Pandémie – Covid19 : Nicaragua, Tunisie, Egypte, Roumanie, Palestine, Hong Kong, Maghreb, Inde

La saignée sociale continue dans les zones franches du Nicaragua

Les 11 000 salarié.es de la zone franche de Gildàn, une des plus grands entreprises textiles (installée sur trois communes : San Marcos, Rivas et Jinotepe, dans le sud), renvoyé.e.s chez elles et chez eux le 23 mars en « vacances » forcées, ne reprendront pas le travail avant le 7 juin.

Les dirigeants des « syndicats officiels » de l’entreprise ont communiqué au moyen de messages vocaux Whatsapp avec les ouvrier.ère.s : « Nous sommes parvenus à un accord [avec la direction] et à compter du 13 avril vous toucherez 50% de votre salaire en guise de don [sic !] de l’entreprise, qui dit qu’elle n’a ni matériels ni commandes pour continuer de travailler. » Le 25 mars, les syndicats pro-gouvernementaux ont signé un accord avec le patronat des zones franches (ANIT). Ce document, tout en prônant le respect des mesures sanitaires, autorise les employeurs à procéder à des ruptures de contrats de travail temporaires ou définitives, individuelles ou collectives, s’appuyant sur un article du Code du travail qui permet de renvoyer les salarié.es chez eux et elles avec seulement six jours de salaire en attendant la reprise.

Un des salariés réagit sur le site indépendant Confidencial : « Je suis soulagé parce que nous ne sommes pas licenciés, mais comment vivre avec à peine la moitié de mon salaire ? » Il touchera donc une aumône de 800 cordobas par semaine [l’équivalent de 23 dollars], alors que le panier de base mensuel (ensemble de produits alimentaires de base officiellement recensés) pour une famille de cinq personnes est estimé au Nicaragua à plus de 15 000 cordobas et l’inflation est permanente.

La dirigeante du Mouvement des femmes Maria Elena Cuadra, Sandra Ramos, qui défend notamment les ouvrières des maquilas, a rappelé que 2 775 personnes ont déjà été définitivement licenciées dans les zones franches en moins d’un mois. Dans la région de Leòn, la multinationale japonaise Yazaki a aussi arrêté la production depuis fin mars mettant 10 000 personnes au chômage technique avec seulement 50% du salaire.

Pendant ce temps-là, le gouvernement Ortega-Murillo continue dans le déni de la pandémie et de la terrible crise sociale qui s’abat sur le pays. Dans sa dernière apparition, après un mois d’autoconfinement dans son bunker personnel, le 15 avril, le président a encore répété que les pays les plus frappés ne sont pas « socialistes révolutionnaires » et que malgré la crise le Nicaragua continue de travailler : « Personne ne mourra de faim… » !

L’Articulation des mouvements sociaux du Nicaragua (AMS, regroupement d’organisations sociales, paysannes et féministes indépendantes) accuse le pouvoir du couple Ortega-Murillo de cacher les véritables chiffres de malades du Covid-19, d’intimider les médias qui tenteraient d’informer sur la question, de ne pas prendre de mesures pour les entrées et sorties du pays (notamment à la frontière avec le Costa Rica, où l’épidémie est forte) et surtout de n’instaurer ni respecter aucune mesure de précaution ou de confinement. L’eau potable et le savon sont rares dans ce pays. Le gouvernement en profite également pour continuer de réprimer toute contestation. La situation est très tendue dans les zones franches, avec des conditions sanitaires dangereuses.

http://www.laboursolidarity.org/La-saignee-sociale-continue-dans


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En absence d’eau, le confinement impossible :
pour une eau accessible à tous

Tunis, le 17 avril 2020

Depuis le 21 mars 2020, le gouvernement tunisien a décrété le confinement total à l’ensemble de la population après les prescriptions du ministère de la santé stipulant l’obligation de rester à la maison pour limiter la propagation du virus COVID-19 et éviter que le nombre de cas n’éclate.

Au moment où la plupart des tunisiens se plaignent de la pénurie de certains produits alimentaires comme la farine et la semoule, et que d’autres, contraints d’arrêter le travail jusqu’à nouvel ordre, se sont tournés vers leurs économies et épargnes pour pourvoir subvenir aux besoins de leurs familles, une tranche non négligeable des tunisiens est inquiète de ne pas pouvoir appliquer les consignes d’hygiène et de propreté données par les professionnels de la santé, pour la simple raison que l’eau ne leur est pas accessible.

Le FTDES a alerté à plusieurs reprises [1]sur la gravité de la situation dans plusieurs régions tunisiennes en rapport avec les coupures d’eau ou son absence totale [2]. Dans certaines localités de la Tunisie intérieure, la SONEDE est absente et des groupements de développement agricoles sont incapables d’assurer leur mission de fourniture d’eau, essentiellement à cause de problèmes d’endettement. Les habitants, et surtout les femmes et les enfants, font donc des trajets plus ou moins longs pour aller chercher de l’eau à la source la plus proche. Ces sources sont dans la plupart des cas impropres, soit parce que leur eau est stagnante ou car des déchets de toutes sortes y sont déversés.

Ainsi, qu’a donc fait l’Etat pour garantir le minimum et l’indispensable des besoins à ces citoyens pour qu’ils puissent se confiner sereinement ? Comment ces citoyennes et citoyens, qui voudraient bien rester à la maison pour leur sécurité et celle de leurs enfants, pourraient-ils se laver les mains plusieurs fois par jour quand le litre d’eau qu’il stockent dans un coin de la maison est si précieux que se laver les mains est quasiment un luxe à leurs yeux ? Cette eau est d’autant plus précieuse à l’heure actuelle puisque pour s’en approvisionner, ils ont dû parcourir des kilomètres et s’exposer ainsi au Corona, tandis que la majorité des tunisiens font couler leurs robinets pendant de longues minutes pour s’assurer qu’ils ont les mains bien propres.

Nous n’avons pas observé de mesures à la hauteur de l’urgence de la situation, pour garantir à chacun son droit à l’accès à l’eau, si crucial aujourd’hui. Au contraire, l’Etat a choisi d’augmenter les tarifs de la Sonede pendant cette période [3].

Ainsi, le FTDES :

Alerte sur la détresse de ces citoyens, qui courent aujourd’hui un grand risque de contamination par le COVID-19 car ils sont plus exposés au danger du virus que leurs concitoyens confinés à la maison. Cette exposition est due aux longs trajets qu’ils parcourent tous les jours à la recherche d’eau et est aggravée puisque leur système immunitaire est déjà affaibli par des années de consommation d’eau impropre ;

Dénonce la politique d’homogénéisation adoptée par les décideurs dans l’application du confinement à l’ensemble des citoyens tunisiens sans prendre en considération le cas particulier de la population privée d’eau ;

Rappelle que le droit à l’eau est un droit constitutionnel et que l’Etat devrait assumer ses responsabilités pour garantir ce droit à tous au risque de voir une augmentation des cas atteints par le COVID-19 dans les zones rurales assoiffées ;

Dénonce enfin l’absurdité des règles de propreté et d’hygiène mises en place quand l’équité dans l’accès à l’eau n’est pas assurée.

Pour résoudre cette situation, le FTDES :

Appelle à prolonger la décision de la SONEDE de remettre l’eau aux familles nécessiteuses et de reporter le paiement de leurs dettes, initialement prévue jusqu’au 17 avril pour qu’elle couvre toute la période du confinement et qu’elle permette à tous les foyers d’avoir un accès continu à une eau de qualité. L’eau devrait être fournie gratuitement dans ce cadre, a minima pour la partie vitale (première tranche) ;

Incite les décideurs à élargir cette décision pour qu’elle concerne également les GDA, en coordination avec la STEG, et à surveiller le bon retour de l’eau dans tous les GDA qui fournissent de l’eau potable ;

Note que quelques initiatives des commissions régionales de lutte contre les catastrophes (comme à Kairouan et Kasserine), ont permis le retour d’eau dans certains GDA mais insiste que même dans ces cas, des perturbations dans la distribution continuent à exister (débit faible, eau trouble, durée de desserte courte…) ;

Renouvelle la demande formulée au gouvernement par des organisations de la société civile afin d’adopter une politique féministe dans le combat actuel contre le Covid-19 [4], car les femmes et les jeunes filles notamment dans les zones rurales sont plus exposées au risque du virus que ce soit quand elles vont chercher l’eau ou quand elles exercent dans le métier agricole [5] ;

– Appelle le ministère de l’agriculture et l’assemblée du peuple à ouvrir le grand dossier de l’approvisionnement en eau dans les milieux ruraux, en prenant en considération les recommandations de la société civile, incluses dans le code citoyens des eaux, dont essentiellement la mise en place d’une structure de gestion indépendante dans les campagnes et la gratuité d’une quantité d’eau correspondant aux besoins vitaux.

