Démocratie alimentaire : de quoi parle t’on

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le statut de consommateur est celui qui permet d’être inclus socialement, au besoin avec l’aide de l’État. Celui-ci a eu un rôle fondamental dans la façon dont il a équipé les familles et personnes en situation de précarité pour rester dans cette sphère de la consommation. Ce statut de consommateur, partie prenante d’un contrat social avec droits et devoirs, est synonyme de citoyenneté (complété par le droit de vote) et ceux qui ne peuvent consommer à la hauteur des normes sociales sont qualifiés de pauvres. Chacun, à l’intérieur de cette sphère, est libre d’acheter ce qu’il veut ; ce qui compte, c’est qu’il puisse acheter (Dubuisson-Quellier, 2008). Pour cela, une multitude de dispositifs vont l’orienter : normes, labels, mais aussi guides, conseils, recommandations.

Reprendre la main sur l’évolution du système alimentaire

Les produits alimentaires sont traités de la même manière que les autres produits de consommation. Les entreprises de l’agroalimentaire, suffisamment outillés pour capter les expressions nouvelles, vont répondre par de nouveaux segments de marché aux demandes émergentes. Le consommateur ne peut se manifester qu’à travers le fait d’acheter ou de ne pas acheter, et c’est le sens des campagnes de boycottage engagées par des mouvements militants. Ces actions collectives à partir des choix individuels produisent des effets : le commerce équitable par exemple, les labels bios ou l’incitation de mouvements à ne pas acheter des produits fabriqués par des enfants. Tout cela demeure néanmoins structuré par le marché, dans lequel le choix individuel, même organisé en action collective, n’a pas la main.

C’est à partir de ce constat que le concept de démocratie alimentaire (Lang, 2000, Renting et al, 2012, Booth, Coveney, 2015) prend tout sa force. Par démocratie alimentaire, il faut entendre la revendication des citoyens à reprendre la main sur la façon d’accéder à l’alimentation dans la reconnexion entre celle-ci et l’agriculture. Celle-ci émerge comme un terreau particulièrement propice à la construction d’une nouvelle citoyenneté, dans laquelle les citoyens retrouvent les moyens d’orienter l’évolution de leur système alimentaire à travers leurs décisions et pas simplement leurs actes d’achat. Cependant, cette approche pour qu’elle s’incarne dans des réponses dans la vie ordinaire des citoyens, il est nécessaire de s’appuyer sur une compréhension systémique du système alimentaire, une compréhension de la fonction de l’alimentation qui n’est pas seulement biologique (remplir les ventres) mais également sociale (être ensemble et se reconnaître dans une égale « citoyenneté alimentaire », identitaire (liée à l’appartenance à une famille, une culture, une communauté, etc.) et hédonique. En outre, les règles sociales liées au modèle alimentaire du pays (Fischler et al, 2008) où nous vivons sont à prendre en compte comme forme sociale et politique pour comprendre les différences, les résistances, les contraintes, etc. Ainsi pour les français, manger ensemble reste une règle importante, et le goût des aliments priment sur l’origine des produits (contrairement aux italiens par exemple). La notion de système alimentaire, la fonction de l’alimentation à travers ses quatre dimensions, le modèle alimentaire fabriquent les fondements des connaissances qui peuvent ainsi actionnées la démocratie alimentaire. Et c’est l’accès global à l’ensemble de ces trois types de connaissances qui permettent d’exercer une citoyenneté alimentaire. Mais ces connaissances sont d’une part, segmentées par la structuration même des services publics à travers les ministères et d’autre part, par une vision qui n’intègre pas les préoccupations de résolutions des problèmes de vie quotidienne des habitants. Ces connaissances ont tendance à être banalisées parce qu’elles sont enfouies dans l’espace domestique (et non public) et majoritairement portées par les femmes. Dans l’espace public, ce sont plutôt les circuits courts rapprochant les producteurs et les consommateurs ou les jardins partagés à travers des réseaux militants qui sont revendiqués sous une forme politique (notamment démocratique). Ce qui est mis en avant dans ces formes, c’est d’abord le lien social qui se crée entre des groupes de populations qui n’avaient pas vraiment de raison de se croiser, puis la participation à l’activité (le choix des achats pour les premiers, le jardinage pour les autres). L’alimentation est alors une « sorte » de conséquence de ces activités et non pas le point central pour transformer les pratiques sociales. Cela s’appuie sur la caractéristique forte du modèle alimentaire français qui est celle d’être ensemble pour cuisiner et manger. Nombre d’activités alimentaires proposées sont en réalité des pseudo-activités alimentaires parce-que l’alimentation y joue le rôle de moyen de création de lien social (cohésion) et non de but en soi. Pour notre part, nous enrichissons la démocratie alimentaire conceptualisée par Tim Lang par le fait que nous posons à la fois les questions de justice sociale – à travers l’accès, la participation et le pouvoir d’agir – et celles de citoyenneté, et ce pour l’ensemble des acteurs du système alimentaire (producteurs, transformateurs, distributeurs, consommateurs).

