Nous ne devons pas ignorer le monde au profit de nos modèles

Deux remarques pour commencer.

Il n’y a pas de prix Nobel d’économie mais un prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Malgré les dénégations de beaucoup d’économistes, l’économie ne relève pas des sciences dites exactes (comme les mathématiques ou la physique) mais bien des sciences sociales. L’économie devrait nous parler des systèmes de production, de leurs évolutions, de leurs contradiction et des choix démocratiques nécessaires à la construction des futurs.

Seconde remarque. Ce discours de Stockholm n’est pas une critique de l’économie politique. Il n’y a ici aucune allusion au mode de production, au capitalisme, aux rapports sociaux, aux classes sociales ni au système de genre. Le vocabulaire est infesté de termes du néolibéralisme, à commencer par la gouvernance, le contrat et les partenaires. La critique de l’idée saugrenue – mais idéologiquement très puissante – « des individus isolés et anonymes » me semble plus que faible.

Alors pourquoi lire ce discours ? Elinor Ostrom, à partir d’études de terrain critique des modèles – que je qualifierai plutôt d’idéologiques que scientifiques – de l’économie diffusée et enseignée (ce qui ne signifie pas que toutes les études soient sans intérêt). Pour celleux qui en douteraient, voir les liens entre l’Ecole de Chicago et la dictature d’Augusto Pinochet…

Comme l’indique Benjamin Coriat dans sa préface, elle soutient que « le point de départ de la théorie économique dominante n’est pas acceptable », que l’invention d’« un agent rationnel » ne dit pas grand-chose d’utile « à la connaissance des sociétés humaines telles qu’elles fonctionnent véritablement, ne peut-être dérivé de telles prémisses ». Le préfacier souligne aussi l’apport de la notion de « réservoirs communs de ressources », des biens non-rivaux et possiblement d’accès universel, le rôle du « droit d’usage » et donc d’une remise en cause du droit de propriété, le besoin d’« approches polycentriques », la relation que les réservoirs communs de ressources « entretiennent aux droits fondamentaux de la personne et aux droits humains », l’importance accordée à l’écologie…

Elinor Ostrom discute, entre autres, des réservoirs commun de ressources et des biens publics, des effets des choix discutés et de l’auto-organisation des communautés concernées, d’exemples dans l’organisation des ressources hydrauliques ou forestières, de la différence entre complexité et chaos, de la typologie des biens en regard de leur possible utilisation, des niveaux des organisations humaines pour résoudre « des dilemmes sociaux » (pourquoi ne pas parler de choix démocratiques ?), de ressources partagées, et de niveaux de coopération, de la nécessité d’avoir une approche pluri-disciplinaire…

« Pour résumer, toutes ces expériences de ressources communes et de biens publics ont prouvé que de nombreuses prédictions nées des théories conventionnelles de l’action collective sont erronées ». Les êtres humains savent coopérer, contrôler, donc gérer – mais qui en doutait ?

Le titre de cette note est emprunté à l’autrice.

Au delà des divergences théoriques et politiques, il me semble utile d’engager un dialogue avec celles et ceux qui développent d’autres regards sur les communs…

Elinor Ostrom : Discours de Stockholm

En réception du Nobel d’économie 2009

Préface de Benjamin Coriat

C&F Editions, Caen 2020, 220 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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