covid-19… David Harvey / Gus Massiah / Saïd Bouamama  / FUIQP / Frédéric Thomas

La crise : une perspective anticapitaliste

Lorsque j’essaie d’interpréter, de comprendre et d’analyser le flux quotidien des informations, j’ai tendance à situer ce qui se passe dans le contexte de deux modèles distinctifs mais croisés du fonctionnement du capitalisme. Le premier niveau est une cartographie des contradictions internes de la circulation et de l’accumulation du capital au fur et à mesure que la valeur monétaire circule à la recherche de profit à travers les différents « moments » (comme l’appelle Marx) de production, réalisation (consommation), distribution et réinvestissement. Il s’agit d’un modèle de l’économie capitaliste comme une spirale d’expansion et de croissance sans fin. Cela devient assez compliqué au fur et à mesure de son élaboration, par exemple à travers les lentilles des rivalités géopolitiques, des développements géographiques inégaux, des institutions financières, des politiques publiques, des reconfigurations technologiques et du réseau en constante évolution des divisions du travail et des relations sociales.

J’envisage cependant ce modèle comme ancré dans un contexte plus large de reproduction sociale (dans les ménages et les communautés), dans une relation métabolique continue et en constante évolution avec la nature (y compris la « seconde nature » de l’urbanisation et de l’environnement bâti) et des formations sociales culturelles, scientifiques (basées sur la connaissance), religieuses et contingentes que les populations humaines créent à travers l’espace et le temps. Ces derniers « moments » intègrent l’expression active des désirs, des besoins et des désirs humains, la soif de connaissances et de sens et la quête évolutive de réalisation dans un contexte d’évolution des arrangements institutionnels, des contestations politiques, des confrontations idéologiques, des pertes, des défaites, des frustrations, et les aliénations, toutes se sont déroulées dans un monde de diversité géographique, culturelle, sociale et politique marquée.

Spirale

Lorsque le 26 janvier 2020 j’ai lu pour la première fois qu’un coronavirus  gagnait du terrain en Chine, j’ai immédiatement pensé aux répercussions sur la dynamique mondiale de l’accumulation de capital. Je savais que les blocages et les perturbations dans la continuité des flux de capitaux entraîneraient des dévaluations et que si les dévaluations se généralisaient et étaient profondes, cela signifierait le déclenchement de crises. Je savais également que la Chine était la deuxième économie du monde et qu’elle avait effectivement renfloué le capitalisme mondial au lendemain de 2007-8, et que par conséquent, tout impact sur l’économie chinoise devait donc avoir de graves conséquences pour une économie mondiale toute façon déjà dans un état précaire. Le modèle actuel d’accumulation de capital est, me semble-il, déjà en grande difficulté. Des mouvements de protestation se produisent presque partout (de Santiago à Beyrouth), dont beaucoup se concentrent sur le fait que le modèle économique dominant ne fonctionne plus pour la masse de la population. Ce modèle néolibéral repose de plus en plus sur un capital fictif et une large expansion de la masse monétaire et de la création de dette. Il est déjà confrontée au problème d’une demande effective insuffisante pour réaliser les valeurs que le capital est capable de produire. Alors, comment le modèle économique dominant, avec sa légitimité affaissée et sa santé délicate, peut-il absorber et survivre aux impacts inévitables de ce qui pourrait devenir une pandémie ? La réponse dépend fortement de la durée de la perturbation et de sa propagation, car comme l’a souligné Marx, la dévaluation ne se produit pas parce que les produits ne peuvent pas être vendus, mais parce qu’ils ne peuvent pas être vendus à temps.

J’ai longtemps refusé l’idée de la « nature » en tant qu’extérieure et séparée de la culture, de l’économie et de la vie quotidienne. J’adopte une vision plus dialectique et relationnelle de la relation métabolique avec la nature. Le capital modifie les conditions environnementales de sa propre reproduction. mais le fait dans un contexte de conséquences imprévues (comme le changement climatique) et dans le contexte de forces évolutives autonomes et indépendantes qui remodèlent perpétuellement les conditions environnementales. De ce point de vue, il n’existe pas de véritable catastrophe naturelle. Les virus sont toujours en mutation. Mais les circonstances dans lesquelles une mutation met la vie en danger dépendent des actions humaines.

Il y a deux aspects pertinents à cela. Premièrement, des conditions environnementales favorables augmentent la probabilité de mutations vigoureuses. Il est, par exemple, plausible de s’attendre à ce que des systèmes d’approvisionnement alimentaire intensifs ou capricieux dans les régions subtropicales humides puissent y contribuer. De tels systèmes existent dans de nombreux endroits, notamment en Chine au sud du Yangtsé et en Asie du Sud-Est. Deuxièmement, les conditions qui favorisent une transmission rapide par les organismes hôtes varient considérablement. Les populations humaines à haute densité semblent être une cible hôte facile. Il est bien connu que les épidémies de rougeole, par exemple, ne fleurissent que dans les grands centres urbains, mais s’éteignent rapidement dans les régions peu peuplées. La façon dont les êtres humains interagissent, se déplacent, se disciplinent ou oublient de se laver les mains, affecte la transmission des maladies. Ces derniers temps, le SRAS et la grippe porcine sont apparemment venus de Chine ou d’Asie du Sud-Est. La Chine a également beaucoup souffert de la peste porcine au cours de l’année écoulée, entraînant l’abattage massif de porcs et l’escalade des prix du porc. Je ne dis pas tout cela pour inculper la Chine. Il existe de nombreux autres endroits où les risques environnementaux de mutation et de diffusion virales sont élevés. La grippe espagnole de 1918 est peut-être sortie du Kansas et l’Afrique a peut-être incubé le VIH / sida et certainement initié le virus Ebola, tandis que le dengue semble prospérer en Amérique latine. Mais les impacts économiques et démographiques de la propagation du virus dépendent des fissures et vulnérabilités préexistantes du modèle économique hégémonique. 

Je n’ai pas été indûment surpris que COVID-19 ait été initialement trouvé à Wuhan (bien que son origine ne soit pas connue). De toute évidence, les effets locaux sont substantiels et étant donné qu’il s’agit d’un centre de production, il y aura probablement des répercussions économiques mondiales. La grande question était de savoir comment la contagion et la diffusion pourront se produire et combien de temps cela va durer (jusqu’à ce qu’un vaccin puisse être trouvé). L’expérience antérieure démontre est qu’il soit impossible d’arrêter une diffusion internationale rapide de nouvelles maladies. Nous vivons dans un monde hautement connecté où presque tout le monde voyage. Les réseaux humains de diffusion potentielle sont vastes et ouverts. Le danger (économique et démographique) est que la perturbation va durer un an ou plus.

Bien qu’il y ait eu un repli immédiat des marchés boursiers mondiaux lorsque les nouvelles initiales ont éclaté, il a été étonnamment suivi d’un mois ou plus lorsque les marchés ont atteint de nouveaux sommets. Les nouvelles semblaient indiquer que les affaires étaient normales partout sauf en Chine. La croyance semblait être que nous allions connaître une reprise de l’épisode du SRAS qui s’est avéré assez rapidement maîtrisé et de faible impact mondial, même si ce virus avait un taux de mortalité élevé et créait une panique inutile (rétrospective) sur les marchés financiers. Lorsque COVID-19 est apparu, une réaction dominante a été de le décrire comme une répétition du SRAS, rendant la panique redondante. Le fait que l’épidémie ait fait rage en Chine, qui s’est rapidement et impitoyablement déplacée pour contenir ses impacts, a conduit le reste du monde à traiter le problème comme quelque chose qui se passe « là-bas » et donc hors de vue et d’esprit (accompagné de certains signes inquiétants de xénophobie anti-chinoise dans certaines régions du monde). Le pic que le virus a mis dans l’histoire de la croissance par ailleurs triomphante de la Chine a même été accueilli avec joie dans certains cercles de l’administration Trump.