Les bénéficiaires de l’aide alimentaire assignée à la consommation des surplus et du gaspillage

Pour les familles à petits budgets et personnes en situation de précarité, l’aide alimentaire reste une réponse importante dans le cadre des politiques sociales. On peut d’ailleurs observer qu’une partie des 5,5 M de personnes utilisant l’aide alimentaire, demeurent captifs de cette façon d’accéder à l’alimentation. Au milieu des années 1990, une nouvelle offre dans l’aide alimentaire s’est mise en place à partir des épiceries sociales : à côté de la traditionnelle distribution du colis (y compris dans sa forme modernisée par les Restos du cœur), ces épiceries amènent un autre discours sur le fait que ces familles et personnes, conservent leur statut de citoyen à travers le fait qu’ils achètent leurs produits alimentaires. Les épiceries vont vendre les denrées à un prix allant de 10 à 30% du prix sur le marché (le différentiel est compensé par différentes subventions publiques : collectivités territoriales, nationales, européennes). Un discours d’accompagnement social basé sur le don-contre-don viendra consolider cette nouvelle approche. Le dispositif d’aide alimentaire européen (important dans le financement des dispositifs nationaux) va connaître des chamboulements à la suite d’un recours porté par l’Allemagne en 2011 (Paturel, 2013). À la suite de ce recours, le financement va se déplacer de la PAC vers le Fonds Social Européen, renvoyant à chaque État la façon de gérer cette aide (1). En France, la profession agricole, absolument silencieuse sur l’alimentation populaire, va revendiquer l’aide alimentaire comme une activité agricole et la Loi d’avenir de 2010 va l’inscrire dans le Code rural. Au final, cela rend visible le rôle de l’aide alimentaire comme filière assignée à gérer les surplus d’une agriculture productiviste. La loi sur la lutte contre le gaspillage en 2016 renforce cette filière dans son rôle, et aucune de ces lois ne viendra remettre en question la provenance de ce surplus, encore moins évoquer le fait qu’une des pistes serait un mode de production plus économe des ressources des humains et de la planète.

Une démocratie alimentaire qui oublie une partie de la population

Entre 2010 et aujourd’hui, nous assistons à une explosion des expérimentations en direction des quartiers populaires et pour autant, l’enjeu démocratique n’est pas au rendez-vous. En effet, ces initiatives sont portées par des intermédiaires associatifs et publics, pas toujours au clair sur ce qu’est un système alimentaire : à savoir l’ensemble des acteurs allant de la production, de la transformation à la distribution (Malassis, 1994). Même si ces intermédiaires se réclament d’une intention de durabilité, d’alimentation de qualité, on constate de nouvelles injonctions en direction de ces populations sur ce qui serait le « bon et juste modèle alimentaire ».

Les messages de santé autour de l’obésité, des maladies liées à l’alimentation, la nécessité du lien social par le fait de manger ensemble, de jardiner ensemble, etc., oublient que 40 années de contrat social basé sur la consommation de masse (le plus souvent à bas coût) ont construit des cultures et des solidarités socioéconomiques essentielles pour résister à l’agressivité de la société contemporaine, régulée par « le tout-marché ». De surcroît, l’enjeu d’un nouveau modèle de développement basé sur la participation de la population fait partie du déploiement de nombreux acteurs pour construire de nouveaux segments de marché. De nouvelles coopérations se fabriquent entre des entreprises de l’économie sociale et solidaire, des associations issues des mouvements d’éducation populaire, des collectivités publiques, des associations caritatives et des entreprises traditionnelles. Ces nouvelles relations sont souvent le résultat d’alliances qui permettent d’instaurer un nouveau rapport de force face à une industrie agroalimentaire et une grande distribution, toutes puissantes : plus précisément, il s’agit de stratégies de contournement ou d’évitement du rapport frontal, perdu d’avance. Pour autant, il s’agit bien d’un segment de marché qui a élaboré une « marchandise » en direction des quartiers populaires, basé sur des études (que mangent les familles et personnes habitant ces quartiers, la santé etc.), du conseil via de l’intermédiation (travail social, éducation populaire, par exemple pour tenir un budget, apprendre à faire la cuisine, s’approvisionner auprès de producteurs, etc.) et des actions (jardinage, atelier cuisine, visité à la ferme, etc. La participation (y compris dans son affichage d’émancipation, de pouvoir d’agir) est alors un moyen de la structuration de ce segment.

