Covid19, crises, choix industriels, « jour d’après », « plus jamais ça ! », Solidarité internationale, « Gérer l’urgence… puis réinventer l’avenir », Tenir bon contre la pandémie !, Nous ne paierons plus leurs crises ! … Des textes de Michel Husson, Jean Louis Griveau, Claude Serfati, Pedro Fuentes et Tito Prado, Collectif Malgré Tout, Enzo Traverso, CADTM Europe…

 Le néo-libéralisme contaminé

La nouveauté de la situation actuelle réside dans la mécanique infernale qui s’est enclenchée. En 2008, c’est la sphère financière qui avait allumé la mèche, en se transmettant à la sphère productive. Aujourd’hui, c’est l’inverse: l’activité économique est en partie à l’arrêt et ce freinage brutal revient, tel un boomerang, impacter la finance ; et cette implosion de la finance va venir en retour aggraver la récession.

L’effondrement de la pyramide financière

Il y a cependant un lien avec la crise précédente. Toutes les politiques menées depuis 2008 ont en effet visé à revenir au business as usual et notamment à préserver de toutes les manières possibles la valeur des titres financiers, en tant que droits de tirage sur la valeur créée. Si l’on avait au contraire « confiné » la finance aux seules fonctions utiles qu’elle peut remplir, le mécanisme infernal aurait pu être mieux encadré.

Plus fondamentalement, l’épuisement des gains de productivité condamnait le capitalisme à un fonctionnement pathologique consistant à capter un maximum de valeur, en compensant par la montée des inégalités le tarissement de cette source essentielle de son dynamisme. Autrement dit, le coronavirus ne contamine pas un organisme sain mais un organisme déjà atteint de maladies chroniques. L’épidémie fonctionne ainsi comme un révélateur: les modalités de « sortie » de la crise précédente n’ont pas vraiment remédié aux fragilités structurelles de l’économie mondiale.

Depuis la crise de 2008, tout a été fait ou presque pour que rien ne change. La pratique des rachats d’actions s’est développée, les distributions de dividendes ont explosé, la titrisation a repris son cours, l’endettement privé s’est considérablement alourdi, etc. On ne manque pas d’études sur ces divers points: la Banque des règlements internationaux (BRI), par exemple, avait multiplié les avertissements. L’éclatement de la bulle était donc prévisible, même sans le coronavirus. En témoignent les avertissements du dernier Global Financial Stability Report du FMI (octobre 2019). Ce rapport était centré sur les risques engendrés par les bas taux d’intérêt, et deux de ses principaux auteurs, Tobias Adrian et Fabio Natalucci, en ont résumé les principaux messages dans un blog. Ils insistent sur le surendettement des entreprises : « la dette des entreprises dont les bénéfices ne peuvent couvrir les charges d’intérêts pourrait augmenter à (…) près de 40% du total de la dette des entreprises dans les pays étudiés, parmi lesquels les États-Unis, la Chine et des pays européens ».

Le massacre de l’appareil productif

Le constat des économistes du FMI peut être complété par une étude très fouillée, qui porte sur les Etats-Unis. Les auteurs trouvent que ce sont les petites et moyennes entreprises qui sont les plus lourdement endettées, si bien qu’elles devraient être plus durement frappées par la crise du coronavirus. On retrouve ici un thème très largement débattu, celui de l’écart croissant entre les entreprises « superstar» , qui captent la valeur créée, et les entreprises « zombies » qui survivent grâce aux bas taux d’intérêt. Mais les auteurs de cette étude soulignent aussi que les entreprises de la « moitié basse » ont augmenté leur capacité de production au cours des dernières décennies, tandis que les 10% du haut de l’échelle sont restés à la traîne. Ils redoutent la  «catastrophe imminente » qui menace si on laisse les petites entreprises couler, car elles représentent, malgré leur fragilité, l’une des « principales sources de création d’emplois et d’innovation ».

L’autre effet des bas taux d’intérêt que signale le FMI est une prise de risque excessive : « le très bas niveau des taux a poussé des investisseurs institutionnels comme les compagnies d’assurances, les fonds de pension et les gestionnaires d’actifs à rechercher des titres plus risqués et moins liquides pour atteindre leurs objectifs de rendement. Par exemple, les fonds de pension ont accru leur exposition à d’autres classes d’actifs telles que le capital-investissement et l’immobilier ».

La politique monétaire accommodante n’a pas ruisselé dans l’économie réelle ; elle a au contraire permis à la finance de reprendre sa trajectoire exubérante. Mais elle a conduit aussi à une situation inédite de bas taux d’intérêt, voire négatifs, et à l’épuisement des munitions des banques centrales. Avant même l’épidémie, le pronostic des experts du FMI était déjà inquiétant : « les similarités existant dans les portefeuilles des fonds d’investissement pourraient amplifier un mouvement de liquidation d’actifs sur les marchés ; les placements illiquides des fonds de pension pourraient restreindre leur rôle traditionnel de stabilisateur des marchés ». Or, c’est exactement ce qui est en train de se passer, et la déflagration risque d’être encore plus brutale avec le virus.

La zone euro « éparpillée façon puzzle » ?

Le dogme des 3% a été abandonné, au moins provisoirement, mais l’Europe reste mal préparée. C’est une excellente idée de relâcher la contrainte budgétaire, mais cela ne répond pas à tous les problèmes. L’un d’entre eux est l’écart (spread) entre les taux d’intérêt sur les dettes publiques. Dans un premier temps, Christine Lagarde avait fait une grosse bourde en déclarant que « la BCE n’est pas là pour resserrer lespread », puis elle a sorti le « bazooka » qui a un peu calmé les inquiétudes des marchés financiers.

Mais viendra un moment où il faudra envisager de passer à la vitesse supérieure, à savoir la mutualisation (« eurobonds » ou « coronabonds» ) voire à la monétisation. C’est la conclusion à laquelle arrive Patrick Artus : « Si tous les pays de la zone euro sont touchés (par la hausse des taux d’intérêt à long terme en réponse à des déficits publics fortement accrus), la mutualisation des déficits publics supplémentaires allège le poids pour les pays périphériques (où la hausse des taux d’intérêt est plus forte) mais ne résout pas le problème global d’excès de déficit public. La seule solution est alors la monétisation de ces déficits publics supplémentaires par la BCE, donc une ouverture importante du Quantitative Easing sur les dettes publiques ». Le risque est grand cependant que, comme lors de la crise précédente, l’Europe ne réagisse qu’avec retard sur l’évènement, ou à contretemps, en raison de ses désaccords internes et de la propension à gérer la crise au niveau national.

Les émergents dans l’œil du cyclone ?

Il est probable que le virus va s’étendre aux pays émergents ou en développement, relativement épargnés jusqu’ici. Ils sont non seulement mal équipés d’un point de vue sanitaire, mais déjà particulièrement frappés par les contrecoups de la crise. Dépendants en grande partie des ventes de matières premières à l’arrêt, ils voient déjà leurs ressources diminuer. C’est notamment le cas des pays producteurs de pétrole. Et là aussi, on retrouve l’héritage de la sortie de la crise précédente. La dette extérieure des pays émergents représente en moyenne « 160% des exportations, contre 100% en 2008. En cas de resserrement considérable des conditions financières et de hausse des coûts d’emprunt, ils auraient plus de mal à assurer le service de leur dette », avertissait le FMI dans son rapport d’octobre 2019 déjà cité.

A cela s’ajoute a la fuite des capitaux qui a pris des proportions considérables : 83 milliards de dollars depuis le début de la crise. Ce sudden stop aura de graves conséquences, soulignées par un groupe international d’économistes. Les pays émergents et en développement, écrivent-ils, « sont maintenant confrontés à un arrêt soudain alors que les conditions de liquidité mondiales se resserrent et que les investisseurs fuient le risque, entraînant des dépréciations monétaires dramatiques. Cela oblige à un ajustement macroéconomique sévère précisément au moment où tous les outils disponibles devraient être disponibles pour contrer la crise : la politique monétaire est resserrée pour tenter de conserver l’accès au dollar, tandis que la politique budgétaire est limitée par la crainte de perdre l’accès aux marchés mondiaux. Il est peu probable que les réserves de change fournissent un tampon suffisant dans tous les pays ».

Les institutions internationales prévoient des mesures de soutien, mais David Malpass, le président de la Banque mondiale (que Trump a propulsé à ce poste), insiste sur la conditionnalité en des termes qui rappellent ceux de la Troïka européenne à l’égard de la Grèce : « Les pays devront mettre en œuvre des réformes structurelles susceptibles de raccourcir le temps nécessaire à la reprise et de créer la confiance en sa solidité. En ce qui concerne les pays où les réglementations excessives, les subventions, les régimes de délivrance de permis, la protection ou la judiciarisation des échanges, constituent autant d’obstacles, nous travaillerons avec eux pour dynamiser les marchés et sélectionner les projets permettant d’assurer une croissance plus rapide pendant la période de reprise ».

The Economist a au contraire raison de lancer cet avertissement : « Si l’on laisse le Covid-19 ravager les pays émergents, il viendra bientôt se répandre à nouveau dans les pays riches ». Y compris dans sa dimension économique, si la production de matières premières et de biens intermédiaires connaît un sudden stop symétrique de celui des flux de capitaux.

Tout remettre à plat ?

Il sera difficile au système économique de revenir à son fonctionnement antérieur à la crise. Les chaînes de valeur mondiales sont désorganisées, des entreprises auront fait faillite, le mode de gestion de dépenses publiques, notamment en matière de santé, est disqualifié. On peut y voir la possibilité d’une réorientation fondamentale du système.

Mais elle n’aura rien de spontané : avec la suspension de pans entiers du code du travail, on voit bien que certains préparent déjà le coup d’après. Puis viendront les discours sur le nécessaire « assainissement financier », dont la mise en œuvre risquera d’engendrer une réplique récessive, comme en 2010. Et surtout le retour à l’orthodoxie aura pour effet de reporter tout projet de Green New Deal : comment en effet imaginer qu’après avoir déversé des milliards d’euros, les institutions européennes voudront dégager les sommes considérables nécessaires pour la lutte contre le changement climatique ?

Dans une note où il se demande « quel capitalisme voudrions-nous ? », Patrick Artus dresse un portrait assez fidèle du capitalisme « inacceptable » (qui est le nôtre) : il « déforme le partage des revenus au détriment des salariés, ne respecte pas les engagements climatiques, n’associe pas les salariés aux décisions stratégiques de l’entreprise, accroît le levier d’endettement des entreprises, délocalise massivement dans les pays à salaire faible, obtient une baisse continuelle de la pression fiscale des entreprises ce qui contraint à réduire la générosité de la protection sociale ». Artus envisage ensuite deux voies possibles pour passer à un capitalisme « acceptable » : soit l’instauration d’un « capitalisme étatique hyper-régulé»,  soit une  «évolution spontanée du capitalisme qui accepte une rentabilité plus faible du capital pour l’actionnaire ». Il y a pourtant une seule chose dont on devrait se convaincre : il ne faudra pas compter sur une évolution spontanée du capitalisme.

Michel Husson (30 mars 2020)

http://alencontre.org/economie/economie-le-neo-liberalisme-contamine.html

En castillan : Neoliberalismo contaminado

https://vientosur.info/spip.php?article15793

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Quelques éléments de réflexion sur différents aspects de la crise du coronavirus

L’extension de la pandémie de coronavirus et les mesures de confinement de la population qui se généralisent dans de nombreuses régions du monde créent une situation inédite à l’échelle planétaire. Cette crise sanitaire, économique, sociale mais aussi politique laissera des traces profondes dans nos sociétés. 

1) Comme pour d’autres virus dits « émergents » ces dernières années (Ebola, Zika…), il semble que l’apparition de cette maladie ait son origine dans la pression que les activités humaines font peser sur l’environnement (déforestation, productivisme…) et qui favorise le franchissement de la barrière des espèces. 

Pour autant, le développement de la pandémie en Europe prend une ampleur particulière qui renvoie aux politiques d’austérité et de casse des services publics menées un peu partout depuis des décennies, en particulier dans les services de santé : diminution continue du nombre de lits dans les hôpitaux, fermeture de services dans les hôpitaux de proximité et concentration des structures hospitalières, place grandissante de l’hospitalisation privée. 

En France, dès avant la survenue de l’épidémie, la pénurie de médecins du fait du numérus clausus et les effets délétères de la tarification à l’activité (T2A) avaient déjà largement fragilisé notre système de santé. Ces politiques austéritaires démontrent aujourd’hui leur caractère criminel et de plus en plus de gens en prennent conscience (voir l’expression dans les médias de nombreux professionnels de santé pas forcément « de gauche » et la multiplication des manifestations de solidarité aux fenêtres). 

2) La gestion de la crise révèle l’incurie des gouvernements qui se sont succédé comme l’extrême fragilité de nos sociétés livrées au capitalisme mondialisé : Pénurie de masques et de moyens individuels de protection, pénurie de tests de dépistage, pénurie de gel hydroalcoolique… 

Un comble quand on sait par exemple que, dans les Côtes d’Armor, une entreprise qui avait une capacité de production de 200 millions de masques par an a fermé fin 2018 et que la production a été délocalisée en Tunisie par l’actionnaire américain (280 salariés licenciés). 

Quand on apprend également que dans le Puy de Dôme, les travailleurs/ses de l’usine Luxfer, seule entreprise d’Europe à fabriquer des bouteilles d’oxygène médical, luttent depuis des mois contre la liquidation de leur entreprise décidée par leur actionnaire anglais (138 emplois en cause). 

Il en découle que la France, comme les autres Etats européens, a été dans l’incapacité de mener une stratégie de gestion ciblée de l’épidémie comme ont pu le faire la Corée du sud ou Taiwan (dépistages de masse, isolement des porteurs du virus, port généralisé de masques). 

Cette situation n’est pas le fruit de la fatalité mais le résultat de décisions politiques et il faudra bien que leurs auteurs rendent des comptes ! 

3) Si dans les pays occidentaux la crise sanitaire est grave et ne doit pas être minimisée, en Afrique, en Amérique indo-afro-latine, en Asie et en Océanie, dans les pays dont les structures sanitaires et de protection sociale sont lacunaires ou inexistantes, c’est une véritable catastrophe qui se profile. 

Au vu de l’incapacité des Etats européens à définir une politique commune de lutte contre l’épidémie ou à engager la moindre action de solidarité continentale, on peut très sérieusement craindre que les pays du Sud soient purement et simplement abandonnés face au défi sanitaire qui les attend. 

4) Les comportements individualistes, classiques en période de crise, sont condamnables,mais la tentation est grande pour nos gouvernants de mettre à profit la crise sanitaire pour stigmatiser et mettre en place des politiques sécuritaires renforcées, en particulier en développant un discours de culpabilisation sur le non respect des mesures de confinement qui vise principalement les quartiers populaires. Il n’y a pas eu la même stigmatisation vis à vis de ces milliers de cadres qui ont quitté les grandes agglomérations pour venir se « réfugier » dans leurs résidences secondaires au risque de disséminer l’infection dans des régions jusqu’alors peu touchées. 

Après le renforcement continu des mesures de confinement (confinement par ailleurs indispensable faute d’avoir su mener une autre stratégie), c’est du traçage de masse de la population via les réseaux téléphoniques dont il est maintenant question. Il est à craindre qu’après la fin de l’épidémie, ces dispositifs sécuritaires demeurent, au moins en partie. 

Et ce d’autant plus que des semaines de confinement et de matraquage médiatique pourront avoir développé une « demande » de sécurité au sein de la population. La bataille pour le rétablissement des libertés démocratiques sera un enjeu majeur à l’issue de cette crise. 

5) Paradoxe de la situation : alors que les autorités gouvernementales étendent le confinement généralisé de la population (fermeture des marchés y compris alimentaires), en même temps, elles font tout pour inciter les entreprises à poursuivre leur activité au mépris de la préservation de la santé des salariés, même celles dont la production n’a que peu de rapport avec la satisfaction des besoins vitaux de la population, comme dans le bâtiment. 