Cependant, des histoires d’interruptions dans les chaînes de production mondiales qui ont traversé Wuhan ont commencé à circuler. Ceux-ci ont été largement ignorés ou traités comme des problèmes pour des gammes de produits ou des sociétés particulières (comme Apple). Les dévaluations étaient locales, particulières et non systémiques. Les signes de baisse de la demande des consommateurs ont également été minimisés, même si les sociétés, comme McDonald’s et Starbucks, qui avaient de grandes opérations sur le marché intérieur chinois, ont dû fermer leurs portes pendant un certain temps. Le chevauchement du Nouvel An chinois avec le déclenchement du virus a masqué les impacts tout au long du mois de janvier. La complaisance de cette réponse était très déplacée.

Les premières informations sur la propagation internationale du virus étaient occasionnelles et épisodiques avec une grave épidémie en Corée du Sud et dans quelques autres points chauds comme l’Iran. C’est l’épidémie italienne qui a déclenché la première réaction violente. Le krach boursier qui a commencé à la mi-février a quelque peu oscillé, mais à la mi-mars, il a entraîné une dévaluation nette de près de 30% sur les marchés boursiers du monde entier.

L’escalade exponentielle des infections a provoqué une gamme de réponses souvent incohérentes et parfois paniquées. Le président Trump a minimisé la marée potentielle croissante de maladies et de décès. Le fait que la Réserve fédérale abaisse les taux d’intérêt face à un virus semblait étrange, même s’il était reconnu que cette décision visait à atténuer les effets sur le marché plutôt qu’à freiner la progression du virus.

Les pouvoirs publics et les systèmes de santé ont été presque partout pris à court de personnel. Quarante ans de néolibéralisme en Amérique du Nord et du Sud et en Europe ont laissé le public exposé et mal préparé à faire face à une crise de santé publique de ce type, même si les peurs précédentes du SRAS et d’Ebola avaient fourni de nombreux avertissements ainsi que des leçons convaincantes sur ce qui serait nécessaire. Dans de nombreuses régions du monde supposé « civilisées », les gouvernements locaux et les autorités régionales / étatiques, qui constituent invariablement la première ligne de défense dans les urgences de santé et de sécurité publiques de ce type, ont été privés de financement par suite d’une politique d’austérité conçue pour financer des réductions d’impôts et des subventions aux entreprises et aux riches.

Les grandes multinationales pharmaceutiques ont peu ou pas d’intérêt pour la recherche non rémunératrice sur les maladies infectieuses (comme toute la famille des coronavirus bien connus depuis les années 1960). Big Pharma investit rarement dans la prévention. Il a peu d’intérêt à investir dans la préparation à une crise de santé publique. Il adore concevoir des cures. Plus nous sommes malades, plus ils gagnent. La prévention ne contribue pas à la valeur actionnariale. Le modèle commercial appliqué à la prestation de services de santé publique a éliminé les capacités d’adaptation excédentaires qui seraient nécessaires en cas d’urgence. La prévention n’était même pas un domaine de travail suffisamment attrayant pour justifier des partenariats public-privé. Le président Trump a réduit le budget du Center for Disease Control et dissout le groupe de travail sur les pandémies au sein du Conseil de sécurité nationale, dans le même esprit qu’il avait coupé le financement de la recherche, y compris sur le changement climatique. Si je voulais être métaphorique, je conclurais que COVID-19 est la vengeance de la nature pour plus de quarante ans de mauvais traitements grossiers et abusifs de la nature aux mains d’un extractivisme néolibéral violent et non réglementé. 

Il est peut-être symptomatique que les pays les moins néolibéraux, la Chine et la Corée du Sud, Taïwan et Singapour, aient jusqu’à présent traversé la pandémie en meilleure forme que l’Italie, bien que l’Iran considère cet argument comme un principe universel. Bien qu’il y ait beaucoup de preuves que la Chine ait traité le SRAS avec beaucoup de dissimulation et de déni initiaux, cette fois-ci, le président Xi est rapidement passé à la transparence, tout comme la Corée du Sud. Malgré cela, en Chine, un temps précieux a été perdu (quelques jours seulement font toute la différence). Ce qui est remarquable en Chine, cependant, c’est le confinement de l’épidémie dans la province du Hubei avec Wuhan en son centre. L’épidémie ne s’est déplacée ni à Pékin ni à l’ouest ni même plus au sud. Les mesures prises pour confiner géographiquement le virus étaient draconiennes. Il serait presque impossible de les reproduire ailleurs pour des raisons politiques, économiques et culturelles. Des rapports provenant de Chine suggèrent que les traitements et les politiques étaient tout sauf attentionnés. En outre, la Chine et Singapour ont déployé leurs pouvoirs de surveillance à des niveaux envahissants et autoritaires. Mais ils semblent avoir été extrêmement efficaces dans l’ensemble, bien que si les contre-actions avaient été déclenchées quelques jours plus tôt, les modèles suggèrent que de nombreux décès auraient pu être évités. Il s’agit d’une information importante : dans tout processus de croissance exponentielle, il y a un point d’inflexion au-delà duquel la masse montante devient totalement incontrôlable. Le fait que Trump ait traîné pendant tant de semaines pourrait s’avérer coûteux en vies humaines.

Les effets économiques sont maintenant en train de devenir incontrôlables en Chine et au-delà. Les perturbations intervenant dans les chaînes de valeur des entreprises et dans certains secteurs se sont avérées plus systémiques et substantielles qu’on ne le pensait à l’origine. L’effet à long terme peut être de raccourcir ou de diversifier les chaînes d’approvisionnement tout en s’orientant vers des formes de production moins exigeantes en main-d’œuvre (avec d’énormes implications pour l’emploi) et une plus grande dépendance à l’égard des systèmes de production basés sur l’intelligence artificielle. La perturbation des chaînes de production entraîne le licenciement ou la mise en disponibilité des travailleurs, ce qui diminue la demande, tandis que la demande de matières premières diminue la consommation productive. Ces effets du côté de la demande auraient, à eux seuls, produit au moins une légère récession.

Mais les plus grandes vulnérabilités existent ailleurs. Les modes de consommation qui ont explosé après 2007-8 se sont écrasés avec des conséquences dévastatrices. Ces modes étaient basés sur une réduction du temps de rotation de la consommation plus près de zéro. Le flot d’investissements dans de telles formes de consommation a tout à voir avec l’absorption maximale de volumes de capital en augmentation exponentielle dans des formes de consommation qui ont le temps de rotation le plus court possible. Le tourisme international est emblématique. Les déplacements sont passés de 800 millions à 1,4 milliard entre 2010 et 2018. Cette forme de consumérisme instantané a nécessité des investissements massifs dans les infrastructures des aéroports et des compagnies aériennes, des hôtels et restaurants, des parcs à thème et des événements culturels, etc. Ce site d’accumulation de capital est désormais mort : les compagnies aériennes sont proches de la faillite, les hôtels sont vides et le chômage de masse dans les industries hôtelières est imminent. Manger au restaurant n’est pas une bonne idée et les restaurants et bars ont été fermés dans de nombreux endroits. Même les plats à emporter semblent risqués. La vaste armée de travailleurs de l’économie des spectacles ou d’autres formes de travail précaire est licenciée sans moyens de soutien visibles. Les événements tels que les festivals culturels, les tournois de football et de basket-ball, les concerts, les conventions commerciales et professionnelles et même les rassemblements politiques autour des élections sont annulés. Ces formes de consommation expérientielle basées sur des événements ont été fermées. Les revenus des gouvernements locaux ont crashé. Les universités et les écoles ferment leurs portes. 

