physique est toujours une étape finale d’une longue chaîne passant de la violence morale à la violence verbale. Elle est suivie par la rédemption du partenaire, puis rebelote. C’est un cycle en fait. En cette période, beaucoup de femmes rapportent le sentiment d’étouffement engendré par la proximité physique avec leur mari qui guette leurs moindres faits et gestes. La présence des enfants et leur prise en charge tout au long de la journée entraînent aussi des tensions au sein du couple.

Quelles formes de soutien apportez-vous aux femmes violentées ? 

Notre stratégie est d’abord de lancer des messages aux femmes en leur signalant qu’elles peuvent verbaliser les cas de violences par téléphone à nos centres d’écoutes. Nous effectuons des écoutes solidaires pour évaluer les besoins formulés par la victime. On lui propose un soutien psychologique. En cas de demande d’appui juridique, le centre d’écoute la met en contact avec l’une de nos avocates militantes qui lui assure l’accompagnement légal, en l’informant sur ses droits et sur les services auxquels elle peut faire recours. Ensuite, le dossier passe à une commission multidisciplinaire appelée Commission violences à l’ATFD. Cette commission évalue le dossier pour une éventuelle intervention institutionnelle ou médiatique si la victime a formulé le besoin de faire connaitre son dossier. Le cas échéant, nos avocates militantes se déplacent si nécessaire pour accompagner quelques victimes si elles ne se sentent pas prêtes d’aller seules pour porter plainte auprès des unités spéciales chargées des violences faites aux femmes.

Quelles sont les lacunes observées dans la prise en charge des femmes violentées ? 

Les 128 unités spéciales travaillent mais malheureusement selon le rythme de l’avant confinement, c’est-à-dire du lundi au vendredi, jusqu’à 16h. Les moments de pic de violence leurs échappent. Quand les femmes subissent des violences pendant le weekend, elles sont obligées de se diriger vers les postes de police ordinaires. Beaucoup nous ont rapporté que les policiers les ont traitées de manière assez agressive en les dissuadant de porter plainte ou en refusant carrément de recevoir leur plainte en prétextant que ce n’est pas leur priorité.

L’autre grand problème est que les tribunaux travaillent à minima actuellement. Les unités spéciales transfèrent le dossier au procureur de la République, qui lui-même, est submergé par d’autres affaires.

Les unités spéciales ont un pouvoir discrétionnaire pour évaluer le degré de gravité d’un dossier. Elles demandent au procureur des mesures d’urgence si elles estiment qu’un dossier est assez grave. On dénombre quatre mesures d’urgence possibles. D’abord, la prise en charge de la victime dans un hôpital pour l’examiner. Or, les hôpitaux suivent actuellement des mesures restrictives pour l’acceptation des personnes. La deuxième mesure est de se déplacer pour constater un flagrant délit. Mais, généralement, ces unités manquent de moyens pour le faire. Certains agents sont amenés à se déplacer avec leur propre voiture. Les unités peuvent demander au procureur de leur accorder l’éloignement de l’agresseur. Or, en période de confinement, le procureur n’opte pas généralement pour une telle mesure car cela pose le problème de la prise en charge de l’agresseur, obligé de quitter le foyer conjugal. La quatrième mesure possible est de placer la femme dans un centre d’hébergement. Or, tous les centres existants, étatiques ou créés par la société civile, affichent complet. Avec les mesures préventives contre le Covid-19, les centres sont aussi suspicieux et prudents pour l’accueil de nouvelles femmes. De ce fait, les quatre mesures d’urgence sont quasi impossibles à mettre en œuvre dans un contexte de confinement.

Le recours au juge de la famille pour qu’il émette une ordonnance de protection en faveur de la victime est aussi prévue par la loi pour protéger la victime. Là aussi, le juge de la famille ne travaille pas en cette période. La seule issue dans ce contexte est que la victime dépose plainte en attendant que les tribunaux rouvrent, d’où la défaillance du ministère de la Justice pour la prise en charge des victimes de violences en cette période.

Le ministère de la Femme a lancé un numéro vert, le 1809, gérée par 11 psychologues bénévoles pour assister les victimes. Comment évaluez-vous cette mesure ? 

Pour la ligne verte, mieux vaut tard que jamais. On a toujours demandé que cette ligne soit opérationnelle 7 jours sur 7. Avant, ils travaillaient jusqu’à 14h et il n’y avait pas assez d’écoutantes. C’est l’ancienne ministre de la Femme Naziha Laabidi qui a sollicité les associations pour leur demander des personnes chargées de l’écoute payées par le ministère. L’actuelle ministre a été réactive en lançant rapidement la ligne verte. Mais ce n’est qu’une mesurette. Il faut une stratégie globale ciblant les personnes les plus vulnérables en ce moment. Les femmes sont précaires. Elles ont moins accès aux crédits, à la couverture sociale, etc. Seulement 27% de la population active est féminine. Beaucoup de femmes n’ont pas accès à l’eau, etc.

Que révèle la montée de la violence contre les femmes ? 

Ce qui nous inquiète le plus est que cette période renforce tous les aspects du patriarcat. On revient à la hiérarchie verticale dans l’espace privée. On voit les femmes sur les réseaux sociaux en train de cuisiner, désinfecter et prendre en charge les enfants. En revanche, les femmes ont disparu de l’espace public. L’expertise des femmes n’est sollicitée par les médias que pour des questions médicales et jamais pour leurs avis sur des questions économiques ou constitutionnelles.

Autres indicateurs préoccupants, les messages véhiculés sur les réseaux sociaux : il y a ainsi ceux qui se félicitent de la fermeture des tribunaux pour que l’homme puisse violenter sa femme en toute impunité. Sur un ton ironique, beaucoup banalisent en cette période l’objectification et la sexualisation des femmes. On le voit avec les plaisanteries sur leurs transformations corporelles après le confinement ou le fait qu’un homme qui cuisine ou fait le ménage est comparable à une femme. On véhicule ainsi une image traditionnelle des femmes ou une image sexuelle fantasmée. On a été scandalisé également par les messages haineux à l’égard de certaines, en l’occurrence, Nermine Sfar. Tout ceci nécessite une réflexion féministe sur le monde d’après le Covid-19.

Rihab Boukhayatia

Journaliste à Nawaat. Je suis juriste de formation et chercheuse en Droit et sexualité à la Faculté de sciences juridiques,politiques et sociales de Tunis.

http://nawaat.org/portail/2020/04/08/covid-19-interview-avec-yosra-frawes-femmes-violences-et-confinement/

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Lettre ouverte d’associations de femmes à la Première ministre, Sophie Wilmès : l’urgence est absolue
pour les droits des femmes ! (Belgique)

Emboîtant le pas à d’autres pays européens, la Belgique a entamé son confinement, le 12 mars, pour faire face au coronavirus. Une semaine plus tard, la mesure de la crise sanitaire a été prise et le pays est passé en confinement total. Cet état d’urgence a déjà été prolongé deux fois.

