Les violences sont d’abord l’affaire de ceux qui les créent et non de celles qui les subissent

« Bref, le panel d’excuses qu’on trouve en permanence à la violence masculine comme si elle était inéluctable, inexorable et inévitable, et que c’était aux femmes de s’en prémunir et non aux hommes de ne pas l’exercer ou, à tout le moins, de la soutenir par un silence qui vaut approbation »

En introduction, Valérie Rey-Robert souligne les silences, les mensonges, les dérivatifs pour ne pas parler des violences masculines envers les femmes, « Je prends le pari que la violence que les hommes exercent sur les femmes mais aussi sur les enfants, entre eux et sur eux-mêmes peut drastiquement diminuer si nous acceptons d’examiner ce qui la produit ».

La violence est construite dans et par la socialisation, elle n’est ni innée ni sans causes matérielles, sans acteurs et victimes incarnées. Il convient aussi d’expliquer ce que le sexisme fait aux femmes, ce que les femmes vivent et « qu’ils ne vivront jamais ».

Les hommes se sentent souvent blessés lorsque le sujet des violences infligées aux femmes vient sur le tapis, « Ils sont tellement blessés qu’on en vient surtout, à parler de leurs blessures narcissiques plutôt que des violences sexuelles ». Le genre, les rapports sociaux de sexe sont une hiérarchisation de deux groupes antagoniques (dans des configurations et avec des imbrications historiques aux autres rapports sociaux). Les subjectivités et les consciences masculines ne sont que rarement interrogées par les hommes (en complément possible, Léo Thiers-Vidal : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, indispensable/). Sans oublier le renversement des responsabilités – c’est de ta faute – « Les féministes deviennent alors les responsables des violences faites aux femmes ». C’est donc la violence masculine qu’il convient de questionner, donc les dires et les faire des hommes.

L’autrice souligne que les violences sexuelles sont un terrorisme déployé contre les femmes, un des moyens de contrôle de « nos mouvements, nos déplacements, nos fréquentations, notre sexualité, notre habillement, notre rapport aux hommes, à tous les hommes ». Il importe donc de comprendre les mécanismes qui font de la virilité une source de violences. « Nous devons arrêter de croire que le sexisme est un problème de femmes ; les hommes en sont les principaux auteurs, ils ont donc collectivement la responsabilité d’y mettre fin ». J’ajoute que la construction d’un puissant mouvement d’auto-détermination et d’auto-organisation des femmes sera un ferment indispensable à la possibilité même du questionnement généralisé des hommes et à la destruction du sexisme.

Valérie Rey-Robert interroge comment devient-on un homme ou une femme, comment la socialisation nous apprend et nous assigne à des comportements, « la socialisation débute dès la naissance et s’opère sous la forme d’un processus continu ». L’autrice discute de socialisation primaire et secondaire, des habits du genre et de la socialisation différenciée des garçons et des filles, des modèles identificatoires, des processus d’apprentissage et d’intégration, des termes caractérisant les unes et les autres, des croyances et des préjugés plus ou moins farfelus, de l’invention du bleu et du rose, des interactions genrées entre adultes et bébés, des attentes sexuées que les parent·es projettent sur les petit·es, des activités choisies (favorisées ou interdites), des occupations physiques et sonores des espaces, de l’inhibition ou la valorisation de certaines émotions, d’indépendance et d’autonomie, des jeux, des formes d’injonction. Elle précise : « Il n’y a donc pas une façon de devenir homme ; elle évolue selon les époques et les pays ».

Des règles sont édifiées, différentes suivant les sexes ; la compétition entre hommes est survalorisée ; les rapports aux sexe sont codifiés et normés ; l’hétérosexualité, le pénis et la pénétration (« On ne dira jamais qu’une femme serre ou tient un pénis dans son vagin ») sont érigés comme mesure, « Etre un homme nécessite de vouloir des relations sexuelles avec des femmes et le dire explicitement », le féminin et le masculin sont réaffirmés en permanence pour qu’il n’y ai aucune confusion possible. Les hommes apprennent à être virils…

J’ai particulièrement apprécié le second chapitre sur la violence masculine, la violence extrêmement genrée, les hommes en colère, l’acceptation sociale de la colère, les rites de passage à l’entrée du groupe des dominants (en complément possible, Préface au livre de Pinar Selek, Devenir homme en rampant, jules-falquet-2013-preface-au-livre-de-pinar-selek-devenir-homme-en-rampant-paris-lharmattan/), la colère et le contrôle, « Chez les hommes, la colère représente une prise de contrôle et de domination, chez les femmes une perte de contrôle », le suicide au masculin, les prises de risques les plus transgressives…

L’autrice souligne l’ampleur des violences masculines faites aux femmes (et non les violences faites aux femmes, car cette présentation concourt à « invisibiliser le sexe des agresseurs »), l’idée que cette violence serait un problème de femmes qui devraient la prévenir ou l’éviter alors que cela « devrait avant tout être considéré comme un problème masculin ». Peu de personnes semblent interroger « pourquoi les hommes violents le sont ? », sans oublier les phénomènes de psychologisation, l’inversion de la charge de la culpabilité, les mythes sur les violents et les violeurs… et la complicité -plus ou moins tacite – d’autres hommes face à ces violences, dans le déni de leurs caractère sexo-spécifique.

