Rebecca Solnit : A Paradise Built in Hell. The Extraordinary Communities That Arise in Disaster (note en français)

Immanuel Wallerstein disait de notre époque que « beaucoup imaginent plus aisément la fin du monde que la fin du système social capitaliste ». En effet, de nombreux films de sciences fiction se situent dans une temporalité post-apocalyptique où la lutte pour la survie est devenu le lot quotidien de quelques survivants.

Bien souvent, les survivants ont perdu toute humanité, et mis à part les figures héroïques centrales, l’humanité semble être retourné au stade de la horde sauvage. Survivre à tout prix fera de chacun d’entre nous un monstre… Or, c’est justement parce que cette représentation très pessimiste envahit la vision d’un futur pas si éloigné que le livre de Rebecca Solnit est si important. Dans A Paradise Built in Hell, Solnit prend à contre-pied le sens commun de notre avenir et ce à partir d’une étude des conduites humaines dans un contexte de catastrophes.

L’enquête, essentiellement menée à partir de sources de seconde main, comprend les évènements du 11 septembre, les bombardements de Londres durant la seconde guerre mondiale, l’inondation de la Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, l’explosion d’un navire à munition à Halifax ou encore les tremblements de terre de San Francisco et de la ville de Mexico.

Dans toutes ces situations catastrophiques, A Paradise Built in Hell nous montre que la plupart des gens réagissent autrement que ce que le sens commun peut nous suggérer. Dans l’ensemble, les gens ne paniquent pas, ils ne perdent pas leur humanité – bien au contraire – et dès qu’ils le peuvent, s’engagent dans le secours mutuel, avec courage et désintérêt, et ce quelque ce soit l’ampleur de la catastrophe.

Dans les chapitres consacrés à la Nouvelle Orléans, Solnit rappelle que les médias audiovisuels privilégiaient une narration autour du chaos d’une jungle urbaine inondée, avec des exactions, des pillages, des meurtres et des viols. En somme, les gens avait abandonnés les plus vulnérables – malades et vieillards – tandis que les survivants s’égorgeaient pour un bidon d’essence ou un paquet de chips…

La réalité était tout autre. L’enquête de Rebecca Solnit montre que, mis à part quelques cas dramatiques, partout les gens ont tenté de s’entraider. Les habitants de la Nouvelle Orléans se portaient secours, que ce soit pour se ravitailler en eau potable ou partager des provisions, fournir un abri ou un logement. Les pilleurs se devaient être sur leurs gardes face à des habitants qui s’étaient organisés.

L’explosion d’un navire de munitions à Halifax au Canada est un autre cas étudié par Rebecca Solnit. En 1917, un cargo heurte un navire de munitions chargé de plus 3000 tonnes d’explosifs, d’essence et de produits chimiques. Un incendie se développe et l’équipage, ne pouvant le maîtriser, quitte le navire en lançant l’alerte. Peu après le navire explose. Le souffle de l’explosion a détruit tous les bâtiments dans un rayon d’un kilomètre provoquant le décès de plus de 1500 personnes. L’explosion a provoqué la désorganisation totale de la logistique de secours et de soins médicaux.

Cette explosion de Halifax a d’ailleurs fait l’objet d’une véritable enquête sociologique, la première dans la catégorie des distaster studies. Le révérend Samuel Prince, ayant vécu l’élan de solidarité de près, rédige une thèse de doctorat en sociologie soutenue en 1920 à l’université de Columbia intitulée Catastrophe and Social Change. Dans cette thèse, Samuel Prince tente de conjuguer sa vision très puritaine de la société avec son propre vécu du comportement des gens. Pour lui, la catastrophe est une sorte d’évènement salvateur qui permet la résurrection car c’est dans la détresse et face à l’adversité que l’humain retrouve la « voix de dieu ». Ceci advient d’autant plus facilement qu’une catastrophe joue un rôle purificateur, chassant les mauvaises habitudes, les comportements nocifs et éliminant aussi les gens les plus mauvais. Selon Samuel Prince, le jour de l’explosion représente en même temps le pire et le meilleur. Pour Rebecca Solnit, malgré une vision fortement marquée par l’Evangile, l’étude de Prince révèle presque involontairement l’étendue d’un élan de solidarité et contredit les narrations évoquant les ring snatchers, volant sur les cadavres les bijoux ou de l’argent.