Dès les premières heures de ce confinement, les associations de défense des droits des femmes et celles actives dans la lutte contre les violences faites aux femmes ont tiré la sonnette d’alarme. Parce que nous sommes témoins au quotidien des inégalités et des violences que vivent les femmes, nous savions que le confinement serait catastrophique pour nombre d’entre elles.

Dès ces premiers instants, nous – associations, individuellement ou en plateformes, via des contacts directs, des notes de travail ou des lettres ouvertes, en multipliant les canaux, les témoignages et les constats effrayants – avons interpellé les responsables politiques. Ces inégalités ne sont pas nouvelles et en temps de crise, tous les éléments sont rassemblés pour qu’elles soient exacerbées.

Plus d’un mois après, force est de constater que nombre de ces mesures d’urgence tant attendues pour soulager les femmes et en particulier les plus précaires, les plus éloignées de leurs droits et les plus éprouvées par les conséquences de ce confinement, n’ont toujours pas vu le jour. Pourtant ces mesures avaient été identifiées par les actrices de terrain et par les femmes elles-mêmes, notamment concernant le soutien des secteurs féminisés et des métiers dits de première ligne ; le soutien aux familles monoparentales  ; un accès facilité à l’IVG et la contraception ; la garantie des droits sociaux et économiques des femmes ; l’accès notamment aux services sociaux et à la santé ; les droits des femmes migrantes, ainsi que la sécurité des femmes victimes de violences.

Malheureusement, la liste est encore longue et vous n’êtes pas sans le savoir, madame la Première ministre, car nous vous l’avons déjà remise, à vous et à tous·tes les ministres membres de la CIM.

« Les femmes sont renvoyées aux calendes grecques »

Hormis quelques initiatives essentielles mais insuffisantes en matière de lutte contre les violences, rien ou presque n’a changé pour ces femmes. Non seulement l’ensemble des problématiques que nous soulevions n’a pas été abordé, mais les femmes, que le confinement précarise, violente, détruit, quand il ne les tue pas, sont renvoyées aux calendes grecques. Lorsque chaque heure compte, que vont-elles devenir, pendant les deux semaines qui nous séparent encore de la tenue de la prochaine Conférence interministérielle ?

Une fois de plus, les femmes ne sont pas prises au sérieux. Pire, elles sont mises en danger par l’inertie des pouvoirs publics, alors même qu’elles sont les premières en ligne durant cette crise.

Les inégalités sont structurelles : être femme, c’est déjà être précaire. Mais, en temps de crise, cette précarité redouble. Précarité que nous devons également aux nombreuses mesures d’austérité prises ces dernières années par les gouvernements successifs au niveau fédéral.

Ce que nous voyons, nous, femmes et associations de terrain, c’est que nos droits n’ont jamais été la priorité de la Belgique. Ce que nous voyons, nous, femmes et associations, c’est que même en état d’urgence, même en situation de crise sanitaire, politique et sociale, les femmes sont les éternelles oubliées.

Que devons-nous en déduire ? Que signifie une Conférence interministérielle des droits des femmes si elle ne peut se traduire en actes tangibles ? Doit-on comprendre que la CIM se bute à la complexité institutionnelle et à la difficulté de trouver un terrain d’entente entre les entités fédérées et le fédéral ? À un manque d’intérêt pour les femmes et leurs droits ? À des  budgets inexistants ? Au fait que les décisions sont prises ailleurs ?

« Il faut un engagement ferme et entier du fédéral ! »

Madame la Première ministre, une réelle avancée sur des droits des femmes ne peut pas se faire sans un engagement ferme et entier du fédéral. C’est pourquoi les associations de femmes vous demandent, comme vous le faites pour d’autres secteurs et pour d’autres acteurs, de prendre les mesures urgentes pour garantir les droits des femmes dans les différents domaines qui relèvent des compétences fédérales : économie, social, justice, police, finances, migration etc. Ces mesures doivent au strict minimum permettre de :

  •  Soutenir les secteurs féminisés et tous les métiers de première ligne 

La crise sanitaire montre aujourd’hui l’importance de ces métiers fortement féminisés et essentiels pour faire face à l’urgence ainsi que pour « faire société » et révèle aussi leurs dures réalités de travail.

  • Garantir l’autonomie économique et les droits sociaux des femmes ;

Beaucoup de femmes au statut précaire se retrouvent sans emplois et sans revenus (intérim, heures non déclarées, etc.), ou avec des revenus réduits suite au chômage temporaire, rendant le quotidien encore plus difficile qu’en temps normal.

  • Fournir des solutions permettant une réelle conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle durant le confinement et jusqu’à la reprise de l’école pour tous·tes. 

Cela peut se faire (mais pas uniquement, les besoins étant multiples) par le moyen d’un congé parental qui concerne l’ensemble des parents sans discriminations et qui soit suffisamment rémunéré pour constituer une réelle alternative pour les familles. 

  • Garantir la sécurité des femmes victimes de violences conjugales ;

À ce sujet, nous rappelons les revendications reprises dans la lettre ouverte adressée aux ministres membres de la CIM. Par ailleurs, dans une récente déclaration, le Comité des Parties à la Convention d’Istanbul rappelle que ce texte (qui fournit un cadre pour la mise en œuvre de mesures visant à lutter contre la violence à l’égard des femmes que la Belgique s’est engagé à respecter depuis 2016) « s’applique à tout moment et prend une importance accrue dans le cadre de l’urgence publique actuelle causée par l’épidémie du COVID-19 ».

Une lettre vous a déjà été adressée le 16 avril dernier par la Plateforme créances alimentaires concernant la problématique des pensions alimentaires ainsi que du remboursement des dettes contractées pendant la vie commune.

  • Soutenir l’accès des femmes à la santé et à leurs droits sexuels et reproductifs ;

Pour de nombreuses femmes, l’anxiété due au confinement se greffe sur des situations qui étaient déjà problématiques au départ (problèmes de santé mentale, dépressions liées à un vécu difficile, au cumul de responsabilités, etc.). Par ailleurs, nous nous inquiétons des difficultés d’accès à l’IVG dans les délais légaux et à proximité pour les femmes concernées.

  • Garantir les droits des femmes migrantes.

Les femmes migrantes sont particulièrement vulnérables tant sur les routes de l’exil que dans le cadre des procédures d’asile, d’accueil et de séjour en Belgique. Elles rencontrent des problèmes spécifiques qui aujourd’hui se trouvent exacerbés par le contexte de la crise sanitaire. Nous ne devons pas les oublier.