Ce double discours indique quelles sont les véritables priorités du pouvoir macronien et là aussi, les prises de conscience grandissent. Des prises de position syndicales appelant à l’arrêt des productions non essentielles, des actions collectives pour le droit de retrait en témoignent mais sont peu médiatisées 

6) Au delà de la crise sanitaire, il se profile une crise économique planétaire dont certains économistes prédisent qu’elle pourrait être pire que la grande dépression des années 30. L’effondrement des valeurs boursières ces dernières semaines en est peut être un signe avant-coureur. 

La question de « l’après » est donc posée dès à présent : Le système pourra-t-il repartir « comme avant » dans une fuite en avant mortifère ? 

Qui, dans l’esprit des capitalistes, devra payer demain les efforts de l’Etat pour aider les entreprises, si ce n’est les peuples ? 

Cette crise donnera-t-elle l’opportunité de rompre avec le capitalisme mondialisé et la financiarisation de l’économie ? 

De remettre à l’ordre du jour à une échelle de masse les questions de la socialisation des entreprises, de la relocalisation et de la finalité des productions (qu’est ce qu’on produit, pour qui et comment on produit) mais aussi la réduction massive du temps de travail, notamment pour lutter contre le chômage de masse qui se profile ? 

C’est une bataille politique d’ampleur qui s’annonce et même blessée, la bête ne se laissera pas abattre sans réagir. L’issue n’est pas écrite d’avance et l’histoire nous rappelle que les années 30 ont accouché du pire. 

Déjà, une partie des capitalistes – dont Trump et Bolsonaro sont aujourd’hui, après Boris Johnson il y a quelques semaines, l’expression politique – envisage de fait de sacrifier une partie de la population âgée, peu productive, peu consommatrice et donc peu rentable-, sur l’autel des profits capitalistes. 

La barbarie, l’extrême droite peuvent sortir renforcées à l’issue de cette crise.

Malgré le confinement qui limite les possibilités d’action, il est indispensable de continuer à faire de la politique, à formuler des propositions offensives pour « l’après » qui ne pourra plus être comme « l’avant », en s’appuyant sur les pratiques et les expressions de solidarité citoyenne par le bas, comme sur les aspirations à une alternative écologique, solidaire et autogestionnaire. 

Une réflexion de l’équipe d’animation du Réseau pour l’Autogestion, les Alternatives, l’Altermondialisme, l’Ecologie et le Féminisme 

Pour l’équipe d’animation du Réseau, 

Jean Louis Griveau, 28 mars 2020

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Les choix industriels amplifient la catastrophe sociale. Contribution au débat pour le « plus jamais ça »

Le choc mondial actuel se transformera en crise économique d’autant plus profonde – peut-être comparable dans son ampleur à celle de 1929 – que l’économie mondiale n’était pas vraiment sortie de la crise de 2008 (si on excepte la prospérité des marchés financiers). Cependant, cette crise mondiale prend des formes diversifiées selon les pays.

En France, la crise survient dans un contexte d’offensive budgétaire du gouvernement contre les hôpitaux et les soignants. La défaillance du gouvernement dans ce domaine est connue et dénoncée. Les défaillances industrielles en termes d’équipements médicaux vitaux (ventilateurs, test de diagnostics, masques,…) ont été brutalement révélées. Pour tenter de cacher son impéritie, le gouvernement a tenu des discours contradictoires sur la nécessité ou non de masques et de tests. Les défaillances industrielles ne s’arrêtent pas au médical, elles concernent de nombreux secteurs essentiels. Cet article fournit un éclairage sur les causes de cette situation.

Une catastrophe sociale

Fin 2018, le groupe multinational américain Honeywell fermait son unité de production industrielle située en région Bretagne pour la délocaliser en Tunisie, licenciant en même temps 38 salarié·e·s. Sa production était de 200 millions de masques par an, soit près de 20 millions par mois, fabriqués sur des machines ultra-modernes pouvant produire chacune 4000 masques à l’heure. C’est le constat fait dans un communiqué de l’Union syndicale Solidaires (Côtes d’Armor). Il est disponible sur le site d’Alencontre :https://alencontre.org/europe/france/france-la-fermeture-de-lusine-honeywell-de-plaintel-fabrique-de-masques-un-scandale-detat.html.

Cette catastrophe sociale vient sur le devant de la scène en raison de l’épidémie de coronavirus. Elle n’est toutefois qu’un maillon dans la longue chaîne des liquidations d’entreprises qui produisent en France des biens vitaux. Dans l’industrie médicale, les fermetures d’usine et les relocalisations d’activités à l’étranger ont eu pour conséquence un accroissement gigantesque du déficit commercial (exportations moins importations) du secteur ‘Instruments à usage médical, optique et dentaire’ (figure 1).

Figure 1 : Evolution du solde commercial des instruments à usage médical, optique et dentaire

Sources : auteur, données Douanes

A titre d’illustration de ces défaillances industrielles, on peut rappeler que dans les années 1980, la Compagnie Générale de Radiologie (CGR), filiale de Thomson-CSF (aujourd’hui Thales), était en position de quasi-monopole mondial dans l’imagerie médicale. Nul besoin d’être énarque, comme l’était son PDG, Alain Gomez, pour comprendre que la croissance des prescriptions d’examens médicaux fondés sur ces technologies serait importante. Mais Thomson-CSF était un des grands groupes de l’armement, et c’est dans l’armement que les rentes de situation pour le groupe étaient garanties. La CGR fut donc vendue au groupe américain GE (General Electric).

Le résultat est là. En 2019, la France importait 75% des appareils de diagnostic par visualisation à résonance magnétique des Etats-Unis et le solde commercial de ce type de biens est déficitaire, comme le sont d’autres instruments médicaux de diagnostic, par exemple aujourd’hui les tests de diagnostic du Covid-19.

Les élites capitalo-fonctionnaires

Le secteur des instruments médicaux n’est pas le seul à accumuler les déficits. En fait, depuis les années 2000, la plupart des secteurs industriels sont dans la même situation. Résultat : le déficit de la balance des biens manufacturiers ne cesse de se creuser (figure 2). Même l’industrie automobile, un point fort traditionnel, affichait en 2019 un déficit de 15 milliards d’euros, alors que son excédent était de 11 milliards en 2000. Et pas d’excuse sur le coût du travail : en 2019, le déficit de nos échanges avec les pays de la zone euro était plus important que celui enregistré avec toute la zone Asie.

Le désintérêt pour l’industrie manufacturière est l’aboutissement de dizaines d’années d’actions concertées des gouvernements et des dirigeants de grands groupes industriels français. Leur complicité est d’autant plus grande qu’ils sont formés dans les mêmes grandes écoles (Polytechnique, ENA). Ils passent sans aucun souci de postes de haut-fonctionnaires au sein de l’appareil d’Etat à la direction des grands groupes industriels et bancaires et, dès que l’opportunité politique se présente, ils retournent dans l’appareil d’Etat. Le capitalisme de connivence, d’endogamie et de conflits d’intérêts [1] est bien installé en France. Sur l’ensemble des directeurs généraux et présidents français du conseil d’administration qui dirigent aujourd’hui les groupes du CAC 40, près de la moitié a également travaillé dans les grandes institutions de l’Etat [2].

Face ils gagnent, pile les salariés perdent

Installés à la direction des grands groupes, ces capitalo-fonctionnaires expliquent aux salariés que les contraintes de la ‘mondialisation’ justifient les fermetures de sites. Lorsqu’ils sont aux commandes de l’Etat, ils expliquent que l’Etat ne peut rien contre ces contraintes. Ils refusent même fréquemment de répondre aux salariés, tels que ceux d’Honeywell ou encore ceux de Luxfer [à Gerzat, banlieue nord de Clermont-Ferrand] la seule entreprise française qui produisait des bouteilles d’oxygène médical, fermée par ses propriétaires en novembre 2018 et dont les salariés demandent la nationalisation. Ils refusent de répondre aux personnels de santé, qui depuis des années, dénoncent la catastrophe humanitaire dans les hôpitaux.

Pile, les salariés perdent, face les capitalo-fonctionnaires gagnent, telle l’actuelle ministre du Travail, M. Pénicaud, qui, bien que non-énarque, a réalisé 1,13 million d’euros de plus-value sur les stock-options en tant que Directrice générale des ressources humaines chez Danone, au moment où le groupe supprimait 900 emplois de cadres, dont 230 en France [3]. Ces gigantesques revenus sont justifiés, nous dit-on, car ce sont les « premiers de cordée», traduction présidentielle de la théorie économique dominante. Celle-ci nous enseigne que les individus sont rémunérés en fonction de leur productivité (marginale, pour les spécialistes), c’est-à-dire en fonction de leur contribution à la création de richesses. Ceux qui captent des revenus démesurés sont donc démesurément utiles à la société. Les soignants, enseignants, cheminots, routiers et les caissières, livreurs et tous les « invisibles » (pour les éditocrates des plateaux TV) savent donc pourquoi ils sont mal payés.

Les capitalo-fonctionnaires sont parfois appelés par complaisance « capitaines d’industrie » alors qu’ils n’ont rien à voir avec les entrepreneurs « héroïques » imaginés par l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950). Leur stratégie industrielle a été résumée par Serge Tchuruk d’Alcatel le 26 juin 2001, dans une réunion organisée par le Wall Street Journal pour les investisseurs financiers : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine » [4]. Résultat : entre 2000 et 2005, les effectifs mondiaux d’Alcatel ont été divisés par deux, passant de 113 400 à 57 700. Le naufrage a continué jusqu’à la disparition d’un groupe qui figurait parmi les « fleurons industriels nationaux » [5]. Au début des années 1970, Alcatel avait pourtant reçu clés en main plusieurs innovations radicales, dont le premier commutateur numérique de télécommunication conçu dans le monde, mises au point dans le laboratoire de France-Télécoms (le CNET) .

L’«effet de ciseaux» provoqué par la stratégie d’internationalisation des grands groupes

A partir des années 1990-2000, les groupes industriels français ont fortement internationalisé leurs activités mais contrairement aux groupes allemands, ils l’ont fait en fermant des sites de production sur le territoire national. En 2017, les grands groupes français employaient en France 605 000 salariés de moins qu’en 2013, soit une chute de 12% de leurs effectifs [6]. Ils ont en revanche rapatrié de plus en plus de dividendes de l’étranger, ce qui ravit leurs actionnaires. Les comparaisons internationales montrent d’ailleurs que les groupes français étaient en 2019, les champions européens du versement des dividendes aux actionnaires (60 milliards d’euros distribués). Ainsi, la stratégie d’internationalisation des grands groupes français se traduit par un « effet de ciseaux » qui s’ouvrent de plus en plus (figure 2). Elle crée un écart croissant entre l’emploi et la production manufacturière qui se détériorent et le versement des dividendes qui prospère [7]. 

Figure 2 : Evolution des dividendes rapatriés par les groupes industriels français et du solde de la balance commerciale (milliards d’euros)

Source : auteur, à partir des données de la Banque de France et des Douanes

L’armement, priorité industrielle

Une autre dimension du « capitalisme à la française » est nécessaire pour comprendre l’incapacité actuelle à produire des biens essentiels, dont certains s’avèrent vitaux aujourd’hui. Depuis les années 1960, la politique industrielle de la France a été surdéterminée par des objectifs militaires [8]. Le lancement de grands programmes nucléaires, aéronautiques et spatiaux s’explique par les considérations stratégiques qui n’ont pas changé, quelles que soient les alternances politiques. La polarisation sur ces industries a même augmenté dans la fin des années 2000.

En 2016, les entreprises de défense réalisaient 21% des exportations totales de la France dont l’essentiel est réalisé par à peine une dizaine de grands groupes. Les entreprises de défense captent une partie importante des crédits publics de recherche-développement grâce aux grands programmes d’armement mais aussi au très prodigue crédit d’impôt-recherche (CIR). Les entreprises de défense reçoivent chaque année plus de 1 milliard d’euros au titre du CIR, à comparer avec les 500 millions promis le 20 mars 2020 aux chercheurs par E. Macron. Cette maigre enveloppe permettra peut-être de fournir un financement à l’équipe de chercheurs du CNRS d’Aix-Marseille dont on a progressivement coupé les crédits de recherche fondamentale…. sur le Coronavirus [9].

Produire des armes est le résultat de décisions politiques, et celles-ci-ci se lisent dans les choix budgétaires des gouvernements français. Entre 2007 et 2017, les dépenses de sécurité/police (+39,4%) et de défense (+31,5%) ont augmenté à un rythme nettement supérieur aux dépenses à finalité sociale. Par exemple, elles ont été deux fois plus rapides que celle des dépenses d’enseignement (+16,1%). Au cours de la même période, les dépenses de l’Etat destinées aux logements et équipements collectifs ont baissé en valeur absolue.

Produire et vendre des armes sont le résultat de décisions géopolitiques. Pendant que l’industrie civile française perd pied dans la concurrence internationale, les exportations d’armes guident la diplomatie du pays. Selon les données fournies par les Douanes, elles sont passées de 4,117 milliards d’euros en 2011, à 7,666 milliards d’euros en 2019, soit une augmentation de 86%. Cependant, le commerce des armes n’a rien à voir avec la compétition sur les marchés civils. Le quasi-doublement des ventes d’armes par la France aurait été impossible sans les choix budgétaires et de politique industrielle effectués depuis des décennies. Dans le contexte de dégradation géopolitique mondiale, le boom des ventes d’armes aurait également été impossible sans l’intensification des interventions militaires de la France en Libye (2011), au Mali puis au Sahel (2013) ainsi qu’au Moyen-Orient. En réalité, la France est avec les Etats-Unis le pays développé dans lequel l’interaction entre l’influence économique et la puissance militaire est la plus forte, avec évidemment le fait que les deux pays ne concourent pas dans la même catégorie.

L’Etat d’urgence contre qui ?

Il y a un an, William Bourdon, ancien secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et Vincent Brenghart, tous les deux avocats, dénonçaient dans une tribune libre la fuite en avant sécuritaire du gouvernement face au mouvement des gilets jaunes. Ils concluaient que « la militarisation de l’ordre public est en marche » [10]. La situation actuelle leur donne raison. « Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible » a déclaré E. Macron et l’armée est déployée sur le territoire national (opération « résilience »). Décidément, l’armée est plus que jamais chez elle dans la Ve République [11].

Au nom de l’état d’urgence sanitaire, le président de la République et le gouvernement ont fait adopter un ensemble de mesures qui remettent gravement en cause les libertés publiques et les droits des salariés. Comme pour les précédents «états d’urgence» instaurés entre 2013 et 2017, le danger est que les mesures inscrites dans l’« état d’urgence sanitaire » soient utilisées le « jour d’après ».

Nul n’ignore en effet que le confinement n’est pas subi de la même façon selon la position sociale, le lieu et les conditions d’habitation. Après les mobilisations des gilets jaunes et pour la défense des retraites, d’autres couches de la société s’assembleront pour dire « Plus jamais ça ! » [12]. Au risque qu’ils rappellent au gouvernement l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (26 août 1789) : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Et même, cauchemar des gouvernements, qu’ils s’inspirent de l’énergie sociale qu’il a alors fallu au peuple pour imposer ce principe.

Claude Serfati, article transmis en date du 1er avril 2020

France. Les choix industriels amplifient la catastrophe sociale. Contribution au débat pour le «plus jamais ça»

Claude Serfati, économiste, chercheur auprès de l’IRES, est l’auteur, entre autres, de L’industrie française de défense, (Ed. La Documentation française, 2014) et Le Militaire: une histoire française (Ed. Amsterdam, 2017)

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[1] Voir les articles de Martine Orange pour Mediapart, dont le récent « Thierry Breton, dernier recours bruxellois de la macronie », 24 oct. 2019.

[2] Olivier Petitjean, 17 mai 2018, https://multinationales.org/Une-haute-fonction-publique-privee-a-la-francaise-pres-de-la-moitie-du-CAC40-a

[3] L’Humanité¸27 juillet 2017.

[4] Guillaume Grallet, Le « fabless », passion française, Le Point, 13/10/2011 (fabless : ‘entreprise sans usine’)

[5] Marleix O. et Kasbarian G. (2018), « Commission d’enquête chargée d’examiner les décisions de l’État en matière de politique industrielle, au regard des fusions d’entreprises intervenues récemment, notamment dans les cas d’Alstom, d’Alcatel et de STX ainsi que les moyens susceptibles de protéger nos fleurons industriels dans un contexte commercial mondialisé», Assemblée Nationale, Avis 897,19 avril.