[1] https://ftdes.net/leau-est-en-face-de-nous-et-on-meurt-de-soif/

[2] Certains citoyens ne sont pas raccordés à la SONEDE et ne dépendent pas d’un GDA non plus, comme c’est le cas de 15% de la population rurale de Kairouan.

[3] https://www.watchwater.tn/ar/blog/2020/4/8/60-lhkom-ostthmr-lazm/

[4] https://ftdes.net/ar/lettre-ouverte-au-premier-ministre-pour-ladoption-dune-politique-feministe-dans-la-lutte-contre-lepidemie-du-covid-19/

[5] https://ftdes.net/ar/femmes-agricole

https://ftdes.net/en-absence-deau-le-confinement-impossible-pour-une-eau-accessible-a-tous/

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La crise du corona virus et la situation des médecins
et de la santé en Égypte

Chaque jour, nous entendons parler de dizaines de membres du personnel médical infectés par le nouveau virus Corona en Égypte, de l’Institut d’oncologie à l’hôpital Sadr de Dikirnis en passant par l’Institut de cardiologie, et bien d’autres. Il y a une très forte augmentation du nombre de contaminations dans le corps médical. L’Association médicale a fait état de 43 médecins infectés et de 3 décès. La mortalité et le taux de contamination des médecins sont généralement estimés à environ 15% du total des cas déclarés à ce jour.

D’autre part, le corps médical serait responsable de la contamination, comme l’indiquent la déclaration de l’a commission sanitaire au Parlement et une publication de la Direction de la Santé de Kafr El Sheikh. Un médecin qui se plaint de l’absence de matériel de lutte contre la pandémie est sanctionné, comme cela s’est produit avec ce médecin du gouvernorat de Sherkia, muté de force par la Direction de la santé de ce même gouvernorat, jusqu’à des médecins menacés par les renseignements généraux au cas s’ils en venaient à suspendre leur travail pour exiger du matériel comme cela s’est produit à l’Institut de cardiologie, et menacés de licenciement comme cela s’est produit à l’Institut d’oncologie, pour ne parler que de cas connus.

Nous constatons également qu’au niveau local, il y a une disparité dans les réactions des populations vis-à-vis des médecins, qui vont de la considération envers le rôle des médecins comme le traduit la vidéo d’applaudissements pour un médecin d’Assouan, jusque, à l’opposé, au manque de reconnaissance comme lorsque les habitants du village de Kafr El Dawar ont refusé d’enterrer la mère d’un médecin, décédée du corona virus, ou que des résidents d’un immeuble menacent le médecin d’appeler la police s’il ne déménage pas, comme cela s’est produit à Port Saïd et Sohag ?

Que se passe-t-il ? Quelle est la raison de ce grand nombre d’infections ? Quelle est la raison des disparités des réactions populaires face aux médecins et au corps médical ?

La vérité est que les membres du corps médical, ainsi que les patients, payent maintenant la facture d’années de négligence sanitaire des pauvres en Égypte et le prix d’avoir transféré, via les médias d’État, la crise sanitaire sur le corps médical.

Après la révolution de janvier, les médecins et les personnels médicaux ont lutté pour améliorer le système de santé, et le slogan « le droit à la santé » et le slogan « la santé est un droit, pas une prime » était au cœur de cette lutte, et ils exigeaient que les médecins voient leurs salaires augmenter, parallèlement à l’augmentation du budget de la santé pour se mettre en conformité avec les normes internationales. Dans cet objectif, Ils ont mené trois grèves importantes en 2011, 2012 et 2014. Ils ont également fait de très nombreuses actions de protestations pour ces deux revendications, entre autres, de sorte que le rôle des médecins à cette époque s’est transformé en un levier sociétal pour l’ensemble du secteur de la santé. Ils ont réussi à bloquer les tendances opportunistes qui exigeaient la dissociation de la revendication d’augmentation des salaires du reste des revendications des médecins, longtemps après la révolution, Ceci, soit dit en passant, est l’une des raisons les plus importantes qui alimentent la rancune constante du gouvernement envers les médecins.

L’objectif de la revendication de l’amélioration de leur traitement était principalement de chercher à verser un salaire correct au médecin, ce qui lui permettrait d’exercer sa profession à plein temps, de mener des recherches scientifiques dans son domaine et de développer son expertise médicale, au lieu de se disperser sur plusieurs postes afin d’offrir un minimum de vie décente à lui-même et sa famille. Pour être plus clairs, imaginons la situation d’un médecin qui touche un salaire d’à peine 170 dollars toutes indemnités comprises. Même avec la maigre hausse approuvée par Sissi en mars dernier pour augmenter la prime versée aux professions médicales de 75%, l’augmentation n’a pas dépassé 400 livres, soit 25 dollars seulement. Et il convient de noter ici que la prime pour les professionnels de la médecine, initialement, a été approuvée en 2014 après une lutte mémorable de médecins et une grève de tous les agents de santé qui a duré 60 jours.

Les médecins reçoivent également une indemnité mensuelle de contamination estimée à 19 livres tandis que l’indemnité de contamination versée à un jeune procureur se monte à 3000 livres. Rappelons qu’il existe une décision de justice datant de 2015 ordonnant de verser une indemnité de contamination de 1000 livres pour les médecins (c’était avant la décision de libéraliser le taux de change) mais le gouvernement refuse d’appliquer cette décision, et pire encore, le ministère de la Santé l’a contestée ! Quant aux salaires des infirmiers, ils sont également faibles et atteignent au maximum, selon les déclarations du Syndicat des infirmiers, 1300 livres pour un infirmier nouvellement diplômé et 3000 livres pour un ancien infirmier.

Les méthodes de management et de contrôle révèlent de fortes pressions sur les soignants, comme la mise en place du pointage digital (biométrique), les mutations forcées de médecins et leur affectation à des tâches difficiles sans tenir compte de leur situation. Le dernier exemple est l’accident du minibus transportant des femme médecins de Minya. Une des rescapées raconte qu’elle et ses collègues ont été averties de l’heure de la session seulement quelques heures avant. Elles n’ont pu obtenir de place en train, ce qui les a obligées à voyager en minibus de Minya au Caire sur une route dangereuse. Elles avaient reçu un avertissement du ministère de la Santé, les sommant de se débrouiller et d’y assister de quelque manière que ce soit, et les menaçant, en cas d’absence à la session de formation à la date spécifiée, de sanction pour avoir refusé d’obtempérer aux ordres et déferrement pour instruction, ou de mutation forcée.

Bien sûr, ce contexte peu avenant a fait fuir de nombreux médecins et personnels médicaux, de sorte que le nombre de médecins démissionnaires a augmenté, passant de 1044 pour l’année 2016 à 2049 en 2017, puis à 2397 en 2018. Le nombre de médecins égyptiens travaillant à l’étranger s’élève à 100 000, dont 65 000 pour la seule Arabie Saoudite. Tout cela a contribué à réduire le nombre de médecins travaillant en Égypte à 80 000 médecins travaillent dans les hôpitaux, les directions des services de santé, les hôpitaux et les établissements universitaires, sur un total de 213 000 médecins inscrits. Le total du personnel infirmier travaillant dans le secteur public s’élève à 187 000 sur un total de 243 000 inscrits. Beaucoup ont démissionné ou sont partis travailler à l’étranger après avoir pris un congé sans solde, ce qui a entraîné de graves pénuries de personnel soignant.