Enfin, nous tenons à rappeler que la gestion de la transition vers le déconfinement fait également partie des inquiétudes des associations de femmes. Cette étape, pour qu’elle soit juste et solidaire, doit impérativement prendre en compte spécifiquement les femmes, les précaires, les vulnérables, les racisées, les pauvres et les discriminées, car elle pourrait s’avérer tout aussi dramatique que le confinement lui-même.

Madame la Première ministre, tant face à l’urgence que pour l’après-crise, les associations de femmes vous demandent une position claire quant à votre détermination à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir les droits des femmes dans tous les domaines au regard des engagements pris par la Belgique au niveau international.

Liste des signataires :

ACRF – Femmes en milieu rural

AWSA-be – Arab Women’s Solidarity Association-Belgium

Collectif des femmes de Louvain-la-Neuve

Collectif féministe Kahina

Corps écrits

Fédération des Centres de Planning familial des Femmes Prévoyantes Socialistes (FCPF-FPS)

Fédération des Services Maternels et infantiles de Vie Féminine (FSMI)

Femmes et santé

Femmes Prévoyantes Socialistes

Furia

Infor-Femmes Liège

Isala

Jump, Solutions for Equality at Work

La Voix des Femmes

Le Déclic

Solidarité Femmes et refuge pour femmes victimes de violences

Synergie Wallonie

Université des Femmes

Vie Féminine

https://www.axellemag.be/lettre-ouverte-associations-sophie-wilmes/

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Québec a abandonné son personnel de santé de première ligne

Tout comme les personnes âgées dont elles s’occupent, les infirmières et les aides-soignantes sont sous-estimées, ce qui a des conséquences tragiques. (Note du traducteur : Le féminin inclut le masculin dans ce texte.)

Lorsque le premier ministre du Québec, François Legault, a lancé la semaine dernière son appel désespéré à un plus grand nombre de travailleuses de la santé de première ligne, qui implorait les médecins généralistes et spécialistes de venir en aide aux foyers pour personnes âgées qui manquent cruellement de personnel – et où plus de la moitié des décès de COVID-19 ont eu lieu jusqu’à présent au Québec – j’ai compris son désespoir, mais j’ai été gênée par l’image donnée et le langage utilisé.

« Je comprends que les médecins sont surqualifiés pour faire le travail des infirmières dans les CHSLD, a-t-il dit. Je sais que ce n’est pas amusant, a-t-il dit, mais il n’y a personne d’autre pour le faire. »

Quand sa conférence de presse a pris fin, il avait déjà répété le mot « surqualifié » deux ou trois fois de plus, en faisant référence aux médecins. À chaque fois, j’ai été hérissée de colère.

Cette insistance du premier ministre québécois à constamment mettre l’accent sur la façon dont les médecins sont « surqualifiés » pour faire le travail des infirmières et des aides-soignantes était profondément révélatrice de la façon dont notre société sous-estime ces professions vitales. C’est non seulement vrai en ce qui concerne leur rémunération, mais aussi dans la perception du public, deux indicateurs qui vont souvent de pair.

Les médecins ne sont PAS surqualifiés pour faire le travail des infirmières ! Ce sont deux professions complètement différentes dans le domaine de la médecine, toutes deux cruciales et nécessaires à leur manière, ainsi que le rôle des préposées aux bénéficiaires (PAB) comme on les appelle ici au Québec. Si c’est ainsi que nous parlons de ces professions (sans parler de leurs pathétiques salaires), faut-il s’étonner que les maisons de retraite et les hôpitaux du Québec soient depuis si longtemps à court de personnel et sous-équipés, et que ces établissements soient maintenant laissés à eux-mêmes ? Le personnel de première ligne, tout comme les résidentes des maisons de retraite, est aujourd’hui forcé de se débrouiller avec les moyens du bord.

Rien d’« élémentaire » à cela

« Comment osent-ils appeler cela des soins élémentaires, comme si ce travail était sale et simpliste ? », m’a dit Natalie Stake-Doucet, une infirmière clinicienne diplômée actuellement déployée dans un CHSLD, et présidente de l’Association des infirmières et infirmiers du Québec, lorsque je lui ai demandé son avis.

« Sans nourriture, sans eau et sans bains, c’est la mort. Ce sont des soins de vie, des soins vitaux. Et dans les CHSLD, il s’agit de soins très complexes. Les médecins, à moins qu’ils ne soient gériatres (et même alors), ne savent pas comment nourrir ou baigner en toute sécurité des personnes âgées fragilisées. »

Cette tendance à la hiérarchisation des travailleurs de la santé peut également avoir contribué à la réticence du gouvernement et des échelons supérieurs du réseau de la santé à écouter les travailleuses et travailleurs de première ligne lorsque ces personnes ont sonné l’alerte.

Dès le 9 avril, l’Association des infirmières et infirmiers du Québec a envoyé une note de politique générale au ministère de la Santé, le mettant en garde contre les conséquences de l’inaction ; cette note comprenait des recommandations urgentes en vue d’enrayer l’épidémie dans les maisons de retraite.

« Les infirmières-praticiennes expriment actuellement leur détresse face à des conditions de travail qui ne répondent pas aux besoins les plus fondamentaux de leur patientèle et face au manque d’écoute de leur jugement clinique sur la situation dans plusieurs établissements de soins de longue durée », peut-on lire dans cette note.

Pourtant, la province, décidée à éviter une surcharge de patientes dans les urgences des hôpitaux, n’a pas donné la priorité aux centres hospitaliers de soins de longue durée avant qu’il ne soit trop tard. Cette bombe à retardement a fait exploser le triplé d’un sous-financement, d’un manque d’équipements de protection de base et de la fragilité des résidents.

« Nous aurions pu éviter cela si nous avions réellement fait confiance aux employées de première ligne dans les CHSLD, si nous les avions écoutées », poursuit Mme Stake-Doucet. « Au début, on ne nous a pas alloué de masques parce qu’on ne nous faisait pas confiance pour les utiliser “judicieusement”. Dans certains cas, des cadres de CIUSSS ont retiré des équipements de protection individuels (ÉPI) des CHSLD pour les ajouter à la réserve de l’hôpital, c’est pourquoi nous n’avions rien. Si on nous avait permis d’utiliser les bons EPI (et si on leur avait enseigné comment s’en servir), nous ne serions pas dans cette situation aujourd’hui. De plus, les réformes imposées par l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette ont paralysé la capacité de réaction rapide de notre système. Beaucoup de gens ne savent toujours pas qui fait quoi depuis que tant de postes de direction ont été fusionnés. »

Les travailleuses de première ligne sacrifiées

Des travailleurs de la santé de première ligne au Québec

Le sous-financement chronique et la sous-estimation de ces tâches vitales de première ligne, exacerbés par l’âgisme et une réticence à prioriser les soins aux personnes âgées, ont inévitablement mis en danger tant les résidents que le personnel.

