Introduction et sommaire du livre de Jules Falquet : Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux (2ème partie)

Avec les aimables autorisations de l’autrice
et des Editions du Croquant

Première partie : introduction-et-sommaire-du-livre-de-jules-falquet-imbrication-femmes-race-et-classe-dans-les-mouvements-sociaux-1ere-partie/

Présentation des chapitres

Les six chapitres qui composent l’ouvrage ont un double objectif. D’abord, sur un plan socio-historique, documenter l’histoire et l’action de mouvements sociaux à travers la perspective de l’imbrication des rapports sociaux de sexe, race et classe. Il s’agit notamment d’aller au-delà de l’idée que les mouvements sociaux sont, ou devraient être avant tout, basés sur la mobilisation d’identités – tout particulièrement les mouvements de femmes ou de populations racisées, souvent si naturalisées que l’on s’étonne que leurs mouvements ne soient pas unis et monolithiques. L’essentialisme stratégique qui semble poindre parfois dans certains de ces mouvements mérite d’ailleurs, lui aussi, d’être interrogé à l’aune de l’imbrication des rapports sociaux. Il s’agit également de saisir la complexité de la conscience des individu-e-s qui les composent, et des évolutions de cette conscience de soi dans le cadre de luttes collectives. Ensuite, sur le plan épistémologique, l’ouvrage cherche à comprendre les liens entre positions multiplement minoritaires et élaboration d’analyses complexes de la réalité sociale. On vise aussi à mieux saisir comment la production des savoirs est liée aux dynamiques de participation, d’autonomisation et d’alliance avec d’autres mouvements sociaux « mono-cause » (organisés pour transformer un seul rapport social). Enfin, on tentera de montrer dans quelles conditions peuvent émerger à partir de groupes sociaux minorisés à tous les égards, des projets politiques larges, qui aillent au-delà de leurs intérêts spécifiques et soient susceptibles de produire un changement global – avec pour horizon l’abolition simultanée de tous les rapports sociaux de pouvoir.

Le premier chapitre porte sur l’expérience des (ex)-guérillères du Salvador, petit pays d’Amérique centrale de 6 millions d’habitant-e-s, qui traversa douze ans de guerre révolutionnaire marxiste-léniniste (1980-1992) revendiquant la réforme agraire et la démocratisation du pays, après un long processus prérévolutionnaire porté par un fort mouvement populaire qui souleva l’ensemble du pays à partir de 1970. J’y ai moi-même vécu plus de deux ans, de 1992 à 1994, juste après la signature des accords de paix, pour y mener des recherches doctorales sur la participation des femmes au processus révolutionnaire puis au redéploiement du mouvement des femmes dans l’après-guerre. Simultanément à ce travail de recherche, en tant que (très jeune) féministe, j’ai participé à ce processus autant que je le pouvais et que les Salvadoriennes me permettaient de le faire. Ce premier chapitre reprend un article-bilan publié en 2009 sur ce que je comprenais à l’époque comme l’inévitable et utile autonomisation des femmes et de leur mouvement, des partis politiques de gauche classique. En effet, j’avais constaté un soutien paradoxal des organisations révolutionnaires « de classe » aux revendications des femmes – une forte incitation à leur engagement, assortie d’une limite à ne pas franchir : ne pas « diviser la lutte » en se revendiquant d’un féminisme forcément « (petit) bourgeois ». J’avais alors en tête l’exemple très français de la prise de distance du mouvement féministe par rapport aux partis de gauche, après d’âpres débats notamment avec les organisations gauchistes (Boon et Al., 1983).

Ce premier chapitre analyse ainsi le paradoxe qui permet à une organisation très structurée de mobiliser des militantes sur un projet faisant centralement référence à des intérêts de classe (prolétaire), qui plus est définis au masculin, alors que le profil sociologique de ces militantes est tout autre. Je m’y concentre sur la construction idéologique1 de ce processus « d’arraisonnement des femmes », une notion que j’emprunte à Mathieu (1985 a). J’éclaire ensuite les conditions de possibilité de la (prise de) conscience individuelle et collective, par différentes femmes, d’intérêts spécifiques « en tant que femmes », en lien avec un processus de prise d’autonomie organisationnelle par rapport aux partis et à un rapprochement avec le mouvement féministe continental.