En réalité, la popularité des narrations sur l’anomie et la désintégration sociale reflète d’abord la peur des classes pauvres. Solnit met cela en rapport avec le succès du livre de Gustave Le Bon, La foule : une étude psychologique de la mentalité populaire. Traduit en anglais peu après sa publication (1895), le livre de Gustave Le Bon était devenu une référence majeure dans les sphères de l’élite intellectuelle et politique. Gustave Le Bon avait suivi des études de médecine et s’était familiarisé avec la psychologie. Rebecca Solnit rappelle que Le Bon a, au cours de toute sa carrière, jamais cessé d’exprimer son dédain sinon un rejet des pauvres, des femmes ou encore des populations de couleur. Pour Le Bon, l’Amérique latine, faute d’âme nationale et ne comptant que des membres « de semi-castes » resterait pour toujours ingouvernable. De Charles Darwin il n’avait retenu qu’une interprétation de la sélection très proche de celle que véhiculera ensuite Herbert Spencer. Quand les gens se rassemblent en grand nombre, le pire peut arriver. Par ailleurs, pour Le Bon, plus on descends sur l’échelle sociale moins on peut faire confiance aux gens. Pour Le Bon, la raison s’évanouit dès lors que l’individu est pris dans une foule. Étant manipulable, les individus suivent les autres « par esprit grégaire » et en même temps, grâce à l’anonymat, les individus seront tentés de commettre des actes répréhensibles.

A l’opposé de cette vision pessimiste, Solnit préfère celle d’un Pierre Kropotkine. Membre de l’aristocratie russe, Kropotkine était le fils d’un grand propriétaire terrien « possédant plus de 1500 âmes ». Ses séjours en Sibérie sont l’occasion pour éprouver comment les moujiks ou les tribus nomades vivent au quotidien, de manière égalitariste et respectueuse. L’étude de la faune le conduit a contester certaines assertions développées par Darwin. Dans Mutual Aid. A Factor of Evolution, il met en doute l’idée que l’existence repose sur la compétition. Même lorsque les conditions d’existence sont très rudes, avec des pénuries alimentaires, les animaux comme les humains ne se mettent pas à s’entredéchirer pour survivre. La lutte de survie se mène collectivement et la concurrence est plutôt jugulée. La survie dépend d’abord de la capacité d’adaptation et celle-ci requiert de la collaboration. Kropotkine défend, à l’instar des anthropologues de son époque, que l’homme est un animal social et que la condition humaine repose sur le secours mutuel.

Cette vision se voit être corroborée par les conduites sociales lors des attentats du 11 septembre. Ainsi, les 2600 morts des Twins Towers ne doivent pas faire oublier que plus de 10 000 employés ont su s’échapper des tours sans se piétiner. L’écart entre la réalité et ce que le spectacle médiatique a mis en avant est donc bien plus grand que l’on pense habituellement. Solnit met en parallèle cette représentation médiatique avec les films catastrophe comme Escape from New York et Towering Inferno. Dans ces films, datant des années 1970, des milliers de personnes meurent à cause du comportement des autres. La figure du héros échappe à la panique et met en scène une capacité de s’affranchir de l’égoïsme le plus vil et basique. Or, le 11 septembre, dans l’heure qui a suivi l’impact, les gens se sont évacués eux-mêmes, dans le calme et chacun était héroïque à sa manière. Le maire de New York, Rudy Guliani était apparu comme un héros à l’écran, coordonnant les opérations alors qu’en fait, la plupart de décisions prises à ce moment-là étaient soit inopportunes soit mal coordonnées. Les services de secours étaient à la fois submergés et désorganisés, notamment à cause des vielles querelles entre la police et les pompiers. Au lieu de faire évacuer les environs, Giuliani envoie les pompiers vérifier la présence de survivants dans les tours, et ce au moment où le risque d’effondrement était devenu évident. Jouant au héros de sa ville, le maire oublie les risques réels des poussières toxiques, de l’amiante ou des métaux lourds. Rebecca Solnit met en évidence le contraste entre les éléments de sagesse de la « foule » et l’irrationalité bureaucratique des structures de pouvoir, un thème qu’elle va développer plus loin dans le livre.