Samedi dernier, Victoria Salvan, une aide-soignante ayant 25 ans d’expérience dans le domaine des soins de santé, est décédée seule à son domicile des suites de la COVID-19. Elle enchaînait des doubles quarts de travail dans la « zone chaude » du CHSLD Grace Dart, l’un des plus touchés par le virus, et dans un établissement de soins de longue durée où le personnel se plaignait (de façon anonyme, par crainte de représailles) d’un manque d’équipements de protection. Décrite par ses collègues comme « l’une des meilleures » qui « s’occupait de tout le monde avant de penser à elle », Madame Salvan n’était qu’à quelques mois de sa prise de retraite.

D’origine philippine, Madame Salvan est le parfait exemple du type de travailleuse de première ligne si souvent exploitée jusqu’à la corde et sacrifiée en raison de la négligence gouvernementale et des réductions budgétaires. Si vous avez déjà passé un certain laps de temps dans un hôpital, vous aurez certainement remarqué que les aides-soignantes, les aides-infirmières et les infirmières sont en grande majorité des femmes et souvent issues de l’immigration. Ce n’est pas un hasard. Beaucoup de ces emplois sont très pénibles et souvent ingrats, et le salaire médiocre ne dédommage jamais ces personnes de ce qu’elles font quotidiennement pour leur patientèle. Et quiconque travaille en étroite collaboration avec elles le sait très bien.

L’importance d’aides-soignantes attentionnées

J’ai contacté une jeune infirmière que j’avais récemment « rencontrée » dans un groupe Facebook secret, composé de personnes dont des parents résident en CHSLD et qui attendent désespérément des nouvelles d’eux. Cette infirmière (qui a accepté de me parler sous le couvert de l’anonymat) a été suffisamment compatissante pour non seulement s’occuper de ses tâches quotidiennes d’infirmière, mais aussi de prendre et d’afficher quotidiennement des vidéos et des photos des résidentes âgées pour que leurs familles, coupées d’eux en ce moment, puissent les voir et trouver un peu de paix momentanée. C’est une chose si élémentaire, mais dont on a si désespérément besoin et qui est si profondément humaine que j’ai été émue. Je voulais lui parler de l’importance des soins infirmiers. Au lieu de cela, elle s’est lancée dans une étonnante défense des aides-soignantes et de leur travail indispensable, parce qu’elle avait travaillé comme telle par le passé.

« L’importance d’avoir des préposées régulières, compétentes et attentionnées ne peut être surestimée dans les soins de longue durée », m’a-t-elle dit. « Chaque résidente a une routine à laquelle elle aimerait se conformer, et le fait que la PAB connaisse ces besoins et soit capable d’assurer ces soins est primordial pour qu’elle se sente à l’aise. Une personne qui s’efforce de trouver les ressources nécessaires pour assurer l’exécution de cette routine est très appréciée des résidentes. Servir une tasse de thé à cette résidente alors que tous les autres reçoivent un café signifie beaucoup pour elle. Il est important de savoir comment poser correctement son dentier, avec la bonne quantité de crème adhésive. Il est important de savoir comment mettre et retirer les appareils auditifs et comment ouvrir le boîtier au coucher pour que la pile ne s’use pas. Il est essentiel de savoir qui a besoin de crèmes spéciales et où les appliquer, qui a besoin de bas de contention et comment les enfiler correctement. »

« Plus que toute chose, le ou la PAB doit défendre ses résidentes, en particulier dans un service Alzheimer. Il s’agit de veiller à leurs intérêts et de signaler les lésions cutanées avant qu’elles ne deviennent des plaies de lit. Il faut signaler les ecchymoses et les coupures, les rougeurs qui pourraient indiquer une infection oculaire, et toute difficulté avec la nourriture et la boisson. La PAB est celle qui passe le plus de temps auprès des résidentes et elle s’occupe d’elles dans la plus grande intimité. »

Certains de ces actes peuvent vous sembler « élémentaires », puisqu’ils ne nécessitent pas des années d’études et un diplôme universitaire. C’est le cas jusqu’à ce que vous soyez vieille et frêle dans une maison d’hébergement, coupée de votre famille à cause d’un virus mortel, et comptant sur la gentillesse et la compétence du personnel pour rendre votre vie tolérable. Soudain, la somme de ces actes définit tout votre vécu : la qualité de votre vie quotidienne, votre dignité et la façon dont vous vivrez vos dernières années. Peut-être, la façon dont vous allez mourir. Il n’y a rien d’élémentaire dans ces actes. Ces travailleuses et travailleurs de la santé jouent un rôle essentiel.

Un cercle vicieux

« Le personnel des soins de longue durée est extrêmement sous-estimé », explique cette infirmière. « Il n’en serait pas ainsi si les personnes âgées étaient traitées avec le respect qu’elles méritent. Tout le système de santé s’est – si je peux me permettre de parler franchement – chié dessus à cet égard. »

Et c’est précisément le nœud du problème. Nos personnes âgées sont sous-évaluées, et elles sont principalement prises en charge par une main-d’œuvre qui est également sous-évaluée. Il est devenu évident que ces femmes n’ont tenu le coup que grâce au travail (également sous-évalué et, en plus, non rémunéré) d’aidantes familiales qui ont pu combler les lacunes créées par le manque de financement et de soins.

Maintenant que la COVID a mis en pleine lumière les nombreuses lacunes de notre système de santé, on voit le gouvernement du Québec envoyer sans armes au front ce personnel de première ligne. Ces « anges gardiens » et ces « héroïnes » ont en fait été abandonnées et laissées à elles-mêmes. Comme l’a dit une collègue de Salvan dans une récente interview, elles et ils n’ont en fait comme arsenal que des couteaux au beurre, au lieu de véritables armes pour combattre un virus mortel.

« Posez la question à n’importe quelle travailleuse en soins de longue durée », dit Mme Stake-Doucet, « tout le monde savait exactement ce qui allait arriver. Comme d’habitude, nous avons été complètement ignorées. Et des gens sont morts. Beaucoup de gens. C’est ce qui est le plus difficile pour mes collègues. C’est comme une colère désespérée. Vous pleurez des larmes de colère tout en assurant les soins parce que nous savons que cela aurait pu être évité. »

Toula Drimonis

Toula Drimonis est rédactrice, éditrice et productrice d’informations indépendante, chroniqueuse primée, ex-directrice de l’information, Montréalaise trilingue, présente sur la scène nationale et internationale. Elle a travaillé dans la presse écrite, à la télévision et à la radio. Elle est accro à l’information, accro aux médias sociaux, et c’est une activiste surcaféinée. Elle aime aussi les livres, les mèmes, le féminisme et le vin.