Dans le secteur médical, le taux est tombé à 10 médecins pour 10 000 habitants, alors que le ratio mondial pour le nombre minimum de médecins nécessaire s’élève à 23 médecins pour 10 000 habitants. En Europe, le taux est de 32 médecins pour 10 000 habitants. Le personnel infirmier a diminué pour atteindre le taux de 22 infirmiers pour 10 000habitants, alors que le ratio minimum mondial d’infirmiers pour fournir un service acceptable est évalué à 45 pour 10 000 habitants.

Tout cela a conduit à la déclaration de la ministre de la Santé, Hala Zayed, selon laquelle nous avons le plus faible pourcentage de médecins au monde, et à l’appel du Parlement à retarder l’âge de leur départ à la retraite, et à envisager la promulgation d’une loi qui interdirait aux médecins de voyager, un projet qui n’a pas vu le jour. Mais les médecins et les membres des professions médicales travaillant à l’étranger versent à l’État l’équivalent de 1000 dollars par an pour l’assurance, les retraites et le renouvellement des congés sans solde. Le transfert de leur épargne en Égypte n’est pas inférieur à 3 milliards de dollars par an, selon le Docteur Ahmed Hussein, ex membre du syndicat des médecins. Une nouvelle loi concernant les médecins qui ont fait leur spécialisation pendant leur internat a été publiée en septembre 2019, qui a augmenté la rétribution du médecin à 2200 livres avec une contrepartie contraignant ce médecin (stagiaire) à travailler dans les hôpitaux publics pendant deux ans, au lieu d’un an, pour remédier à la pénurie. Évidemment, l’augmentation est une bonne chose, si ces médecins ne peuvent travailler dans les hôpitaux sans supervision, il reste que cette décision est une tentative de couvrir le scandale de la pénurie de médecins. Dans les hôpitaux, il faut mentionner ici l’instrumentalisation politique de cette décision, car si la loi a été promulguée en septembre 2019, Sissi l’a annoncée à nouveau le 3 avril dernier pour s’en servir politiquement en pleine crise de Corona virus.

Le deuxième axe des revendications du corps médical est l’augmentation du budget de la santé pour se conformer aux standards internationaux, soit 15% du budget général de l’État. Alors que le budget actuel de la santé est de 4%, dont un tiers va aux des salaires des employés et des consultants du ministère, le reste est absolument insuffisant pour couvrir les besoins des hôpitaux en matériel et autres besoins des patients, du corps médical et le matériel pour faire face aux maladies, ce qui crée une situation de pénurie ou de non fonctionnement des appareils. Combien d’entre nous sont allés à l’hôpital public et ont fait les frais d’une grave pénurie de matériel ! Le corps médical demande au proche du patient de l’acheter à l’étranger, ce qui alimente chez les patients une colère sévère contre l’état du secteur de la santé en Égypte, colère qui se retourne contre le soignant qui n’y est pour rien. Et cette colère augmente quand les hôpitaux publics recourent au financement du fonds pour l’amélioration des services en élargissant les services rémunérés au détriment des services gratuits, en application de la loi sur l’organisation du travail hospitalier, et parfois en rendant payant le secteur gratuit.

Un autre point important est que le déficit permanent de matériel préventif et anti-infectieux font des hôpitaux des foyers de propagation de la contagion et un environnement fertile pour la contamination et la mort des médecins, en particulier pour les virus respiratoires et la méningite, et des dizaines de médecins sont morts, victimes d’une contamination sur leur lieu de travail, tels que le docteur Ahmed Abdellatif, le docteur Osama Rashid et le docteur Dalia Mehrez, et d’autres, dans la période pré-Corona. Les médecins ont été contaminés et les hôpitaux se transforment en bouillon de culture, une situation notoire depuis des années et bien antérieure au déclenchement de l’épidémie de Corona.

Pour plus de précisions, voici quelques statistiques qui dépeignent la situation sanitaire en Égypte. Alors que le rapport global du nombre minimum de lits à la population est 36 lits pour 10 000 habitants, le pourcentage en Égypte est de 16 pour 10 000. en ce qui concerne les lits de soins intensifs, contrairement à la déclaration d’un des membres du comité de lutte contre le Corona du ministère de la Santé à la télévision sur la disponibilité de ces lits, le fait est que l’Égypte est bien dans une position inférieure à la moyenne mondiale. Alors que la moyenne mondiale est d’un lit pour 7 000 habitants, le nombre est estimé en Égypte à un lit pour 17 000 habitants. Tout cela a entraîné le recul du classement de l’Égypte dans le Rapport sur la Compétitivité Mondiale de l’année 2019 au niveau de la santé, de la place 99 (sur 141 États) en 2018 à la place 103 en 2019.

En effet, la réalité nous rappelle que nous avons un déficit très sévère de personnels de santé, et que le niveau des services de santé est très faible. C’est le résultat de l’absence de la santé du citoyen pauvre des priorités du régime au pouvoir en Égypte, occupé à construire des palais présidentiels, des prisons pour ses opposants, et à soutenir son entourage d’hommes d’affaires et généraux. Nous payons la facture d’années de militarisation de l’État, de son soutien à son capitalisme, au détriment des droits du citoyen pauvre en matière de santé, d’éducation et de recherche scientifique. Pendant des années le patient égyptien a supporté le fardeau de la dite réforme économique et l’aide aux hommes d’affaires. Nous constatons aujourd’hui le fossé qui s’est creusé entre le propagande pour la réforme économique et ses promesses de lendemains qui chantent, et l’amère réalité à laquelle elle a conduit. Cette facture est lourde, et il reviendra à tous ceux qui ont bénéficié de cette réforme économique dans les années passées de s’en acquitter.

Lundi 13 Avril 2020

Khaled Abdel Raman

Source : https://reversoir/politics/42257

Traduction de l’arabe, Luiza Toscane.

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52986

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Roumanie : le soutien des paysan·ne·s est une priorité
dans le contexte de Covid19 (lettre ouverte)

Une série de mesures proposées au gouvernement et au Parlement de la Roumanie par des organisations de petits producteurs, des organisations de la société civile et des chercheurs dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation

Si nous sommes actuellement confrontés à une crise sanitaire, la réalité qui nous entoure montre qu’il existe un risque de faire face à une crise alimentaire. Les paysannes et paysans, petits et moyens producteurs locaux, exploitations familiales en Roumanie et dans le monde continuent de fournir la nourriture tant dans leurs villages, à leurs familles que dans les villes de proximité. Les courtes chaînes alimentaires et l’économie locale fournissent non seulement des aliments frais et sains, mais elles représentent la solution à cette crise, qui serait probablement prolongée. De plus, leur soutien est une importante opportunité de développement local à long terme et un filet de sécurité dans d’autres situations de crise potentielles.

Nous considérons qu’il est particulièrement important que les pouvoirs publics maintiennent le fonctionnement des marchés paysans, adaptés en toute sécurité à la pandémie. Nous avons besoin du soutien continu des autorités, afin que les producteurs puissent continuer à venir sur les marchés et à vendre dans des conditions hygiéniques et sûres, à la fois pour eux-mêmes et pour les consommateurs. Les marchés publics paysans sont le principal moyen de vendre directement les produits des petits producteurs. Ils sont importants car ils fournissent de la nourriture à des prix équitables pour les producteurs ainsi que les consommateurs, y compris les personnes des groupes vulnérables et les personnes âgées bénéficiant de pensions réduites. En outre, les nombreuses initiatives alternatives de livraison directe de producteur à consommateur, ainsi que les projets alimentaires locaux et régionaux, démontrent la pertinence et la durabilité des circuits courts.

Compte tenu de la capacité indéniable des paysan·ne·s et des petits producteurs à nourrir les consommateurs, mais aussi des risques liés à la pandémie du coronavirus, les politiques publiques doivent désormais se concentrer sur leur soutien ainsi que sur le soutien des consommateurs pauvres et âgés pour lutter contre les conséquences de la crise. À cet égard, les signataires de cette lettre ouverte proposent au gouvernement et aux autorités compétentes des mesures concrètes pouvant être mises en œuvre au cours de la prochaine période.