[6] Calculs effectués à partir des données INSEE.

[7] Charlotte Emlinger, Sébastien Jean & Vincent Vicard « L’étonnante atonie des exportations françaises »

La Lettre du CEPII N°395, January 2019, CEPII.

[8] Claude Serfati (2017), Le militaire. Une histoire française, Editions Amsterdam, Paris.

[9] https://blogs.mediapart.fr/avellino/blog/110320/coronavirus-le-cri-de-colere-d-un-chercheur-du-cnrs

[10] Libération, 22 janvier 2019, https://www.liberation.fr/debats/2019/01/22/la-militarisation-de-l-ordre-public-en-marche_1704429

[11] Voir Claude Serfati « La dangereuse trajectoire militaro-sécuritaire de la France », 21 mai 2019, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-20-printemps-2019/dossier-lien-entre-l-evolution-des-rapports-internationaux-et-la-democratie/article/la-dangereuse-trajectoire-militaro-securitaire-de-la-france

[12] « ‘Plus jamais ça !’ Appel de 18 responsables d’organisations syndicales, associatives et environnementales qui appellent à préparer « le jour d’après », publié le 27 mars 2020.


De l’auteur : Le militaire. Une histoire française

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2017/08/01/la-main-invisible-du-marche-doit-disposer-dun-bras-arme/

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Pandémie et crise économique :
Pour une solidarité Internationale

Ces notes sont une contribution pour susciter le débat entre les internationalistes et tous ceux, intellectuels, scientifiques, organisations politiques qui s’efforcent de trouver une réponse à la grave crise mondiale provoquée le système capitaliste. Nous devons trouver une manière commune d’y faire face. Nous prenons cette initiative qui est ouverte á suggestions, ajouts et contributions pour contribuer à son élaboration

La pandémie et la crise économique secouent le monde

Nous vivons des moments dramatiques partout dans le monde. Nous sommes dans une situation de crise humanitaire d’une telle ampleur que c’est comme si nous vivions une guerre mondiale. Dans cette guerre, ce ne sont pas des peuples qui se confrontent, mais c’est un virus qui nous attaque, une minuscule particule qui s’est déjà répandue dans le monde et qui menace la vie de toute la planète. Dans cette guerre, c’est toute l’humanité qui souffre. Comme dans toutes les guerres, il y a aussi une confrontation entre les classes ; dans la lutte pour arrêter l’épidémie, il y a des intérêts sociaux différents, un conflit fondamental entre le capital et la vie ; entre les travailleurs et les pauvres d’un côté et les grandes entreprises de l’autre. Ce conflit est bien réel, et il est profond. La bourgeoisie dominante veut sauver son système d’exploitation capitaliste. Nous, les internationalistes, sommes dans cette guerre en pour sauver l’humanité de la catastrophe (et pas le capitalisme) et dans cette lutte contre la pandémie en défendant les intérêts des travailleurs et du peuple. Nous sommes en première ligne pour défendre les travailleurs de la santé, les usines qui ne peuvent pas arrêter leur production parce qu’elle est indispensable, les employés du commerce.

Il y a une contradiction sociale plus profonde qui apparaît, montrant qu’il existe d’immenses inégalités de classe entre les riches et les pauvres, ces derniers seront ceux qui souffriront le plus. Nous devons participer de l’organisation des quartiers, des communautés qui souffrent le plus de la pandémie. En même temps, il est indispensable, et c’est l’objectif principal de ces notes, aider l’avant-garde anticapitaliste internationale à se rassembler autour des points fondamentaux d’un programme d’urgence pour apparaître, dans la mesure dans ses possibilités, comme une alternative aux intérêts du capital.

Dans cette guerre qui nous touche tous, les propriétaires du capital qui dominent la planète ont un point en commun : ils sont tous d’accord, la pandémie ne doit pas affecter leurs intérêts, et ils veulent l’utiliser pour comprimer encore plus les salaires, pour transformer les moyens de production afin d’accroître l’exploitation. Mais il existe des différences sur les mesures à prendre pour faire face à l’urgence et sauver le système qui traîne une crise depuis 2008.

Du côté des travailleurs, nous qui avons pour ambition la fin du capitalisme voulons sauver la vie avant tout, et c’est pourquoi nous allons à cette guerre en unité d’action avec tous ceux qui prennent des mesures positives en ce moment, mais en sachant que nous prendrons au bout du compte des chemins différents parce que ce dont il s’agit dans cette crise, ce n’est pas de sauver le système en faillite mais la planète entière, en commençant par empêcher que le coût de cette guerre soit payé par le peuple.

Dans ce monde de plus en plus globalisé, cette guerre est mondiale et s’étend à toute la planète. Elle a commencé en Chine où 3245 personnes sont déjà mortes. Elle s’est étendue à la Méditerranée ; l’Italie avec 8165 morts et l’Espagne avec 4366 morts sont les plus touchées et le nombre de morts ne fait qu’augmenter de jour en jour. Elle s’est étendue aux États-Unis où l’on compte déjà 70 000 personnes infectées et 1 000 morts, et s’est étendue au sud du continent américain. On compte plus de 500 000 infections dans 180 pays, avec environ 20 000 décès dus à cette pandémie à ce jour. Bien que le capitalisme ait mondialisé la misère, en Amérique latine et en Afrique, cette guerre sera plus difficile parce que les insuffisances des services de l’État sont gigantesques et parce que la vie est plus précaire chez les jeunes du Pérou, dans les bidonvilles du Brésil ou dans les Villas Miséria d’Argentine. C’est aussi le cas sur le continent africain ou au Moyen-Orient où vivent les Palestiniens de Gaza encerclés par le sionisme. Dans ces endroits où l’eau est rare, les installations sanitaires de base inexistantes et les soins de santé stagnants, la mortalité peut être beaucoup plus importante.

C’est sans aucun doute la plus grande tragédie de ce siècle. Ce n’est pas quelque chose de normal qui devait arriver parce que les virus existent. Les virus font partie de la nature et seront moins dangereux lorsque la science les dominera. Mais, pour l’instant, la menace est très grave sur cette planète déjà malade de la crise systémique que nous vivons sous la mondialisation capitaliste. Il y a deux épidémies : le coronavirus et le capitalisme. Nous devons combattre l’épidémie de coronavirus alors que nous souffrons déjà de l’épidémie de ce système en crise, en phase terminale, mais qui survit dans l’agonie parce que les travailleurs et les peuples ne peinent à se donner des directions politiques radicalement alternatives à la domination de 1% sur les 99% de l’humanité. Mais avec cette crise, il devient plus évident que ce système ne fonctionne pas pour améliorer la vie de la société, mais pour favoriser l’accumulation capitaliste au profit de quelques-uns, des entreprises, des banques et des riches. Ce système connaît une crise structurelle et multidimensionnelle devenue chronique depuis 2008.

L’humanité ne veut pas mourir et une avant-garde de scientifiques, de travailleurs de la santé et de ceux qui souffrent de l’épidémie commencent à comprendre avec ce virus mortel que la plus grande pandémie est le capitalisme. La science a déjà gagné une première bataille contre l’anti-science que prêchent des gouvernants qui se voudraient messianiques comme Trump et Bolsonaro. La lutte contre le coronavirus s’accompagne de peur et de désespoir. Le confinement peut produire une grande lassitude physique, mais n’empêche pas de penser. Cette lutte pour mettre fin à la pandémie de Covid-19 éveille la conscience des travailleurs et des peuples.

La pandémie met à nu le capitalisme néolibéral qui a ruiné le système de santé publique, où les progrès de la science médicale sont au service des profits et non de la population. Les cliniques privées sont équipées de la technologie la plus avancée, mais les hôpitaux publics qui prennent en charge la santé des pauvres sont mis au rebut. L’irrationalité capitaliste de la santé comme marchandise au profit de l’investissement privé nous a été imposée. Nous sommes face à un système qui s’attaque non seulement à la vie des gens mais aussi à la vie de la planète. Nous commençons à voir que ce système est devenu un prédateur de la Terre-Mère par l’extractivisme et la déforestation qui perturbent le nécessaire équilibre entre l’homme et l’environnement, ce qui conduit le monde à une crise climatique qui pourrait menacer la vie sur terre. La lutte pour la vie est aussi la lutte pour sauver la planète. La cause écosocialiste qui semblait une utopie il y a quelques années lorsqu’elle a été formulée est aujourd’hui une nécessité immédiate. La pandémie met en lumière non seulement la nécessité d’un nouveau modèle de production mais aussi de vie, d’un autre rapport de l’homme avec la nature, d’une autre forme de vie sociale qui devient indispensable pour organiser la société.

On commence à comprendre que nous avons besoin d’un autre ordre mondial qui permette la distribution des richesses, qui préserve la planète, qui assure l’éducation, la santé et le logement pour tous. L’alternative « socialisme ou la barbarie », comme disjonctif historique, n’a jamais été plus compréhensible qu’aujourd’hui. Soit nous sauvons la vie et la planète, soit elle s’enfonce tragiquement dans une spirale mortelle.

C’est devenu une évidence que nous devons socialiser la santé, qu’il doit y avoir un système unique pour tout le monde. Les pionniers de cette campagne ont été les jeunes socialistes des États-Unis qui se sont énormément développés et sont présents dans le mouvement politique et social en faveur de la candidature de Bernie Sanders, qui lance les slogan « Medicare for all ! » et défend le socialisme comme le orientation au cœur même de l’empire le plus puissant du monde, polarisant á gauche une alternative claire au gouvernement ultra-réactionnaire de Trump.

Les gouvernements veulent arrêter l’épidémie sans remettre en cause les intérêts des entreprises et des banques. Mais des divergences sont apparues entre les capitalistes comme dans toute crise grave. Certains plus irrationnels disent qu’ils ne faut pas arrêter l’économie et que le travail doit reprendre sans se soucier des vies. Ceux qui défendent le plus cette politique sont les gouvernements autoritaires : le criminel Bolsonaro au Brésil, qui ne veut pas arrêter la production ou fermer les écoles, qui défend clairement l’économie contre la vie. Il met ainsi en avant la perspective d’un « nettoyage ethnique » pendant la pandémie, un processus qui affaiblira le peuple noir et pauvre, le secteur le plus vulnérable. Trump n’est pas en reste, il veut remplir les églises pour la Semaine Sainte. Et il y a les gouvernements les plus prudents, parmi lesquels la bureaucratie capitaliste de la Chine, la plupart des gouvernements européens, et ici même en Amérique latine certains présidents, qui pensent que pour arrêter le virus et sauver le système il faut trouver des palliatifs pour assurer la quarantaine et ouvrir les réserves publiques, même de façon limitée pour financer des primes, des revenus de base, des dépenses de santé, etc.

Face à cette importante situation sociale, malgré la quarantaine, les quartiers et les communautés se mobilisent de manière créative, profitant des réseaux sociaux pour gagner l’opinion publique et exiger des mesures concrètes pour faire face aux urgences sociales du moment. Il ne s’agit pas seulement d’accepter des palliatifs, mais d’exiger davantage pour assurer la vie des gens. Et le coût doit être payé par les grandes entreprises qui ont fait d’immenses fortunes avec leurs politiques néolibérales.

Parallèlement à l’exigence que les gouvernements optent pour la vie des communautés au détriment des superprofits des patrons, de nouvelles formes de solidarité populaire qui s’organisent dans les communautés, les quartiers, avec les travailleurs de la santé. En Italie, les grèves remettent en cause la non-fermeture des industries dont la production n’est pas essentielle en cette période de tragédie sociale. Au Chili, impliqués dans une rébellion populaire contre le néolibéralisme, les travailleurs contractuels des Andes se mobilisent pour paralyser l’extraction du cuivre, tandis que les cabildos (collectifs) populaires débattent les attitudes à adopter pour protéger les plus vulnérables. Dans de nombreux endroits, il existe des expériences d’assistance sociale aux les travailleurs précaires et les sans-abri. Au Brésil, les habitants des bidonvilles distribuent des paniers de nourriture de base.

Au fur et à mesure que des progrès seront atteints suite aux mesures concrètes prises pour stopper la progression du coronavirus, les travailleurs et les opprimés seront mieux préparés pour la prochaine pandémie à venir : la très grave récession économique qui, selon l’économiste en chef de l’OCDE, sera plus importante que la Grande Dépression des années 1930. À ce moment-là, tous les capitalistes s’uniront pour que la crise soit payée par les travailleurs et le peuple, tandis que nous défendrons que ce soit eux qui la paient, eux qui ont mené le monde au bord de l’extinction.

C’est le moment de lancer un vaste mouvement mondial pour la défense de la vie et de la nature. Les conditions en sont réunies. Le coronavirus a attaqué le monde lorsqu’il a été secoué par de grandes mobilisations et rébellions contre les gouvernements néolibéraux et surtout les plus autoritaires d’entre eux. Dans la cordillère des Andes, un des épicentres a été le Chili, mais aussi le Pérou, l’Équateur et la Colombie ont été le théâtre de grandes luttes. Le printemps arabe renaît en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En Asie, de grandes mobilisations commencent, en Inde et au Pakistan, et la lutte démocratique se poursuit à Hong Kong. En Europe, la France à nouveau montré qu’elle n’a pas été en vain le lieu des premières révolutions contemporaines. Récemment, c’était la grève des transports comme avant c’étaient les gilets jaunes. Il y a des mobilisations contre l’autoritarisme de Poutine en Russie et aux États-Unis, avec la poussée des idées socialistes, on assiste à une vague de grèves.

Dans ces luttes, une nouvelle avant-garde radicale est apparue, avec à sa tête les femmes et les jeunes. Maintenant, dans cette guerre, internationalistes, nous devons utiliser tous les moyens à notre disposition, pour proposer à ces secteurs un programme d’urgence commun.

En ce XXIe siècle, il y a déjà eu des tentatives sérieuses d’unification de l’avant-garde internationale. Avec la mobilisation de Seattle est apparu le mouvement altermondialiste qui s’opposait à la mondialisation capitaliste. Il donné naissance au Forum social mondial qui a joué tout un temps un rôle très progressiste, constituant un forum pour coordonner la lutte internationale, appelant même à une mobilisation mondiale contre la guerre en Irak.

Des gouvernements latino-américains indépendants de l’empire américain sont également apparus à la suite de grandes mobilisations et d’explosions sociales à la fin du XXe siècle ; ils ont ouvert une nouvelle voie, et bien qu’ils n’aient pas prospéré ni même eu continuité, ils ont laissé une expérience précieuse. La vague suivante a vu le printemps arabe, le mouvement des indignés en Espagne et la Grèce nourrir de nouvelles expressions internationalistes et ouvrir la voie au mouvement « Occupy Wall Street ». Bernie Sanders et la révolution politique qu’il incarne aux États-Unis sont issus de ce processus et constituent une réponse à la crise du pays du Nord. Il y a aussi le mouvement féministe qui se développe et continue d’accumuler des victoires partielles, comme le droit à l’avortement dans plus de pays. Il y a eu des processus démocratiques forts qui ont permis de vaincre le régime autoritaire du Soudan et d’en défier d’autres en Algérie et en Iran.

Les forces qui veulent changer le monde et sauver la vie peuvent agir de manière plus unie sur la scène internationale. Il existe une lutte commune qui peut se résumer en propositions immédiates :

1.- assurer la quarantaine pour arrêter l’épidémie comme le conseille toute la science médicale.

2.- aucune grande entreprise, à l’exception des services de base, ne peut obliger ses employés à travailler. La rémunération doit être garantie tant que dure l’isolement social.

3.- revenu de base pour tous ceux qui ont une famille à charge.

4.- suspension de la facturation de l’électricité, de l’eau, des loyers, l’interruption du recouvrement des hypothèques, des dettes et des intérêts bancaires.

5.- centralisation publique de tous les hôpitaux et du système de santé pour assurer la prise en charge de tous de manière gratuite.

6.- ressources publiques et privées pour faire face à l’urgence ; que les grandes entreprises paient leurs dettes fiscales, qui contribuent à hauteur de 20% de leur capital à un fonds humanitaire.

