« La prostitution c’est du sexe entre deux personnes, avec l’une qui veut et l’autre qui ne veut pas. C’est aussi simple que ça. »

Entrevue de Kajsa Ekis Ekman réalisée par Isabel Valdés (adresse Twitter), El País, Madrid, 15 octobre 2019.

La journaliste et activiste Kajsa Ekis Ekman est cette semaine en Espagne pour animer un séminaire sur la relation entre le capitalisme, le patriarcat et la prostitution.

Elle a parcouru l’Europe pendant 2 ans pour enquêter sur les syndicats de prostituées, elle a écrit El ser y la mercancía (Editions Bellaterra, 2017 – en français, L’être et la marchandise, M Éditeur, 2013), un livre qui traite de la marchandisation du corps des femmes dans l’industrie de location des ventres ; elle écrit pour des médias tels que The Guardian et elle a un discours très clair sur le capitalisme et le patriarcat. Kajsa Ekis Ekman (Stockholm, 1980) est journaliste, écrivaine et activiste. Le jeudi 17 octobre 2019 elle animait à la Faculté de Sciences Politiques et de Sociologie de l’Université Complutense de Madrid le séminaire international Entre patriarcat et prostitution : l’histoire de la prostitution comme double oppression.

Pour elle, il y a une partie du féminisme qui est liée à la lutte des classes et une autre qui ne l’est pas. C’est le corps, dit-elle, qui unit toutes les femmes de toutes les classes sociales, partout dans le monde. « Les expériences de l’accouchement, avoir ses règles, endurer le risque d’être harcelée, violée, discriminée… Cela nous arrive que l’on soit pauvres ou riches. » Elle est contre le courant qui « veut dénaturer le mot ‘femme’ et qui déclare qu’une femme, c’est n’importe quelle personne qui s’identifie à un rôle féminin. » Elle affirme que non, la femme est une réalité, « pas un stéréotype ». Et elle voit la lutte des classes dans le travail : « Les femmes travailleuses font le travail le plus fondamental dans n’importe quelle société. Accoucher, changer des couches, nettoyer, nourrir, prendre soin des malades, apprendre à lire, à bien se comporter… Sans tout cela, aucune société ne peut fonctionner. Ce sont des emplois soit non rémunérés, soit mal payés. Là les femmes de classes aisées ne sont pas de notre côté. » Dans la présente interview, Kajsa Ekis Ekman parle de féminisme, de mouvements sociaux, et surtout de prostitution : ses conséquences et les outils juridiques pour la combattre. 

« Ce qui a changé, ce sont les formes de légitimation de l’oppression : les pratiques qui avant étaient justifiées par l’ordre divin et la biologie sont aujourd’hui justifiées au nom du libre choix, de l’empotement et de la diversité. »

: Pendant des décennies, le féminisme s’est concentré sur les victimes (de violence sexuelle, de violence conjugale, de prostitution, de traite, de violence psychologique). Est-ce le moment de commencer à changer cette perspective pour l’orienter vers les auteurs de ces violences et le système qui les soutient ?

R : Parler de victimes n’est pas quelque chose de controversé : personne ne remet en cause une ONG qui aide les victimes de traite ou une campagne médiatique sur les victimes d’agressions. Le mythe de la codépendance a même contribué à culpabiliser les victimes, à qui on conseillait d’analyser leurs propres défauts comme cause des agressions. En orientant notre regard vers les auteurs des violences, on provoque un changement de perspective qui a de nombreuses implications : au niveau législatif, médiatique, académique et psychologique. En Suède, ce changement a eu lieu dans la sphère juridique en 1999, lorsque, pour la première fois dans l’histoire du pays, l’acheteur de services sexuels a commencé à être pénalisé. En Espagne je vois aussi que les médias ne parlent plus de « femme assassinée » ou de « femme violée », mais plutôt « d’un homme qui a tué son épouse ». C’est un langage qui rend visible l’auteur des violences.

Q : Il s’agit d’un changement de langage pour un monde dans lequel la montée du néolibéralisme est en train de modifier les mécanismes, les outils et les processus du patriarcat : quel est selon toi le mécanisme le plus efficace pour ce système aujourd’hui ?