Nos propositions sont structurées en 3 parties :

I. Accès aux marchés et activité agricole des petits producteurs :

1. Le maintien des points de vente directe ouverts, en priorité des marchés de producteurs locaux dans les villes ou villages, ainsi que des magasins agricoles, dans toute la Roumanie, pendant toute la période de crise de Covid-19. Prioriser les petits producteurs (au lieu d’intermédiaires) sur les marchés paysans, tant publics que gérés par des administrateurs privés. Nous proposons également que des fonds soient alloués au niveau local et national par les maires, les conseils locaux, les administrations des marchés privés et le gouvernement – à l’hygiène et à la sécurité des producteurs, y compris les équipements de protection (masques, gants, combinaisons, désinfectants, etc.). Enfin et surtout, il est nécessaire de promouvoir les marchés dans l’environnement public, en tant qu’alternative d’approvisionnement viable et sûre pour les consommateurs pendant la crise.

2. Le soutien et la promotion des chaînes d’approvisionnement courtes (locales), telles que les initiatives de vente de produits alimentaires dans les foyers individuels et de groupe :

a) en permettant l’auto-organisation des points de distribution fixes et mobiles, en respectant les normes de prévention contre la propagation de Covid-19;

b) en mettant à la disposition des autorités locales des espaces adéquats et en couvrant par le gouvernement et / ou les autorités locales les coûts de leur fonctionnement pendant les restrictions liées à Covid-19 et au moins 3 mois après.

3. Le soutien des producteurs pastoraux, qui sont particulièrement affectés par les restrictions liées au Covid-19, respectivement des petits éleveurs (ovins et caprins) et des apiculteurs afin de mener à bien leurs activités de transhumance et de pastoralisme et d’accès aux marchés.

4. Le maintien du calendrier de versement de subventions dans le cadre de la politique agricole commune (PAC) et l’assistance les bénéficiaires hors ligne et en ligne dans le processus d’obtention des subventions ; et la réduction de la TVA et d’autres taxes qui pèsent sur les petits et moyens producteurs.

5. La réglementation et le plafonnement des bénéfices commerciaux sur les denrées alimentaires de base, afin d’éviter la spéculation et l’aggravation de la crise alimentaire. Dans le même temps, garantir des prix juste pour les producteurs par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural et par les institutions habilitées par la subordination directe du ministère et après consultation des associations de producteurs.

6. La réalisation d’investissements publics par le Ministère de l’agriculture, avec des contributions au niveau des comtés et des autorités locales, pour le développement des infrastructures de stockage et de transformation des petits producteurs. Cet investissement est d’une importance cruciale et a un rôle stratégique à moyen et long terme pour le développement et la résilience des chaînes alimentaires nationales. Cette infrastructure devrait permettre le stockage et la transformation des légumes, fruits, céréales, produits laitiers et autres, à un plus grand nombre de petits producteurs, augmentant ainsi leur accès au marché, ainsi que l’accès à des aliments sains, frais et locaux pour les consommateurs.

7. L’actualisation et l’amélioration de la réglementation des marchés publics, afin de faciliter l’approvisionnement aux filières courtes à usage institutionnel (hôpitaux, cantines institutionnelles, asiles, etc.), avec l’extension de ce système aux écoles, jardins d’enfants, crèches et autres institutions publiques.

8. La réintroduction (et la surveillance) de l’obligation d’approvisionnement à partir de chaînes alimentaires courtes aux les grands magasins d’alimentation.

II. Le problème des travailleurs agricoles :

9. Le gouvernement roumain est appelé à assumer sa responsabilité quant à la sécurité des travailleurs migrants saisonniers travaillant dans les secteurs de l’agriculture et l’alimentation, en garantissant la mise en œuvre de toutes les mesures de prévention contre le COVID-19 par le gouvernement de la Roumanie et les gouvernements des pays d’accueil tout au long de la crise ; le suivi de la mise en œuvre des mesures préventives contre le COVID-19 par toutes les institutions de l’État, les agences de recrutement et les entreprises ou exploitations agricoles impliquées dans le recrutement, dans l’exécution des contrats de travail ainsi dans le transport et l’exécution du travail dès le départ de Roumanie et jusqu’au retour au pays, y compris les aspects spécifiques suivantes :

a) La réglementation des vols charters pour le transport des travailleurs saisonniers afin que toutes les mesures de prévention COVID-19 soient mises en œuvre ; cela implique la mise à disposition de personnel au niveau des aéroports nationaux pour assurer le maintien et le respect des mesures de prévention du COVID-19 par les citoyens devant partir pour un travail saisonnier dans d’autres pays ;

b) L’obligation des agences de recrutement et des employeurs à la recherche d’une main-d’œuvre saisonnière d’informer et de fournir les moyens nécessaires aux travailleurs saisonniers migrants concernant les mesures de prévention du COVID-19 pendant le processus d’emploi, de voyage et pendant la période de travail effective et rester à disposition des travailleurs dans les pays d’accueil ;

c) L’engagement public et ferme au niveau bilatéral entre la Roumanie et les pays d’accueil des travailleurs saisonniers que les mesures de prévention du COVID-19 soient respectées (par exemple, contrôles au niveau des employeurs et dans fermes par les autorités habilitées des pays d’accueil) ;

d) La mise en place de numéros verts où les travailleurs saisonniers peuvent signaler les violations des mesures de prévention du COVID-19 par les employeurs des pays d’accueil.

10. Le renforcement des efforts pour le rapatriement des citoyens roumains – migrants saisonniers travaillant dans l’agriculture, l’alimentation et autres services essentiels et des citoyens coincés dans les pays d’accueil, qui se retrouvent dans des situations difficiles ou qui ont perdu leur emploi et ont signalé la nécessité d’une assistance au rapatriement.

11. La protection des travailleurs agricoles en maintenant les emplois et les revenus associés, de manière à assurer la poursuite de leur activité dans la situation d’urgence, et ce afin de garantir la santé et la sécurité alimentaire de tous les citoyens.

III. Améliorer la transparence du processus décisionnel et associer les petits producteurs et la société civile à la prise de décisions à court terme :

12. Inclusion d’associations de petits producteurs, de la société civile, d’organisations et d’instituts de recherche actifs dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation dans les structures de dialogue et de travail au niveau du ministère de l’agriculture, ainsi que d’autres autorités compétentes aux niveaux régional et local, pour de meilleures décisions concernant la sécurité et la sûreté alimentaires dans le contexte de la crise de Covid-19, mais aussi pour le développement à long terme de ce secteur.

Il est plus que jamais temps pour le gouvernement et le Parlement roumains de comprendre que les aliments locaux, sains et nutritifs obtenus par les petits producteurs et les paysans, ainsi que l’accès de la population à la nourriture à des prix abordables, signifient une économie locale forte et une sécurité alimentaire durable.

Lettre ouverte rédigée et envoyée par :

Association Eco Ruralis – en soutien aux agriculteurs biologiques et traditionnels (www.ecoruralis.ro)

Asociația Eco Ruralis – în sprijinul fermierilor ecologici și tradiționali (www.ecoruralis.ro)

Federaţia asociaţiilor apicole din România – ROMAPIS (www.romapis.ro)

Asociația pentru Susținerea Agriculturii Țărănești – ASAT (www.asatromania.ro)

Asociația Ființa Rurală – inițiativa Cutia Țăranului (www.cutiataranului.ro)

WWF România (www.wwf.ro)

Asociația Hosman Durabil (www.moara-veche.ro)

Slow Food Cluj Transilvania

Rural Development Research Platform (www.rdrp.ro)

Proiectul de cooperare Just Food

Fundația ADEPT (www.fundatia-adept.org)

https://viacampesina.org/fr/roumanie-le-soutien-des-paysan·ne·s-est-une-priorite-dans-le-contexte-de-covid19-lettre-ouverte/

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« Sumud » (tenir bon en arabe palestinien)

Entrevue avec Mustafa Barghouti,
président de l’Initiative nationale palestinienne

Mustafa Barghouti en a vu des crises dans sa vie. Natif de Jérusalem, il a vu sa ville conquise en 1967 comme toute la Cisjordanie et la bande de Gaza. « Globalement » explique-t-il, l’occupation a mis en place un « dé-développement ». Toute notre société a été atrophiée, de l’éducation à la santé en passant par l’habitation et le logement ». Mustafa est le président de l’Union des comités de secours médicaux palestiniens (la plus grande ONG palestinienne dans le domaine) est sur la ligne de front. Également, il anime l’Initiative nationale palestinienne (rassemblement de l’opposition démocratique), qui mène un combat politique de tous les jours utilisant les « armes » de la résistance civile non violente.