7.- suspension du paiement de la dette externe : d’abord la santé du peuple, ensuite les engagements avec les créanciers. Révision de la dette extérieure.

8.- sécurité basée sur l’organisation sociale ; contrôle populaire et des conseils de quartier ; refus des initiatives militaires et répressives qui empêchent le peuple de s’exprimer et de s’organiser.

9.- reconversion industrielle immédiate des usines de biens non essentiels pour la production de matériel médical (ventilateurs mécaniques, gants, brancards, etc.), qui fait tant défaut dans les pays les plus pauvres. Que les dépenses militaires, qui se chiffrent en milliers de milliards, soient converties en investissements massifs dans la recherche et la science médicale.

10.- confiscation des profits réalisés ces dernières années par les grandes entreprises qui ne respectent pas les directives de l’OMS.

11.- imposition sur la fortune des grands milliardaires. Si les gouvernements de nombreux pays justifiaient auparavant l’impossibilité de cette proposition par l’argument de la fuite des capitaux vers les centres dynamiques de l’accumulation capitaliste, dans un monde où la production est presque totalement paralysée par une nouvelle récession, il n’y a plus de raison de na pas adopter des mesures efficaces de déconcentration des revenus.

12.- pour un nouveau Plano Marshall global et écosocialiste qui aie comme priorité « numéro zéro » les intérêts des travailleurs et un nouveau modèle de production en transition vers des bases énergétiques non prédatrices de l’environnement.

Rien ne sera plus comme avant. Les maîtres du monde peuvent essayer de répondre à la crise comme par le passé en condamnant l’humanité à une plus grande souffrance, mais ils n’en n’ont pas les moyens car la crise générée par le virus Covid-19 est aussi l’expression de leur crise et de leur plus grand échec. Quelque chose de nouveau va naître de cette résistance qui s’étend comme un puissant antidote contre la pandémie du capitalisme, contre l’exploitation sociale et l’extermination de la planète. Quelque chose de nouveau et de superpuissant va émerger de cette crise. De nouvelles forces et de nouveaux dirigeants émergent de toute cette résistance aux différentes formes d’oppression du grand capital. Il est nécessaire de les unir dans la solidarité, dans les luttes et dans la contestation politique. Encore plus maintenant que le visage perfide du grand capital, qui fait passer ses intérêts avant la vie de la planète, devient évident. C’est à nous de prendre la relève de nos médecins et de nos infirmières en première ligne contre la prochaine pandémie, celle du capitalisme dans sa plus grande crise et donc la plus dangereuse. Mais les forces de l’histoire sont de notre côté, le système de classes ne durera pas éternellement, et chaque crise produit ses fossoyeurs.

Pedro Fuentes, Tito Prado

26 mars 2020

PEDRO FUENTES est dirigeant du MES/PSOL (Mouvement de la Gauche Socialiste au Brésil)

TITO PRADO est dirigeant du MNP (Mouvement Nouveau Pérou) et de la tendance SUMATE du MNP

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52699

Pandemic and economic crisis: For an internationalist solidarity

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article52698

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Petit manifeste par des temps de pandémie

En tant que Collectif Malgré Tout, nous proposons dans ce « Petit manifeste » quatre pistes de réflexion et hypothèses pratiques à partager, pour celles et ceux qui seraient intéressé.e.s. Nous espérons que cela soit une contribution utile pour penser et agir dans l’obscurité de la complexité.

1. Le retour des corps

Pendant les quarante dernières années, nous avons été les témoins du triomphe et de la domination incontestée du système néolibéral en tout lieu de la planète. Parmi les différentes tendances qui traversent ce type de système, une en particulier semble constituer la forma mentis de l’époque : celle qui consiste à considérer les corps comme un simple bruit de fond dérangeant le récit du pouvoir. Car les corps réels, toujours trop « lourds » et trop opaques, désirants et vivants, échappent aux logiques linéaires de prévisibilité. Depuis toujours, l’objectif poursuivi par les politiques et les pratiques propres au néolibéralisme visent à déterritorialiser ces corps, à les virtualiser, en faire une matière première manipulable, un « capital humain » à utiliser à son gré dans les circuits du marché. On exige d’eux qu’ils soient disciplinés, déplaçables sans critères, flexibles, prêts à s’adapter (leitmotiv de notre époque) aux nécessités déterminées par la structure macro-économique. Dans cette abstraction extrême, les corps des sans-papiers, les corps des chômeurs, les corps des « pas comme il faut », les corps noyés dans la Méditerranée, ou ceux des centres de rétention, bref les corps des surnuméraires deviennent de simples chiffres, à valeur nulle, sans aucune corporéité et donc, au fond, sans humanité.

Dans le monde technoscientifique, cette tendance s’exprime sous la forme d’un « tout est possible » qui ne reconnaît aucune limite biologique ou culturelle au désir pathologique de dérégulation organique. Il est désormais question d’augmentation des mécanismes du vivant, de la possibilité de vivre mille ans, voire de devenir immortels ! Il ne s’agit rien de moins que de la volonté de produire une vie post-organique dans laquelle on pourra dépasser les contraintes des corps, par nature trop imparfaits et trop fragiles. L’accélération catastrophique de l’Anthropocène ces trente dernières années témoigne des effets funestes de ce « tout est possible » techniciste qui non seulement ignore mais écrase les singularités profondes des processus organiques.

C’est dans ce monde convaincu qu’il pourrait se débarrasser des limites propres au vivant qu’a surgi la pandémie. De manière catastrophique et sous l’effet de la menace, nous prenons subitement conscience que les corps sont de retour. Les voilà devenus, du jour au lendemain, les principaux sujets de la situation et des politiques mises en œuvre. Les corps se rappellent à nous. Et ce retour semble ouvrir métaphoriquement une nouvelle fenêtre depuis laquelle nous pouvons entrevoir plusieurs possibilités d’action. Tout d’abord, il nous faut bien constater que le pouvoir peut, quand il le veut, déployer les politiques nécessaires à la protection et à la sauvegarde du vivant. Le Roi est nu ! Dans la stupeur, les dirigeants de la finance mondiale ont compris que l’économie, leur monstre sacré, ne pouvait finalement pas se passer d’esclaves vivants pour fonctionner. Après avoir tenté de nous persuader que la seule « réalité » sérieuse de ce monde était déterminée par les exigences économiques, les gouvernants de (presque) toute la planète démontrent qu’il est possible d’agir autrement, quitte à mettre en déroute l’économie mondiale. Il s’agit d’une sorte d’aveu de la part de ceux qui avaient catégoriquement soutenu que toutes politiques (sociales, environnementales, sanitaires…) devaient forcément composer avec le « réalisme économique » érigé en Dieu autoritaire auquel on ne pouvait désobéir.

Il ne faudrait pas toutefois qu’une fiction en chasse une autre. À celle du néolibéralisme qui entretenait l’illusion d’une société composée d’individus sérialisés et autonomes, se substitue, ces dernières semaines, un autre récit imaginaire qui prétend que nous serions désormais tous embarqués « dans le même bateau ». Loin de nous l’idée de critiquer cette invitation à la solidarité. Ce serait néanmoins une erreur de croire que le caractère collectif de la menace viendrait comme par magie effacer les disparités entre les corps.

La classe sociale, le genre, la domination économique, la violence militaire ou l’oppression patriarcale sont autant de réalités qui situent nos corps de manière différente. Aussi, ne nous laissons pas bercer par ce romantisme du confinement qui vise, au son du clairon, à nous faire oublier ces différences.

2. L’émergence d’une image partagée

Nous vivons tous à l’ombre d’une menace majeure et généralisée : celle d’un dérèglement écologique global dont les effets toujours plus massifs (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, pollution de l’air et des océans, épuisement des ressources naturelles…) touchent déjà l’ensemble du vivant et des sociétés humaines. Il est certain aujourd’hui qu’une majorité de personnes sont affectées et perçoivent (au sens neurophysiologique) cette réalité. Reste que pour la plupart d’entre nous, tout se passe si comme la catastrophe, annoncée non pas demain mais dès aujourd’hui, n’était pas identifiée comme concrète et immédiate. La perception est bien réelle. Mais elle demeure à un niveau diffus et non vécu directement. Nous sommes, pour ainsi dire, immergés dans la menace. Elle constitue notre atmosphère. Et pourtant, nous ne parvenons pas à en produire une connaissance par les causes, la seule capable de former une image concrète du danger qui déclenche l’agir. Quotidiennement, nous recevons des nouvelles du désastre mais l’information, loin de provoquer l’acte, conduit à l’impuissance et au pâtir. Qui dès lors agit vraiment dans ce contexte ? Il s’agit, selon nous, de ceux qui participent à la recherche des causes : victimes, scientifiques, lanceurs d’alerte… Autrement dit, ceux qui sont engagés dans un agir propre à faire émerger une représentation claire de l’objet.

Face à des menaces conscientes mais vécues comme des abstractions, nous restons paralysés par l’angoisse. À l’inverse, en présence d’une cause identifiée, c’est bien la peur que nous ressentons. Et la peur, contrairement à l’angoisse sans objet, pousse à l’agir.

Pour mieux comprendre ce point, il est utile de revenir sur la distinction, proposée par le philosophe allemand Leibniz et reprise en neurophysiologie, entre perception et aperception. L’être humain comme l’ensemble des organismes vivants existe dans une interaction matérielle constante avec son milieu. La perception relève de ce premier niveau constitué de l’ensemble des couplages perceptifs que l’organisme établit avec son environnement physico-chimique et énergétique. Pour illustrer ce dispositif, Leibniz donne l’exemple de la manière dont nous appréhendons le bruit d’une vague. Il explique que nous avons une perception infinitésimale des millions des gouttelettes d’eau qui affectent le nerf auditif sans que nous puissions apercevoir le bruit de chacune des gouttes d’eau. C’est seulement à un deuxième niveau, dans la dimension des corps organisés, que nous pouvons construire l’image sonore d’une vague. Ce qui signifie qu’une petite partie seulement de ce que nous percevons du soubassement matériel devient une aperception pour ensuite participer aux phénomènes de conscience.

La question centrale est donc de comprendre quand et pourquoi une aperception émerge. Celle-ci est d’abord déterminée par l’organisme qui aperçoit : un mammifère et un insecte ne produiront évidemment pas la même image aperceptive d’une vague. Dans le cas des animaux sociaux et en particulier des humains, l’aperception est également conditionnée par la culture et les instruments techniques avec lesquels ils interagissent. Les ultrasons sont un bon exemple de la manière dont fonctionnent ces agencements. Contrairement à certains mammifères, les humains n’aperçoivent pas ces fréquences sonores sans articuler leur système perceptif avec des machines qui permettent de faire émerger une nouvelle dimension aperceptive.

Par ailleurs, si le niveau aperceptif participe à la singularité qui désigne l’unité organique, il n’est toutefois pas à considérer comme le propre d’un individu ou le résultat d’une subjectivité individuelle. Une singularité peut être composée par un groupe d’individus, de surcroît de natures très diverses (animale, végétale voire un écosystème), qui participe à la production d’une surface aperceptive commune. Loin d’être une sorte de super-organisme qui existerait en soi, cette dimension existe de façon distributive au sein des corps qui sont capturés par elle. C’est ainsi chaque corps individuellement qui est affecté. Les corps participent à la création de cette dimension aperceptive commune qui à son tour influence et structure les corps. Au quotidien, cette dimension se manifeste sous la forme de ce que nous avons l’habitude de nommer le sens commun qui agit socialement comme une véritable instance de sens partagé.

Nous assistons aujourd’hui à un événement historique et inédit : pour la première fois, l’humanité entière produit une image de la menace. Cette image ne réduit pas à une connaissance scientifique des faits qui ont conduit à l’apparition et la diffusion du virus. Ce qui est profondément en jeu est l’émergence d’une expérience partagée de la fragilité des systèmes écologiques qui était jusqu’ici niée et écrasée par les intérêts macro-économiques du néolibéralisme.

La particularité de cette aperception commune réside dans le cadre de son émergence. Paradoxalement, ce n’est pas la dangerosité intrinsèque de la pandémie qui entraine son avènement, mais bien plutôt le dispositif disciplinaire qui l’accompagne. C’est bien ce dispositif et non la menace en soi qui nous installe dans une situation nouvelle. On ne peut évidemment pas comprendre celle-ci en l’évaluant sous l’angle de sa seule dimension sanitaire. C’est cet écueil qui conduit certains à se lancer dans de hasardeuses comptabilités macabres pour contester le caractère inédit de la crise en la comparant à d’autres fléaux. Face à cette situation nouvelle, nous voyons ainsi émerger deux interprétations opposées. D’un côté, celles et ceux qui affirment qu’il s’agit d’un fait très grave pour lequel il faudrait trouver une solution sous la forme d’un vaccin ou d’un médicament. Dans cette compréhension de la crise, il n’est évidemment pas question de remettre en cause le paradigme de pensée et d’agir dominant. De l’autre côté, une autre interprétation, à laquelle nous souhaitons contribuer, consiste à voir dans cette rupture un véritable événement qui met en cause de façon irréversible l’idéologie productiviste jusque-là hégémonique. Le coronavirus est pour nous le nom de ce point critique qui marque également, du moins nous l’espérons, un point de non-retour à partir duquel notre rapport au monde et la place de l’humain dans les écosystèmes doivent être profondément remis en question.

3. Une expérience du commun

Si nous faisons l’effort, malgré l’horreur de la situation, de ne pas renoncer à la pensée, il est possible d’apercevoir la seule chose que cette crise nous permet d’expérimenter positivement : la réalité des liens qui nous constituent. Là encore, il faut toutefois se préserver de toute vision naïve. Nous ne sommes pas égaux face à notre intériorité. Et lorsque la frénésie de la vie quotidienne ne permet plus de s’auto-éviter, certains d’entre nous réalisent qu’ils entretiennent de très mauvais liens avec eux-mêmes et accessoirement avec leur entourage. Dans un huis clos, le véritable enfer est souvent soi-même. Une haine de soi qui finit toujours par se transformer en enfer pour les autres.

Depuis nos vies confinées, nous prenons conscience du fait que nous sommes des êtres territorialisés, incapables de vivre exclusivement de manière virtuelle en mettant de côté tout élément de corporéité. Des millions d’individus font aujourd’hui l’expérience dans leur corps que la vie n’est pas quelque chose de strictement personnel.

Les vertus tant louées du monde de la communication et de ses instruments se révèlent tout à fait impuissantes à nous sortir de l’isolement. Au mieux, elles parviennent à maintenir l’illusion de réunir les séparés en tant que séparés.

Au beau milieu de la crise, nous avons acquis au moins une certitude : personne ne se sauve tout seul. Bon gré mal gré, nos contemporains expérimentent la fragilité des liens qui nous obligent enfin à dépasser l’illusion de l’individu autonome et sérialisé. Nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’être forts ou faibles, « winners » ou « loosers », mais que nous existons, toutes et tous, à travers cette fragilité qui nous permet d’éprouver notre appartenance au commun. La vie individuelle et la vie sociale nous apparaissent enfin comme les deux faces d’une même médaille. Obligés à l’isolement, nous découvrons que nous sommes traversés par des liens multiples qui ne correspondent nullement au dessein thatchérien selon lequel « il n’y a pas de société » mais uniquement des individus.

C’est le désir du commun (désir de la vie), et non pas la menace, qui nous permet d’agir dans cette situation. Dans ce mouvement de bascule, nos repères habituels s’inversent : il ne s’agit plus seulement de moi-même et de ma vie individuelle. Ce qui compte à présent, c’est ce dans quoi cette vie est insérée, ce tissu à travers lequel elle acquiert du sens.

Dans ce moment où les liens sont réduits à la pure virtualité communicationnelle, il nous semble fondamental de penser les limites de cette abstraction. Penser à ce qui n’est pas expérimentable par Skype ou n’importe quel réseau social. Bref, penser à tout ce qui constitue au fond la singularité propre à nos corps et à leurs expériences.