R : Il y a des choses qui changent et d’autres qui ne changent pas ; la prostitution en tant que telle n’a pas vraiment changé, la violence de genre non plus. Ce qui a changé ce sont les formes de légitimation de l’oppression : les pratiques qui étaient auparavant justifiées par l’ordre divin et la biologie sont aujourd’hui justifiées au nom du libre choix, de l’empowerment et de la diversité. C’est une façon de s’approprier le discours radical qui s’est manifesté dès les années 70. Moi je crois au véritable libre choix, c’est-à-dire, au choix de celles et ceux qui sont libres. L’auteur de violences décide de commettre des violences. Ce n’est pas la biologie qui le lui impose, ni la femme qui le trompe.

J’ai lu récemment le témoignage de Paula ZubiaurGritos silencios (Des cris silencieux), sur une femme maltraitée physiquement par son mari durant l’époque franquiste. Le régime qu’il faisait régner à la maison était une dictature : ici c’est moi qui commande, je suis Dieu. Aujourd’hui, les auteurs de violences ne se présentent plus comme des dictateurs mais comme des victimes. « Elle me maltraite, les femmes aussi sont violentes… ». Il y a un nouveau mouvement « d’hommes-victimes » qui est beaucoup plus manipulateur parce qu’il s’agit du même agresseur mais déguisé en victime et capable d’attirer la sympathie des femmes victimes de violences.

Q : Selon toi, quel est le principal obstacle au féminisme dans cette lutte qui s’étend des rues jusqu’aux réseaux sociaux ?

R : Le féminisme actuel est beaucoup plus vaste que celui des années 60 et 70. A l’époque nous étions des milliers, maintenant nous sommes des millions. Le plus impressionnant, c’est que nous sommes à la fois intellectuelles et populistes. Nous sommes le rêve de la gauche. Nous développons des théories et nous sommes dans la rue, et puisque chaque femme est le sujet de la lutte, nous disposons d’un outil très précis pour juger les théories : notre expérience. Si une théorie est vraie, c’est comme si la nuit était éclairée d’une lumière très forte, car notre expérience est la base à laquelle nous comparons l’efficacité de la théorie. Nous avons traversé une époque très sombre, postmoderne, où on nous apprenait à aimer l’oppression comme quelque chose de subversif. La philosophie de Foucault a été détournée à cette fin. L’ère qui commence actuellement referme beaucoup plus de possibilités.

Q : Parmi ces possibilités se trouvent celles que donnent Internet et les réseaux sociaux. Quels sont selon toi les avantages et les inconvénients de la présence en ligne du féminisme ?

R : Lorsque les lois et leur application ne fonctionnent pas, les réseaux sociaux sont un outil formidable pour pouvoir réclamer justice. Le mouvement #MeToo a eu beaucoup d’impact en Suède. Des femmes qui auparavant avaient dénoncé leur violeur sans succès utilisaient maintenant les réseaux sociaux pour parler publiquement. Les violeurs sont tombés les uns après les autres : des journalistes, des gens célèbres, y compris un artiste très proche de l’Académie Suédoise qui avait maltraité et violé des femmes pendant des décennies avec une totale impunité. Cela n’aurait pas eu lieu sans les réseaux sociaux. Shaun King, du mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis, utilise la même fonction contre la brutalité de la police. Il y a aussi un danger évident ; n’importe qui peut dire n’importe quoi et personne ne sait si c’est vrai.

Q : Cette démocratisation du discours qu’Internet rend possible s’est aussi étendue au débat sur la prostitution et les mères porteuses. Ce sont deux formes d’esclavage du XXIème siècle ?

R : La prostitution et l’exploitation des mères porteuses sont les deux faces d’une même médaille. Toutes les deux font de la femme une marchandise, les deux commercialisent ce qui est le plus fondamental dans la vie humaine, le sexe et la reproduction ; les deux ont comme superstructure le mythe du libre choix et l’idéalisation de la réification [aussi appelée chosification, il s’agit d’un concept de la théorie marxiste qui désigne une forme d’aliénation dans le mode de production capitaliste], et elles sont mutuellement exclusives. Aucun prostitueur ne veut accepter un enfant qui soit le fruit d’actes sexuels achetés. Aucun acheteur auprès de mères porteuses n’a de sexe avec la mère. Comme l’a dit Marx, la bourgeoisie se construit un monde à son image ; l’homme patriarcal crée ainsi un monde où il sépare le sexe et la reproduction, les putes et les saintes, les amantes et les mères. Cela forme, littéralement, deux industries.