Une grande partie du modèle de pointe du consumérisme capitaliste contemporain est inopérante dans les conditions actuelles. Ce que André Gorz décrivait comme un « consumérisme compensatoire » (où les travailleurs aliénés sont censés récupérer leurs esprits à travers un forfait vacances sur une plage tropicale) a été émoussé.

Cependant, les économies capitalistes contemporaines sont dirigées à 70 ou même 80% par le consumérisme. La confiance et le sentiment des consommateurs sont devenus au cours des quarante dernières années la clé de la mobilisation d’une demande effective et le capital est de plus en plus axé sur la demande et les besoins. Cette source d’énergie économique n’a pas été soumise à des fluctuations sauvages (à quelques exceptions près comme l’éruption volcanique islandaise qui a bloqué les vols transatlantiques pendant quelques semaines). Mais COVID-19 n’est pas à la base d’une fluctuation sauvage, mais d’un effondrement tout-puissant au cœur de la forme de consommation qui domine dans les pays les plus riches. La forme en spirale d’accumulation de capital sans fin s’effondre vers l’intérieur d’une partie du monde à l’autre. La seule chose qui peut le sauver est un consumérisme de masse financé et inspiré par le gouvernement.

Les premières lignes

Il existe un mythe commode selon lequel les maladies infectieuses ne reconnaissent pas les barrières et les frontières sociales ou autres. Comme beaucoup de ces paroles, il y a une certaine vérité à cela. Dans les épidémies de choléra du XIXe siècle, la transcendance des barrières de classe a été suffisamment dramatique pour engendrer la naissance d’un mouvement public d’assainissement et de santé qui a perduré jusqu’à nos jours. Que ce mouvement ait été conçu pour protéger tout le monde ou seulement les classes supérieures n’était pas toujours clair. Mais aujourd’hui, les différences de classe et les effets et impacts sociaux racontent une histoire différente. Les impacts économiques et sociaux sont filtrés à travers des discriminations « coutumières » qui sont partout en évidence. Pour commencer, la main-d’œuvre qui devrait prendre en charge le nombre croissant de malades est généralement fortement sexuée, racialisée, et ethnisée dans la plupart des régions du monde. Cette main-d’œuvre se retrouve également dans les aéroports et d’autres secteurs logistiques.

Cette « nouvelle classe ouvrière»  porte le poids d’être la plus à risque de contracter le virus par le biais de son emploi, ou d’être licenciée sans ressources à cause du ralentissement économique imposé par le virus. Il y a, par exemple, la question de savoir qui peut travailler à la maison et qui ne peut pas. Cela accentue le fossé sociétal tout comme la question de savoir qui peut se permettre de s’isoler ou de se mettre en quarantaine (avec ou sans salaire) en cas de contact ou d’infection. De la même manière, les tremblements de terre du Nicaragua (1973) et de Mexico (1995) étaient des « tremblements de classe ». Ainsi, les progrès de COVID-19 présentent les caractéristiques d’une pandémie de classe, sexuée et racialisée. Alors que les efforts d’atténuation sont commodément dissimulés dans la rhétorique selon laquelle « nous sommes tous dans le même bateau », les pratiques, en particulier de la part des gouvernements nationaux, suggèrent des motivations plus sinistres. La classe ouvrière contemporaine aux États-Unis (composée principalement d’Afro-américains, de Latinos, et de femmes) sont confrontées au vilain choix de la contamination au nom de la prise en charge et du maintien des principales caractéristiques de la prestation (comme les épiceries) ouvertes ou au chômage sans avantages (tels que des soins de santé adéquats). Le personnel salarié (comme moi) travaille à domicile et touche son salaire comme auparavant tandis que les PDG volent en jets privés et en hélicoptères.

Dans la plupart des régions du monde, la main-d’œuvre a longtemps été socialisée pour se comporter comme de bons sujets néolibéraux (ce qui signifie se blâmer ou condamner Dieu en cas de problème, mais sans jamais oser suggérer que le capitalisme pourrait être le problème). Mais même de bons sujets néolibéraux peuvent voir qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la façon dont cette pandémie est traitée.

La grande question est: combien de temps cela va-t-il durer ? La crise pourrait avoir une durée supérieure à un an et plus elle se prolonge, plus la dévaluation, y compris de la population active, est importante. Les niveaux de chômage atteindront presque certainement des niveaux comparables aux années 1930 en l’absence d’interventions massives de l’État qui devront aller à l’encontre du grain néolibéral. Les ramifications immédiates pour l’économie ainsi que pour la vie sociale quotidienne sont multiples. Mais ils ne sont pas tous mauvais. Dans la mesure où le consumérisme contemporain devenait excessif, il frôle ce que Marx décrivait comme « surconsommation et consommation insensée, signifiant, à son tour vers le monstrueux et le bizarre, l’effondrement » de tout le système. L’insouciance de cette surconsommation a joué un rôle majeur dans la dégradation de l’environnement. L’annulation des vols des compagnies aériennes et la réduction radicale des transports et des mouvements ont des conséquences positives en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre. La qualité de l’air à Wuhan s’est améliorée, comme c’est également le cas dans de nombreuses villes américaines. Les sites écotouristiques auront le temps de se remettre du piétinement des pieds. Les cygnes sont revenus sur les canaux de Venise. Dans la mesure où le goût pour le surconsommation téméraire et insensé est freiné, il pourrait y avoir des avantages à long terme. Moins de morts sur le mont Everest pourrait être une bonne chose. Et si personne ne le dit à voix haute, le biais démographique du virus peut finir par affecter les pyramides des âges avec des effets à long terme sur les charges de la sécurité sociale et l’avenir de « l’industrie des soins ». La vie quotidienne ralentira et, pour certaines personnes, ce sera une bénédiction. Les règles de distanciation sociale suggérées pourraient, si l’urgence persiste suffisamment longtemps, entraîner des changements culturels. La seule forme de consumérisme qui bénéficiera presque certainement est ce que j’appelle l’économie « Netflix », qui s’adresse de toute façon aux «observateurs effrénés».

Sur le plan économique, les réponses seront conditionnées par la manière dont on a traité la crise de 2007-8. Cela a entraîné une politique monétaire ultra-accommodante pour sauver les banques, complétées par une augmentation spectaculaire de la consommation productive et une expansion massive de investissements infrastructurels en Chine. Cette formule ne peut être répétée sur l’échelle requise. Les plans de sauvetage mis en place en 2008 se sont concentrés sur les banques. mais ont également entraîné la nationalisation de facto de General Motors. Il est peut-être significatif que, face au mécontentement des travailleurs et à l’effondrement de la demande du marché, les trois grandes sociétés automobiles de Détroit ferment leurs portes, du moins temporairement.

Si la Chine ne peut répéter ce qu’elle a fait en 2007 -8, la charge de sortir de la crise économique actuelle renvoie à politiques qui sont économiquement et politiquement beaucoup plus socialistes que tout ce que Bernie Sanders a proposé.

David Harvey, Jacobin, 21 mars 2020

http://alter.quebec/la-crise-une-perspective-anticapitaliste/


De l’auteur :

Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, les-failles-du-systeme-qui-laissent-entrer-la-lumiere/

Paris capitale de la modernité, acceleration-du-temps-elargissement-de-lespace-et-reconfiguration-sociale/

Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique, De quels processus sociaux le lieu est-il le produit ?

Géographie de la domination, Production de l’espace

Le nouvel impérialisme, Accélération dans le temps et expansion dans l’espace

Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Domination et relations hiérarchiques de classe inscrites au sein même du paysage de la ville

Brève histoire du néo-libéralisme : robin-du-neoliberalisme-detrousse-les-travailleur-e-s-pour-redistribuer-les-richesses-aux-possedants-au-nom-de-la-liberte-dentreprendre/

Pour lire le Capital : quand-un-geographe-se-penche-sur-le-capital-marx-un-mode-demploi/


Internationalisme et altermondialisme

Nous vivons une période de fortes incertitudes. Les contradictions s’exacerbent et confirment un tournant dans l’histoire du monde.

