Economie cénobitique. Gabriel Gauny, prolétaire décroissant

Le confinement imposé peut permettre d’intéressantes découvertes, un élargissement de la pensée. Il faut bien s’occuper sans bouger… Après avoir lessivé la cuisine, je me suis attelé à ranger la bibliothèque, où j’ai redécouvert nombres d’ouvrages poussiéreux. La poussière accumulée ne dit rien sur l’intérêt du bouquin. Bien au contraire.

Je tombe (hasard objectif ?) sur Le philosophe plébéien, Gabriel Gauny, menuisier prolétaire de son état. Etonnant, intellectuellement tonifiant. Gauny a beaucoup lu et écrit, il s’est donné les moyens d’avoir des loisirs en réduisant drastiquement sa consommation – et son temps de travail. Décroissant pour s’enrichir…

Comment ? Pourquoi ? Ci-dessous quelques lignes pour vous faire partager mon heureuse (re)découverte. Un prolo décroissant ? Peu courant, non ?

Depuis quelques années le mouvement décroissant a quelque peu renouvelé la critique du capitalisme (1), la critique de la(sur)consommation fut trop souvent négligée par le mouvement ouvrier communiste, socialiste et de ses diverses variantes.

L’augmentation du pouvoir d’achat – revendication qui demeure légitime pour une large partie de la population des « pays riches », plus encore pour ceux qui survivent à la périphérie du capitalisme – ne peut, ne doit se faire par une croissance sans limite. Pour reprendre une figure souvent énoncée:  il ne faut pas produire un plus gros gâteau, il est davantage nécessaire de le partager plus équitablement. Le dérèglement climatique, la disparition de nombreuses espèces animales sont également des alarmes qui doivent nous pousser à reconsidérer sérieusement le mode de production et, par conséquent notre mode de consommation.

Gabriel Gauny (1806-1889) qualifié de philosophe plébéien par Jacques Rancière (2), ouvrier menuisier et parqueteur mériterait sans doute de figurer parmi les précurseurs de la décroissance. Avant l’heure, avec un système de références qui s’inspire de la philosophie grecque, à sa manière, dans un style souvent emphatique qui date un peu, le cénobite (3) menuisier incite aux vertus de tempérance qui s’actualisent aujourd’hui dans la simplicité volontaire, voire la frugalité révolutionnaire.

Vivons de peu…

En exergue du chapitre consacré à la présentation de l’économie cénobitique nous pouvons lire :

« Un besoin de moins est une force de plus. Vivons de peu, c’est un grand moyen de défense » (4).

« L’économie cénobitique, c’est selon le « prolophilosophe » l’économie de la liberté. »

Le plébéien des faubourgs bien avant Serge Latouche d’écrire : « Mettons-nous au régime d’une sobriété générale, qui s’étendant sur tous les actes de consommation quelconque économise le temps et les forces. » (5)

Vigoureuse intuition prolétarienne : en économisant de l’argent sur une consommation fort justement mesurée, nous pouvons gagner du temps. Et, surtout – c’est Capital… – travailler moins, échapper davantage aux « prisons du travail ». « Le temps c’est de l’argent », les profits sont accumulations de sur-travail. A contrario, en dépensant peu nous pouvons économiser du temps de travail, gagner du temps pour soi. Le menuisier architecte en économie politique, pose les premières pierres de « La civilisation du temps libéré » (6) Résistance et construction individuelle, mais visant l’exemplarité, le refus de l’exploitation capitaliste.

Statistiques de tempérance (7)

Loyer par année

50

Nourriture 60c par jour, par an

219

4 paires de souliers à 7 F la p

28

Vêtements 2 chemises à 5 F pièce

10

par année blouse, pantalon, etc

36

blanchissage 50 c par semaine

26

Eclairage et chauffage

31

400

*

Du temps, pour quoi faire, pour faire quoi ?

En premier lieu du temps pour… avoir le temps de s’émanciper de combattre pour une liberté digne d’être vécue.

« Le procédé de tempérance qu’on a expliqué ici fait le guerre aux tyrans, car ces épargnes sont des ressources de résistance, d’assistance, d’association, de propagation, de force, d’intelligence, de voyages, de victoires et de liberté ! » (8)

Du temps gagné sur le temps volé dans la condition salariale, du temps choisi, du temps pour soi, loin des « horribles séances de l’atelier ». Découvrir une nouvelle valeur d’usage du temps il ne s’agit pas d’un farniente, mais plutôt d’un otium (9), d’un loisir actif à la romaine qui permet l’enrichissement philosophique et l’action politique. Bien que non formulé en ces termes, l’otium est bien la visée du prolophilosophe.

« Après quelques temps d’évolutions préparatoires, la vie humaine, par l’emploi logique de ses facultés et l’opulence de ses loisirs trouverait sur sa route une passion qui, fixant l’étoile des mages, marcherait vers cet inconnu, ce bonheur dont le désir la tourmente, mais dont l’essence est en elle » (10). L’ouvrier s’essaie au grand style, il a il est vrai de bonnes lectures et une culture philosophique ancrée dans l’antiquité.