4. Contre le biopouvoir

La fenêtre ne s’est pas seulement ouverte sur de nouveaux possibles positifs. L’expérience que nous vivons offre au biopouvoir un terrain d’expérimentation sans précédent : la mise au pas et le contrôle des populations à l’échelle de pays et de continents entiers. Il est toujours étonnant (et même inquiétant) d’observer avec quelle rapidité les individus se laissent discipliner lorsque l’étendard de la survie est agité. Reconnaissons également qu’il y a quelque chose de tragi-comique à constater que la géolocalisation des individus suppose que ces derniers ne nourrissent pas l’idée terrible et perverse de laisser simplement leur smartphone sur la table de nuit. La servitude volontaire est à son maximum quand le bracelet électronique du prisonnier devient un téléphone chèrement acquis. Cette expérience inédite de contrôle social pourrait alors servir de répétition générale. On imagine aisément qu’à l’avenir, il ne sera guère difficile d’invoquer l’émergence de nouvelles menaces pour justifier de telles pratiques de surveillance.

Dans ce contexte, la question de savoir si nous sommes en guerre ou pas contre le virus ne se résume pas à un débat rhétorique. D’abord parce qu’elle a des implications juridiques concrètes. Ensuite parce qu’elle nous donne une indication sur la façon dont cette crise peut enfanter de pratiques autoritaires durables. Nous ne sommes pas en guerre. Cette vision virile et conquérante fait en réalité elle-même partie du problème. Nous subissons les conséquences d’un régime économique et social aberrant et mortifère. Méfions-nous de ces discours martiaux et des roulements de tambour qui précèdent toujours le sacrifice du peuple. Notre objectif n’est pas de gagner une bataille mais d’assumer la fragilité du monde en changeant radicalement la manière de l’habiter.

Autrement, une fois la pandémie terminée, le pouvoir n’hésitera, avec ses accents de maréchal victorieux, à enrôler la population derrière la cause de la patrie économique. On nous dira alors que l’heure n’est plus à penser ou à protester pour des changements sociaux structurels (des améliorations, par exemple, des systèmes sanitaires). Toute demande de justice sociale passera dès lors pour une trahison à la patrie car le moment sera venu de s’adonner à la tâche sacrée : redresser l’économie et la croissance.

L’histoire officielle nous racontera d’abord que nous avons vécu, affronté et vaincu un malheureux accident imprévisible. Elle nous expliquera ensuite qu’il faut redoubler d’efforts pour vaincre la résistance de la nature à la toute-puissance humaine. Or, ce que d’une façon irresponsable ils appelleront un accident était en réalité tellement imprévisible que biologistes et épidémiologistes l’avaient anticipé depuis vingt-cinq ans. Parmi les multiples vecteurs à l’origine des maladies émergentes et réémergentes, on sait que la destruction des mécanismes de régulation métabolique des écosystèmes, liée notamment à la déforestation, joue un rôle prépondérant. Par ailleurs, l’urbanisation sauvage et la pression constante des activités humaines sur les milieux naturels favorisent des situations de promiscuité inédite entre les espèces.

Quelle que soit la réaction des gouvernements, une chose est certaine : une nouvelle dimension aperceptive – c’est-à-dire une nouvelle image – du désastre écologique a émergé et s’incorpore au sens commun. Le dispositif d’après lequel l’humain était le sujet qui devait s’ériger en maître et possesseur de la nature nous apparaît sous son vrai visage cauchemardesque.

5. Penser et agir dans la situation présente

Comme l’écrivait Proust, « les faits ne pénètrent jamais le monde où vivent nos croyances ». Il n’existe pas de faits « neutres » qui expriment une signification en soi. Tout fait n’existe que dans un ensemble interprétatif qui lui donne son sens et sa validité.

La science traite des faits tout en construisant dans le même temps son propre récit interprétatif. Contrairement à ce que prétend le scientisme, l’activité scientifique ne consiste pas à produire de simples agrégats de faits nus. Le récit à travers lequel la science ordonne les faits émerge d’une interaction avec les autres dimensions que sont, entre autres, l’art, les luttes sociales, l’imaginaire affectif et plus globalement l’expérience vécue. Autant de dimensions qui participent à la production du sens commun.

Face à la complexité du monde, la tentation réactionnaire nous invite à déléguer notre puissance d’agir vers des technocrates quand ce n’est pas directement vers des machines algorithmiques. Dans cette vision oligarchique, les scientifiques savent, les politiciens suivent et le bon peuple obéit. Or, il existe une relation conflictuelle beaucoup plus profonde entre la pensée critique et le sens commun, que nous ne pouvons pas opposer. Le rôle de la pensée structurée n’est certainement pas d’ordonner et discipliner le sens commun, mais plutôt d’ajouter des dimensions de signification qui peuvent ensuite devenir majoritaires et hégémoniques. C’est pourquoi tout projet émancipateur, loin de représenter le dévoilement d’une scène cachée de vérité, est toujours une création libre d’une subjectivité nouvelle.

La fantaisie qui consiste à se projeter dans la grande fête qui suivra le jour de la libération implique, dans sa compréhensible naïveté, l’oubli des processus qui nous ont conduits à la situation actuelle. Et pourtant, ces processus ne se retireront pas le jour venu telle une armée vaincue. Ces éléments continueront à sévir sous de diverses formes. Il est nécessaire que cette crise ne se termine pas dans les applaudissements soulagés d’une guerre gagnée. Cet événement historique nous ouvre la porte de l’aperception commune des liens de fragilité qui constituent notre monde.

Nous ne savons pas ce qui nous attend et nous n’avons aucune prétention à le prédire. Nous savons toutefois que les forces réactionnaires de toute la planète seront prêtes à profiter de la sidération où nous serons encore plongés. Ainsi, au cœur de cette situation obscure et menaçante, nous devons assumer cette réalité, non pas en attendant sagement « que ça passe », mais en préparant déjà ici les conditions et les liens qui nous permettent de résister à l’avancée du biopouvoir et du contrôle.

Cette situation de crise ne doit pas nous conduire à une augmentation de la délégation de notre responsabilité. On aura vu que les « grands de ce monde » (ces nains moraux), en nous parlant de guerre, veulent une fois de plus faire de nous leurs ressources humaines « chair à canon ». Seule une claire opposition au monde néolibéral de la finance et du pur profit, seule une revendication des corps réels non soumis au pur virtuel du monde algorithmique peuvent aujourd’hui être nos objectifs.

Comme dans toute situation complexe, nous devons à cohabiter avec un non-savoir structurel qui n’est pas de l’ignorance mais une exigence pour le développement de toute connaissance. Il ne s’agit donc pas de penser au jour d’après en vivant le présent comme une simple parenthèse. Notre vie se déroule aujourd’hui. C’est pourquoi ce petit manifeste est un appel à celles et ceux qui souhaitent imaginer, penser et agir dans et pour notre présent.

Pour le « Collectif Malgré Tout » France (Miguel Benasayag, Bastien Cany, Angélique del Rey, Teodoro Cohen, Maeva Musso, Maud Rivière) et Per il « Collettivo Malgrado Tutto » Italia (Roberta Padovano e Mary Nicotra)

http://alter.quebec/petit-manifeste-par-des-temps-de-pandemie/

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« Gérer l’urgence… puis réinventer l’avenir » 

L’urgence absolue est de sauver des vies et de préserver la santé de la population. La décision rapide de confinement prise par les autorités a été la bonne et, même si elle est insuffisante, il est très important qu’elle soit respectée.

Mais à l’heure où des millions de personnes risquent de voir leurs revenus fortement amoindris ou de se retrouver dans des situations de précarité exacerbées, l’urgence est également sociale. Plus que jamais.

Syndicats, mutuelles, mouvements associatifs, professeurs, artistes, citoyennes et citoyens engagé.es travaillent d’arrache-pied pour que personne ne soit oublié et pour dénoncer cette précarisation sociale.

Personnes précarisées, sans-papiers ou sans-abri luttant pour sauver leur peau, pour ne pas être infecté.es ou simplement pour manger. Travailleuses, travailleurs qui continuent à prester pour le bien de la population et qui doivent être protégé.es. Celles et ceux mis en chômage temporaire, temps partiels (dont énormément de femmes) qui risquent d’être encore plus lourdement sanctionné.es. Artistes et statuts précaires. Malades qui doivent être correctement indemnisé.es, pensionné.es qui doivent toucher leur pension, candidats à l’asile bloqués aux frontières de l’Europe, personnes souffrant d’un handicap… Personne, répétons-le, ne doit être oublié.

Des mesures d’aides aux entreprises et aux indépendant.es ont rapidement été décidées : dédommagements financiers, facilités de paiement, avances en trésorerie… Certaines de ces mesures visant à préserver le tissu économique sont une bonne chose.

À condition cependant que ces aides ne soient pas, au bout du compte, à nouveau payées par la collectivité, au prix de nouveaux sacrifices.

Á condition que cette crise ne soit pas un nouveau prétexte pour aggraver les atteintes aux libertés individuelles et collectives, déjà fortement mises à mal ces dernières années. Avec le risque réel de mise en place de régimes autoritaires qui accentueraient encore les attaques contre les contre-pouvoirs et jetteraient nécessairement les bases de politiques servant seulement des intérêts très particuliers.

Et à la condition essentielle de ne pas repartir dans cette course capitaliste folle qui nous mène droit dans le mur.

Les coupes opérées ces dernières années dans les services publics, dans le secteur associatif, dans la culture et la sécurité sociale, particulièrement dans les soins de santé, ont lourdement fragilisé la population. L’inconcevable épisode, toujours en cours, des masques de protection sacrifiés sur l’autel de l’austérité, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

L’État, en devenant un acteur économique focalisé sur les aspects budgétaires, a rompu son contrat social avec les citoyen.ne.s. La santé étant tenue pour acquise en est l’exemple. L’intérêt collectif doit redevenir la priorité des politiques publiques.

Estimées à quelque 10 milliards, les aides d’urgence décidées à ce jour ne pourront en aucun cas venir justifier de nouvelles coupes dans notre sécurité sociale, nos services publics, le secteur associatif ou la culture. Sous couvert de réformes structurelles qui n’en finissent plus de creuser les inégalités et de préparer la crise suivante.

Et au-delà de la facture à présenter à ceux qui se sont enrichis ces dernières décennies, il faudra exiger une remise en cause fondamentale des politiques d’austérité. Notre message est clair : c’est sur de nouvelles bases qu’il faudra reconstruire, une fois sortis de cette crise mondiale.

Nous craignons fortement que ce ne soit pas la voie suivie par la task force économique décidée par la Première Ministre et chapeautée par la BNB. Si cette task force vise le retour rapide au « business as usual », en conservant l’obsession du « déficit structurel », la compétitivité et le libre-échange, elle nous amènera à repartir tête baissée dans la même voie sans issue. Tous les indicateurs nous le montrent, cette impasse est totale : écologique, climatique, économique, sociale et sanitaire.

Au-delà des task forces, c’est de femmes et d’hommes qui réfléchissent ensemble à replacer l’humanité au centre de l’équation dont nous avons besoin aujourd’hui. Pour reconstruire les équilibres indispensables entre développement économique, bien-être social et enjeux environnementaux. Sur de nouvelles bases. En sortant des logiques de profit à tout prix. Sans plus jamais faire d’économies sur la santé et la vie des gens. En luttant efficacement contre toutes les inégalités. En réinventant un avenir durable pour les générations futures.

Nous, signataires de cette carte blanche, ne voulons pas d’un « retour à la normalité », car cette normalité faite d’inégalités violentes, de mondialisation insensée, de marchandisation de la vie et de résignation à la catastrophe écologique est aussi la source du drame que nous vivons. Nous sommes décidé.es à prendre nos responsabilités pour mettre en commun nos forces et nos volontés pour tenter de redéfinir ces bases. Au-delà des intérêts partisans. Dans l’intérêt général. Pour redessiner ensemble les contours d’une société plus juste, solidaire et durable.

Signataires :