Après la crise de 2008, la montée des idéologies racistes, sécuritaires, xénophobes ainsi que la vague des guerres décentralisées ouvre une période de contre-révolutions. Le néolibéralisme, dans une phase austéritaire, durcit sa domination et renforce son caractère sécuritaire appuyé sur les répressions et les coups d’état. Des gouvernements réactionnaires et autocratiques ont pris le pouvoir dans plusieurs pays. Plusieurs contre-révolutions conservatrices ont en cours.

En 2019, 47 pays, un quart des pays de la planète, ont connu des révoltes civiles et des manifestations massives qui continuent en 2020 [1]. Rappelons la phrase prémonitoire de Gramsci en 1937, le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.

Des changements profonds construisent le nouveau monde et préfigurent les contradictions de l’avenir. Proposons d’identifier cinq mutations en cours. La révolution des droits des femmes remet en cause des rapports de domination millénaires. La révolution des droits des peuples, la deuxième phase de la décolonisation, après l’indépendance des États, met en avant la libération des peuples et interroge les identités multiples et les formes de l’État-Nation. La prise de conscience écologique est une révolution philosophique, qui repose publiquement l’idée que nous vivons dans un temps et un espace qui ne sont plus infinis. Le numérique renouvelle le langage et l’écriture et les biotechnologies interrogent les limites du corps humain. Le bouleversement du peuplement de la planète est en cours ; les migrations sont un des aspects d’une révolution démographique mondiale. Ce sont des révolutions inachevées et incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Mais rien ne permet non plus de l’affirmer. Pour l’instant, elles provoquent des refus et de grandes violences et permettent aux monstres de surgir.

L’exacerbation des contradictions écologiques, sociales, démocratiques et géopolitiques renforce l’hypothèse d’une crise de civilisation. Ce que révèle la pandémie de coranovirus covid19, c’est la faible résilience du système international, particulièrement occidental, à un événement imprévu d’ampleur. Un livre récent [2] rappelle le rôle des épidémies, la peste, et du climat, les éruptions volcaniques, au IIIème siècle dans la première chute de l’empire romain, confronté à ses crises économiques et géopolitiques. La rupture écologique conduit à réfléchir à ce qu’implique une crise de civilisation, sans tomber dans les peurs millénaristes, mais en prenant la mesure des bouleversements qui en résultent.

Il est essentiel de comprendre les changements en gestation pour les mouvements, pour les sociétés et pour la société mondiale [3]. Une nouvelle génération de mouvements sociaux porteuse d’une nouvelle culture générationnelle se cherche [4]. Ce qu’il y a de commun aux différents mouvements c’est le refus des inégalités sociales et des discriminations et le rejet de la corruption. En cela, les mouvements sociaux sont porteurs d’une contre-offensive contre l’idéologie dominante de la mondialisation néolibérale.

Les nouveaux mouvements sociaux sont des mouvements politiques. Ils assument la méfiance par rapport aux institutions politiques et particulièrement par rapport aux partis politiques. La recherche d’une nouvelle synthèse, ou à tout le moins d’une meilleure articulation entre la forme mouvement et la forme parti est à l’ordre du jour. 

Elle est liée à la remise en cause de la stratégie anciennement dominante de transformation sociale : créer un parti, pour conquérir l’État, pour changer la société. Ce qui est en jeu, c’est la définition d’une nouvelle stratégie de transformation politique. C’est sur la démocratie que le défi est le plus difficile à relever. C’est pour inventer de nouvelles formes de démocratie qu’une révolution philosophique et culturelle est nécessaire.

Cette révolution encore souterraine, mais dont les mouvements localisés, massifs et répétés, forment les principaux points d’accroche, est portée par l’idée partagée à l’échelle mondiale que les inégalités, les injustices, l’arbitraire et la corruption sont insupportables. Et que la révolte pour ne plus les supporter est légitime. D’autant plus légitime qu’il s’agit de l’avenir de l’humanité elle-même, confrontée à une crise climatique et écologique majeure que les pouvoirs en place refusent de prendre en compte. Les révoltes ne sont pas seulement des soulèvements de refus. Les révoltes deviennent des révolutions quand des issues apparaissent possibles. Si les inégalités et les injustices sont devenues insupportables et inacceptables, c’est aussi parce qu’un monde sans inégalités et sans injustices apparaît possible.

Les propositions dépendent des situations mais elles nécessitent aussi une réflexion stratégique horizontale à l’échelle mondiale. Il s’agit d’articuler trois moments stratégiques en fonction des horizons temporels. 

La stratégie immédiate est celle de l’urgence et de la résistance qui s’oppose à l’idéologie dominante raciste, sécuritaire et xénophobe. Elle propose la contestation du capitalisme, y compris du capitalisme vert et du néolibéralisme autoritaire, le refus de la marchandisation de la Nature et du vivant, l’effectivité des droits et des libertés.

La stratégie de long terme est celle des alternatives, pour un autre monde possible impliquant le dépassement de la mondialisation capitaliste néolibérale. Il s’agit d’un accès aux droits fondamentaux pour toutes et tous et d’une co-construction d’un nouvel universalisme. Elle s’appuie sur les concepts en définition, les biens communs, le buen-vivir, la propriété sociale et collective, la gratuité et les services publics, la démocratisation radicale de la démocratie, etc. C’est un projet à inventer pour que le dépassement du capitalisme ne se traduise pas par de nouvelles formes de domination. 

Les stratégies de moyen terme, pour les décennies à venir, définissent les étapes pour la transformation sociale, écologique, démocratique, géopolitique et les politiques à engager. Il peut-être celui de la prospérité sans croissance et du Green New Deal. Il comprend un nouveau système international et se décline suivant les situations. Un exemple en est donné par la proposition de Green New Deal développée, dans le cas des Etats-Unis, par Alexandria Ocasio Cortiz pour un socialisme démocratique.

Dans l’immédiat, il est urgent de relier l’altermondialisme et l’internationalisme. L’altermondialisme est construit par la diversité et la convergence des mouvements sociaux et citoyens ; il entre dans une nouvelle phase [5]. L’internationalisme avait le souci des capacités d’organisation, de la spécificité du politique, de l’articulation des échelles du local, au national et au mondial. Il est à réinventer.

Cette démarche stratégique rappelle l’importance des périodes révolutionnaires mais n’en attend pas un changement magique. Les révolutions permettent d’accélérer l’évolution, elles inventent de nouvelles voies, elles n’annulent pas le temps long de l’Histoire. 

Gustave Massiah, 20 mars 2020

http://alter.quebec/internationalisme-et-altermondialisme/

[1] Verisk Maplecroft report

[2] Kyle Harper, The Fate of Rome, Ed Princeton University Press 2017 ; version française Comment l’Empire romain s’est effondré, Ed La Découverte 2019.

[3] Zeynep Tufekci, Twitter and tear gas : the power and fragility of networked protest, Yale University Press, 2017 ; Twitter & les gaz lacrymogènes : Forces et fragilités de la contestation connectée, Ed C&F contact@cfeditions.com  

[4] Gustave Massiah, les mouvements sociaux à l’ère du numérique, Ed C&F, 2019 – Os movimentos sociais na era digital, Le Monde Diplomatique Brazil, fev 2020  

[5] GTN_WSF Massiah


Le Corona Virus comme analyseur : Autopsie de la vulnérabilité systémique de la mondialisation capitaliste

Il y a les aléas et il y a la vulnérabilité conduisant aux catastrophes. La confusion entre ces deux questions est une des caractéristiques essentielles du discours officiel du gouvernement français (et de très nombreux autres). Il n’y a rien d’étonnant à cette confusion volontaire qui a comme fonction de masquer et de faire disparaître la seconde. Cette dernière fait en effet fonction d’analyseur des contradictions d’un système social, de révélateur du réel que l’idéologie dominante masque ou déforme habituellement et de miroir grossissant des inégalités et dominations qui le caractérisent.  Le centrage volontaire sur la dimension « catastrophe » diffuse en effet des images d’imprévisibilité, d’incertitude, d’absence de responsabilité humaine, etc. Le centrage sur la vulnérabilité interroge les causes économiques et sociales d’une situation, les raisons réelles de l’ensemble des conséquences d’une catastrophe et les intérêts économiques qui ont produit cette vulnérabilité. Que nous révèle la pandémie sur la vulnérabilité de notre monde dominé par la mondialisation capitaliste ?

