Une visite imprévue

Avec l’aimable autorisation de l’autrice

Quand elle est remontée dans la chambre, Simone pleurait.

Je reposais tranquille dans mon cadre, sur la table de chevet, les joues roses, le regard franc et rieur. A l’arrière-plan, on apercevait un bout de plage, puis l’infinité de la mer.

Elle s’est littéralement jetée sur moi, m’a serrée contre elle et trempée de larmes. Heureusement, je suis protégée par un filtre plastifié – pas de verre, ont-ils dit à notre arrivée, risque de se blesser ! Ils avaient raison : à me serrer comme ça, elle aurait pu se couper et m’abîmer, aussi. Mon beau sourire fendu en deux.

J’aurais voulu comprendre la raison de ses larmes. Quand elle est descendue dans le réfectoire, à l’heure du goûter, rien ne laissait présager tant de désespoir. Elle semblait calme – triste mais calme, comme elle l’est depuis son arrivée ici, où seules mes visites semblent lui procurer du plaisir. Je veux dire : les visites de mon double humain.

 

La porte s’est ouverte à la volée pour laisser entrer Edna. Elle a beau être presque pliée deux, elle marche comme si elle partait au combat. Comme à son habitude, elle n’a pas frappé à la porte, n’a pas demandé la permission de s’asseoir, s’est affalée sur le lit, sans même ôter ses chaussures. Elle est comme ça, Edna. Grande gueule. Mauvaises manières. Simone l’adore, va savoir pourquoi.

– Allez Simone, elle a lancé, on va pas se laisser faire.

– Désolée, a bredouillé Simone, ça coule tout seul…

– Mais c’est très bien, les larmes, c’est bon contre la sécheresse de la cornée. Si seulement je pouvais pleurer. Alors vas-y. Verse tout. Après, on va parler.

 

Peu à peu Simone s’est calmée, a relâché son étreinte puis m’a reposée, avec précautions, sur mon socle en bois.

– C’est ta fille, hein ? a dit Edna en me jetant un coup d’oeil.

Simone a hoché la tête.

– Là elle avait quoi… vingt ans ? Trente ? Je l’ai croisée dimanche dernier, elle a bien vieilli, dis donc.

– Dieu sait quand je la reverrai, a marmonné Simone, et quelques larmes retardataires ont perlé à ses yeux.

– Dimanche, dit Edna, tu vas la revoir dimanche.

– Mais… commença Simone.

Edna poussa vers elle un journal qu’elle avait apporté : regarde.

Simone plissa les yeux pour lire le titre sans lunettes, puis les leva vers sa visiteuse. Interrogateurs. En grandes lettres, l’article annonçait « Emeutes dans les prisons italiennes contre la suppression des visites ».

– Mais on n’est pas des prisonnières, soupira Simone.

– Ah bon ? Tu crois ?

– Je veux dire : on n’a pas leur force. On n’a pas leur colère…

– Ah bon ? Tu crois ? répéta Edna.

 

Ce soir-là, Simone m’a soulevée et emmenée avec elle dans le réfectoire. C’est comme ça que je peux témoigner des incroyables événements qui ont secoué le Home des Alouettes. Le Mouroir aux Alouettes, comme l’appelait Edna.

Lorsque le repas a été servi – un potage qui sentait bon les légumes en boîte – toustes, d’un même mouvement, ont saisi leur cuiller, mais au lieu de la tremper dans leur assiette, se sont mis à taper dessus. D’abord lentement – kling… kling…. – puis de plus en plus vite – kling kling kling – puis en variant le plaisir par un coup sur la table – kling tchak, kling kling tchak… Des personnes qui ne parvenaient plus à attraper une balle arrivaient soudain à suivre toutes les nuances du rythme imposé par Edna. Et certaines accompagnaient les coups d’un grand rire.

Au bout de quelques minutes, on a vu surgir le directeur, tout affolé.

– Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Edna s’est levée, très digne, bien que toujours courbée en deux, d’un seul geste de la main elle a ramené le silence, puis elle a fait face au directeur et d’une voix ferme elle lui a dit simplement : nous exigeons le maintien des visites.

– Voyons… a commencé le directeur.

Le virus. Les personnes sensibles. La responsabilité. Les avis d’experts. Les consignes officielles. Tout y est passé. Edna est restée debout, sur ses jambes qui lui faisaient si mal, et quand il s’est arrêté de parler, elle a simplement répété, sans hausser le ton : nous exigeons le maintien des visites.

Et toustes ont repris en choeur, en s’accompagnant de coups de cuiller sur les tables : nous-exigeons-le-maintien-des-visites, nous-exigeons-le-maintien-des-visites…

*

C’est dimanche. Les visiteurs sont accueillis par l’équipe soignante, invités à se désinfecter les mains après avoir reçu un feuillet avec des recommandations.

Voici ma version humaine, avec des années et des kilos en plus. Edna avait raison : j’ai pris un coup de vieille. Je me vois m’approcher de Simone, d’abord timidement, lui toucher la main, puis l’épaule, et enfin la prendre dans les bras. Sans serrer trop fort parce qu’elle, elle n’est pas plastifiée, et qu’elle pourrait se briser.

Elles sont là, dans la chambre, assises sur le lit, sans parler, puis peu à peu des mots leur viennent, légers comme des nuages qui passent.

 

– Et comment ça se fait que la direction a changé d’avis ? demande mon double. J’ai reçu un mail m’informant que les visites sont interdites pendant deux semaines. Et tu m’as confirmé au téléphone…

– Oh, c’est une longue histoire… sourit Simone, qui n’a toujours pas lâché la main de sa fille. Il faudrait que je te parle de prisons, d’Italie… En tout cas, c’est grâce à Edna.

– Edna ? Ah tiens, je l’ai vue dans le salon, en train de lire un magazine. On dirait qu’elle n’a pas reçu de visite aujourd’hui.

– C’est normal, dit Simone. Depuis que je suis ici, personne n’est jamais venu la voir.

Irène Kaufer

http://www.irenekaufer.be/index.php?

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