La situation dans les territoires occupés, malgré les espoirs de paix à la suite des négociations dites d’Oslo, s’est aggravée. L’armée israélienne a détruit une grande partie de Gaza, où se trouve une population de deux millions de personnes parmi les plus denses du peuple et où 80% des gens ont besoin d’aide humanitaire pour vivre. En Cisjordanie, le territoire a été divisé en saucissons ce qui empêche la circulation des personnes et des biens. D’où la clochardisation des territoires occupés avec une administration sans souveraineté et sans moyen.

La catastrophe

« Avec la pandémie explique Mustafa, on voit tous ces facteurs alignés qui indiquent qu’on s’en va vers une catastrophe ». Même en temps normal, l’infrastructure médicale est tout à fait déficiente, mais maintenant c’est beaucoup plus grave : « Il n’y a pas 20  ventilateurs dans l’ensemble des territoires. Quand il y en a, nous n’avons pas le personnel qualifié pour les utiliser. Seulement pour notre association, l’Union des comités de secours, nous avons besoin toute de suite de 20 000 masques et il y en a 400, qu’on est obligés d’acheter à un prix exorbitant ». Les pharmacies et hôpitaux disposent seulement de 50% des médicaments et fournitures essentiels. À Gaza, les centres médicaux possèdent 55 lits en soin intensifs et 50 appareils de réanimation. De plus, ces capacités sont diminuées du fait des constantes coupures d’électricité qui durent plusieurs heures par jour.

L’Autorité nationale palestinienne qui est responsable de la santé sous l’occupation, a tenté ces derniers temps de limiter la contamination par le confinement « volontaire », qui est suivi inégalement par la population. « Comment voulez-vous confiner des réfugiés qui vivent à 10 dans chaque chambre » ? Faute de moyens, les services de santé ne sont pas en mesure de procéder au dépistage. « Officiellement, moins de 20 000 personnes sont censées être contaminées, mais ce chiffre est en beaucoup plus élevé ». À Gaza, les marchés publics, les mosquées, les cafés, les restaurants et tous les lieux publics sont fermés. Il est strictement interdit de sortir de chez soi après 22 heures, sauf pour les cas humanitaires et urgents.

Expulsions et répression

Chaque jour sous l’occupation, plusieurs milliers de Palestiniens vont travailler en Israël. Dans la construction, l’agriculture, les services, ils sont surexploités, souvent coincés plusieurs heures pour passer le fameux Mur (ils ne peuvent résider en Israël). Selon Mustafa, ce sont ces travailleurs qui ont apporté le virus d’abord détecté du côté israélien. « Maintenant, on les empêche de travailler, on les expulse. Malgré nos demandes, les autorités israéliennes ont refusé de leur faire passer le test ». C’est au moins 8000 personnes de Gaza qui se retrouvent maintenant de retour dans les camps de réfugiés. « Nous les avons privilégiés pour le dépistage, pour constater que plus de la moitié d’entre eux sont porteurs du virus ». À Jérusalem, dans la partie-est de ville illégalement annexée par Israël, plus de 300 000 Palestiniens vivent un couvre-feu discriminatoire. « Les Israéliens mettent en détention nos équipes médicales qui viennent porter secours ». À Bethlehem où les premiers cas ont été détectés, les agressions commises par les soldats et les colons israéliens sont quotidiennes. Les quartiers palestiniens au nord-ouest de Jérusalem sont envahis par des soldats enveloppés de tenues protectrices, alors que les habitants n’ont rien. « C’est sans compter le fait que plus de 5500 hommes, femmes et enfants, sont détenus dans des prisons israéliennes surpeuplées. Israël refuse même de libérer les personnes âgées qui sont en prison depuis 15 ou 20 ans, et qui sont les plus susceptibles de succomber à la pandémie ».

Résister

En 1987, un immense soulèvement civil avait eu lieu dans les territoires occupés, ce qu’on avait fini par connaître dans le monde comme l’intifada. La force du soulèvement était basé sur une mobilisation décentralisée, organisé dans les villages et les quartiers. « Cette expérience de l’auto-organisation nous est restée, selon Mustafa, qui constate dans la crise actuelle la prolifération de comités populaires, mis en place par les gens eux-mêmes. L’action des ONG comme les Comités de secours médicaux se concentre sur la prévention et l’éducation, en d’autres mots, donner des outils pour aider la population à mieux se protéger.

Entre-temps explique-t-il, « les tensions entre les organisations politiques ont diminué, même entre Hamas (qui domine à Gaza) et le Fatah (qui dispose du pouvoir en Cisjordanie). « On espère mettre en place un comité de salut national regroupant tout le monde », affirme Mustafa, lui-même membre élu du Conseil législatif et tête de file de la gauche palestinienne. « Mais le plus important est l’initiative populaire à la base ». Mustafa Barghouti fait cependant appel à la solidarité internationale. « À date, les dons ont été minimes, du Qatar, de l’Organisation mondiale de la santé et de quelques ONG, mais c’est loin d’être suffisant ».

http://alter.quebec/sumud-tenir-bon-en-arabe-palestinien/

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Le Covid 19 et Hong Kong

Jeudi dernier (2 avril 2020), le nombre de personnes touchées au niveau mondial par le Covid-19 a dépassé le seuil du million, avec plus de 50 000 morts. Et le pire, est qu’il semble n’y avoir aucune perspective de stabilisation ou de diminution.

Pour Hong Kong (HK), le nombre de cas confirmés s’élevait au 6 avril à 890, avec 4 décès. (note 1)

HK, habituellement très animée, bruyante et surpeuplée, est devenue une ville très calme.

Le mouvement de soutien au mobilisations de l’année dernière contre et contre les violences policières, continue à se faire entendre de temps en temps. Et cela malgré les mesures imposées par le gouvernement pour interdire tout rassemblement public de plus de trois personnes. Suite à ces mouvements, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et le degré de confiance des partisans de la démocratie envers le gouvernement ne peut pas s’améliorer.

A ce jour, le gouvernement a déclaré que plus de 10 000 manifestations ont eu lieu l’année dernière comme preuve que « les droits et libertés fondamentaux des résident.es de HK seraient pleinement protégés par la Basic Law » (le texte servant de Constitution depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine, le 1er juillet 1997)

Du 9 juin 2019 au 19 mars 2020, la police a arrêté 7 854 personnes, dont 1 300 ont fait l’objet de poursuites judiciaires. En outre, plus de 16 000 cartouches de gaz lacrymogène ont été tirées pour disperser la foule.

Cette situation a suscité la colère des rapporteurs spéciaux de l’ONU, qui ont déclaré : « (Nous) avons des raisons de croire que les gaz lacrymogènes, le gaz poivré et d’autres agents chimiques ont été utilisés de façon indiscriminée, inutilement et de manière disproportionnée ».

Les pouvoirs publics utilisent désormais de nouvelles mesures coercitives sous prétexte de prévention des épidémies, telles que les règles de distanciation sociale et de quarantaine, en ciblant sélectivement les dissident.es. Ils ont, par exemple, intimidé les client.es des magasins dont les propriétaires étaient étiquetés comme soutenant le mouvement démocratique.

L’heure anticipée de fermeture des fast-foods habituellement ouverts 24 heures sur 24, a mis les « réfugié.es MacDo » (les sans-abri dormant la nuit dans les restaurants McDonalds) dans une situation encore plus désespérée. Le nettoyage fréquent des rues et des espaces ouverts se fait sans avertissement préalable afin de chasser les personnes qui dorment dans la rue, et il n’existe pas d’autre solution pour les héberger.