Lahbib Hadja, journaliste ; Labille Jean-Pascal, Secrétaire général de Solidaris ; Estenne Ariane, Présidente du Mouvement ouvrier chrétien ; Gemenne François, FNRS, Directeur du Hugo Observatory (ULG), spécialiste en géopolitique de l’environnement ; Dardenne Luc, réalisateur, producteur et scénariste ; Dardenne Jean-Pierre, réalisateur, producteur et scénariste ; Mahy Christine, Secrétaire générale et politique du Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté ; Charlier Adélaïde, co-organisatrice du mouvement Youth For Climate ; Delmée Myriam, Présidente du SETCa-BBTK ; Antoine Bruno, Président de la CSC Wallonne, Secrétaire fédéral CSC Luxembourg ; Marette Youna, activiste climat ; Petrella Riccardo, professeur émérite UCLouvain ; Del Re Valérie, Directrice de Greenpeace ; Bodson Thierry, Secrétaire général de la FGTB wallonne ; Delruelle Edouard, Professeur de philosophie politique ULG ; Frison Christine, Chargée de recherche FNRS et co-présidente du Corps scientifique UCLouvain ; Bribosia Emmanuelle, Professeure ULB, Vice-présidente de l’Institut d’Etudes européennes ; Murgia David, artiste et cofondateur du Raoul Collectif ; Andrusyszyn Anne-Marie, Directrice du CEPAG ; Belche Jean-Luc, médecin généraliste, chargé de cours en médecine ULiège ; Deswaef Alexis, avocat et co-président de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés ; Cadelli Manuela, juge ; Gobin Corinne, politologue ULB ; Lanners Bouli, acteur, réalisateur ; Sabine Libert, Secrétaire générale adjointe de la FGTB wallonne ; Meerhaege Isabelle, Secrétaire fédérale CSC Namur-Dinant ; Russo Gino, Président de l’asbl « Julie et Mélissa n’oubliez pas » ; Vielle Pascale, professeure UCLouvain ; Engel Vincent, écrivain ; Vandewattyne Jean, chargé de cours UMons ; Zacharie Arnaud, Secrétaire général du CNCD ; Dubois, Fanny, Secrétaire générale des Maisons médicales ; Van Heetvelde Werner, Président de la Centrale générale FGTB ; De Keyzer Aurore, JOC ; Verjans Pierre, professeur et vice-doyen ULg ; Jacquemin Christian, Président de la régionale FGTB de Verviers-Ostbelgien ; Verbeeren Pierre, Maître de conférence à l’UCLouvain ; Wanschoor Isabelle, Secrétaire principale Hainaut CNE ; Lamarche, Caroline, écrivaine ; Murgia Fabrice, Directeur du Théâtre national Wallonie-Bruxelles ; Mawet Fred, Changement pour l’égalité ; Rosteleur Carine, Secrétaire régionale CGSP ALR ; Martinez Esteban, professeur ULB ; Gevers Michel, professeur émérite UCLouvain ; Mertens Sybille, Professeure en économie sociale ULiège ; Van Keirsbilck Felipe, Secrétaire général de la CNE ; Galand Pierre, Président de l’Association pour les Nations Unies ; Blanjean Paul, Equipes populaires ; Hustache Serge, Président du collège provincial de la Province de Hainaut ; Nys Maxime, Secrétaire régional CGSP ALR ; Resne Erdem, travailleur associatif ; Reman Pierre, professeur émérite UCLouvain ; Urbain Jean-Marc, Secrétaire fédéral CSC Mons-La Louvière ; Goblet Geoffrey, Président de la Centrale générale FGTB Liège ; Masschaelk Marc, professeur UCLouvain ; Malay Olivier, économiste et co-président du Corps scientifique UCLouvain ; Bayot Bernard, Directeur de Financité ; Genbauffe Jean-Pierre, Secrétaire général Solidaris Mons-Wallonie picarde ; Osinsky Agathe, chercheuse en théorie du droit UCLouvain ; Dusoulier Luc, ex-président du MOC ; Van der Plancke Véronique, avocate au Barreau de Bruxelles ; De Schutter Olivier, professeur à l’UCLouvain ; Hendrix Maryse, citoyenne ; Szoc Edgar, chroniqueur RTBF ; Huisman Michel, Gang des vieux en colère ; Toussaint Eric, porte-parole international du CADTM ; Ponet Brigitte, coprésidente du CADTM Belgique ; Zian Yasmina, historienne, chercheuse à l’Académie royale de Belgique ; Bovy Yannick, journaliste-réalisateur ; Franco Sebastian, coordinateur Altersummit ; Bernard Françoise, Secrétaire générale SETCa Liège-Huy-Waremme ; Pirotte Gautier, professeur de sociologie ULG ; Van Outryve d’Ydewalle Sixtine, chercheuse en théorie du droit UCLouvain ; Dohet Julien, syndicaliste, historien des luttes du mouvement ouvrier ; Leterme Cédric, politologue, chercheur au CETRI et au GRESEA ; Namotte Jean-Marc, Secrétaire fédéral CSC Liège-Verviers-Ostbelgien ; Arets France, militante active dans le soutien aux sans-papiers ; Mossoux Raphael, avocat ; Ozer Pierre, chargé de recherche ULiège ; De Clerck, Alain, artiste et artisan du collectif ; Mettioui Ilyas, artiste ; Borguet Nicolas, attaché culturel et enseignant ; Vidotto Laura, animatrice Asbl Vie-Esem CEPAG ; Kouvaras Maxime, journaliste-réalisateur, ZIN TV ; Giannelis Stravoula, sociologue et professeure d’histoire ; Ramirez Ronnie, cinéaste ; Taets Audrey, coordinatrice Cellule Solidarité CAL Liège, déléguée syndicale ; Tamellini Jean-François, Secrétaire fédéral FGTB ; Révelard Jean-Luc, Président de la Fédération CSC Namur-Dinant ; Nisot Aurélie, éducatrice populaire et militante sociale ; Romain David, artiste, cofondateur du Raoul collectif ; Hemptinne Pierre, écrivain, Directeur de la médiation culturelle à PointCulture ; Clausse Julie, chargée de projet pour l’asbl Interra ; Pottie Kristien, comédienne, réalisatrice ; Chauvier Jean-Marie, journaliste ; Gillis Pierre, professeur honoraire, UMONS ; Van Sinoy Myriam, enseignante retraitée ; Heldenbergh Pierre, militant associatif ; Herman Véronique, directrice du CEFOC ; Truddaïu Julien, citoyen solidaire ; Crevecœur Perrine, travailleuse ONG ; Debelle Lora, responsable culturel au théâtre de l’Ancre ; Servaiss Maud, professeure de français ; Maillien Pascale, professeure d’économie et artiste plasticienne ; Meyer Michel, Président CGSP ; Demonte Tony, ex-secrétaire général adjoint de la CNE ; Visart Michel, journaliste ; Laviolette Vincent, agent de développement territorial, acteur dans le développement des circuits courts ; Guellati Line, artiste, créatrice et co-fondatrice du collectif Darouri Express ; Willems Martin, CSC, United Freelancers ; Dendoncker Nicolas, Université de Namur, département de géographie ; Cornut Pierre, chargé de cours en urbanisme à l’UMons ; Stassart Pierre M., professeur ULiège ; Beaulieu Sarah, chargée de projets en Éducation permanente ; Bouvy Stéphanie, médecin généraliste ; Jacquy Emilie, formatrice au CEPAG ; Laqdim Solayman, Directeur du service de la prévention de Liège-Huy-Verviers ; Houtart Isabelle, directrice de la Halle de Han ; Lecomte Yvette, militante d’associations culturelles ; Staquet Anne, professeur Université de Mons ; Hoornaert Cécile, directrice La Bobine ; Oscari Dolores, citoyenne ; Ivanovic Maritza, directrice honoraire CPAS ; Fafchamps Claude, directeur de théâtre ; L’Ami terrien alias François Laurent, slameur ; Bounafaâ Najat, maître assistante à la Haute Ecole Charlemagne, Liège ; Seron Marie Pierre, citoyenne ; Grandfils Jean Marie, citoyen ; Debrulle Esteban, militant ; Bela Dominique, comédien ; Martin Guy, Directeur général honoraire enseignement formation, Province de Liège ; Vanhaesebrouck Karel, professeur ULB ; Barrera Francisco, secrétaire régional Horval Verviers ; Heirwegh Jean-Jacques, professeur ULB ; Kohnen Nicole, psychologue ; Botterman Philippe, Secrétaire intersectoriel de la CGSP de Verviers ; Nagui Farid, Directeur du CRVI ; Santos y Baladron Maria, professeure de français et d’espagnol ; Zurstrassen Pirly, musicien ; Dufresne Anne, sociologue, chercheuse au GRESEA ; Starquit Olivier, essayiste altermondialiste ; Puissant Daniel, Secrétaire du Réseau pour la Justice fiscale ; Wathelet Violaine, doctorante en sociologie ULG ; Maes Renaud, rédacteur en chef de la Revue nouvelle et sociologue USL ULB ; Keutgen Renaud, économiste du développement, actif dans les circuits courts alimentaires ; Semal Claude, chanteur et comédien ; Di Troia Audrey, Booker à Full Colorz Agency ; Nicolaï Samuel, Directeur du centre culturel de Remicourt ; Garcia Alexis, coordinateur de Nourrir Liège ; Culot Charles, artiste créateur compagnie Art&tca ; Globen Noémie, intervenante psychosociale en service de placement familial ; Kollmeier Léna, pianiste ; Lewuillon Victoria, comédienne ; Carton Luc, philosophe ; Raulin Guy, MOC Charleroi-Thuin ; de Halleux Alain, cinéaste ; Jacquemin Elise, Directrice du Miroir Vagabond ; Blairon Jean, expert associé de l’asbl RTA ; Mormont Cécile, Directrice Revers asbl (service d’éducation permanente et SIS) ; Cornil Jean, essayiste ; Tellier Caroline, comédienne et chanteuse ; Bodart Christophe, enseignant, co-fondateur d’1pact ; Goldman Henri, corédacteur en chef de la revue Politique ; Leciak Sarah, professeur de français ; Lombé Lisette, artiste ; Grange Camille, artiste et comédien, compagnie Art&tca ; Bouvy Anne-Sophie, avocate et doctorante en droit à l’UCLouvain ; Perrouty Pierre-Arnaud, Directeur de la Ligue des Droits humains ; de Liamchine Sarah, Codirectrice de Présence et Action culturelles ; Dargent Denis, Codirecteur de Présence et Action culturelles ; Trionfetti Maria Cecilia, chercheuse ULB ; Franssen Harald, auteur-dessinateur ; Lentini Giovanni, écrivain ; Hermant Paul, Actrices et acteurs des temps présents Bruxelles ; Philippon Bénédicte, comédienne et auteure ; Ryckmans Sarah, doctorante en philosophie UCLouvain ; Mulder Bernard, médecin généraliste ; Le Paige Hugues, journaliste-réalisateur ; Vanden Eede Stéphane, citoyen ; Toussaint Anne, enseignante ; Malherbe Alain, UCLouvain ; Quinet Bénédicte, formatrice CEFOC ; Demanet Thierry, militant associatif ; Guio Anne-Catherine, chercheuse ; Marlier Eric, chercheur ; Gratoir Sébastien, sociologue et enseignant dans une Haute école sociale ; Michiels Jean-Pierre, Président du Club Achille Chavée ; Hermant Daisy, Secrétaire générale ACRF – Femmes en milieu rural ; Thomas Alain, Directeur du centre culturel de Bertrix ; Pirotte Claude, administrateur de l’asbl les Ateliers Paysans-Artisans ; Bauduin Nathalie, coordinatrice CEC Tribal Souk asbl ; Pirenne Hélène, responsable artistique du Théâtre du Sursaut asbl ; Carlier Alexandre, Directeur ASBL Racynes ; Nieuwenhuys Céline, Secrétaire générale de la Fédération des services sociaux ; Fasbender Pierre, Directeur du Centre culturel de Habay ; Binet Anne, Directrice CEPPST Luxembourg-CEPAG ; Maingain Bernard, avocat ; Scheuer Benoît, sociologue ; Bettiol Bruna, comédienne-animatrice à Alvéole Théâtre ; François Yvon, comédien-animateur à Alvéole Théâtre ; Buchet Philippe, Président de la Commission namuroise des pensionnés FGTB. ; Fastrès Jacqueline, codirectrice de l’asbl RTA ; Cavillot Jean-Pol, codirecteur de l’asbl RTA ; Brausch Géraldine, maître-Assistante HECH ; Hirtt Nico, président de l’Appel pour une école démocratique (APED) ; Dave Benoit, codirecteur de la Coopérative Paysans-Artisans ; Bouchat Thérèse-Marie, codirectrice de la Coopérative Paysans-Artisans ; Duterme Bernard, Secrétaire général du CETRI ; Hsia Shan, citoyenne ; Mertens Ariane, chargée de prévention à la Direction de la Prévention de Namur-Dinant ; Dejace Patrick, Directeur de la Fédération des Restos du Cœur de Belgique ; Frérotte Maïté, Secrétaire générale Espace Seniors asbl ; Van den Berg Joëlle, secrétaire générale Réseau IDée asbl ; Delfosse Benjamin, Secrétaire général de Latitude Jeunes ; Steinbach Christine, Présidente du RWADE ; Sarnelli Sergio, enseignant et responsable d’un service d’accompagnement pour personnes handicapées ; Monjoie Patrick, Directeur du CRIBW asbl ; Stilmant Rita, Directrice de l’asbl Lire et Ecrire Luxembourg ; Carly Geoffroy, codirecteur des CEMEA ; Liens Jean-Paul, codirecteur des CEMEA Debatty François, Directeur du SRG Foyer l’Aubépine asbl ; Ghoul Yamina, Secrétaire générale de la Confédération des Organisations de Jeunesse indépendantes et pluralistes ; André Marie-Hélène, formatrice à la Fédération francophone des Ecoles de Devoirs ; Hanquet Daniel, assistant social de CPAS et membre d’associations professionnelles ; Lahouari Najar, Président MWB-FGTB Brabant ; Vandeberg Joseph, Président de l’asbl Culture et Développement ; Toussaint Sylvie, Professeur à l’Ecole sociale ISFSC et pour le Comité de vigilance en travail social ; Toussaint Philippon, Directeur du service de la prévention de Bruxelles ; Di Felice Luisa, directrice du service de la prévention du Hainaut ; Coyne Brendan, Secrétaire général ATD Quart Monde Belgique ; Brouyaux Antoinette, coordinatrice d’Associations 21 ; Tournoy Thierry, Centre régional d’intégration de Charleroi ; Contor Nicolas, Directeur CRILUX asbl ; Di Vincenzo Grazia, Comédie d’un jour asbl ; Bronlet Michel, Directeur d’un centre d’insertion socio-professionnelle ; Henrard Gilles, médecin généraliste et chargé de cours adjoint à ULiège ; Salingros Caroline, Directrice pédagogique, aide à la Jeunesse ; Struvay Chloé, comédienne ; Safarian Caroline, directrice de théâtre et artiste (Espace Magh) ; Zedet Annie, citoyenne ; Decroly Jean-Michel, professeur de géographie, ULB ; Nagels Carla, chercheure ULB ; Groffils Robert, citoyen ; Delaive Serge, écrivain ; Damas Geneviève, écrivaine ; Merland Bénédicte, animatrice ; Deck-Andjaparidzé Hélène, citoyenne ; Clausse Danielle, citoyenne ; Menschaert Daniel, citoyen ; Dils Johan, citoyen ; Coenegrachts Philippe, citoyen ; Recloux Michel, citoyen ; de Neck Didier, comédien ; Sez.Rukira Adrien, chanteur ; Adam Dany, comédien ; Colinet Jean-Louis, directeur de théâtre ; Bonfond Olivier, économiste et conseiller au CEPAG ; Alaluf Mateo, sociologue ULB ; Carbonero Selena, Présidente du Bureau des Femmes de la FGTB wallonne ; Demertzis Vaïa, corédactrice en chef de la revue Politique ; Richard Daniel, Secrétaire régional FGTB Verviers et Communauté germanophone ; Cue Nico, ex-Secrétaire général de la MWB-FGTB ; Bauraind, Bruno, Secrétaire général du GRESEA ; Lefèbvre Luc, militant LST- Luttes-Solidarités-Travail ; Van Erps Noémie, Secrétaire générale des Femmes prévoyantes socialistes (FPS) ; Liébin Micheline, Directrice du CeRAIC ; Raimondi Katia, coordinatrice Infor-Jeunes Entre-Sambre-et-Meuse ; Vanhessen Christine, Directrice de l’AMA-Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri ; Eeklaer Fabrice, Secrétaire fédéral CSC Charleroi-Sambre-Meuse ; Gobry Alexandre, ATTAC Bruxelles 2 ; Pauporté Christine, ATTAC Bruxelles 2 ; Remiche Louise, coordinatrice de l’ARCA ; Praile David, coordinateur du Rassemblement pour le droit à l’habitat ; Messaoudi Ouiam, Secrétaire générale ASPH ; Bantuelle Martine, administratrice-déléguée asbl Santé, Communauté, Participation ; Van Keirsbilck Benoît, Directeur Défense des enfants international Belgique ; Barrelet Eleonore, coordinatrice de Agroecology in Action ; Colinet Lysiane, citoyenne ; Godin Nicolas, Président du Relais social urbain de La Louvière ; Debelle Dominique, travailleur social, secteur de l’aide aux sans-abri ; Mandiaux Arielle, Directrice de l’asbl Infor Jeunes Mons ; Kennes Sébastien, animateur Rencontre des Continents ; Emili Pietro, Directeur de la Maison du Peuple d’Europe ; Fontaine Anne-Sophie, Directrice de l’AMO Passages ; Cocu Christophe, Directeur général Ligue des Familles ; Corongiu Antoinette, Directrice générale CVFE ; Simon Régis, Directeur CRIPEL asbl ; Dessicy Benoite, Directrice Centre d’action interculturelle ; Eggen Manuel, chargé de plaidoyer à FIAN Belgium ; Melsens Sarah, coordinatrice de la Plateforme d’Action Santé Solidarité asbl ; Adam Valérie-Anne, Directrice de l’AMO Mic-ados ; Kreutz Chantal, asbl Sainte-Walburge ; Buron Jean-Yves, Vivre Ensemble Liège ; Rixen Paul, Le Monde des Possibles asbl ; Balsaux Didier, Directeur artistique pour les Royales Marionnettes ; Deflandre Alain, animateur-coordinateur de l’asbl Le Kraak – CEC et EDD ; Gerbovits Line, animatrice-coordinatrice PAC Namur ; Toussaint Marylène, Directrice de l’action culturelle au Centre culturel de Namur ; Orban Emmeline, Secrétaire générale Plateforme francophone du Volontariat asbl ; Robert Patrick, Direction des services de l’asbl La Galice, Mons ; De Munck Jean, professeur UCLouvain ; Pinchart Sylvie, Directrice Lire et Ecrire Communauté française ; Nemes Eric, Président bénévole ATTAC Liège ; Vandormael Luc, Président du CPAS de Waremme ; Lulling Anne-Hélène, Secrétaire générale de l’Interfédération des Centres d’insertion socioprofessionnelle ; Lacroix Joëlle, Secrétaire générale FAPEO ; de Thier Véronique, responsable politique, Régionale de Bruxelles de la FAPEO ; Forthomme Egide, Directeur de la Maison Marie-Louise Verviers ; Dutillieux Bruno, coordinateur général du Relais social urbain de Tournai ; Van de Ven Bart, coprésident RBDH/BBRoW ; Hebborn Sarah, marionnettiste ; Bonfanti Eve, actrice ; Hunstad Yves, acteur ; Delhaye Marie, Compagnie Karyatides ; Harcq Nathanaël, Directeur du Conservatoire royal de Liège ; Davreux Valérie, citoyenne ; Centurione Sabrina, citoyenne ; Bonfanti Mekdes, citoyen ; Bloch Françoise, Zoo Théâtre ; Vanbléricq Lauri-Anne, coordinatrice de la Chambre des Compagnies théâtrales pour adultes ; Nutelet Myriam, Li Mohon asbl SA-AJ Marche-en-Famenne ; Sommer Myriam, citoyenne ; Brahy Rachel, coordinatrice scientifique Maison des Sciences de l’Homme, ULg ; Clément Pierre, Directeur technique Festival de Liège ; De Michele Martine, metteuse en scène ; Sterck Anne-Sophie, comédienne ; Nossent Jean-Pierre, Directeur général honoraire Inspection de la Culture FW-B ; Fafchamps Jules, citoyen ; Van Keirsbilck Leïla, membre de Rethinking Economics ; Trionfo Aymeric, comédien ; De Michele Catherine, responsable communication Festival de Liège ; Blin Olivier, Théâtre de Poche ; Enhus Els, professeur émérite VUB ; Tenret Zoé, travailleuse des arts de la scène ; Pierard Pascale, directrice de centre culturel ; Hamadi Mohamed, auteur ; Bensalah Nouzha, sociologue ; Lanotte Jacques, Directeur général honoraire Affaires culturelles du Hainaut ; Vanandruel Catherine, représentante Fables Rondes asbl Clowns Hopital

https://www.cetri.be/Gerer-l-urgence-puis-reinventer-l

https://plus.lesoir.be/291488/article/2020-04-01/gerer-lurgence-puis-reinventer-lavenir

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Entretien avec Enzo Traverso : « L’état d’urgence sanitaire risque d’exercer un contrôle total sur nos vies »

Aujourd’hui, le philosophe Enzo Traverso analyse les effets de l’état d’urgence sanitaire comme un « triomphe du biopouvoir ». Né en Italie en 1957, professeur de sciences humaines à Cornell University (New York), après avoir enseigné les sciences politiques à l’Université de Picardie Jules Verne, Enzo Traverso est à la croisée des chemins de la pandémie. Depuis les États-Unis, il nous fait part de ses inquiétudes quant à la tournure que vont prendre les événements. Pour lui, « la société modelée et transformée par la pandémie fait de nous des monades isolées », « les mesures adoptées comme exceptionnelles risquent de devenir permanentes », et empêchent pour l’instant tout sursaut social. Il estime cependant que le fameux slogan de Rosa Luxembourg en 1914 – « socialisme ou barbarie » – est toujours actuel : « D’un point de vue historique, c’est l’alternative en face de nous. […] Toutes les prémisses existent, à l’échelle globale, pour le meilleur comme pour le pire ».