Version originale : https://cultmtl.com/2020/04/quebec-has-abandoned-frontline-healthcare-workers/

Traduction : TRADFEM avec l’accord de l’autrice.

https://tradfem.wordpress.com/2020/04/21/quebec-a-abandonne-son-personnel-de-sante-de-premiere-ligne/

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Les féministes exigent un plan d’urgence économique et sociale

pour tou.te.s et particulièrement les femmes,
en première ligne pour combattre le COVID19.

La période qui s’est ouverte avec l’épidémie du COVID 19 et le confinement montre que les femmes sont en première ligne d’abord comme salariées : elles sont majoritaires dans la santé, le para-médical, l’aide à la personne (soins, assistance), le nettoyage. Elles sont aussi caissières, factrices, livreuses.

En outre, à la maison, et pour beaucoup en télétravail, elles doivent le plus souvent gérer seules les enfants confiné.es, les courses, le ménage, l’éducation, l’école, les loisirs… car le partage des tâches entre les femmes et les hommes est toujours aussi inégal, y compris dans cette période au cours de laquelle les couples se retrouvent confinés.

Le confinement a un effet loupe quant à la répartition inégale du partage des tâches.

En première ligne aussi pour la précarité !

Les femmes, de par leur situation dans le travail et la société, sont aussi les premières à subir la misère qui commence à toucher les personnes les plus précarisées. Elles sont nombreuses à se retrouver au chômage partiel ou total, indemnisé pour certaines et pas pour d’autres, dans la mesure où les aides ne concernent que les personnes bénéficiant d’un contrat de plus d’un an, dans la majorité des conventions collectives.

Les situations de précarité deviennent donc des situations de misère. Beaucoup, dont majoritairement des femmes et des enfants ont faim ! Il n’y a plus les cantines à l’école qui permettent d’assurer un repas par jour, tout comme il n’y a plus de restaurants d’entreprise. Les associations caritatives font face à des demandes croissantes quant aux besoins alimentaires de première nécessité. Des initiatives citoyennes, avec des appels aux dons, permettent de soutenir certaines personnes, mais c’est à l’État de prendre les mesures qui assurent à l’ensemble de la population l’accès aux besoins les plus élémentaires, tout comme l’accès aux droits. Les aides exceptionnelles promises aux plus démuni-e-s sont largement en deçà des besoins et ne bénéficient pas à tout le monde. Que dire en effet des femmes exilées sans papiers, obligées de travailler sans être déclarées et qui ne touchent plus rien aujourd’hui et ne peuvent se prévaloir d’aucun droit !

Comment faire face aux dépenses quotidiennes quand les salaires et les revenus sont réduits ou supprimés, quand les contrats précaires arrivent à terme et que d’aucun.es ne bénéficient pas toujours des allocations chômage. Cette situation touche particulièrement les femmes, qu’elles soient en situation de famille monoparentale, sans domicile fixe ou habitant des logements précaires et/ou insalubres.

Concernant les personnes en situation de handicap, le gouvernement s’est borné à créer une plate-forme avec des ressources pour faciliter leur vie et celle de leurs aidants. Cette plate-forme de solidarité qui s’appuie sur les associations ne prend pas en compte les difficultés économiques.

Parce que nous vivons une période sans précédent, nous exigeons de l’État, qui s’apprête à dépenser des milliards pour aider les entreprises, sans aucune contrepartie notamment pour des entreprises très polluantes, qu’il mette en place un nouveau plan d’urgence sociale et économique avec des mesures immédiates telles que :

Logement

  • Suspension des loyers dans le parc locatif public et privé avec garantie de l’État si nécessaire.

  • Arrêt des expulsions locatives.

  • Relogement immédiat des femmes sans domicile fixe, accompagné d’un suivi social et d’une prise en charge réelle.

  • Réquisition des logements vides.

  • Moratoire des factures d’eau, d’électricité, de gaz pour les personnes qui ont perdu leur revenu ou ont vu celui ci diminué.

Exilé.e.s

  • Régularisation de tou.te.s les sans papier-e-s.

  • Mise à l’abri et protection des mineur.e.s isolé.e.s avec une prise en charge effective qui permette l’accès à tous les droits notamment l’accès à la santé et à l’éducation.

  • Fermeture des Centres de Rétention Administrative – CRA – dans lesquels sont enfermés des femmes et des enfants sans aucune protection contre le COVID.

Travail

  • Abrogation de la loi sur l’assurance chômage qui pénalise particulièrement les femmes comme les intermittentes du spectacle, les assistantes maternelles, ainsi que les jeunes et les senior-e-s.

  • Indemnisation totale du chômage partiel pour l’ensemble des salarié-e-s et des personnes en situation « d’ubérisation ».

  • Retrait définitif du projet de loi sur les retraites.

  • Attribution d’une aide exceptionnelle dont le montant permette de vivre dignement et de faire face à la situation créée par la pandémie.

Handicap

Nous exigeons une aide exceptionnelle afin de revaloriser l’Allocation Adulte Handicapés et l’Allocation d’Éducation destinés aux aidants. Soutien aux personnes en situation de handicap.

Prostitution

Les personnes en situation de prostitution doivent pouvoir bénéficier d’un abri décent, d’une régularisation pour les sans papiers, victimes de la traite, et d’une aide exceptionnelle leur permettant de vivre dignement et en étant autonomes.

Revalorisation des salaires et égalité réelle.

Ces mesures d’urgence sociale doivent s’accompagner d’une revalorisation salariale conséquente pour l’ensemble des métiers féminisés, de la fin des bas salaires pour des métiers dont l’utilité sociale a été démontrée, de l’arrêt effectif des inégalités salariales entre les femmes et les hommes.

Violences conjugales

Par ailleurs le confinement a accru les violences conjugales et a mis en lumière dans le monde entier cette situation que les féministes dénoncent depuis bien longtemps. La situation des enfants violentés physiquement et psychologiquement est apparue de façon éclatante. Certains commissariats continuent à refuser les plaintes. Par exemple il aura fallu 72 heures et plus pour mettre à l’abri une femme en danger de mort ! Aucune loi n’oblige automatiquement l’agresseur à quitter le logement puisqu’il faut que le juge l’ordonne dans le cadre d’une ordonnance de protection. Ce sont les femmes victimes de violences qui sont incitées à partir et, de ce fait, c’est l’agresseur qui continue à jouir du domicile. C’est une véritable double peine.

Les moyens consacrés à la lutte contre les violences à l’encontre des femmes n’étaient pas à la hauteur avant l’épidémie, ils ne le sont pas plus aujourd’hui. Les quelques mesures prises ne sont que du saupoudrage bien incertain. Une fois de plus, l’Espagne, sur cette question, a pris des mesures en urgence bien plus fortes que la France. Nous exigeons l’application stricte de la loi : les plaintes doivent être prises, la police et la gendarmerie doivent se déplacer immédiatement au domicile des victimes quand celles ci en font la demande.