Cheng Lai-king, présidente pro-démocratie du Conseil de district du centre et de l’ouest, a été arrêtée en mars au milieu de la nuit en vertu d’une ordonnance anti-sédition obsolète (datant de 1938) pour un crime présumé de « divulgation de données personnelles concernant un policier ».

Toutes ces mesures ont pour but de dissuader les citoyens ordinaires de s’affronter au gouvernement de Hong Kong.

L’ironie de l’histoire est que l’interdiction du port du masque facial promulguée lors des mobilisations de l’année dernière n’a eu aucun effet. 

La grande majorité des habitant.es de HK ne respectent en effet pas cette mesure et portent un masque lorsqu’ils/elles sortent, sur les conseils avisés des autorités médicales et sanitaires. Le docteur Ho de l’université de HK, un professeur de médecine respecté, a même proposé de rendre obligatoire le port du masque.

C’est une gifle pour Carrie Law (la cheffe de l’Exécutif) qui avait répété à plusieurs reprises que le port d’un masque en public était interdit.

Un autre indicateur est la question de la pénurie d’équipements médicaux de protection individuelle (sigle en anglais PPE). 

De façon dogmatique, le gouvernement de HK reste fidèle à la doctrine du laissez-faire en refusant d’interférer avec le « libre marché », considéré comme une vache sacrée. Dans les premiers jours de l’épidémie, la spéculation ainsi que la hausse des prix des PPE et des produits de consommation courante comme le papier toilette, sont devenues visibles, ce qui a exaspéré la population de HK.

Les habitants de HK ont formé de longues files d’attente pour se procurer ces PPE, ou sont parti.es à leur chasse, à la manière de fourmis enragées.

Ce fut également l’émergence spontanée du système D et de l’entraide mutuelle au sein de la société civile pour remédier à la situation d’urgence. Son but était de faciliter l’approvisionnement en masques et en produits sanitaires, en particulier pour le personnel médical et de nettoyage, les personnes âgées et les personnes handicapées. Son action, en temps utile et solidaire, mérite plus d’applaudissements que celle du gouvernement.

À maintes reprises, il est évident que le gouvernement a réagi soit trop lentement, soit en prenant des mesures dérisoires, sans politique globale cohérente ou innovante. Et cela a mis la population de HK très en colère. L’arrogance et l’indécision de Carrie Lam et de son équipe ont encore un peu plus déçu beaucoup de gens.

Les sondages indiquent que sa popularité a chuté depuis le sommet de 61,1% atteint lors de sa nomination en juillet 2017. Elle est passée à 22,2% en mars 2020, ce qui est bien pire que ses prédécesseurs : Tung (47,9%), Tsang (39,3%) et Leung (38,1%).

La note concernant le respect de l’État de droit est passée de 6,2 sur 10 (juillet 1997), à 7,2 (mai 2019), puis 4,4 (septembre 2019).

En 2013, où l’épidémie de SRAS a attaqué HK, causant 299 morts et 1 755 cas confirmés (16% de décès), les habitant.es de Hong Kong ont été unanimement uni.es pour combattre le virus et endurer ensemble les épreuves. Cette fois, la population est profondément divisée en deux camps : le camp pro-démocratie (arborant la couleur jaune) et le camp pro-establishment (arborant le bleu). Au lieu d’enterrer la hache de guerre, les récentes mesures prises par le gouvernement vont encore plus diviser la population.

D’une part, les salarié.es ordinaires sont les plus touché.es par la tempête du Covid-19, car nombre d’entre eux/elles sont obligé.es de travailler à domicile, prié.es de ne pas prendre de congé payé, subir une réduction de salaire ou en fin de compte faire face à un licenciement, car leurs lieux de travail ne cessent de fermer. Les secteurs les plus touchés sont ceux de la restauration, du tourisme, des compagnies aériennes, des loisirs, du commerce de détail, etc. 

Selon un rapport de la centrale syndicale HKCTU daté du mois de mars, 85% des salarié.es ont subi une réduction du nombre d’heures ou de jours travaillés ; 70% ont perdu la moitié de leur revenu antérieur et 70% s’inquiétaient de l’incertitude de leur avenir.

D’autre part, les salarié.es en première ligne tels que le personnel de nettoyage, du secteur médical médicaux, ainsi que les précaires sont confrontés à des problèmes d’hygiène et de sécurité en raison du manque d’équipements personnel de protection individuelle (sigle en anglais PPE) et de l’absence d’une gestion plus rigoureuse.

La grève des salarié.es des hôpitaux de février en est un exemple clair : 9 000 d’entre eux/elles ont fait grève pendant une semaine.

Bien qu’ils aient obtenu le soutien du grand public, le gouvernement a été peu enclin à tenir compte de leurs demandes de fermeture des frontières et de fourniture d’équipements de protection en nombre suffisant.  

Ils/elles ont été accusé.es d’avoir une attitude « contraire à l’éthique », d’être « trop égoïstes » et ont été qualifiés de « déserteurs/euses ».

En fait, les militant.es syndicaux ont été en permanence réprimé.es lors du mouvement de 2019. 

 Certain.es ont été victimes de licenciements abusifs, de suspension et d’intimidation pour leur participation à des activités politiques. 

– Les fonctionnaires et les enseignant.es ont été invité.es à rester « neutres » en ce qui concerne les questions politiques. 

– Quarante-deux fonctionnaires ont été suspendu.es à la suite d’arrestations liées aux manifestations, même si « aucune culpabilité n’est présumée à leur égard » et que les poursuites judiciaires à leur égard sont seulement en cours.  

– Des cas similaires se sont produits chez Cathay Pacific/Dragon Airline et d’autres compagnies.

Dans ce contexte, une prise de conscience s’est développée parmi les salarié.es.

Un nombre croissant de nouveaux syndicats sont en train de voir le jour. À ce jour, 29 nouveaux syndicats ont été enregistrés, et 13 sont en cours de création.  

C’est par exemple le cas dans les assurances, parmi les « cols blancs », dans l’éducation, les services médicaux, la Fonction publique, l’hôtellerie, le secteur de la petite enfance. Les salarié.es se pressent pour former ou rejoindre leurs propres syndicats, en dénonçant les syndicats conservateurs déjà en place.

Ces syndicats démocratiques sont principalement dirigés des militant.es de la jeune génération, qui aspirent à une société plus ouverte ainsi qu’à à la justice sociale. 

Ils/elles sont très déterminé.es et expriment avec force leur volonté de défendre leurs droits. Non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique lors des élections au Conseil législatif en septembre prochain. Leur objectif est de remporter les 35 sièges élus au suffrage universel direct lors des prochaines élections (note 2) car l’assemblée législative actuelle est dominée par l’establishment.

Avec la majorité actuellement en place à l’assemblée législative, les conservateurs peuvent adopter ou approuver des politiques contraires à la volonté de la population. 

Le résultat positif des élections aux Conseil de district de novembre dernier est une preuve solide que l’opinion publique peut infliger une défaite au gouvernement et aux conservateurs. Le camp pro-démocratie (jaune) a été majoritaire dans 17 districts sur 18. Il a obtenu au total 398 sièges, contre 60 pour le camp des partisans du pouvoir en place (bleu).

Le « plan de sauvetage » du gouvernement ne profite pas aux salarié.es. Les syndicats ont critiqué la plupart des mesures qui ne font que subventionner les entreprises et alléger leurs difficultés. 

Hong Kong est bien connue pour sa prospérité et l’importance de son PIB. Mais le coefficient de Gini élevé (note 3) et la mauvaise redistribution des richesses sont délibérément ignorés ou sacrifiés au nom du « libre marché » et de la « concurrence acharnée ».

Il n’existe pas d’assurance chômage, de pensions de retraite et de système de négociation collective. Le gouvernement a rejeté à toujours rejeté les appels en faveur d’un système de protection sociale progressiste. 

Il est temps de relancer notre lutte pour la justice sociale en période d’épidémie de Covid-19.