Précisions conceptuelles

La comparaison entre les effets du cyclone Ivan qui touche Cuba en septembre 2004 et ceux du cyclone Katrina qui s’abat sur la Floride, la Louisiane et le Mississipi un an après permet d’apporter quelques précisions conceptuelles sur les notions de risque, d’aléa, de catastrophe et de vulnérabilité. Tous deux de catégories 5 c’est-à-dire avec des vitesses de vent dépassant 249 km/h, les deux cyclones se soldent pourtant par des bilans humains aux antipodes : aucun décès à Cuba ; 1836 morts et 135 disparus aux USA.  Des aléas similaires débouchent ainsi sur des conséquences diamétralement opposées. Le vocabulaire élaboré pour décrire ces phénomènes naturels exceptionnels et leurs conséquences tout aussi exceptionnelles peuvent aider à comprendre ce qui se joue actuellement face à la pandémie en cours.

Un premier concept clef est celui d’aléa naturel. Celui-ci désigne des évènements climatiques sur lesquels l’homme n’a pas d’influence au moment de leurs déclenchements (inondation, ouragan, éruption volcanique, etc.). Bien que de nature différente l’apparition d’un virus meurtrier peut, du moins dans l’état actuel des connaissances, être défini comme relevant de cette définition. Les aléas sont porteurs de risques pour l’homme, ce concept pouvant se définir comme un danger c’est-à-dire une conséquence potentielle de l’aléa. La vulnérabilité désigne pour sa part les effets prévisibles d’un aléa sur l’homme dépendant eux-mêmes d’un certain nombre de facteurs : densité de population des zones à risque, capacité de prévention, état des infrastructures permettant de réagir efficacement et rapidement, etc. Enfin la catastrophe définit un risque dont la potentialité s’est transformée en réalité et dont les conséquences seront fonction de la vulnérabilité.

Rendre compte d’une catastrophe sans aborder la question de la vulnérabilité est une ruse idéologique permettant de dédouaner les classes dominantes par évacuation des causes économiques, politiques et sociales expliquant l’ampleur des conséquences. Cette opération consiste en effet à référer entièrement à la nature des conséquences dont une partie essentielle relève des choix économiques et politiques. L’ampleur de la catastrophe est dépendante à la fois de l’état d’une société au moment où survient l’aléa et des décisions prises pour réagir à celui-ci.

Si sur le long terme on peut attendre des progrès de la science une meilleure connaissance et une plus forte maîtrise des aléas, dans le court terme seule la réduction de la vulnérabilité est en mesure de limiter drastiquement les conséquences des aléas c’est-à-dire d’éviter qu’il ne se transforme en catastrophe ou de limiter celle-ci. La pandémie actuelle peut dès lors être considérée comme un révélateur de la vulnérabilité : « Les bilans socio-économiques et les nombreux retours d’expérience menés ces dernières années, nous enseignent que les catastrophes sont de véritables révélateurs de vulnérabilités humaines et territoriales au sein des communautés et sociétés frappées [1] » résument les géographes Frédéric Leone et Freddy Vinet. La fonction de révélateur intervient ici à un double niveau : le degré d’exposition au risque qui interroge dans le cas des maladies les politiques de prévention et les inégalités sociales et la capacité à réagir à la catastrophe qui questionne l’état du système de santé, de ses infrastructures et de ses moyens. Par ailleurs les politiques concernant d’autres secteurs de la vie sociale et politique viennent impacter la capacité à réagir : politique de logement, politique migratoire, politique carcérale, etc. C’est pourquoi à l’échelle mondiale comme à l’échelle française la pandémie peut être considérée comme un analyseur de la mondialisation capitaliste.

Une vulnérabilité collective fille de la mondialisation capitaliste 

Les idéologies d’accompagnement de la mondialisation capitaliste sont bâties à partir de deux postulats complémentaires repris en boucle par les discours politiques et médiatiques dominants depuis des décennies. Le premier est le primat de l’individu sur les structures dans l’explication des problèmes sociaux à l’échelle de chaque nation. Ce postulat permet d’évacuer la notion de classe sociale et d’inégalité sociale au profit d’une pseudo responsabilité individuelle qui se traduit fréquemment dans le discours de la prise de risque individuelle. Les vulnérabilités inégales face à la santé et aux maladies ne sont plus référées aux inégalités sociales mais aux caractéristiques individuelles d’une part et aux comportements individuels d’autre part. Le discours de la responsabilité individuelle sert ici à masquer la responsabilité du système social c’est-à-dire des classes dominantes qui en décident les règles de fonctionnement. « La vulnérabilité sociale des populations est encore très largement envisagée sous l’angle de l’individu et de sa place dans le groupe. Si ce sont les individus qui traversent bien les épreuves de la vulnérabilité, c’est au niveau des structures sociales que se manifestent les conditions qui rendent ces épreuves plus ou moins supportables. Autrement dit, entre l’individu et l’aléa, il y a aussi les structures sociales [2] » résument les géographes de la santé Marion Borderon et Sébastien Oliveau. S’il est évident que la pandémie actuelle du fait de son ampleur touchera l’ensemble des classes sociales, il est tout aussi incontestable que la morbidité touchera en premier lieu les classes populaires et parmi elles les segments les plus précarisés.

Le second postulat est le prima de chaque nation sur les structures régissant les rapports internationaux. Ce postulats permet d’occulter les rapports de domination entre les pays du centre dominant et ceux de la périphérie dominées. Les vulnérabilités nationales inégales face à la santé et la maladie ne sont plus du tout référées aux inégalités sociales mondiales mais aux caractéristiques spécifiques de chaque nation (climat et catastrophes naturelles, culture, démographie, etc.) d’une part et aux seuls choix politiques nationaux d’autre part. Le discours de la responsabilité nationale sert ici à masquer l’existence du néocolonialisme et de l’impérialisme. Il suffit pourtant de regarder la géographie des inégalités de santé dans le monde pour s’apercevoir qu’elle recoupe parfaitement la division binaire centre-périphérie, à l’exception de quelques pays significatifs comme Cuba par exemple. Les statistiques de l’OMS sur le nombre de médecins par pays en 2015 précisent ainsi que l’on compte 52 médecins pour 10 000 habitants en Autriche, 39 en Italie et en Espagne, 32 en France, etc., et à l’autre bout de la chaine : 1 seul médecin au Rwanda et en Ouganda, 9 au Sri Lanka ou 10 au Pakistan. Tous les autres indicateurs (nombre de personnels infirmiers, part de la santé dans le budget national, disponibilité des médicaments, etc.) présentent des classements similaires [3]

Ce regard photographique ne suffit cependant pas à prendre toute la mesure de la signification de la mondialisation capitaliste pour la santé humaine. Il convient de le compléter par la prise en compte de la dégradation de l’accès au soin au centre comme à la périphérie. La lecture synchronique doit être complétée par une approche diachronique. La mondialisation capitaliste n’est en effet pas seulement le capitalisme, elle est aussi le capitalisme d’une séquence historique précise marquée par la domination de l’ultralibéralisme en matière de politique économique. Le désinvestissement de l’Etat, la fragilisation et/ou la privatisation des services publics, les politiques d’austérités, etc., ont conduit partout sur la planète à une hausse de la vulnérabilité. C’est celle-ci qui se révèle dans toute son ampleur avec la crise du Corona Virus.