Cléanthe, stoïcien travailleur

Le menuisier regarde vers le passé pour s’essayer à l’invention d’un monde meilleur. Dans l’antiquité grecque le stoïcien Cléanthe à la sympathie de Gauny. Sans doute parce que c’était un travailleur philosophe, il travaillait la nuit comme puisatier pour philosopher le jour.

Avec le puisatier « deux grands cénobites de l’antiquité ont surtout mis en œuvre la tempérance, la pensée et l’action. Diogène et Saint Jean le Précurseur, en marchant dans nos ténèbres, portaient dans leurs âmes les flambeaux poudroyant d’étincelles... » (11)

« Flambeaux poudroyants… » Laissons passer le style pour ne garder que l’intention. Dans un autre phrasé, nous est présenté l’économie de la liberté. « Mettons-nous au régime d’une sobriété générale qui, s’étendant sur tous les actes de consommation, économise le temps et les forces » (12)

Sobriété, économie de temps – sous-entendu de temps de travail – préconisations décroissantes dés le 19ième siècle. Gauny précède Latouche. La dimension écologique, la crainte du réchauffement climatique ne sont guère présentes chez l’ouvrier menuisier, sa préoccupation primordiale est plutôt de l’ordre de l’écologie mentale.

Réduire la consommation à l’essentiel (13) est ce qui permet de travailler moins, surtout de penser davantage, de s’instruire utilement, Gauny était un grand lecteur qui, judicieusement, économisait ses dépenses physiques. « Vos fatigues physiques amoindrissent vos facultés intellectuelles, diminuent votre intelligence par le peu de temps libre qui nous reste pour nous défendre et pour penser. » (14)

Le plébéien des faubourg parle d’expérience. C’est en échappant aux travaux les plus durs comme gardien d’un chantier (chemin de fer) qu’il a gagné du temps et de l’espace pour, en déambulant en plein air, entrevoir un autre futur pour l’humanité.

« … les beaux loisirs que j’y possédais ont élucidé en moi la sainte égalité dans sa raison pure et déchaîné le rebelle. » (15) Le temps libre est potentiellement révolutionnaire…

La décroissance envisagée à sa manière par un prolétaire du 19ième siècle nous indique le chemin qui mène a un loisir actif et impliqué. Les gains de productivité pourrait être affectés à une décroissance du temps de travail, produire moins, pour vivre mieux, la décroissance vise à l’invention de nouveaux modes de vie. Faire de l’otium du peuple une utopie réaliste ? Un gros boulot à entreprendre d’urgence. Gabriel Gauny nous a indiqué un itinéraire possible…

Alain Véronèse, mardi 7 avril 2020.


(1) Quelques auteurs de ce courant : Nicolas Georgescu-Rouegen, Serge Latouche, Paul Ariès, Jean-Pierre Tertrais,… d’autres, bien connus des lecteurs de ce blog…

(2) Gabriel Gauny, le philosophe plébéien, éd. La découverte, 1983. Textes présentés et rassemblés par Jacques Rancière avec une excellente introduction. La quasi totalité des citations sont tirées de ce livre.

(3) Cénobite : moine vivant en communauté où l’on mène une vie simple, mais moins austère que celle des anachorètes solitaires.

(4) Gabriel Gauny… p.99.

(5) Economie cénobotique, p.99.

(6) En version contemporaine : Bâtir la civilisation du temps libéré, André Gorz , éd. LLL et Monde diplo. 2013.

(7) Cette comptabilité d’avant smartphones et internet,… p. 109. Comptes (statistique)… de tempérance, sans doute à actualiser, sans en perdre le bien fondé…

(8) Gabriel Gauny, le philosophe…, p.111

(9)  L’otium romain fut précédé par la scholé grecque (il s’agir des grecs de l’antiquité par des endettés d’aujourd’hui).

Activités des citoyens ayant le loisir de s’occuper à la réflexion philosophique et aux questions politiques. Cette oisiveté dont Sénèque fit l’éloge était rendu possible par le travail des esclaves.Eh oui ! Et aujourd’hui ? Une partie de la réponse dans les textes de Gauny…

(10) Les prisons du travail, p.49.

(11) Ibid, p.120. Diogène est fort connu, pour St Jean le Précurseur, j’ai consulté Wikipédia.

(12) Ibid, p. 99.

(13) Gauny exprime une préférence pour un régime alimentaire végétarien. Par économie et par principe. La méticuleuse comptabilité de Gauny n’est pas sans rappeler celle de Henri-David Thoreau, cf. chapitre économie de Walden.

(14) Ibid, p. 38. Le temps pour penser, pour s’instruire, nécessites des loisirs, de l’otium, en Grèce antique, les citoyens avaient la possibilité de se mettre à la scholé, méditation philosophique et activité politique, ce que préconise Gaudy dans son langage…

(15) Ibid, citation dans la belle préface de Jacques Rancière, p. 11.

2 réponses à “Economie cénobitique. Gabriel Gauny, prolétaire décroissant

  1. Tout un article à célébrer un « prolétaire décroissant » pour finir sur la tarte à la crème des « gains de productivité  » … C’est pas ça qu’on appelait  » LA dialectique » ?

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