Quelle est la situation dans l’Etat de New York, aux États-Unis, où vous vous trouvez ?

Enzo Traverso – Le gouverneur de l’Etat de New York a réagi assez vigoureusement et nous sommes confinés chez nous. Plusieurs États ont pris la même décision, mais il y a une grande hétérogénéité d’approches. Trump se contredit tous les jours et est ponctuellement démenti par les responsables de la santé publique. Il a commencé par appeler le coronavirus le « virus chinois », avec une connotation très xénophobe. Puis il a dit que les États-Unis avaient le meilleur système hospitalier du monde et que tout allait pour le mieux. Maintenant il dit que les deux prochaines semaines seront très douloureuses. S’il y a un pays qui est fragilisé devant la pandémie à cause de l’absence d’une structure de santé publique, c’est bien les États-Unis. C’est un pays très vulnérable, où il y a un risque réel de propagation extrêmement rapide du virus. Des dizaines de millions de personnes n’ont pas de sécurité sociale, ou une sécurité sociale très faible et inefficace. New York, une des villes les plus riches du monde, avec les centres de recherche les plus avancés dans les sciences médicales, manque désespérément de masques et de ventilateurs, avec des hôpitaux militaires improvisés à Central Park.

Vous avez des liens avec l’Italie. Comment percevez-vous ce qui se joue dans la Péninsule ?

Quelle est la situation à New York où tu vis ?

Enzo Traverso – Je suis très inquiet, car une partie de ma famille vit dans le nord de l’Italie, dans une région où la propagation est très forte. J’ai aussi beaucoup d’amis à Milan. J’espère que le reste de l’Europe tirera les leçons pertinentes de ce qui s’est passé en Italie. De toute évidence, le pays paie un prix élevé, comme la France, pour des décennies de réduction des dépenses de santé et avec un certain nombre de lits disponibles bien en dessous de ce qu’il était il y a vingt ans. Mais globalement, le pays a bien réagi, avec une dynamique de solidarité impressionnante. Et en pleine catastrophe, bonne nouvelle : depuis trois semaines, Salvini a disparu des écrans ! (rires)

Alors le discours xénophobe ne profite pas de cette crise ?

Enzo Traverso – Le discours xénophobe a commencé à émerger au début de la crise – tant en Italie qu’aux États-Unis – et prétendait que le virus avait été introduit par des migrants. Il a été balayé. L’opinion publique a rapidement compris que nous sommes confrontés à une pandémie mondiale et que la réponse doit être mondiale. Nous voyons également à travers les médias que les médecins chinois et cubains sont perçus comme des héros. Le discours xénophobe est pour l’instant bloqué, même si la tentation d’instrumentaliser politiquement cette épidémie est forte. Mais, néanmoins, je ne suis pas convaincu que cela se poursuivra à long terme.

Politiquement, quels peuvent être les effets de cette crise ?

Enzo Traverso – J’ai l’impression que cette pandémie mondiale n’a rien révélé de nouveau. Elle n’a conduit à son paroxysme qu’une série de tendances qui nous ont précédé et qui ont déjà été décrites ces dernières années. Par exemple, le fait que les frontières entre le biologique et le politique soient de plus en plus floues. C’est le triomphe du biopouvoir théorisé par Foucault : c’est-à-dire un État qui assume la gestion de nos vies au sens biologique, physique du terme. Un état pastoral en ce moment d’urgence sanitaire dans lequel nous ressentons tous le besoin, mais qui risque plus tard d’exercer un contrôle total sur nos vies. De même, tous les travaux sur l’écologie politique nous expliquent depuis des années que les écosystèmes au sein desquels nos civilisations ont réussi ne sont plus en mesure de s’autoréguler et qu’elles se dirigent vers une multiplication des crises et des pandémies. Enfin, le virus ne fait qu’amplifier les inégalités de l’économie néolibérale. Nous ne sommes pas confrontés au virus dans des conditions égales : un segment de la société est beaucoup plus vulnérable, à la fois en raison de la faiblesse du système de santé publique et, surtout, en raison du chômage de masse et de la précarité que la crise engendre. Tout cela génère de l’inquiétude, même quand en parallèle se manifeste le besoin de communs, de solidarité, de vivre en société, de communiquer avec les autres. Sans aucun doute, cette contre-tendance est une source d’espoir.

Dans la crise actuelle et au vu des témoignages des personnels de santé qui dénoncent le démantèlement de l’hôpital public depuis des années, il semble que l’opposition aux réformes néolibérales émerge. Peut-il être utilisé pour générer un changement politique ?

Enzo Traverso – J’espère qu’après cette crise mondiale, tout le monde aura compris qu’un hôpital ne peut pas fonctionner comme une entreprise rentable et qu’il est vital pour l’humanité d’avoir un système de santé publique. Cette conscience diffuse sera un levier, un point d’appui pour organiser une activité politique immédiate d’une manière qui reste à inventer, car on ne peut pas sortir. Il y a maintenant vingt ans, après le 11 septembre 2011, la réaction de New York était similaire. De nombreux pompiers sont morts en essayant de sauver des vies ; une catégorie de travailleurs pauvres, parmi les moins payés du pays. Cette réaction spontanée a duré moins de deux semaines ; plus tard, une vague chauvine a conduit à la guerre [contre l’Irak] et un nouveau cycle de xénophobie et de racisme s’est ouvert.

En revanche, et d’après ce que j’ai lu dans la presse française, les mesures d’urgence adoptées par Macron vont dans le sens d’une aggravation des inégalités. Pour lui, l’état d’urgence n’est pas pour ceux qui ont de l’argent pour payer des impôts exceptionnels pour faire face à la crise, mais pour supprimer les congés payés au nom de l’ union sacrée et de l’effort national … Jusqu’à présent, la dimension sociale du plan d’urgence décrété par Trump est beaucoup plus cohérent que celui adopté par Macron.

Que pensez-vous de la gestion de crise par le pouvoir politique en France ?

Enzo Traverso – Je pense que la réaction française est bloquée par le système politique centraliste et autoritaire de la Ve République. Nous avons besoin d’un New Deal, mais les institutions politiques françaises sont les moins perméables au changement social et Emmanuel Macron est génétiquement néolibéral. On ne peut s’attendre à une inflexion vers une économie solidaire, ni à un plan de nationalisation des services publics précédemment privatisés, ni à une impulsion du système de santé publique, etc. Par conséquent, pour les deux prochaines années, la situation restera telle qu’elle est, même si elle est très impopulaire. Il faudrait une rébellion sociale, mais elle est sur le point de réinventer la manière dont elle se produit. Il existe des codes sociaux et une anthropologie politique qui font qu’une action collective implique un contact physique entre les gens, un espace public pas totalement réifié. Les médias sociaux et les réseaux, même ce qui fait un bon travail d’information et de réflexion à cette époque, ont été conçus comme un instrument de la démocratie et non comme un substitut de la société civile. Comment organiser une telle rébellion sans pouvoir se rencontrer ? Tout doit se faire à distance et cela implique des transformations qui ne sont pas simples à mettre en place. Il se peut que nous soyons en train de franchir le seuil et qu’une nouvelle façon de pratiquer la politique et la vie publique émerge.

Dans cette « société sans contact » en développement, sera-t-il plus difficile de développer une action collective ?

Oui. Si nous nous éloignons un peu de la contingence actuelle pour penser cette crise dans une perspective plus large, en essayant de détecter les tendances historiques, cette pandémie risque d’atteindre les limites extrêmes du libéralisme : la société modelée et transformée par la pandémie fait de nous des monades isolés. Le modèle de société qui en émerge n’est pas basé sur une vie commune, mais sur l’interaction entre des individus isolés avec l’idée que le bien commun ne sera que le résultat final de ces interactions ; c’est-à-dire le point culminant final de l’égoïsme individuel. C’est l’idée de liberté que défend quelqu’un comme Hayek. Dans l’après-crise, on peut prévoir que l’enseignement à distance se développera, tout comme le travail à distance, et cela aura des implications considérables, autant sur notre sociabilité que sur notre perception du temps. L’articulation du biopouvoir et du libéralisme autoritaire ouvre un scénario terrifiant.

Dans ce nouveau cadre qui se dessine, craignez-vous le contrôle des géants du numérique sur nos comportements ?

Enzo Traverso – Ce n’est pas vraiment une découverte. Cela me fait penser au livre de Razmig Keucheyan, « La nature est un champ de bataille ». Il y montre comment les puissances militaires, industrielles et financières réfléchissent sur le long terme et planifient des stratégies pour faire face à une catastrophe écologique. Quelle que soit la crise, le capitalisme survivra et ne mourra pas d’une mort naturelle ! Je ne crois pas aux thèses sur son effondrement à cause de ses contradictions internes. Elle peut être adaptée, elle est visible, même lorsqu’elle implique des ajustements.

Cela fait-il partie de ce que vous appelez le « triomphe de la biopolitique » ?

Oui, j’entends par là que la fonction biopolitique de l’État va se développer. Après avoir surmonté cette crise, pour l’avenir, des efforts seront faits pour mettre en place des mesures visant à prévenir de nouvelles crises. Il existe donc un risque que les mesures adoptées à titre exceptionnel deviennent permanentes. L’État, qui, par souci légitime de santé publique, est devenu un État qui régule nos vies, est ce qu’on peut appeler la confirmation du paradigme biopolitique. Le pouvoir devient un biopouvoir, et si la politique se transforme en politique immunitaire, conçue pour que chaque personne se protège des autres, alors il serait beaucoup plus difficile de produire le commun, nos vies seront affectées de fond en comble.

Il y a ceux qui reprennent le slogan de Rosa Luxemburg : « Socialisme ou barbarie ». Souhaitez-vous que des expériences positives puissent être tirées de la pandémie actuelle ?

Enzo Traverso – D’un point de vue historique, je crois que ce diagnostic est actuel dans le monde. Mais ce slogan date de 1914 et nous ne pouvons nous contenter de le répéter indéfiniment. Après Rosa Luxemburg, nous avons accumulé l’expérience d’un siècle où le socialisme lui-même est devenu l’un des visages de la barbarie ! Cependant, d’un point de vue historique, c’est l’alternative devant nous. En quoi cela se traduira-t-il politiquement ? C’est difficile à prévoir. Quant à la sortie de la pandémie, je pense que globalement il y a tous les prémices pour le meilleur comme pour le pire. Il peut y avoir un virage à gauche capable de remettre en cause radicalement le modèle de société qui s’est imposé au cours des quarante dernières années ; mais il pourrait aussi y avoir, comme je l’ai déjà dit, une nouvelle vague xénophobe et autoritaire : un état d’exception permanent qui s’articule avec les inégalités sociales croissantes dans lesquelles le désespoir pousse à chercher des boucs émissaires.

En tant qu’observateur de la vie politique américaine, Bernie Sanders incarne-t-il l’espoir pour la gauche ?

Enzo Traverso – Sans doute, mais malheureusement le coronavirus coïncide exactement avec l’affaiblissement de l’espoir qui est né autour de lui. Il continue d’être très populaire et a pu créer un mouvement après sa candidature et ce mouvement va se poursuivre. Mais il a échoué face à une médiocrité absolue comme Joe Biden, devant lequel même Hilary Clinton apparaît comme un géant politique. Il a échoué pour différentes raisons sur lesquelles le débat est ouvert ; en particulier, son incapacité à attirer le vote afro-américain malgré le mouvement Black lives Matters ou le fait que d’importantes personnalités afro-américaines l’ont soutenu. Il a mobilisé une jeunesse qui ne vote pas ! Maintenant, le débat est de savoir si les choses peuvent être modifiées par la voie électorale et les primaires du Parti démocrate. Ce qui est vrai, c’est qu’une nouvelle gauche est née aux États-Unis qui peut connaître des revers, mais cela va au-delà de la campagne de Bernie Sanders. J’imagine l’impact que la candidature d’Alexandra Ocasio-Cortés peut avoir dans quatre ans ! Depuis dix ans, il y a eu une extraordinaire effervescence aux États-Unis. Mais cette gauche ne peut réussir si elle ne s’articule pas avec des mouvements sociaux, politiques et culturels au-delà des institutions.

Comment imaginez-vous le monde après ? Qu’est-ce que tu attends ?

Enzo Traverso – Tout le monde a compris que les problèmes dont nous sommes saisis n’ont pas de solutions nationales. Il faut aller vers une action globale. Malheureusement, l’Union européenne a montré une fois de plus qu’elle est inutile : elle n’a même pas pu produire et distribuer des masques aux pays qui en manquaient. L’Italie et l’Espagne les achètent en Chine ; Macron annonce que la France sera autosuffisante vers la fin de l’année. En revanche, les ministres des finances allemand, néerlandais et autrichien excluent tout don fiscal aux pays méditerranéens ; nous nous dirigeons vers une nouvelle crise grecque à une échelle beaucoup plus grande. Le New Deal est le résultat d’un choc comparable à ce que nous vivons actuellement, mais pour l’instant, tout indique que nos dirigeants évoluent dans une direction complètement opposée.

03/04/20 / traduit de Viento sur

https://www.pressegauche.org/Entretien-avec-Enzo-Traverso-L-etat-d-urgence-sanitaire-risque-d-exercer-un

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Tenir bon contre la pandémie ! 

Une initiative à construire ensemble

7 avril 2020

Tout le monde le sait, notre monde est en crise ou, devrait-on dire, dans une crise de crises. La pandémie et la grande récession économique jettent des millions de personnes dans une grave vulnérabilité. Il est trop tôt pour dire quand et comment la situation pourra se rétablir, mais d’ores et déjà, il y a des tendances lourdes.

Jusqu’à présent, les États se limitent à atténuer les effets de la crise, sans toucher aux causes, et ce, dans un contexte d’infrastructures mises à mal par des années d’austérité. Au bout du compte, certains États semblent en mesure de « gérer » la crise (le Québec notamment), d’autres, pas du tout (États-Unis, Brésil, l’Espagne, etc.). Quoiqu’il soit, cette multi crise ne sera pas résorbée avant longtemps.

Sur le moyen-long terme, le capitalisme globalisé sera sans doute déstabilisé, ce qui se manifestera par le chômage, l’aggravation de la pauvreté et des écarts entre démunis et privilégiés, la montée des tensions politiques et sécuritaires dans le monde et la montée des idéologies de droite, voire d’extrême droite. Certes, il ne faut pas penser que le capitalisme va automatiquement s’effondrer. À travers les crises du vingtième siècle, le dispositif du pouvoir (regroupant derrière un puissant appareil d’État le 1% des plus riches) a été en mesure de changer les formes (sans changer la substance) et de perpétuer ce système en disloquant les projets alternatifs, par la coercition ou l’hégémonie.