Dans un pays comme la France le capitalisme mondialisé et sa politique économique ultralibérale ont depuis quatre décennies accrues considérablement la vulnérabilité. Dans le vocabulaire libéral de santé cela s’appelle la « rationalisation de l’offre de soin ». Concrètement cela signifie la suppression de 13% des lits d’hospitalisation à temps plein (c’est-à-dire accueillant un patient plus de 24 heure)  pour la seule période 2003-2016 (69 000 lits) selon les propres chiffres du ministère de la santé [4]. Que l’on prenne comme indicateur les budgets des hôpitaux, les effectifs des personnels de soin ou le nombre d’établissements publics le bilan est similaire : une « casse du siècle » selon l’expression des sociologues Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent [5]. C’est cette vulnérabilité grandissante qui se révèle aujourd’hui avec l’épreuve de la pandémie dans le manque de lits de réanimation et de tests de dépistage tout comme dans le feuilleton macabre de la pénurie de masques. Les pénuries de tests et de masques ne sont nullement le résultat d’une erreur mais un des axiomes clef de la logique ultralibérale, à savoir la production « en flux tendu » consistant à réduire au minimum les stocks pour réduire les coûts. Ce qui s’est installé au cours des quatre décennies ce n’est rien d’autre qu’une « privatisation insidieuse » de l’hôpital public résume le syndicat CGT santé : « La privatisation de l’hôpital s’est faite par morceau, petit à petit, au fil des réformes successives. Il y a au moins deux étapes clés pour comprendre la transformation de l’hôpital public : la managérialisation (modification de l’organisation de l’hôpital selon les modalités du privé) et la marchandisation (introduction d’une logique de rentabilité marchande dans les actes de soin). Ces deux points forment ce que l’on pourrait appeler la « privatisation insidieuse » de l’hôpital. Les hôpitaux, s’ils ne deviennent pas privés juridiquement, le sont dans les faits, reproduisant trait pour trait les méthodes, modèles d’organisation et objectifs du privé [6]. »

La même logique mais avec une violence encore plus destructrice s’est déployée dans les pays de la périphérie dominée. Les Plans d’Ajustement Structurel (PAS) qui ont été imposé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale c’est-à-dire par les puissances impérialistes ont démantelés les systèmes nationaux de santé. Parmi les conditionnalités imposées par ces PAS pour obtenir un prêt figurent systématiquement la baisse des budgets publics et la privatisation des services publics. La santé et l’éducation seront quasiment partout les deux secteurs les plus touchés par ces coupes budgétaires imposées. Un des effets induit par les PAS sera la « fuite des cerveaux » et en particulier des médecins et autres personnels de santé qui étaient essentiellement employés dans ces services publics sacrifiés. Les chiffres sont parlants comme en témoigne une étude de 2013 portant sur la « fuite des médecins africains » vers les Etats-Unis : « La fuite des médecins de l’Afrique subsaharienne vers les Etats-Unis a démarré pour de bon au milieu des années 1980 et s’est accéléré dans les années 1990 au cours des années d’application  des programmes d’ajustement structurel imposé par […] le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale [7]. » Les médecins nord-africains ou moyen-orientaux dans les hôpitaux français témoignent du même processus en Europe. Les dégâts qu’annoncent la pandémie en Afrique par exemple, si elle n’est pas jugulée entretemps, seront d’une ampleur sans commune mesure avec celle que nous connaissons en Europe. Le regard euro-centré dominant dans les médias invisibilise cette hécatombe de masse potentielle.

Les apories de la mondialisation capitaliste révélées par la pandémie 

« Quand tout sera privé, nous serons privé de tout ». Ce slogan des pancartes de nos manifestations résume à merveille la rationalité des classes dominantes dans la séquence historique mondiale actuelle ultralibérale. Contrairement à une critique trop rapide et trop fréquente les classes dominantes ne sont ni idiotes ni irrationnelles. Elles ont simplement la rationalité de leurs intérêts. Bien entendu cette rationalité dominante est antagoniste avec une autre rationalité : celle qui n’est pas basée sur la maximisation du profit. La lutte des classes est ainsi aussi une lutte de rationalité. C’est ce qu’illustrent les nombreuses apories que montre les stratégies de lutte contre la pandémie en France. Une aporie est une contradiction insoluble. Donnons deux exemples non exhaustifs que révèle l’épreuve de vérité que constitue la pandémie.

Le premier exemple significatif est celui de la politique carcérale depuis plusieurs décennies. La surpopulation carcérale est une réalité massive largement documentée. Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires « est aujourd’hui de 116% avec 70 651 prisonniers pour 61 080 places (au 1er janvier 2020). La surpopulation se concentre dans les maisons d’arrêts, qui accueillent les personnes en attente de jugement et celles condamnées à des courtes peines de prison. Dans ces établissements, qui abritent plus des deux tiers de la population carcérale, le taux d’occupation moyen est de 138%, contraignant deux à trois personnes – parfois plus – à partager une même cellule et plus de 1 600 personnes à dormir chaque nuit sur des matelas posés au sol [8] » résume l’Observatoire National des Prisons. Une telle situation est à la fois contradictoire avec une lutte efficace contre la pandémie et constitue un sacrifice ciblé d’une partie de la population. Des situations similaires existent avec la politique migratoire et l’entassement dans des sites comme Calais, dans des centres de rétention surpeuplés ou dans des logements insalubres tout aussi surpeuplés ; avec celle en direction des sans-abris ; avec celle du logement productrice d’une sur-occupation massive pour les classes populaires ou enfin avec l’absence de réelle politique de lutte pour l’égalité entre les sexes. L’ampleur du prix humain que nous paierons au cours de cette pandémie et la répartition par classe sociale, par sexe et par origine de celui-ci découlent directement de ces apories. La morbidité liée à la pandémie aura indéniablement une dimension de classe et sera également inévitablement genrée et colorée.

Le second exemple tout aussi significatif est celui des réfugiés qui s’entassent dans les hotspots en Italie et en Grèce du fait de la politique de l’Europe forteresse. Alors que l’ouverture des frontières turques et la réaction brutale et répressive de l’Etat grec a encore renforcé les conditions scandaleuses d’existence de ces réfugiés, les médias dominants organisent le silence et l’invisibilité. Avant même celles-ci la juriste Claire Rodier dressait le bilan suivant pour les hotspots grecs : « problèmes de promiscuité, de cohabitation de mineurs isolés avec des adultes, de nourriture insuffisante, de conditions d’hygiène dégradées du fait de la saturation des équipements sanitaires, etc. […] En janvier 2017, Amnesty International relevait un taux d’occupation de 148% à Lesbos, de 215% à Samos et de 163% à Kos. Pendant l’hiver 2016-2017, particulièrement rigoureux dans la région, certains d’entre eux ont de ce fait été contraints de dormir en plein air, enveloppés dans de simples couvertures que la neige recouvrait pendant la nuit [9] ». Le bilan des hotspots italien est dans la même veine complète Claire Rodier en se basant sur les rapports de mission d’Amnesty International 510]. L’ONG Médecins Sans Frontière utilise à juste titre l’expression « bombe sanitaire » pour caractériser la situation : « Dans certaines parties du camp de Moria, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 1 300 personnes et pas de savon. Des familles de cinq ou six personnes doivent dormir dans des espaces ne dépassant pas 3m². Cela signifie que les mesures recommandées comme le lavage fréquent des mains et la distanciation sociale pour prévenir la propagation du virus sont tout simplement impossibles [11] ». Ici aussi le résultat est similaire : un affaiblissement de la capacité à faire face efficacement à la pandémie d’une part et le sacrifice des réfugiés d’autre part.