Valérie Rey-Robert parle aussi du climat de permissivité, du sentiment d’impunité, de la tolérance relative envers certains actes de délinquance masculine, des hommes victimes de violences…

Le troisième chapitre est consacré aux privilèges patriarcaux bénéficiant aux hommes – qu’ils le veuillent ou non -, à la guerre comme activité sexuée, au viol comme arme de guerre, au coût asymétrique dans les séparations de couples, aux attaques contre les droits sexuels et reproductifs des femmes, au sexe de la pauvreté, aux préjugés sur les taches « spécifiquement » féminines, aux métiers de « femme » et la non reconnaissance de leur pénibilité et de leur qualification…

L’autrice parle, entre autres, dans le chapitre suivant d’« un mâle de vivre », des « hommes interminablement en crise » (en complément, cité par l’autrice, Francis Dupuis-Déri : La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, le-supremacisme-male-et-son-discours-contre-legalite/), des hommes en crise « dès que leurs privilèges sont remis en cause », du « grand mâle blanc au fond des bois », des idéaux inatteignables, de #metoo et des réactions, du viol, « Le viol est le seul crime où la victime est systématiquement suspectée de mentir », des effets sur les enfants de violences masculines sur leurs mères…

Dans le dernier chapitre justement intitulé « Le sexisme est un affaire d’hommes », Valérie Rey-Robert souligne la nécessité d’écouter les femmes, de ne pas minimiser ce qu’elles ont vécu, ne pas les culpabiliser, de dire et de redire à une victime « ce n’est pas de sa faute, jamais ». Elle aborde, entre autres, le sentiment de culpabilité des victimes, les effets de la peur de l’agression sexuelle et du viol – les hommes « ne connaissent donc pas ce sentiment diffus, complexe à expliquer que connaissent les femmes » -, la difficulté de parler de situations « où l’on s’est sentie humiliée ou discriminée », l’hypersexualisation, la présomption d’incompétence, la non proximité de la haine avec l’amour, la rhétorique masculiniste, la dépolitisation du sexisme…

Elle invite à repenser la sexualité, réexaminer (pour les hommes) leurs propres comportements sexuels, privilégier le désir plutôt que le « consentement » des femmes, penser la culture misogyne qui objétise les femmes, cesser d’être témoin, inverser les choses « non, ce n’est pas aux femmes de faire attention », ne pas aider aux tâches domestiques mais bien les partager, comprendre que le sexisme est aussi « un moyen d’intégration dans les groupes d’hommes ». J’invite à lire ou relire une contribution de Yeun Lagadeuc-Ygouf : Être « allié des féministes », etre-allie-des-feministes/)…

« L’immense majorité des terroristes sont des hommes, par exemple, et très peu d’études portent là-dessus. Dire aujourd’hui, dans une ère pourtant post-#MeToo où l’on ne cesse d’expliquer que tout a changé, que le viol est causé dans l’immense majorité des cas par des hommes, vous vaut insultes et harcèlements. Dans le cas très précis de violences sexuelles et physiques envers les femmes, ce fait est passé sous silence, et l’on cherche systématiquement des causes individuelles plutôt que systémiques ». En conclusion, Valérie Rey-Robert cite aussi John Stoltenberg (Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité, nous-sommes-toutes-et-tous-des-etres-humains/), revient sur les conséquences du sexisme pour l’ensemble de la société, la production du sexisme par la virilité, la lutte contre le sexisme portée majoritairement par des femmes…

Le titre de cette note est inspirée de la dernière phrase de l’autrice.

Valérie Rey-Robert : Le sexisme. Une affaire d’hommes

Editions Libertalia, Montreuil 2020, 262 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

« Not All Men » : vraiment ? » – par Valérie Rey-Robert

https://www.revue-ballast.fr/not-all-men-vraiment-par-valerie-rey-robert

Valérie Rey-Robert : Une culture du viol à la française. Du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/01/06/ne-nous-dites-pas-comment-nous-comporter-dites-leur-de-ne-pas-violer/

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