Pour tout cela, nous constatons que les mouvements populaires et progressistes se retrouvent devant plusieurs énormes défis.

 

Les angles morts de la « gestion » de crise 

Nous ne nous opposons pas aux mesures de « gestion » de crise, bien qu’elles soient insuffisantes, irréalistes  dans le sud global) et mal gérées. Il faut effectivement se laver les mains et éviter les contacts entre les personnes. Cependant, nous constatons de sérieux problèmes. L’enfermement à domicile s’avère difficile pour des populations fragilisées par la misère, les problèmes de santé mentale et l’exclusion. C’est trop évident dans le sud global et surtout dans cette immense « planète des bidonvilles » où des centaines de millions de personnes sont menacées. Ici au Québec, nous pensons que les politiques en place ne donnent pas assez d’importance, non seulement à des populations en marge (comme les réfugiés et les Autochtones), mais aussi aux salariés, et en particulier aux travailleurs et surtout, aux travailleuses qui se trouvent en première ligne, en particulier les infirmières et les préposées dans la santé. Par ailleurs, le confinement dans les maisons fait reposer le poids sur les femmes, notamment les mères, qui souvent doivent accomplir leur travail à distance tout en s’occupant des familles également confinées dans les maisons. Grave est en ce sens l’insuffisance des moyens mis de l’avant par Ottawa et Québec pour compenser l’immense perte de revenus qui affecte une grande partie de la population. Par l’ampleur des questions qu’elle soulève, par les pouvoirs étatiques et médicaux exceptionnels qu’elle mobilise, la crise pose à tous ceux et celles qui aspirent à un autre monde possible, des défis inédits, notamment en termes de droits humains inaliénables, de société égalitaire, de santé populaire, de bien commun et d’humanité solidaire, mais aussi d’alternatives socio-politiques émancipatrices. Comme jamais, tout est sur la table, objet d’enjeux, de nécessaires réflexions et remises en question.

La grande régression

Le discours de l’« urgence » utilisé abondamment par les pouvoirs en place masque mal leurs responsabilités. Ce système néolibéral, qui dit vouloir nous sauver, est responsable de la crise actuelle, et nous devons le dire. Nous devons rappeler leurs responsabilités : les terribles politiques qui ont mis à mal l’infrastructure de santé publique, qui ont affaibli les capacités collectives de poursuivre une recherche biomédicale au service des gens (au profit du « Big pharma »). C’est ce système, et nous allons le dire, qui a accéléré la détérioration de l’environnement dont les pandémies sont dans une large part des sous-produits. Cette pandémie s’inscrit dans une trame construite par un pouvoir pyromane qui veut qu’on le prenne pour un pompier. En se combinant à une crise économique latente à la fois prévue et prévisible avant la pandémie, le capitalisme entre dans un cycle de régressions à un niveau qui n’a pas été vu depuis longtemps. Le chômage de masse, l’aggravation de la pauvreté et de l’exclusion, la détérioration des conditions de vie et de travail se profilent déjà, bien au-delà de l’impact immédiat de la pandémie. Il est certain que du point de vue du dispositif du pouvoir, il faut se préparer à ce que Naomi Klein a appelé la « stratégie du choc ». Le pouvoir va tenter d’imposer, dans la bataille des idées comme dans la bataille tout court, une grande régression. Celle-ci devrait se faire en aggravant les politiques actuelles (l’austéritarisme), en utilisant les médias-mercenaires, la classe politique compromise et les intellectuels de service qui vont tous nous dire, « il faut se serrer la ceinture ».

L’autre monde est non seulement possible mais nécessaire et urgent

La situation serait effectivement désespérée s’il n’y avait pas devant ce projet de multiples initiatives de résistances. Les dernières années ont vu prendre forme d’amples réactions populaires, à une échelle inégalée dans le passé. Bien avant la gravissime crise actuelle, des millions de gens se sont levés pour dire basta. Une des manifestations spectaculaires de ce ras-le-bol s’exprime autour d’un nouvel écologisme mené par des jeunes avec un message non équivoque : « c’est le système qu’il faut changer ! » Des dispositifs de pouvoir ont été mis à mal, obligés de se replier sur la force brutale. D’autres ont mieux résisté, en partie parce que des mouvements ont souvent agi en ordre dispersé, à la recherche de nouveaux modes organisationnels et de projets mieux définis pour s’engager dans une « grande transition » démocratique, autogestionnaire, écosocialiste, féministe, altermondialiste. Aujourd’hui la question est reposée, compte tenu que le système est sérieusement questionné : pouvons-nous collectivement et solidairement relancer ces mobilisations et construire un « alter-monde » 2.0 ?

Tenir bon !

Le collectif « Tenir bon ! », composé d’individus bénévoles agissant en leur nom propre Avec l’appui solidaire du collectif de Presse-toi-à-gauche !, est mis en place pour développer une perspective critique de ce qui passe actuellement, mais aussi de valoriser expériences et solutions permettant aux couches populaires de passer à travers la crise et de penser à des alternatives systémiques, dans une perspective pluraliste, nous entendons développer des plateformes de discussions et de débats (notamment sous formes de séminaires web), tout en constituant de nouveaux outils d’éducation populaire, pensés à travers un dialogue permanent avec ceux et celles qui sont sur le terrain, comme sur le front politique, économique, social et intellectuel. Au travers le tourbillon d’initiatives, nous avons la volonté d’offrir un contenu critique et alternatif dans le contexte de la crise sanitaire et économique mondiale.

Pour faire cela, nous allons rencontrer les travailleurs et travailleuses à qui le patronat et l’État veulent imposer d’importantes régressions dans leurs conditions de vie et de travail. Nous allons soulever les débat de fonds quant à la grande transition qu’il faut penser dès maintenant, en imaginant une société démocratique qui est en gestation aujourd’hui et qui pourrait s’imposer demain. Enfin, nous allons donner la parole à nos frères et sœurs du Brésil, de Palestine, des États-Unis, du Mexique, d’Haïti, de France et d’ailleurs qui, comme on le sait, résistent aux menaces contre leur vie, et avec qui il importe de renforcer des liens de solidarité. Sur la forme, nous pensons à des bulletins de liaison et des outils virtuels qui vont permettre de briser le mur de l’isolement actuel, tels journaux télévisés, podcasts, tables-rondes électroniques, etc. Nous ferons tout cela avec un esprit inclusif, rassembleur, constructif, sur la base de nos traditions de solidarité et de coopération.

Nous lançons un appel : avez-vous des idées, des pistes de solution à proposer ? Quels sont les thèmes prioritaires que vous aimeriez voir traiter, discuter, mis au débat ? Auriez-vous des pratiques alternatives que vous voudriez partager, tant en termes de solutions que de pratiques innovantes et solidaires ? Quels moyens nous donner pour sortir du sentiment d’impuissance qu’on essaie de nous inculquer ? Quels sont les instruments que nous pouvons utiliser pour mieux comprendre les enjeux, les confrontations, les alternatives, les utopies nées de ces temps de pandémie ?

Le Collectif Tenir bon ! organise son premier webinaire, le jeudi 9 avril à 19h. sur le thème : La santé et ses enjeux au Québec en période de pandémie 

avec Amir Khadir, MD (Microbiologie médicale-infectiologie), Anne Plourde : Chercheure à l’Iris et Sol Zanetti : Député de Jean Lesage (Québec solidaire)

Veuillez cliquer sur le lien ci-dessous afin de rejoindre le webinaire :

https://us02web.zoom.us/j/857471124

Numéros internationaux accessibles :

https://us02web.zoom.us/u/kcs2ngeaRb

Pour rejoindre le collectif TENIR BON ! 

Écrivez-nous : tenirbon2020@gmail.com

https://www.pressegauche.org/Tenir-bon-contre-la-pandemie

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Nous ne paierons plus leurs crises !

En pleine crise du Covid-19, Mario Draghi déclarait dans les pages du Financial Times : il faut tout faire pour garantir l’avenir de la zone euro. Il entérinait là un principe déjà appliqué de longue date par les dirigeants européens : absorber les pertes du secteur privé quitte à augmenter de façon permanente les dettes publiques.

Début avril, la Commission européenne reprenait les annonces de la BCE, en déclarant que les règles budgétaires ne seraient plus d’application pendant la crise. Ainsi la règle d’or s’appliquerait contre les populations pour imposer l’austérité, mais l’on y dérogerait volontiers pour secourir le secteur privé.

A l’instar de la crise de la dette grecque en 2015, aucune forme de solidarité financière n’a pourtant été mise en œuvre pour les pays les plus en difficultés. A la place, on organise l’endettement croissant et permanent des États, Italie et Espagne en première ligne, au bénéfice des banques et des marchés.

Le plan « d’urgence » de 750 milliards d’euros, annoncé par la BCE le 18 mars dernier, consiste en réalité en un programme de rachat des titres de dette publique et privée exclusivement auprès des banques privées, qui s’ajoute aux interventions précédentes pour s’élever à un total de 1050 milliards d’euros d’intervention, soit près de 117 milliards d’euros engagés chaque mois. 

Ce plan ne sera d’aucun secours ni pour l’économie réelle et le secteur de la santé, éprouvés par plusieurs décennies d’austérité et de privatisations, ni pour celles et ceux qui ont perdu leurs revenus suite aux mesures de confinement.

La BCE rejoue la politique du Quantitative Easing qui à partir de mars 2015 avait pris la forme d’un plan massif d’aide aux grands actionnaires des grandes banques, ceux-là mêmes qui étaient les responsables de la crise de la dette.

Non assorti de conditionnalités quant au comportement de ses bénéficiaires, ce plan a permis aux banques de racheter leurs propres actions aux grands actionnaires, de leur distribuer des dividendes faramineux, et de reprendre librement leurs activités spéculatives.

De cette nouvelle vague d’investissements spéculatifs a découlé une nouvelle augmentation rapide de l’endettement en Europe et dans le monde, qui atteignait fin 2019, le niveau record de 322% du PIB global.

Or, dès la fin 2018, plusieurs chocs boursiers et financiers ont été les annonciateurs d’une nouvelle crise dont le Covid-19 a été le détonateur. En témoigne la récession du secteur de la production industrielle entamée dès le second semestre 2019 en Allemagne, en Italie, au Japon, en Afrique du Sud, en Argentine et aux États-Unis.

C’est pourquoi nous n’accepterons pas de payer une fois de plus pour leur crise. Nous exigeons une rupture radicale avec la politique de sauvetages inconditionnel des banques et du secteur privé.

Nous exigeons l’annulation des traités européens et leur remplacement par des traités qui priorisent le bien-être des populations sur le bien avoir des investisseurs et spéculateurs.

De la même manière nous exigeons l’annulation de toutes les dettes illégitimes qui participent à l’asservissement des peuples par la finance.

Nous exigeons également la mise en œuvre de politiques sociales et d’investissement public assorties d’un véritable plan d’aide pour les populations européennes.

L’urgence n’est pas de sauver les grands actionnaires des banques et des grandes entreprises privées : l’urgence est de répondre aux besoins de financement du secteur de la santé et aux besoins de protection de toute personne qui aujourd’hui ne dispose pas de logement, d’accès à l’eau, à l’électricité, à l’alimentation ou à des revenus permettant de se les procurer.

Pour répondre à ces besoins et libérer les fonds nécessaires pour garantir un revenu à qui ne l’a pas, le CADTM exige un moratoire sur le remboursement des intérêts sur la dette y compris pour les dettes privées des couches populaires et la mise en place d’un impôt de crise sur les entreprises dont les bénéfices sont les plus élevés et sur les 10% des patrimoines les plus riches.

La suspension immédiate du paiement des dettes publiques doit être combinée à un audit à participation citoyenne afin d’en identifier la partie illégitime et de l’annuler.

Aussi, le CADTM exige que les entreprises et/ou l’État prenne en charge les salaires des travailleurs-ses en suspension d’activité, ainsi que ceux des personnes précaires, des intérimaires, des indépendants et des saisonniers, sans aucune récupération des heures chômées ni consommation des droits aux congés payés.

L’État doit assurer le versement des salaires en lieu et place des employeurs qui refuseraient de payer, et leur imposer des amendes en retour. Ainsi, au niveau européen, l’Union doit obliger les actionnaires à renoncer à leur dividendes de 2020. Un revenu décent doit également être versé aux chômeurs-ses, aux stagiaires et aux personnes sans droit aux allocations.

Dans l’urgence, ces mesures doivent être combinées à la mise à l’arrêt complet de toutes les activités non essentielles ; l’interdiction des licenciements et la réintégration des salarié-e-s licencié-e-s depuis le début de la crise ; la fourniture gratuite de moyens de protection à tou-te-s les salarié-e-s encore en activité ; la garantie du droit de retrait en cas de non-respect des conditions de sécurité ; l’arrêt de toutes les expulsions de locataires et la suspension des loyers, des crédits personnels et des factures d’eau et d’énergie ; la mise à disposition de logements corrects pour toutes les familles vivant dans des logements précaires ou sans abris ; la mise en place immédiate de mesures de protection pour les femmes victimes de violences conjugales, pour les enfants victimes de violence, impliquant des décisions rapides d’éloignement des conjoints violents ; l’arrêt des expulsions et la régularisation immédiate de tou-te-s les sans-papiers et réfugié-e-s avec accès immédiat à tous les systèmes de protection sociale.

A plus long terme, d’autres mesures permettraient de répondre aux besoins de financement des États : le financement public par la banque centrale à taux 0% pour rompre avec le chantage des marchés ; la socialisation sous contrôle citoyen du secteur bancaire et des assurances ; une réforme radicale de la fiscalité sur les patrimoines et les revenus ; la mise à l’arrêt des réseaux d’évasion fiscale des grandes entreprises ; la taxation des transactions financières au-dessus d’un certain plafond ; l’annulation des dépenses militaires et la reconversion des travailleurs·ses du secteur ; l’expropriation et la mise sous contrôle citoyen des secteurs essentiels (1).

Par ailleurs, cette crise a montré à quel point nos sociétés reposent sur le travail de soin aux autres, qui est, dans son écrasante majorité, exercé par des femmes. Il faut reconnaître cette réalité pourtant trop souvent invisibilisée et pousser pour qu’elle soit prise en charge par le secteur public.

Cette crise représente l’occasion d’obtenir un vrai changement des règles du jeu pour modifier radicalement la société dans son mode de vie, son mode de propriété, son mode de production et son rapport à la Nature, en donnant la priorité aux biens communs, à la souveraineté alimentaire et à la relocalisation de la production matérielle et des services, en adaptant une manière de travailler et de produire qui soit compatible avec la lutte contre la crise écologique.

Il nous faut planifier la décroissance tout en améliorant les conditions de vie, élargir la sphère des services publics, le contrôle citoyen, et la démocratisation, pour rompre avec la société du 1% des plus riches et réaliser la société du 100% écologiste, socialiste, autogestionnaire, féministe et antiraciste.

CADTM Europe

Le CADTM Europe rassemble des organisations dans 5 pays, Belgique, France, Italie, Suisse, Luxembourg et des militant-e-s en Grèce, au Portugal, en Pologne et dans l’Etat espagnol. Le site www.cadtm.org publie des articles en français, anglais, espagnol, portugais, grec, italien et allemand. Le réseau mondial du CADTM est présent dans plus de 30 pays sur 4 continents.

(1) D’autres mesures à entreprendre pour faire face au coronavirus ont été listées ici :https://www.cadtm.org/Serie-Covid-19-3-4-Propositions-de-mesures-a-prendre

http://cadtm.org/Nous-ne-paierons-plus-leurs-crises

Une réponse à “Covid19, crises, choix industriels, « jour d’après », « plus jamais ça ! », Solidarité internationale, « Gérer l’urgence… puis réinventer l’avenir », Tenir bon contre la pandémie !, Nous ne paierons plus leurs crises ! … Des textes de Michel Husson, Jean Louis Griveau, Claude Serfati, Pedro Fuentes et Tito Prado, Collectif Malgré Tout, Enzo Traverso, CADTM Europe…

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