Si une ordonnance de protection peut être délivrée de toute urgence, il faut privilégier l’expulsion du conjoint violent. Si ça n’est pas possible, il faut mettre immédiatement à l’abri la femme et les enfants. Les associations doivent recevoir des aides d’urgence supplémentaires pour pouvoir soutenir les victimes. Un milliard c’est le budget nécessaire pour accompagner les femmes victimes de violence, on est loin du compte !

Avortement

La mobilisation des associations avec le succès de la pétition « Covid 19 : Les avortements ne peuvent attendre ! Pour une loi d’urgence ! » a permis l’allongement du délai pour la pilule abortive. Mais ceci ne suffira pas. Le 11 mai, lors du déconfinement, des femmes auront dépassé les délais de 12 semaines. Nous exigeons l’augmentation du délai légal pour avorter de 8 semaines, correspondant à la durée du confinement.

Nos vies, pas leurs profits !

La pandémie devrait obliger toutes et tous à changer de logique. Le gouvernement reste cependant sur une logique de retour au travail le plus rapide possible au mépris de la santé de la population. Le projet de réouverture des établissements scolaires tel qu’il est conçu, rajoute aux angoisses et à la culpabilisation pour la santé des enfants, et pour celles qui font parti des personnels de l’éducation, toutes catégories professionnelles confondues, la charge de travail et mentale sera infernale.

Ce gouvernement et ceux qui l’ont précédé ont une responsabilité immense dans cette crise.

Reconduire les inégalités actuelles nous mènera dans une nouvelle impasse. Le néo libéralisme, le capitalisme, le patriarcat tuent. Nous devons changer de paradigme, dire stop au capitalisme et aux logiques productivistes et destructrices de la planète, à la marchandisation des biens communs comme la santé, l’éducation, la culture… tout comme à la privatisation de l’accès à l’eau, l’énergie.

Il nous faut nous situer dans des logiques d’égalité et de reconnaissance qui doivent structurer la construction d’une société future. Les femmes payent un lourd tribut à cette crise, mais c’est aussi grâce à elles que la société tient debout et fait face, comme ce fut le cas bien souvent dans les moments difficiles de l’Histoire.

La construction d’une société émancipatrice pour tous et toutes, débarrassée de l’oppression, du sexisme et du racisme, celle de l’après, ne pourra se faire sans elles, sans la reconnaissance de leur rôle, de leur place et sans éradiquer les inégalités actuelles.

Le 24 avril 2020

#on arrête toutes

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Chanson sans peur

« Chanson sans peur » de Vivir Quintana accompagnée par El Palomar

Paroles et musique : Vivir Quintana

Titre original : Canción sin miedo

Arrangements vocaux:  Paz Court

Audio : Paz Court & Mariana Correa

remerciements à Benito García Rodríguez.

Master : Ximena Gama

Video : Alejandra Patrón

Chaîne YouTube de Vivir Quintana :

https://www.youtube.com/user/kinthana

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10 idées pour sortir les femmes de la crise

Pour bien des femmes au Québec, la crise a commencé bien avant l’arrivée de la pandémie de la COVID-19. Nous ne souhaitons donc pas de retour à la « normale », car cette norme laissait tellement d’entre nous derrière. Nous souhaitons avancer. Et lorsque les femmes avancent, c’est toute la société qui s’en porte mieux. Ce document fut présenté à Mme Isabelle Charest, Ministre responsable de la Condition féminine, le 24 avril 2020

Contexte

Les femmes sont plus durement touchées par la pandémie de la COVID-19 et la crise économique et sociale qui en découlent. Par exemple :

* Les femmes sont plus touchées par l’augmentation du chômage des dernières semaines, qui touchent particulièrement les emplois à temps partiel et les emplois dans le secteur des services tels l’hébergement et la restauration.

* Les femmes sont plus nombreuses dans les emplois de première ligne du système de santé, où les risques de contamination sont les plus élevés. De manière globale, 80% des emplois dans le domaine de la santé sont occupés par des femmes.

* Ce sont aussi les femmes qui occupent les emplois où les interactions avec le public sont les plus importantes au sein des commerces essentiels. Ce sont les caissières, par exemple, dans les épiceries et les pharmacies.

* Il y a encore un écart de salaire moyen important entre les hommes et les femmes au Québec et au Canada, et la pauvreté est encore largement une réalité féminine. En situation de crise économique, les femmes sont donc surreprésentées parmi les populations les plus vulnérables.

* Toutes les problématiques ci-haut sont encore accentuées pour les femmes racisées. Elles sont encore plus surreprésentées que leurs pairs dans les emplois sous-payés des services essentiels et les emplois à statut précaire, particulièrement en ce qui a trait au soin des aînés en milieu hospitalier ou à domicile ; leur taux de chômage est plus élevé, et même en temps normal, et elles sont plus nombreuses à vivre sous le seuil de la pauvreté.

* Les mesures de confinement amplifient par ailleurs les risques de violence envers les femmes et les enfants. Celles qui sont prises à la maison avec un conjoint violent ont aussi moins d’occasions de s’éloigner pour demander de l’aide, même si les ressources sont disponibles.

* Plusieurs communautés autochtones sont particulièrement vulnérables à la pandémie, notamment à cause de la pénurie de logements qui force tant de familles à vivre dans des espaces trop restreints où la distanciation sociale est impossible. Les risques de violence envers les femmes et les enfants autochtones occasionnés par les mesures de confinement sont donc donc plus importants dans ces milieux.

* Les femmes sont plus nombreuses à la tête des familles monoparentales. Par ailleurs, la charge des enfants et des tâches domestiques leur revient encore disproportionnellement au sein des familles. La fermeture des écoles a donc un impact démesuré sur les mères québécoises, leur santé mentale et physique. La pandémie affecte plus la capacité des femmes à concilier travail et famille.

Les réalités sociales qui rendent les femmes plus vulnérables à la crise actuelle ne sont pas nouvelles. La pandémie de COVID-19 ne fait que les accentuer. Des mesures ciblées, à court terme, peuvent faire une différence concrète dans la vie de plusieurs femmes. Toutefois, pour contrer les problèmes de fond ancrés dans des inégalités normalisées au fil des décennies, il est aussi impératif de mettre de l’avant des idées ambitieuses. Il faut que la société d’après-crise réponde mieux à ses promesses entre les hommes et les femmes, et entre toutes les femmes.

Tout comme les problèmes, les pistes de solution les plus évidentes ne sont pas nouvelles non plus. Le mouvement féministe québécois, la FFQ et un grand nombre d’organismes en défense des droits portent ces combats et cherche à faire évoluer les politiques publiques depuis des décennies. Il semble toutefois qu’en ces temps troubles, l’importance revendications amenées par tant de personnes depuis si longtemps est peut-être plus saillante que jamais aux yeux du grand public. Il est plus que temps d’agir.