Le jour d’après

Des apories aussi importantes affaiblissent considérablement l’efficacité de l’idéologie dominante déjà largement ébranlée par le mouvement des Gilets jaunes et par le mouvement contre la réforme des retraites. Il n’est plus possible, au moins momentanément, de tenir un discours libéral sur la santé, de mépriser les services publics et de louanger le privé et même simplement de diaboliser l’intervention de l’Etat. Cependant d’ores et déjà le jour d’après la pandémie est en préparation par l’Elysée. Sans être exhaustif on peut déjà repérer quelques composantes de cette préparation. Le premier se situe dans la mise en scène d’une pseudo « irresponsabilité » d’une partie des citoyens. Les images diffusées en boucle de personnes ne respectant pas le confinement, la place de cette « irresponsabilité » dans la communication gouvernementale, le rappel médiatique quotidien du nombre de verbalisations, etc., autant d’éléments soulignant une stratégie visant à présenter l’ampleur prévisibles des conséquences de la pandémie comme résultat de l’indiscipline irresponsable et non comme découlant de causes politiques et économiques. L’objectif est également d’instrumentaliser la peur légitime de la pandémie pour diffuser l’image d’un gouvernement responsable faisant face malgré l’indiscipline à la « guerre » pour reprendre l’expression de Macron.

La seconde composante de la préparation se situe sur le versant économique. Il s’agit ici de préparer l’opinion à un nouveau cycle austéritaire pour le « jour d’après ». Alors que la pandémie démontre le coût humain des politiques de réduction des budgets sociaux, l’objectif est ici de l’instrumentaliser pour  relégitimer l’idée de nécessaires restrictions budgétaires justifiées par les « dégâts de guerre » et l’impératif de la  « reconstruction ». Le vocabulaire de la « guerre » et de l’« unité nationale » va dans cette direction. Nous sommes en présence d’un exemple de ce que la journaliste Naomi Klein appelle La stratégie du choc. Elle démontre dans son livre publié en 2007 l’utilisation des chocs psychologiques suscités par des désastres pour imposer un ultralibéralisme encore plus poussé. Ce  processus qu’elle nomme « capitalisme du désastre » « met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation [12] » explique-t-elle.

La troisième composante est juridique et prend la forme d’une loi « d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 » remettant en cause plusieurs droits des travailleurs. Cette loi permet au gouvernement de prendre par ordonnance des dispositions « provisoires » en matière de droit du travail. Elle autorise les employeurs des  « secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation ou à la continuité de la vie économique et sociale » qui, seront définis par décret,  « de déroger […] aux stipulations conventionnelles relatives à la durée du travail, au repos hebdomadaire et au repos dominical» (art 17)Elle ramène le délai de prévenance pour les congés payés de quatre semaines à six jours. Elle autorise enfin le gouvernement à modifier « les modalités d’information et de consultation des instances représentatives du personnel et notamment du comité social et économique ». Alors qu’il ne semble pas urgent au gouvernement de fournir des masques dans de nombreux métiers de contact, il considère comme urgent de remettre en cause les droits des salariés.

Si la pandémie est un analyseur de la mondialisation capitaliste et de sa politique économique ultralibérale, elle n’en est pas pour autant sa défaite. Le jour d’après sera celui de la facture et de la désignation de qui la paiera. Malgré notre atomisation liée au confinement, il est impératif de le préparer dès aujourd’hui comme le prépare d’ores et déjà les classes dominantes. Il est tout aussi impératif d’exiger dès à présent une aide massive et sans condition pour les pays d’Afrique pour faire face à la pandémie, pays que les gouvernements occidentaux ont sciemment rendus hyper-vulnérables en matière de santé. Plus que jamais les dominés sur l’ensemble de la planète ont intérêt de porter leurs luttes sur les causes de la situation et non seulement sur les conséquences. Le corona virus démontre sans appel que ces causes se situent dans la mondialisation capitaliste. C’est à celle-ci que nous devons nous attaquer. Si un autre monde est possible, il est aussi nécessaire et urgent. 

Saïd Bouamama

[1] Frédéric Leone et Freddy Vinet, La vulnérabilité, un concept fondamental au cœur des méthodes d’évaluation des risques naturels, in Frédéric Leone et Freddy Vinet (dir.), La vulnérabilité des sociétés et des territoires face aux menaces naturelles, Publication de l’université Paul Valery de Montpellier 3, 2005, p. 9.

[2] Marion Borderon et Sébastien Oliveau, Vulnérabilités sociales et changement d’échelle, Espaces, populations et sociétés, n° 2016/3, p. 1.

[3] Base de données de l’OMS, section « Health systems », http://apps.who.int/gho/data/node.main.475?lang=en, consulté le 21 mars 2020 à 20 h 53.

[4] Bénédicte Boisguérin (coord.), Les établissements de santé, Ministère de la santé et des solidarités, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Edition 2019, p. 8.

[5] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La Casse du siècle : à propos des réformes de l’hôpital public, Raison d’Agir, Paris, 2019.

[6] Anne Braun, Alya Lécrivain, Diane Beaudenon, Victorien Pâté et Mathieu Cocq, L’Hôpital public : vers une privatisation contrainte ?, 2019, pp. 3-4.  

[7] Akhenaten Benjamin, Caglar Ozden, et Sten Vermund, Physician Emigration from Sub-Saharan Africa to the United States, PLOS Medicine, volume 10, n° 12, 2013, p. 16.

[8] Section française de l’Observatoire National des Prisons, Surpopulation carcérale, https://oip.org/decrypter/thematiques/surpopulation-carcerale/,consulté le 21 mars 2020 à 11 h 10.

[9] Claire Rodier, Le faux semblant des hotspots, La revue des droits de l’homme, n° 13, 2018, p. 5.

[10] Ibid, pp. 8-9.

[11] Communiqué de MSF du 13 mars 2020, Coronavirus : plus que jamais, l’urgence de l’évacuation des camps grecs,https://www.msf.fr/actualites/coronavirus-plus-que-jamais-l-urgence-de-l-evacuation-des-camps-grecs, consulté le 22 mars 2020 à 12 h 15.

[12] Naomie Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, Paris, 2008, quatrième de couverture.


Quartiers populaires et Corona Virus

 Les tirailleurs du corona !

La pandémie du Corona-virus est un excellent révélateur des inégalités de classe, de « race » et de genre du capitalisme mondialisé en général, et de la société française en particulier.

Les politiques économiques ultra-libérales ont, partout sur la planète, accru la vulnérabilité collective dans le même temps où elles ont fait exploser les profits des classes dominantes.

En France elles ont conduit à un affaiblissement des capacités de réaction du système de soin par une baisse continue des budgets dédiés à l’hôpital public.

En Afrique, en Amérique Latine et dans de nombreux pays d’Asie ces politiques ont été imposées par le FMI et la banque mondiale par le biais des Plan d’Ajustement Structurel du FMI et de la Banque mondiale, dont une des conditionnalités pour obtenir un prêt est la baisse des budgets sociaux et la privatisation des services publics.

Le démantèlement des services nationaux de soins dans les pays dominés du Sud annoncent une catastrophe inédite si la pandémie n’est pas jugulée entretemps. De manière similaire la politique de l’Europe forteresse, en fixant en masse les réfugiés fuyant la guerre dans des camps surpeuplés et défaillants en matière d’infrastructures sanitaires, produit et/ou produira un double résultat : une baisse de la capacité à juguler la pandémie d’une part et une sur-morbidité d’autre part. C’est-à-dire un véritable crime de masse.

Si le virus ne connaît pas par nature de frontières de classe, de « race » et de « sexe », nous ne sommes pas pour autant égaux devant la contamination possible. Si le nombre de victimes sera énorme, il ne sera pas également réparti. Le bilan macabre du Corona virus se déclinera également selon la classe, le sexe et l’origine.

