Sur le seuil où je t’ai vue, où je te vois

« Tout à coup tu te trouves là ». Une femme, une enfant, les apparats indiscutables d’un passage entre les espaces, une adjacente à l’autre monde, « Je te vois et ne te vois pas. Tu as la présence des fantômes qui n’ont pas besoin de se rendre visibles ». Comment ne pas penser à L’aventure de madame Muir – le film de Joseph L. Mankiewicz – Christiane Veschambre y fera référence plus avant dans son récit.

L’autrice parle du trop grand, du trop inconnu et… des tapis, « Les tapis, dit l’enfant, c’est une mer qu’il me faudrait franchir pour avancer dans la pièce », de l’attente, « Je ne t’attendais pas, et je sais que je ne dois pas t’attendre si je veux que tu puisse venir », d’entrée, « Sans entrée, montage cut du dehors et du dedans. Je n’ai pas peur de l’entrée ni du vaste espace gratuit, pas peur de l’ailleurs, seulement j’attends »…

Chacun·e peut se confronter aussi, aux limites, aux rebords, aux attentes et à ses fantômes, qu’iel écrive ou non, transforme ou non ses émotions en images ou en mots. La force du récit tient aussi à cette invitation à soi…

L’insomnie, « Les angoisses sont étroites, c’est de l’étroit qu’elles viennent, et celles de l’insomnie le sont encore plus », l’évaporation au dessus de « la fente de la nuit », les murs sans fenêtre, tout ce qui colle et nous fixe, les regards échangés, « Tu m’impressionnes, mais je n’ai pas peur. Ce n’est pas de toi que j’ai peur »…

La femme, l’enfant, « tu es au bord. Moi aussi. Pas le même ». Voir ou non, « Je ne te vois plus, dit la femme. Tu es comme un personnage sorti de scène. Quand tu étais là, quand tu es là, tu n’es pas du tout un personnage. Tu ne joues pas, tu n’es pas inventée, tu es tellement en vie que ce serait plutôt moi le personnage », la marche des émotions, le dessous du dessous, les peurs et leurs projections, le réel « comme un animal surpris s’engouffrant au profond du terrier », le seuil d’une grande pièce, « tu es silencieuse et tu me fais silencieuse »…

La femme parle au présent, quelque fois au futur, les dialogues se mêlent aux monologues intérieurs, les temps s’entrelacent et s’imbriquent, les chemins de l’écriture s’exposent et se dissimulent. Les miroirs des mots résonnent dans l’ombre des pensées furtives…

Une langue peut-elle être confinée à un seul usage ? La nuit permet-elle de mieux deviner et apercevoir ? « Dois-je me tenir toujours au bord, dit la femme, pour que tu te tiennes au seuil ? », que faire des questions sans adresse ?

Le connu et l’inconnu, l’absence de vocables pour cet autre monde, les mots qui ne sortent pas de la bouche mais qui se trouvent peut-être sur les chemins de l’errance, les ouvertures, « les choses humides enfermées moisissent », le froid de l’autre espace, l’histoire remémorée, la guerre d’Algérie, l’odeur fade des corps familiaux, les fantômes, les interrogations sur le voir, Une femme sous influence de John Cassavetes, les écrans noirs de nos nuits blanches comme le chantait Claude Nougaro, les paroles lancées à haut risque, « la blatte qu’est devenu Gregor Samsa », les mondes de la réalité imaginaire…

L’autrice regarde ce qu’il y a entre les murs, indique que parler seule est difficile, dessine une petite fille assassinée dans une valise, évoque Isabelle Huppert. Comment les mondes du cinéma pourraient-ils être absents de cet entre deux ?

L’espace, les interrogations sur l’intérieur et l’extérieur, les échasses de Marcel Proust, « Viens, approche-toi, tu ne m’approche pas », la légère et neuve douleur du ventre, le sang, les mensonges, « Il y a quelque chose de presque définitif, dit l’enfant, dans ma façon d’habiller la vérité, de la blanchir », les cruautés, la rayure tracée sur la vitre, Rithy Panh, la liberté et l’occupation, « Je pense à toi comme mon étrangère », la bouche des formules, les phrases de l’écrivaine…

Je trace les ponts permanents entre la littérature et le cinéma, les bords et les seuils. Je déroule les images en me saisissant des allusions de Christiane Veschambre. Je marche moi aussi sur cette jetée de Chris Marker. Je m’empare des images pour animer d’autres phrases. Je voyage immobile et marche dans ces paysages à peine animés. J’apprécie « la burlesque matérialité » des corps et des voix, le corps sexué et sexuant, ce qui peut-être vu « sur le seuil », peut-être un instant puis-je être cette femme et/ou cette enfant. Je perçois « l’usage humble et tendu » de la langue commune…

J’ai bien conscience d’avoir fait une lecture très personnelle, subjective. Aux autres lectrices et lecteurs maintenant de prendre la parole…

« Tu es mon intime autant que mon étrangère. D’ailleurs c’est cela ma condition : mon intime se tient de l’autre coté de la frontière. M’exiler c’est me rejoindre. Mais c’est un exil immobile. Si j’avais fait mouvement lorsque tu es apparue, tu te serais effacée. Dans ma condition, ce n’est que par bribes qu’arrive la parole de l’intime exilé »

Christiane Veschambre : dit la femme dit l’enfant

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2020, 102 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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