10 idées pour sortir les femmes de la crise

Dans ce contexte, la Fédération des femmes du Québec souhaite donc (re)mettre de l’avant 10 idées pour sortir les femmes de la crise.

1. Améliorer les conditions de travail des « anges gardiennes », de manière durable

Cela passe notamment par une augmentation substantielle des salaires et une amélioration drastique des conditions de travail. Nous sommes conscientes que cela requiert un grand chantier. Il devrait s’agir là d’une priorité nationale.

Si les inégalités de rémunération et de conditions de travail dans le système de santé québécois ont fait couler beaucoup d’encre dans les dernières semaines. Or, elles ne sont pas nouvelles.

Traditionnellement, les médecins étaient des hommes et les infirmières des femmes. Si la valorisation des professions aussi inégales, les vieux relents du patriarcat sont en grande partie à blâmer.

Les femmes racisées occupent aussi les rôles de care et de travail dans nos sociétés depuis très longtemps. Encore aujourd’hui, elles sont très nombreuses parmi les préposées aux bénéficiaires et le personnel d’aide à domicile pour nos aînés – dans la grande région de Montréal, certes, mais pas seulement. Si ces rôles sont aussi mal rémunérés, c’est aussi à cause d’inégalités sociales profondes qui ne datent pas d’hier. Nos sociétés rémunèrent encore différemment le travail en fonction de qui, en bonne partie, occupe un rôle ou un autre.

On voit bien aujourd’hui comment ces iniquités ne servent personne : ni les travailleuses ni les bénéficiaires. La sous-valorisation du travail traditionnellement féminin amplifie de facto la capacité du gouvernement à agir efficacement en période de crise de santé publique.

Remercier les « anges gardiennes » ne suffit pas. Il faut aussi cesser de les exploiter et revaloriser leur travail par des mesures concrètes.

2. Instaurer un revenu minimum d’urgence

Trop de personnes sont encore inadmissibles aux mesures d’aide d’urgence annoncées par les gouvernements provincial et fédéral. Par exemple, certaines femmes qui étaient en congé de maternité ne sont pas admissibles à l’assurance-chômage. Plusieurs femmes actives dans l’industrie du sexe, femmes sans statut et femmes impliquées dans les économies informelles passent sous le radar des catégories gouvernementales. De manière générale, les femmes sont plus nombreuses à vivre de sources de revenus précaires, qui entrent mal dans les définitions classiques.

Toutes ont droit à un revenu décent, en tout temps. Un revenu minimum garanti imposable permettrait de mieux aider toutes celles qui en ont le besoin que les programmes à la pièce où il y a toujours des exclues.

3. Augmenter le salaire minimum à 15 $

On qualifie d’essentielles toutes celles qui maintiennent les services dans les pharmacies et les épiceries, qui maintiennent les lieux publics propres, qui offrent des soins aux aînés, qui tiennent le filet social dans les organismes communautaires. Pouvons-nous désormais les rémunérer justement ?

4. Donner des suites sérieuses aux revendications des femmes autochtones

Cela fait des années que l’on nomme les solutions aux multiples problématiques qui fragilisent les communautés autochtones, et en particulier les femmes, les filles et les personnes bispirituelles. Les rapports de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, de la Commission d’enquête sur les femmes autochtones disparues et assassinées, et de la Commission de vérité et réconciliation existent. On ne devrait pas attendre une pandémie avant d’accélérer l’action politique. Mais il n’est pas trop tard pour s’y mettre.

5. Mieux connaître l’impact différencié de la pandémie et des mesures d’urgence, pour mieux intervenir

L’élaboration et l’évaluation des politiques publiques doivent s’ancrer dans une connaissance des faits. Quel est l’impact des mesures d’urgence sur les hommes et les femmes ? Quelles communautés sont le plus affectées par la pandémie, et pourquoi ? Quelles interventions faut-il planifier en conséquence ?

Depuis longtemps, des chercheurs dénoncent le manque de données détaillées pour mieux comprendre l’état de la santé publique au Québec et au Canada. Pourtant, aucun centre d’expertise et de référence en matière de santé publique au Québec, n’a encore diffusé d’information statistique ventilée selon l’appartenance ethnoculturelle, le sexe, le genre, la classe sociale et ; la situation d’handicap, en lien avec le virus. Il faut mieux connaître le portrait de la situation pour les femmes, et mieux comprendre quelles femmes sont les plus touchées par le virus ou encore oubliées par les mesures d’urgence.

L’analyse différenciée selon les sexes dans une perspective intersectionnelle (ADS+) permettrait aussi de répondre à ce besoin crucial d’informations et donc de prendre des décisions plus éclairées pour le bien collectif.

6. Sensibiliser la population à l’épidémie de violence genrée

L’an dernier, une femme ou une fille était tuée au Canada à chaque trois jours, en moyenne. Et bien sûr, les statistiques sur les meurtres ne constituent que la pointe de l’iceberg de la violence envers les femmes. Avec les mesures de confinement, le portrait macabre dressé par les chiffres est sûrement appelé à s’assombrir.

Par ailleurs, on sait que les personnes LGBTQIA2+ et les personnes en situation de handicap, par exemple, font partie des groupes les plus vulnérables à la violence familiale.

En cette période de crise, il est important de répondre aux besoins des maisons d’hébergement et des autres organismes qui viennent en aide à toutes les personnes qui vivent de la violence.

Il est aussi nécessaire d’opérer un changement de culture et de mettre fin à la normalisation de la violence genrée qui mène encore tant de médias à caractériser ces situations de « conflit familial » ou de « blessures amoureuses ». Les besoins en sensibilisation et en éducation populaire du grand public sont criants.

Il faut continuer de travailler à mieux soutenir les victimes tout en prenant les mesures nécessaires pour stopper la violence avant qu’elle n’affecte encore une autre génération.

7. Respecter les droits humains des femmes incarcérées

Au 18 avril, plus de la moitié des détenues de l’Établissement Joliette, dans Lanaudière, ont été déclarées positives au coronavirus. Là-bas, des unités d’isolement sont utilisées pour tenir les détenues malades à part, une mesure punitive, inhumaine et inefficace pour contenir le virus. Au Centre de surveillance de l’immigration de Laval (CSI), une quinzaine de personnes sont toujours détenues alors qu’un gardien y a été déclaré positif.

Il est urgent de se pencher sur la situation de toutes les personnes qui pourrait avoir accès à la libération conditionnelle sans que la sécurité publique en soit affectée. On parle notamment des demandeurs d’asile, des personnes dont la peine arrivait à terme sous peu, celles qui se qualifieront bientôt à la libération conditionnelle et celles qui ont été incarcérées pour des crimes non violents.