Un néo-paternalisme comme option

Si l’analyse de ces nouvelles formes socio-économiques montre toutes, la façon dont est en train de se mettre en œuvre la transition alimentaire, elles ne garantissent en aucun cas que la démocratie soit au cœur du processus. Les financements de ces expérimentations sont assurés en grande partie par des subventions publiques morcelées, en provenance de différents ministères et collectivités territoriales, qui financent l’amorçage des projets et jamais leur durabilité et leur vivabilité.

D’autre part, la présence des fondations d’entreprises et de fondations privés (2) intervient de façon importante dans l’accompagnement de ces projets et participe au façonnage du modèle de développement en cours. Là encore, les discours basés sur la durabilité de l’alimentation et l’accès à tous sont omniprésents. Du côté de l’aide alimentaire, la diversification des modes d’approvisionnement et des modes de distribution est encouragée en ayant en ligne de mire la baisse des subventions publiques, renvoyant ainsi à la sphère caritative, la gestion de plus en plus normée des flux de personnes aidées et de marchandises.

Nous avons là tous les ingrédients d’une philanthropie modernisée, soutenant un néo-paternalisme en direction des quartiers populaires : on est bien loin de la démocratie alimentaire s’appuyant sur des espaces délibératifs à l’échelle des territoires de vie, se préoccupant des liens entre les villes et les territoires ruraux, de la solidarité entre les pays du Nord et du Sud, acceptant la pluralité des composantes de la société et ouvrant sur la déconstruction des rapports de genre et des cadres de pensée qui ont construit le modèle de développement actuel. Il est encore trop tôt pour faire un bilan plus étayé des changements en cours mais pour l’instant, force est de constater qu’il n’y a pas vraiment d’alternative au marché, ni de projet utopique comme un accès à une alimentation gratuite et égalitaire pour tous, intégrant le souci des générations futures, équitable pour les acteurs du système alimentaire, et construit sur le modèle de notre protection sociale.

Dominique Paturel, Sciences de Gestion, HDR UMR 951 Innovation

dominique.paturel@inra.fr

(1) La future loi EGALIM sort du code rural l’aide alimentaire pour la mettre entièrement du côté de la cohésion sociale. De ce fait, elle va probablement enlever les quelques

(2) Par exemple la Fondation Nina et Daniel Carasso a investi entre 2010 et 2015 un peu moins de 9,5M pour soutenir plus d’une centaine de projets sur le territoire français dont une partie concerne l’alimentation dans les quartiers populaires ou pour les populations vulnérables

Bibliographie

Booth,S., Coveney, J. (2015) Food Democracy : from consumer to food citizen, Springer, London Dubuisson-Quellier, S. (2008) De la souveraineté à la gouvernance des consommateurs : l’espace du choix dans la consommation, in revue L’économie politique, n°39, pp 21-31

Fischler.C, Masson, E. (2008) Manger. Français, Européens et Américains face à l’alimentation, Paris, Odile Jacob.

Lang, T (2000), Politiques alimentaires au XXIème siècle : à la fois radicale et raisonnable ?, in M.Koc et al

(Eds) Armer les villes contre la faim : systèmes alimentaires urbains durables, pp233-244, Ottawa. Malassis,L. (1994) Nourrir les Hommes, Flammarion, Paris

Paturel, D., Ramel, M. (2017) Ethique du care et démocratie alimentaire: les enjeux du droit à l’alimentation durable in Revue Française d’Ethique Appliquée, n°2/4, pp 49-60

Renting,H., Schermer, M., Rossi, A.(2012) Building Food Democracy : Exploring Civic Food Networks and Newly Emerging Forms of Food Citizenship, in International Journal of Sociology of Agriculture and Food, vol 19, n°3, pp 289-307.

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