D’ores et déjà il est possible de prédire au regard de leurs conditions d’existence et/ou de logement et/ou de travail une surreprésentation des SDF, des réfugiés, des pauvres, des femmes, des mal-logés, des précaires, des classes populaires, des immigrés et leurs héritiers français, etc. L’inégalité structurelle de classe, de « race » et de sexe est en quelque sorte traduite en inégalité devant la mort par le Corona virus.

Si dans les guerres du passé nous avions les tirailleurs africains et indochinois, nous avons aujourd’hui des tirailleurs du corona.

Le choix gouvernemental de maintenir au travail des millions de salarié-e-s dans des secteurs non essentiels pour préserver les profits est criminel. La limitation des stocks pour diminuer les coûts selon la logique ultralibérale l’est tout autant. Elle conduit à la pénurie des masques contraignant des millions de salarié-e-s à travailler (y compris dans les métiers de contact) et à utiliser les transports en commun sans protection.

Le bilan macabre étant incontournable, c’est désormais autour de son explication que se déploie l’offensive idéologique de l’Etat et de ses appareils. La mise en scène à longueur d’antenne et de discours officiels de l’irresponsabilité et de l’incivilité face au confinement a pour objectif de masquer les causes économiques et politiques de la catastrophe. Une telle mise en scène autorise en outre l’appareil policier à tous les abus dans les quartiers populaires pour mettre au pas les sauvages ou les sauvageons.

Plus que jamais l’heure est à l’organisation et à la mobilisation pour imposer un autre monde qui n’est pas seulement possible mais également nécessaire et urgent.

Front Uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP)

https://www.facebook.com/notes/fuiqp-paris-banlieue/déclaration-nationale-quartiers-populaires-et-corona-virus-les-tirailleurs-du-co/3628832487190416/


La mondialisation au temps du covid-19 

Par le biais du Covid-19 se donne à voir l’état du monde et des inégalités. L’un des défis que pose le confinement actuel est de ne pas céder au repli, et d’être à la hauteur d’une réelle solidarité internationale.

Au 23 mars, il y avait près de 340 000 cas confirmés de personnes atteintes du Covid-19 de par le monde. Après la Chine, l’Europe et l’Iran sont les plus touchés. Ces derniers jours, Haïti et Gaza ont enregistré leurs premiers cas. Encore s’agit-il là d’un panorama largement sous-estimé, puisque peu ou pas de tests n’ont été faits. À ce jour, 186 pays et territoires sont affectés. Et le virus continue à s’étendre.

La pandémie du coronavirus donne à voir le pire et le meilleur de la mondialisation : depuis les explosions de racisme envers le virus « étranger », jusqu’au « cadeau » de millions de masques d’Alibaba, en passant par la tentative de Donald Trump d’acheter l’exclusivité d’un futur vaccin à un laboratoire allemand, et l’aide des médecins cubains à l’Italie. Elle offre surtout un état des lieux des politiques étatiques et des inégalités mondiales au prisme de l’accès à la santé.

Un révélateur 

La solennité des discours, la rhétorique guerrière d’un Emmanuel Macron, le volontarisme partout affiché ne peuvent occulter le fait que le Covid-19 est d’abord le résultat d’une faillite collective, et le révélateur de choix dont nous payons aujourd’hui le prix. L’absence de conditions sanitaires dans un marché local en Chine, combinée à une accélération des échanges, éclatés sur des chaînes de production mondialisées, dans un contexte de non-prise en compte des aspects socio-environnementaux, constitua le terreau favorable.

Dans un premier temps, le Covid-19 a été « confiné » à un problème local de pays lointain, insuffisamment civilisé, dans les esprits occidentaux rassasiés d’un complexe de supériorité. Ensuite, sa nécessaire prise en charge a été subordonnée à des enjeux économiques et politiques, voire électoralistes. Enfin, au moment de répondre à la pandémie, les gouvernements « découvrent » le délabrement d’un secteur public de la santé, bousillé par plusieurs décennies de mesures néolibérales.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), au moins la moitié de la population n’a pas accès aux services de santé essentiels. Si, comme elle l’affirme, les dépenses publiques sont au cœur de la couverture de santé universelle, celles-ci n’ont eu de cesse de buter contre les règles d’austérité, la privatisation et l’esprit managérial qui justifient et exacerbent les inégalités. Il y a, en France ou en Belgique, trois fois plus de lits d’hôpital (pour 10 000 habitants), qu’au Chili, neuf fois plus qu’en Haïti ou en Angola, vingt-et-une fois plus qu’au Népal… Mais, entre 2002 et 2013/14, le nombre de lits a diminué en France de près d’un quart, passant de 85 à 65, et de 17% en Belgique, passant de 76 à 63.

Près d’un milliard de personnes étaient confinées ce dimanche. Cela n’en reste pas moins un luxe, tant, au niveau mondial, la majorité de la population n’a pas les moyens du confinement. Ainsi, 60% des travailleurs dans le monde (85% en Afrique) sont actifs dans le secteur informel, n’ayant d’autres ressources que de continuer à travailler. Une personne sur quatre vit dans des bidonvilles et des quartiers informels, et 40% ne disposent pas d’équipements de base pour se laver les mains à la maison. Sans compter plus de 25 millions de réfugiés et tous les prisonniers. Sans compter non plus la charge inégale du confinement entre hommes et femmes.

Des leçons tirées ? 

À l’heure de l’état d’urgence, où les droits sont mis en suspens, plutôt que de se reposer sur une prétendue gouvernance technique fondée sur l’expertise scientifique, il nous faut demeurer vigilants. Demain – aussi éloigné que soit ce demain –, nous aurons canalisé les risques du Covid-19. Mais au prix peut-être d’un plus grand contrôle sur nos vies et d’un accroissement du pouvoir d’un système qui a démontré son irresponsabilité. Comme l’affirmait une pancarte de la dernière manifestation du Hirak à Alger : « Avec le corona, on a 97% de chances de s’en sortir. Avec vous, on n’en a aucune ».

Espérer que les leçons de cette expérience seront tirées est pour le moins naïf. D’abord, parce que ces leçons, loin d’être consensuelles, correspondront à des positionnements distincts, des analyses divergentes, et, en fin de compte, à des choix de société antagonistes. Ensuite, parce que l’événement tend à se dissoudre dans le flux des échanges marchands. Enfin, parce que, comme l’écrivait Walter Benjamin, « le cours de l’expérience a chuté ». Mieux vaut dès lors prendre exemple sur l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), qui, en annonçant la fermeture de son territoire, en appelait « à ne pas abandonner la lutte » et « à ne pas perdre le contact humain, mais à changer temporairement nos façons de faire pour nous reconnaître ».

J’écris ces lignes depuis chez moi. Je n’habite pas Kinshasa, Idlib, Port-au-Prince ou les bidonvilles de Dhaka. Je vis dans un pays riche où le secteur de la santé n’a pas (encore) été (entièrement) démantelé par les mesures néolibérales. Mon contrat et mes conditions de travail me permettent (pour l’instant) de faire front. Je ne suis pas une marchande informelle de Dessalines, un travailleur de township, une ouvrière de la sous-traitance textile de la banlieue de Phnom Penh, une femme seule de n’importe quelle mégalopole du monde. Mais j’écris ces lignes en pensant à vous. Et, à 20h, tous les soirs, à ma fenêtre, pour remercier et encourager le personnel de santé de mon pays, c’est aussi vous que j’applaudis.

Frédéric Thomas

https://www.cetri.be/La-mondialisation-au-temps-du

Une réponse à “covid-19… David Harvey / Gus Massiah / Saïd Bouamama  / FUIQP / Frédéric Thomas

  1. Vraiment un ensemble d’analyses essentielles pour comprendre et avoir de nouveau envie d’agir. Merci

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