Pour conclure, il y existe de grands espoirs que la population de HK finisse par gagner.

Selon le dernier sondage d’opinion publique réalisé du 17 au 20 mars, la revendication de démission de Carrie Law a été soutenue par 63% des personnes sondées. Ce sondage a montré une augmentation significative du soutien aux revendications-clés du mouvement de 2019, et 54% des personnes interrogées ont exprimé leur méfiance à l’égard des mesures prises par le gouvernement.

Le soutien à la revendication de l’élection au suffrage universel du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif est passé à 68%, contre 60% en décembre 2019.

Apo Leong

7 avril 2020

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52995

Militant du mouvement ouvrier de longue date, Apo Leong est notamment membre de l’association hongkongaise « Hong Kong Social Security Society ».

Notes :

1. La population de Hong Kong est de 7,5 millions d’habitant.es et celle de la France de 67 millions. A ce jour, le pourcentage de personnes déclarées infectées est en France 11,7 fois plus élevé qu’à Hong Kong (98 959), et celui des mort.es 308 fois (10 343).

(2) Sur ces 35 sièges élus au suffrage universel direct, 5 ne peuvent être candidatés que par des personnes déjà élues aux précédentes élections locales (Conseils de Districts)

Quand aux 35 sièges restants, leurs titulaires sont, dans les faits, essentiellement désignés par le pouvoir en place.

L’assemblée législative (LegCo) compte au total 70 sièges 

(note modifiée le 23 avril 2020).

3. Coefficient de gini https://fr.wikipedia.org/wiki/Coefficient_de_Gini

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En 2010, les créanciers européens avaient des idées pour la Grèce

https://barthelemybs.wordpress.com/2020/04/20/05-notes-autour-du-coronavirus/

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Forum Social Maghrébin : Pour le droit à la protection sociale, le droit à la santé et le droit à la vie des migrant-es au Maghreb

Malgré les mesures prises par les Etats maghrébins (avec le flou qui persiste du fait du chaos en Libye), nous associations, mouvements sociaux, syndicats, engagés dans la dynamique du Forum Social Maghreb pour un Maghreb des peuples démocratique et inclusif, exprimons notre forte inquiétude sur les fragilités, les carences de la protection sociale, du droit d’accès aux services de santé, de l’obligation des Etats à protéger la vie des citoyens. La pandémie vient dévoiler au grand jour la tragique réalité des politiques et les choix des Etats du Maghreb que nous n’avons cessés de dénoncer.

Nous n’avons cessé d’appeler de toutes nos forces nos Etats pour le respect des droits économiques et sociaux des peuples, le respect des droits humains et pour la mise en place de politiques collectives et complémentaires permettant aux peuples et particulièrement les plus démunis de jouir de la protection sociale, du droit d’accès à la santé, aux logements décents, à la justice sociale et la démocratie.

Notre inquiétude est encore plus forte concernant la situation des migrants, des réfugiés.es et demandeurs d’asiles qui sont une composante de nos sociétés mais ils souffrent d’une double exclusion et d’une double vulnérabilité. Ces migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, vivent dans des conditions de promiscuité, privées de toute source de revenu : les petits travaux, la mendicité, la solidarité de la population sont devenus quasi impossibles dans les conditions de confinement obligatoire. 

Certes, nous saluons les mesures positives qui ont été prises au Maroc et en Tunisie en direction des migrants pour faire face à la pandémie, mais nos craintes sont énormes pour l’absence de mesures en Europe et dans les autres pays maghrébins et nous pensons que les mesures prises dans ces deux pays restent insuffisantes. 

Que ce soit en Europe ou au Maghreb, les camps de séjour et les camps de rétention, surpeuplés, les sans papiers obligés de vivre en collectivités soit dans les forêts soit dans des espaces informels, sans mesures d’hygiène, constituent un danger pour la vie des personnes qui s’y trouvent, et aussi un risque pour l’ensemble de la population parce qu’ils ne peuvent respecter le confinement. 

Rappelons la situation des 800 tunisiens bloqués à Melilla. Mais surtout la situation préoccupante des migrants en Libye.

Face à cette situation tragique et qui risque d’être incontrôlable si des mesures fortes et courageuses ne sont pas prises, nous demandons et appelons nos Etats à :

  • Mettre en place les différents mécanismes de protection de personnes en danger prévues dans le cadre du droit international humanitaire ; 

  • Communiquer de manière transparente sur la situation des migrants dans chaque pays et particulièrement sur leur situation sanitaire en cette période de pandémie ;

  • Fermer d’urgence les différents centres de rétention (formels ou informels) des migrants sans papiers au Nord comme au Sud de la méditerranée ;

  • Lancer, conjointement et de manière concertée, au niveau des Etats du Maghreb une initiative maghrébine, déclinée au niveau national afin d’instaurer un climat de confiance, rassurer ces populations migrantes, réfugiées et demandeurs d’asile et formaliser leur prise en charge, afin que leur droit à la santé, au même titre que les nationaux, soit garanti ;

  • Prendre des mesures courageuses et la responsabilité historique pour une opération exceptionnelle de régularisation de migrants présents sur le territoire maghrébin. Cette mesure politique et humanitaire répondra aux différents appels des organisations maghrébines de défense des droits humains et aux préoccupations exprimées depuis plusieurs années et à plusieurs reprises par les partenaires sociaux face à la précarité et à l’exploitation des travailleurs en situation administrative irrégulière au Maghreb ;

  • Veiller particulièrement au sort des mineurs et des femmes migrantes isolées proie des trafiquants d’êtres humains ;

  • Instaurer l’égalité d’accès avec les nationaux aux soins et aux différentes dispositions du droit du travail ;

  • Loger, dans des conditions décentes, tous les migrants sans abri

  • Faire bénéficier les migrants des mesures de soutien financier au même titre que les nationaux ;

  • Mettre en place une plateforme d’information et d’accompagnement spécifique aux migrants ;

  • Faire bénéficier les migrants incarcérés des mesures de libération prises par certains Etats du Maghreb. Les personnes réfugiées, demandeurs d’asile et migrantes vivent et travaillent à nos côtés et au sein de nos familles, il est de notre devoir de les soutenir. La société civile maghrébine déploie des initiatives magnifiques de soutien, mais les Etats doivent assumer leurs responsabilités. 

Il est du devoir et l’obligation des Etats de garantir et respecter le droit des migrant-e-s, des demandeurs d’asile, des réfugiés, à la santé et à la protection sociale.

Le Comité de Suivi du Forum Social Maghrébin

Le 20/04/2020

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L’Inde face au coronavirus : la raison du plus fort

Amartya Sen, économiste et philosophe indien, ne partage pas la rhétorique martiale, chargée de testostérone, prononcée par certains dirigeants du monde au penchant populiste. « S’attaquer à une calamité sociale », dit-il, « ne revient pas à mener une guerre » (Sen, 2020). Ce type de réponse « viriliste » qui se veut forte, censée être à la hauteur de la gravité de la situation, n’a pourtant d’intérêt que pour celui ou celle qui l’énonce. Elle lui octroie des pouvoirs élargis – dans certains cas les pleins pouvoirs – et s’impose du haut vers le bas, sans détour. Une sorte d’injonction à obéir, à se conformer, sans discussion ni débat.

Or, tonne Amartya Sen, une calamité sociale réclame avant tout une gouvernance participative et une écoute permanente des débats publics. La pandémie qui sévit en Inde ne se décline pas de façon identique pour chacun.e. On est peut-être tous et toutes dans le même bateau, mais pas sur le même pont. La crise actuelle est un révélateur, presque par l’absurde, des inégalités qui façonnent nos sociétés. Les plus riches s’inquiètent principalement de ne pas contracter la maladie, en restant confinés. Les plus pauvres s’inquiètent avant tout des moyens matériels qui permettront leur survie, en demeurant exposés.