Les bombardements nocturnes de Londres au début de la seconde guerre mondiale représentent un autre cas étudié par Solnit. Ce n’est pas une mythologie : face au danger, la population londonienne réagit avec calme et détermination. Quand les sirènes retentissent, les habitants cherchent refuge, contre toutes les consignes, dans les stations de métro. L’enquête sociologique commanditée par le gouvernement, Living Through the Blitz concluait paradoxalement : « La guerre du blitz est terrible mais pas assez terrible pour que nos concitoyens perdent leur calme et leur flegme, la décence de base, la loyauté et un rapport solidaire à l’autre ». Pour mettre en évidence le légendaire flegme britannique, Churchill a bien sûr récupéré le célèbre « Keep calm and carry on » que l’on retrouve aujourd’hui sur des T-shirts et des cartes postales. D’autres aspects ont été oubliés selon Solnit. La « résilience » collective de la population londonienne exprimait aussi une sorte de fraternisation sociale entre les membres des classes laborieuses et moyennes. Alors que les membres de la haute société avaient quittés Londres, ce sont les ordinary people qui se solidarisent dans une ville bombardée quotidiennement. Les manières de faire expriment ici un mélange d’esprit de solidarité de classe, de décence ordinaire et de volonté commune de faire face, avec un certain esprit de liberté.

Rebecca Solnit mobilise également ces exemples pour questionner le rôle de l’Etat. Pour elle, la raison d’être de l’État tel que Thomas Hobbes le formulait dans le Léviathan est fausse. On le sait, pour Hobbes, sans état, l’humanité serait condamnée à la guerre civile permanente. Or, l’histoire des catastrophes démontre que les individus demeurent des êtres sociaux capables de maintenir des liens de civilité, même dans des circonstances extrêmes. En fait, les catastrophes ne font que dévoiler ce qui est déjà là, mais caché sous des automatismes sociaux, des normes et des règles qui nous semblent indispensables, surtout parce qu’elles émanent de l’État. Simultanément, c’est au moment où les catastrophes adviennent qu’on voit aussi que les structures verticales ou hiérarchiques ne sont pas en adéquation avec la situation et perdent de leur efficacité. Solnit défend la thèse que la société civile est bien plus à même d’encaisser un désastre ou une catastrophe, non seulement via la démonstration émotionnelle de l’altruisme mais aussi par la « résilience » qu’elle développe en rassemblant de façon créative les ressources disponibles. C’est justement cette capacité qui conduit les élites à appréhender les situations de désastre comme une menace. De fait, la panique se situerait plutôt de leur côté, car elles ne savent pas comment agir au moment où les routines et les logiques verticales ne fonctionnent plus. Les rapports de pouvoir sont bouleversés, la société est beaucoup plus « résiliente » ou capable d’autogouvernement que l’on pense

Il est certain que ceux qui détiennent le pouvoir peuvent utiliser les situations de désastre pour mobiliser la peur vers un bouc émissaire, à l’instar de Néron qui accuse les chrétiens de l’incendie de Rome ou de l’empereur du Japon qui, après le tremblement de terre de 1908 à Tokio, accuse les migrants coréens. Et comme le peuple serait en train de commettre des pillages sinon des atrocités, il faut évidemment mettre en place un système répressif…

Les conclusions de Solnit peuvent paraître très naïves mais elles ont néanmoins le mérite de montrer combien la peur des foules est profondément ancrée dans nos représentations de la « foule » qui gravitent autour de l’hystérie de masse. S’il me semble dangereux de tirer des conclusions anthropologiques à partir des quelques cas étudiés par Rebecca Solnit, il est certain que A Paradise Built in Hell nous invite à relativiser cette vision de l’humain comme un être perdant raison dès lorsqu’il se retrouve au sein d’une masse de gens, qui plus est en situation de détresse. En tant qu’être social et être de raison, l’humain s’est montré capable d’affronter collectivement des évènements extrêmement menaçants, et il important de ne pas l’oublier au moment où les peurs sociales se développent, que ce soit à propos de la « crise des migrants » ou de la crise climatique.

Rebecca Solnit : A Paradise Built in Hell. The Extraordinary Communities That Arise in Disaster

The Viking Press, 2009, 368p.

Stephen Bouquin, Centre Pierre Naville

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.