8. Bonifier le financement à la mission des organismes communautaires

Les mesures d’austérité des dernières années les avaient déjà particulièrement fragilisés. Pourtant, on prend maintenant conscience plus que jamais de l’importance cruciale des services que ces organismes rendent à la population.

Il faut par ailleurs noter que la crise du sous-financement est encore plus aigüe au sein des organismes qui desservent les femmes racisées et les femmes autochtones, lesquelles sont particulièrement vulnérables en situation de crise pour les raisons déjà nommées.

Vraisemblablement, la pression sur ces organismes restera élevée bien après le déconfinement progressif de la société. Une solution durable passe par un retour à un niveau viable de financement à la mission de ces organismes.

9. Veiller sur la santé des femmes en situation de crise

La pression sur le système de santé, les limites imposées aux personnes accompagnatrices lors des examens de grossesse et les accouchements et la suspension des accouchements à domicile : tous ces facteurs peuvent augmenter les risques de violences obstétricales et gynécologiques (VOG) et compliquer la santé maternelle. Par ailleurs, la fermeture temporaire de certaines cliniques a compliqué l’accès à l’avortement dans plusieurs régions au Québec. Dans ces circonstances, il est important de travailler de concert avec les expertes et les organismes pertinents pour évaluer l’impact des mesures d’urgence sur la santé gynécologique et obstétricale.

Par ailleurs, dans une situation incertaine où le stress augmente, l’anxiété, la dépression et plusieurs autres enjeux de santé mentale peuvent aussi devenir un enjeu de santé publique encore plus critique. Les femmes qui doivent concilier le soin des enfants avec les exigences du travail, par exemple, sont à risque d’épuisement. Or, les services en santé mentale publics, gratuits et accessibles à toutes sont encore loin d’être une réalité. Le prix onéreux des psychothérapies aux privés est dénoncé depuis longtemps.

Il est important d’améliorer l’accessibilité de ces services, maintenant, et de manière pérenne.

10. Offrir des services adéquats aux femmes en situation d’itinérance

Bien que la Ville de Montréal ait temporairement réquisitionné des espaces pour créer des centres d’hébergement pour les personnes itinérantes, il arrive souvent que ceux-ci soient pleins. Un très grand nombre d’organismes ont par ailleurs dû cesser de servir des repas aux personnes itinérantes. Les toilettes publiques des centres commerciaux et des restaurants ne sont plus accessibles. Les installations sanitaires manquent cruellement. La fermeture des banques complique l’accès à l’aide sociale. Et les rues étant désertes, les femmes ne peuvent plus compter sur les dons de la population.

Dans ces conditions, la situation des femmes en situation d’itinérance à Montréal s’est grandement précarisée dans les dernières semaines. Tout porte à croire que la réalité est aussi grave un peu partout au Québec. Il est impératif d’améliorer le service à ces populations pour qu’elles passent à travers de la crise, au-delà des seules mesures de contrôle de la contagion. Ce n’est pas que le coronavirus, mais aussi les mesures de confinements elles-mêmes qui mettent grandement leurs vies en danger à l’heure actuelle.

Pour le bien des femmes, le retour à la « normale » n’est pas une option

Nous savons aussi que les problématiques susnommées touchent plus les femmes, certes, mais pas seulement les femmes. Nous savons aussi que les solutions mises de l’avant peuvent aussi améliorer les conditions de vie d’un grand nombre d’hommes. C’est normal : le combat féministe se fait toujours dans l’objectif de plus d’équité et de justice pour toutes les collectivités.

Pour bien des femmes au Québec, la crise a commencé bien avant l’arrivée de la pandémie de la COVID-19. Nous ne souhaitons donc pas de retour à la « normale », car cette norme laissait tellement d’entre nous derrière. Nous souhaitons avancer. Et lorsque les femmes avancent, c’est toute la société qui s’en porte mieux.

Fédération des Femmes du Québec

https://www.pressegauche.org/10-idees-pour-sortir-les-femmes-de-la-crise

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Pour rappel

Lutte contre le coronavirus : si les femmes s’arrêtent, les masques tombent (Belgique)

Pour aider les femmes victimes de violence en IDF – affichette pour les pharmacies ou autres lieux restés ouverts

Nous ne sommes pas toutes en sécurité à la maison : la violence conjugale en temps de pandémie (Canada)

Il aura fallu une pandémie pour comprendre la valeur de notre travail (Québec)

Deux infirmières face à la crise sanitaire du coronavirus : il faudra «  faire quelque chose avec cette colère » (Belgique) 

Natacha Chetcuti-Osorovitz :Du confinement carcéral au confinement domestique

Nous ne voulons plus de cette société ! Communiqué de presse du Collectif National pour les Droits des Femmes 

Tithi Bhattacharya : Pour donner un sens à la crise du Coronavirus

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/08/lutte-contre-le-coronavirus-si-les-femmes-sarretent-les-masques-tombent-et-autres-textes/ 

Coronavirus et confinement : Vie Féminine appelle à des mesures urgentes pour les droits des femmes

Violences masculines en période de confinement : « Personne ne viendra m’aider »

Clémentine Autain : Avec le confinement, c’est l’explosion des violences intrafamiliales

Toulouse, Lutte contre les violences faites aux femmes :

Soins et féminisme en temps de pandémie :

Renée Gerlich : Le coronavirus met plus que jamais en danger les Néo-Zélandaises de l’industrie du sexe ; pourquoi est-ce que le lobby pro-décriminalisation ne les aide pas ? : 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/31/
coronavirus-et-confinement-vie-feminine-appelle-a-des-mesures-urgentes-pour-les-droits-des-femmes-et-autres-textes/

Mise à jour avec une pétition :Avortement en Europe, les Femmes décident !

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/20
/avortement-en-europe-les-femmes-decident/

La pandémie affecte encore plus durement les femmes : 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/03/17/
la-pandemie-affecte-encore-plus-durement-les-femmes/
 

Confinement et violences : l’urgence de mesures permanentes ! (Belgique)

Difficultés accrues pour les mamans solos au temps du confinement

Confinement et avortement : Lettre ouverte à Olivier Veran

Coronavirus : Il faut « revaloriser les emplois et carrières à prédominance féminine » 

Femmes migrantes, encore plus fragiles en temps d’épidémie

Elisabeth Germain : Pour une analyse féministe de la crise (Covid-19)

Rachel Silvera : Les femmes en première ligne face au covid-19 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/23
/pandemie-et-femmes-confinement-et-
violences-mamans-solo-avortement-revalorisation-des-emplois
-et-carrieres-femmes-migrantes-
analyses-feministes-femmes-en-premiere-ligne-face-au-covid-19/

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