Q : En ce qui concerne la prostitution, la Suède a la meilleure loi pour lutter contre. Comment selon toi peut évoluer cette législation ?

R : Je suis très fière de cette loi. Le fait que personne ne puisse nous acheter est fantastique. Le nombre d’hommes qui achètent du sexe a baissé, les niveaux de traite sont beaucoup plus bas qu’en Finlande ou au Danemark. Les jeunes hommes ne pensent pas qu’ils sont plus virils parce qu’ils achètent du sexe. Au contraire, ils voient cela comme quelque chose de répugnant que ne sont obligés de faire que les hommes dégoûtants qui n’arrivent pas à être avec des femmes. Le stigmate d’avoir été en situation de prostitution est même en train de disparaître. Il y a des survivantes qui aujourd’hui parlent d’une façon qui aurait été impensable il y a trente ans. Une loi, cependant, n’est rien sans son application : son succès dépend du travail de la police. Dans les villes où il y a des unités spécialisées sur ce thème les résultats sont très bons et si tout à coup il y a un certain relâchement, cela se voit tout de suite. A Stockholm les résultats sont très bons grâce à un excellent travail. Il y a eu une tentative de criminaliser également l’achat de sexe hors des frontières du pays, comme par exemple ce qui a été fait en Norvège, mais malheureusement cela n’a pas fonctionné. En plus, il faudrait moderniser la loi pour pouvoir attaquer les sites web qui offrent entre autres des services de sugar daddies [des relations fondées sur un échange économique : des jeunes femmes qui vont sortir avec des hommes âgés pour de l’argent], ce qui revient à de la prostitution cachée.

Q : L’Europe a différentes approches pour lutter contre ce fléau. Quel est le pays qui selon toi est sur la meilleure voie ?

R : La France a une loi abolitionniste qui est beaucoup plus complète que la loi suédoise. Je pense que cela serait un exemple à suivre pour l’Espagne, parce qu’en France la prostitution était omniprésente avant la loi. En Suède il n’y en avait vraiment pas beaucoup, seulement quelques proxénètes toxicomanes, mais il n’y avait pas de véritable industrie.

Q : Pour mener l’enquête sur une partie de cette industrie, tu as passé deux ans à parcourir l’Europe pour te renseigner sur les syndicats dans ce domaine. Quelle est la principale conclusion que tu en as tirée ?

R : Que les supposés syndicats ne sont pas des syndicats. Ce sont des lobbies destinés à obtenir une légalisation totale de l’industrie. Certains sont fondés par des États comme en Hollande, d’autres par des proxénètes comme au Royaume-Uni, et d’autres par des activistes comme en France. Mais je n’ai pas trouvé un seul syndicat, dans le sens d’une organisation fondée et payée par des membres qui luttent contre les propriétaires de l’industrie. La question évidente à poser à une organisation qui s’autoproclame syndicat est : « Qu’est-ce-que vous avez obtenu ? » S’ils n’ont obtenu aucun bénéfice, ni une réduction des horaires de travail, ni des prix plus élevés, de quel type de syndicat s’agit-il ? De plus, il convient de dire que même dans une perspective strictement monétaire, en oubliant pour un moment les droits humains, une légalisation de l’industrie du sexe fait baisser les prix, alors qu’en Suède le prix d’un acte sexuel est très, très élevé parce qu’il y a peu d’offre.

Q : Bien que l’appropriation du corps des femmes soit quelque chose de séculaire, tu perçois que la montée des partis conservateurs intensifie le proxénétisme global ?

R : L’industrie du sexe n’a rien à voir avec la division politique. Elle est liée aux droits humains. Il y a des gens qui comprennent cela et d’autres non. Elle est également liée à l’offre et à la demande. S’il y a une industrie légale et ouverte, évidemment il y a plus d’hommes qui achètent du sexe. En Allemagne, un homme sur quatre achète du sexe. En Suède, le ratio est d’un pour treize. Simplement, les arguments en faveur de la prostitution changent selon la couleur politique : la droite dit que c’est quelque chose qui a toujours existé et que cela ne changera jamais, la gauche dit que vendre du sexe est un droit. On peut peindre la merde avec beaucoup de couleurs, mais ça reste du caca.

