Les logiques mortifères d’un ordre social et de ses clôtures

Dans son introduction, introduction-de-stephane-rosiere-frontieres-de-fer-le-cloisonnement-du-monde/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Stéphane Rosière aborde, entre autres, les « dispositifs physiques, administratifs et idéologiques » construits aux frontières internationales, les « barrières frontalières », les frontières perçues « en tant que menaces et zones de danger », les processus de cloisonnement et leur caractère « intrinsèquement coercitif », les constructions et leurs rôles, « Les éléments construits sont le plus souvent des clôtures ou des grillages, parfois des éléments métalliques, plus rarement des murs de béton (plus coûteux) – ou un mélange de ces éléments. Ces barrières sont fréquemment renforcées par des barbelés. Elles sont systématiquement longées par une route de patrouille (ce qui facilite leur repérage sur des photos aériennes ou satellitaires). Elles sont renforcées, à intervalle variable, par des points de contrôle (tours de contrôle avec gardiens ou non, radars, capteurs, etc.), mais aussi des sites logistiques et de logements de gardes-frontières. Enfin, last but not least, elles sont ouvertes par des points de passage pédestres, routiers, ferroviaires, maritimes ou aériens. Ces passages, souvent appelés checkpoints, portent le nom de « points de passage frontaliers » (PPF) dans la terminologie administrative française, ou ports of entry aux États-Unis, et si tous les PPF sont bien des checkpoints, tous les checkpoints ne sont pas des PPF (Les frontières « opaques » dépourvues de point de passage sont rarissimes ou ne concernent que quelques angles morts de la circulation globale (et notamment les hautes montagnes). L’objectif fondamental des « barrières » est de contraindre les flux à se soumettre au contrôle ».

Il s’agit bien de soumettre les voyageuses et les voyageurs « au contrôle de l’État », de développer « la coercition dans la gestion de la mobilité », de militariser la surveillance (y compris dans des lieux intérieurs aux territoires, comme les aéroports ou les gares internationales). L’auteur discute de la multiplication des centres de rétention administrative et de camps, de la partie émergée « de systèmes de contrôle complexes et proliférants », de l’étendue des dispositifs et de leur coût…

La frontière participe « non seulement de la construction des territoires politiques mais de l’ordre politique en général ».

Stéphane Rosière aborde aussi la prolifération des murs dans les agglomérations urbaines, les quartiers fermés et les motivations de ces « sécessions urbaines », le marché considérable des murs et des équipements…

Dans une première partie l’auteur présente des éléments de géographie et d’histoire, le temps long des murs, leurs dimensions militaire et symbolique, les murs militaires après la première guerre mondiale, les expérimentations lors des colonisations, les réseaux de barbelés électrifiés, le Mur de Berlin et le « Rideau de fer » dont la particularité est d’empêcher les populations non d’entrer mais de fuir… Stéphane Rosière fournit de nombreux exemples. Il insiste sur les « logiques globales », le nombre et la longueur des barrières frontalières, leur hétérogénéité, les barrières militaires et les barrières civiles, les lignes de cessez-le-feu, les logiques civiles marquées par « une militarisation » du contrôle et des procédures de surveillance », la circulation des piéton·nes, les originalités des barrières contemporaines.

L’auteur analyse particulièrement les nouveaux systèmes de trois pays : Etats-unis, Israël et Inde, « Les barrières frontalières doivent être analysées comme des éléments linaires intégrés dans des systèmes plus vastes et partiellement invisibles », la propagation du contrôle frontalier, « La pixellisation de la frontière contribue à la transformation de la frontière et oblige à penser les barrières frontalières comme des objets complexes dotés d’extensions en deçà et au-delà de la ligne frontalière », l’idée de continuum et l’effacement de la distinction entre « l’externe et l’interne », les contrats marchands internationaux, les effets des politiques d’ajustement structurel, le « mur des sables » entre le Maroc et l’Algérie et son rôle dans le contrôle du territoire colonisé du Sahara occidental…

Il analyse particulièrement les séparations et les points de passage, la généralisation de la biométrie, le « dilemme circulation/contrôle », les flux transfrontaliers, la construction de dispositifs « permettant un filtrage optimal, assurant un contrôle sans ralentir les flux de façon exagérée », la coopération internationale des services de renseignements, les barrières maritimes et le rôle des radars… Il nous rappelle aussi « On traverse là où la barrière s’arrête, mais l’on traverse tout de même »…