Un blocage soudain et contraint

Le 24 mars dernier, le Premier ministre, Narendra Modi, a pris tout le monde de court en déclarant abruptement que l’Inde et ses 1,3 milliards d’habitants entraient en confinement quelques heures plus tard, pour une période de 21 jours, et qu’un couvre-feu était imposé. À l’inverse du résultat escompté, l’annonce du blocage du pays et de l’arrêt brutal de l’économie ont créé la panique auprès de la population et jeté sur les routes des centaines de milliers d’Indien.ne.s, créant la plus grande migration interne que le pays ait connue depuis la Partition en 1947. Dans la grande majorité, des travailleur.se.s migrant.e.s des villes, désormais sans emploi ni revenu, et sans autre issue que de rentrer à pied chez eux, sans aide de l’État.

Tel un chef de guerre, à marche forcée, le Premier ministre a opté pour des décisions tranchées et subites, sans se soucier des conséquences et retombées. Une « marque de fabrique » du dirigeant indien, qui n’en est pas à son premier coup d’essai [1]. La démonétisation brutale en 2016 [2] au nom de la lutte contre la corruption, l’imposition de la révocation – sans concertation – du Cachemire indien en 2019 (Naravane, 2019) et le récent amendement de la loi sur la citoyenneté visant à instituer des droits de citoyenneté différenciés fondés sur la religion (Leroy, 2020), sont parmi les derniers épisodes marquants, qui témoignent de la politique autoritaire et par « coups d’éclat » du gouvernement ultranationaliste hindou.

En décrétant un verrouillage du pays, sur-le-champ, assorti de méthodes répressives, Modi entendait se positionner comme un homme fort et providentiel, garant de l’ordre et de la sécurité. Si la décision du gouvernement central a certainement été motivée par une volonté de ralentir la propagation de la maladie, les mesures mises en œuvre l’ont été sans consultation des principaux acteurs concernés : les gouvernements des États indiens. De même, le comité d’experts scientifiques semble avoir été mis sur pied, non pas pour « aider à la décision », mais pour créditer et légitimer les décisions du Premier ministre (Krishnan, 2020). L’amateurisme et l’absence d’anticipation et de planification sont à l’origine d’« un désastre humanitaire » (Page, 2020) et ont conduit des pans entiers de la population à être ignorés ou persécutés. « Sous les yeux effarés du monde », écrit l’écrivaine et activiste Arundathi Roy, « l’Inde a ainsi révélé son aspect le plus honteux, son système social inégalitaire, brutal, structurel » (Roy, 2020).

Dépassées par cet exode massif et sous le feu des critiques, les autorités ont décrété quelques jours plus tard la fermeture des frontières entre les États de l’Union. Dans un maladroit tour de passe-passe, elles ont tenté de faire porter la responsabilité aux gouvernements locaux, et exigé de leur part qu’ils agissent face aux retombées de la crise en maintenant les populations en place, en créant des installations de quarantaine, en transformant des stades en « prisons temporaires » (Page, 2020), et en fournissant de la nourriture à destination de toutes les personnes déplacées. Une politique de « tolérance zéro » envers les contrevenant.e.s semble avoir été ordonnée, dans la foulée, par le ministère de l’Intérieur. Dès lors, la crainte est « que les personnes qui traversent les frontières [des États] soient probablement davantage punies et détenues, plutôt qu’aidées ou soutenues » (Idem).

Menace d’une famine massive

L’attitude inflexible de Delhi, à l’origine de situations cruelles et chaotiques, tranche avec « l’autorité raisonnée » (Parthasarathy, 2020) des gouvernements de plusieurs États indiens (dont le Maharashtra, le Kerala, le Tamil Nadu, le Rajasthan ou le Karnataka) qui se sont mieux adaptés à la réalité du terrain et ont modelé leurs politiques pour répondre aux préoccupations locales. Même constat en matière de communication. Là où Modi s’est longtemps abstenu d’informer sa population, avant de s’y résoudre, avec un discours et des méthodes empreints de méfiance et d’hostilité envers ses concitoyens, les gouvernements de plusieurs États ont communiqué avec plus de clarté et de considération.

Dans l’immédiat, des moyens supplémentaires doivent être dégagés pour mettre en œuvre des mesures d’urgence minimales pour les plus pauvres. L’accès à la nourriture et aux revenus va dépendre du bon fonctionnement du Système de distribution publique  PDS) qui est soumis en cette période « à un stress énorme ». Ce dernier « ne fonctionne en effet pas dans le vide et dépend du reste de l’économie pour maintenir la nourriture en mouvement. Pour que la nourriture puisse circuler, il faut des transports, des communications, des pièces de rechange, une administration, etc. » (Drèze, 2020) Si le lock-out dure et que le PDS venait à s’effondrer dans certaines régions, les conséquences humaines seraient dramatiques.

Des mesures de protection pour éviter une telle catastrophe sont à portée de main, mais exigent que des fonds publics importants soient consentis, que les énormes stocks de nourriture – 60 millions de tonnes de riz et de blé – de la Food Corporation of India soient libérés, et que des centres de distribution alimentaire se mettent en place, sans qu’aucune carte de rationnement ou autre document ne soit exigé. 

Mais, à ce jour, l’Inde ne dispose que d’un plan d’urgence dérisoire d’aide aux plus démunis – moins d’1% du Produit national brut. Aucune aide supplémentaire ne semble, non plus, avoir été octroyée par Delhi aux États pour lutter contre l’épidémie. Et le gouvernement s’obstine à retenir les stocks alimentaires pour des raisons comptables et de déficit budgétaire, alors que pointe la menace d’une famine massive.

Un « marche ou crève »

Ce mardi 14 avril 2020, Narendra Modi a prévenu ses compatriotes que le confinement se prolongerait jusqu’au 3 mai. La nouvelle ne constitue pas une surprise, mais l’absence de politique et d’agenda en faveur des millions de pauvres [3], a de quoi scandaliser … sans pour autant surprendre. Leur survie, aujourd’hui comme hier, n’a jamais figuré parmi les priorités d’un gouvernement, adepte d’un darwinisme social à tout crin. C’est « la guerre » après tout ! « Dommages collatéraux » et « prix à payer » semblent être acceptables au prisme de la raison du plus fort.

Comme d’autres dirigeants à travers le monde, Narendra Modi ne semble que peu prendre en considération celles et ceux qui conjuguent, au quotidien, « crise » sociale et sanitaire ; celles et ceux que le confinement a laissés sans ressource. Sans complexe et pragmatique, sa stratégie consiste à placer la responsabilité de la lutte contre la pandémie sur les épaules des citoyen-ne-s plutôt que sur celles de l’État. « Marche ou crève… »

Aurélie Leroy

https://www.cetri.be/L-Inde-face-au-coronavirus-la

Notes

[1] Et qui n’est pas sans rappeler l’attitude de son homologue états-unien, Donald Trump, reçu avec faste en Inde fin février 2020.

[2] En 2016, le gouvernement Modi avait annoncé le retrait immédiat des billets de 500 et 1000 roupies, soit 86% de la masse monétaire, ce qui avait eu des conséquences désastreuses pour le secteur informel fortement touché par cette mesure.

[3] « Le creusement des inégalités s’est traduit, pour la première fois depuis les années 1970, par une augmentation du pourcentage des Indiens vivant sous le seuil de pauvreté », note Christophe Jaffrelot. En 2015, selon les données de la Banque mondiale, l’Inde était le pays abritant le plus de pauvres dans le monde, avec 170 millions de personnes. Les femmes y sont, là comme ailleurs, en première ligne des inégalités et exposées à la pauvreté.

Bibliographie

Deloy C. (2020), « La situation en Inde. Entretien avec Christophe Jaffrelot », SciencesPo, https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/la-situation-en-inde-entretien-avec-christophe-jaffrelot

Drèze J. (2020), « When people are hungry and feeble, they are not well placed to revolt », 30 mars, The Caravan, 30 mars.

Krishnan V. (2020), « Modi administration did not consult ICMR-appointed COVID task force before key decisions », The Caravan, 15 avril.

Leroy A. (2020), « L’Inde aux prises avec ses vieux démons », 27 février, www.cetri.be

Sen A. (2020), « Amartya Sen writes : Overcoming a pandemic may look like fighting a war, but the real need is far from that », The Indian Express, 8 avril.

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