Q : Selon toi, à quoi est dû le fait que les gouvernements ne freinent pas la marchandisation du corps des femmes de manière efficace avec des instruments juridiques ?

R : Chaque jour, il y a de plus en plus de gouvernements qui comprennent cela. Il y a maintenant en Allemagne, pour la première fois, une majorité parlementaire favorable à l’abolitionnisme. Et en Nouvelle Zélande, le fait que la décriminalisation ait été un échec absolu commence à être visible. Ecoute, moi je dis toujours : la prostitution c’est du sexe entre deux personnes, avec l’une qui veut et l’autre qui ne veut pas. C’est aussi simple que ça. Comment est-il possible d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un qui ne t’aime pas et que tu dégoûtes ? L’industrie encourage un manque de respect total envers la volonté et le désir des femmes. Elle encourage le crime, les mafias, la vente de petites filles, la mort prématurée de milliers de femmes… Et elle n’a aucun avantage ! Elle n’apporte absolument aucun bénéfice à la société. Et si elle disparaît, elle ne manquera à personne. Les hommes doivent trouver des femmes qui veulent avoir des relations sexuelles avec eux.

Q : Et quand l’on  parle de « corps », à quel point ce concept est-il erroné ? Pendant des siècles, le corps a été dissocié de l’esprit, cependant l’être humain est une entité complète. A quel degré cela affecte-t-il la chosification du corps des femmes ?

R : En 1976 dans Les Temps Modernes, Anne Mignard écrivait : « nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps ». La division religieuse entre le corps et l’âme est devenue aujourd’hui sous le régime capitaliste une forme de dissociation. « Je vends mon corps, mais je ne me vends pas moi-même. » C’est comme cela que les femmes en situation de prostitution essaient de survivre, en protégeant leur âme et en adaptant leur corps. En psychologie cela s’appelle « dissociation » ; pour les marxistes il s’agit de « réification », mais c’est la même chose : l’acte de se séparer de son corps, de ne pas sentir son corps. Les témoignages de prostituées en parlent clairement. Et n’est-ce pas paradoxal ? Le sexe est un acte où il est supposé que deux personnes s’unissent pour jouir ensemble de leur corps, et là il se passe le contraire. Une personne prend du plaisir, l’autre personne se dissocie. Et la première personne ne s’en rend même pas compte. C’est toute la tragédie du prostitueur.

Interview originale : “La prostitución es sexo entre dos personas, una que quiere y otra que no. Es así de simple”

https://elpais.com/elpais/2019/10/15/mujeres/1571135439_683789.html

Texte traduit par TRADFEM, avec l’accord de Madame Ekman.

Tous droits réservés à Isabel Valdés et à El País

https://tradfem.wordpress.com/2020/03/19/la-prostitution-cest-du-sexe-entre-deux-personnes-avec-lune-qui-veut-et-lautre-qui-ne-veut-pas-cest-aussi-simple-que-ca/


De l’autrice :

Toute maternité de substitution est de l’exploitation – le monde devrait se rallier à l’interdiction adoptée en Suède, toute-maternite-de-substitution-est-de-lexploitation-le-monde-devrait-se-rallier-a-linterdiction-adoptee-en-suede/

Ce qu’est le modele nordique : mythes et réalité, ce-quest-le-modele-nordique-mythes-et-realite/

Ce sexe qui n’a plus de nomce-sexe-qui-na-plus-de-nom/

Le prostitueur moderne et sa nounou Queer le-prostitueur-moderne-et-sa-nounou-queer/

Comment la prostitution est devenue le secteur professionnel le plus moderne au mondecomment-la-prostitution-est-devenue-le-secteur-professionnel-le-plus-moderne-au-monde/

La puta y la virgen representan a dos industrias en el mercadokajsa-ekis-ekman-la-puta-y-la-virgen-representan-a-dos-industrias-en-el-mercado/

L’être et la marchandise – Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soiLa transgression fétichiste des frontières se différencie de la dissolution révolutionnaire des mêmes frontières

Extrait de l’ouvrage « L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi », extrait-de-louvrage-de-kajsa-ekis-ekman-letre-et-la-marchandise-prostitution-maternite-de-substitution-et-dissociation-de-soi/

Entretien : Être et être achetée: Une entrevue avec Kajsa Ekis Ekman

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.