La seconde partie est consacré à l’épanouissement contemporain des constructions, aux paradoxes de la mobilité du droit de se déplacer pour certain·es et du refus de ce droit pour d’autres, « Tous les êtres humains ne disposent pas d’un droit égal à se déplacer », aux « salauds de pauvres ! », aux enclaves (résidences fermées) de populations aisées, « des enclaves « aisées » des gated communities qui se distinguent nettement des quartiers environnants », aux points d’ouverture et de passage, à la volonté de contrôle, « le droit de regard sur l’individu inclut le droit de modifier sa trajectoire (refus d’entrer, expulsion) ou de l’enfermer (détention pour les prisonniers, rétention pour les migrants) », le faible effet des barrières sur les trafics considérés comme illégaux, l’extension du registre de la sécurité aux questions migratoires, « révélatrice de l’amalgame qui tend à nier les textes fondamentaux en matière d’accueil et d’asile », l’externalisation de l’asile, la criminalisation de la migration…

Stéphane Rosière analyse l’hétérogénéité des flux, les différents régimes de mobilités, « Les flux humains sont finalement ceux qui s’intègrent le moins bien dans la logique de mondialisation », les porteurs et porteuses de « passeports occidentaux », les dimensions socio-économiques des barrières, « L’originalité de la localisation des barrières vient du fait qu’elles sont fréquemment situées là où existent des discontinuités économique », les pays de transit, la réalité géographiques des flux, « 80% des migrations Sud-Sud se déroulent entre pays limitrophes », les contrôles protéiformes, les nouvelle manifestations du pouvoir d’Etat…

Dans la troisième partie, deux grands thèmes sont abordés : l’économie – le marché des barrières à édifier et à entretenir – et l’examen de la mortalité aux frontières. Stéphane Rosière fournit de nombreux éléments sur le complexe sécuritaro-industriel, les donneurs d’ordre publics, l’agence Frontex, la gestion des flux transfrontaliers par le secteur privé, « La contractualisation de la gestion des frontières par les firmes sécurito-industrielles offre une alternative à l’embauche de fonctionnaires et intègre la logique de concurrence dans la défense et la sécurité »…

L’auteur nous rappelle que la sécurité est une notion « beaucoup plus diffuse que celle de la guerre » et interroge : « s’agit-il de sécurité (pour les citoyens) ou de contrôle  (des citoyens) ». Il discute des acteurs anciens et nouveaux (dont certains sont aussi des vendeurs d’armes), des programmes et des « experts », des coûts et de leur augmentation, des acteurs transnationaux clandestins (des réseaux criminels) et de leurs revenus, de l’augmentation du prix des passages pour les migrant·es, de la corruption…

Stéphane Rosière aborde, entre autres, les tunnels, « Le pendant du « mur » n’est pas le pont, mais plutôt le tunnel », la létalité contemporaine aux frontières avec des éléments fort détaillés pour certaines régions du monde, les noyades et les disparitions en mer, les forces paramilitaires (il faudrait ajouter les actions de la droite extrême), les disposition légales contre le droit international, la violence de forces de l’ordre « avec les enfermements abusifs, reconduites forcées, racket, torture, viols, séparations d’enfants et parents, etc. ». On ne soulignera jamais assez les violences exercées sur les migrant·es ni leur mise en danger, ni les milliers de morts et de mortes, des assassinats…

En conclusion, Stéphane Rosière revient sur l’étendue des barrières, leur dimension structurelle, la notion de sécurité sans menace, l’invention de l’immigration « clandestine et illégale », les logiques des dispositifs, « ces dispositifs sont d’abord des « murs » anti-pauvres qui fonctionnent suivant des logiques très proches de ce qui fonde la plupart des quartiers urbains fermés », les discontinuités de développement, l’autre face de la mondialisation des échanges et des flux de production et de commercialisation, « Les barrières frontalières sont donc érigées pour faire respecter un ordre mondial asymétrique et coercitif dans lequel une minorité s’arroge un droit exclusif à la mobilité et tente de confisquer ce droit à une majorité… »

Un livre plus qu’utile en ces temps de liberté de circulation des flux financiers et matériels (certes aujourd’hui entravés partiellement par la crise sanitaire) et du refus de la libre circulation et d’installation des personnes. Des cartes matérialisent les nouveaux espaces et leur cloisonnement.

L’auteur aurait cependant gagné à une utiliser une langue plus commune (débarrassée des us et coutumes universitaires) Je reste très dubitatif sur les sens de teichopolitique, l’abus de mots anglais. Si des citations d’auteurs ou d’autrices peuvent renforcer une argumentation, je rappelle que les références ne sauraient être des éléments de preuve, elles doivent aussi être discutées en tant que telles. Sans oublier que ces procédés augmentent la distance avec les lectrices et les lecteurs qui ne connaissent ou ne fréquentent pas habituellement ces auteurs ou autrices. Il aurait été nécessaire de chausser les lunettes de genre, d’aborder systématiquement les effets sexuées de ces frontières de fer…

Stéphane Rosière : Frontières de ferroviaires

Le cloisonnement du monde

Editions Syllepse, Paris 2020, 184 pages, 12 euros

https://www.syllepse.net/frontieres-de-fer-_r_22_i_803.html

Didier Epsztajn


En complément possible :

Wendy Brown : Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, les-nouveaux-murs-qui-strient-la-planete/

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