Il s’agit donc de réfléchir à ce que peuvent signifier les « intérêts » des femmes, alors qu’elles sont traversées par d’autres rapports sociaux, ici tout particulièrement de classe. Il s’agit aussi de penser la façon dont certaines Salvadoriennes ont, à la suite de leur expérience dans la guérilla, tenté de construire un mouvement prenant en compte à la fois la lutte contre le système capitaliste et des perspectives féministes. Ce premier chapitre permet également de constater la fausseté de l’idée selon laquelle les mouvements se construisent sur la base des identités « préexistantes » des militant-e-s. Bien au contraire, c’est au sein même des luttes que les individus construisent progressivement une conscience de leurs intérêts et un projet politique. Ce projet ne correspond pas forcément mécaniquement à leur position sociale objective et peut aller bien au-delà, voire contre, certains de leurs intérêts « objectifs ».

Le deuxième chapitre se penche sur une autre lutte armée, apparue à peine deux ans après la fin de la guerre au Salvador, dans un territoire très proche et pourtant profondément différent. Alors que la guérilla salvadorienne concernait l’ensemble d’un petit pays ethniquement très homogène, dans une claire perspective marxiste-léniniste, la lutte néo-zapatiste, tout en suscitant un enthousiasme considérable dans tout le pays et à l’étranger, ne concerne qu’une partie restreinte d’un Etat particulièrement déshérité et méconnu du pays, le Chiapas. Cette lutte est menée de surcroît par un acteur presque exclusivement paysan-Indien. Ainsi, après avoir analysé un mouvement posant à la fois des questions de classe et de sexe, on examinera un mouvement où c’est la race (fortement corrélée à la classe mais mise en avant à l’exclusion de celle-ci) qui se combine au sexe.

L’interrogation se déploie en deux temps. Le premier correspond au tout premier travail de terrain que j’ai réalisé pendant presque un an, entre 1989 et 1990, à propos de la scolarisation différentielle des fillettes Indiennes au Chiapas. J’avais alors l’impression que les fillettes, et plus largement les femmes Indiennes, étaient prises en tenailles par une contradiction entre d’une part la nécessité d’étudier au moins autant que les garçons pour pouvoir « se débrouiller » dans le vaste monde métis et d’autre part, la volonté (parentale et communautaire) de les préserver de la violence raciste, voire ethnocidaire, des logiques acculturatrices du système scolaire – cela d’autant plus que leur était assigné le rôle de principales agentes de transmission de la langue maternelle et de la culture quotidienne. Cette assignation, pour efficace qu’elle soit sur le plan collectif pour garantir une certaine « préservation culturelle », me semblait problématique, car reposant sur la contradiction entre des intérêts en tant que femme et d’autres en tant qu’Indienne, ainsi que sur l’obligation pour les femmes de faire passer leurs intérêts « en tant que femme » derrière leurs intérêts « en tant qu’Indienne » et surtout derrière les intérêts supérieurs de leur communauté voire des populations Indiennes en général. Le deuxième temps s’ouvre quelques années après, lorsque l’un des tout premiers textes que le soulèvement zapatiste fait connaître est une « Loi révolutionnaire des femmes zapatistes ». Il s’agit alors de comprendre comment les Indiennes zapatistes ont réussi à affirmer des intérêts « en tant que femmes » dans une organisation politique originellement marxiste-léniniste, en se structurant en tant que femmes mais sans quitter l’organisation « mixte », et surtout comment depuis leur propre position minoritaire dans les rapports sociaux de sexe comme dans ceux de race, elles ont réussi à concilier leurs intérêts de race et de sexe.

Cependant, en examinant cette loi plus précisément, on se rend compte que les choses sont plus complexes et que la diversité des Indiennes empêche de penser leurs intérêts comme pleinement unifiés. Qui plus est, elles doivent éviter le piège d’une instrumentalisation par l’Etat, qui tente d’utiliser un discours « de genre » pour attaquer une des bases de la survie matérielle et culturelle des populations Indiennes : l’accès collectif à la terre. A nouveau, on insistera sur l’importance du contexte pour comprendre comment s’imbriquent concrètement les rapports sociaux. D’abord, le contexte historique et politique : les situations de guerre, répression et clandestinité ou de polarisation socio-politique intense, restreignent considérablement les possibilités de penser et d’agir de manière complexe. Ensuite, le contexte culturel, qui implique une conceptualisation particulière du sexe et du genre. Ici, une conception proche du mode II semble avoir favorisé l’organisation « en tant que femmes », même si cela ne préjuge pas d’orientations « féministes ». Enfin, sur le plan épistémologique, on verra qu’un point de vue minoritaire dans les deux rapports permet de comprendre qu’il est possible de concilier ses intérêts de sexe et de race, là où des femmes blanches (comme moi-même) ou des hommes Indiens (comme leurs parents et camarades) tendent à les traiter comme opposés.

Le troisième chapitre reprend un travail de sociohistoire réalisé en 2005 depuis la France, en plein débat sur la question des signes religieux à l’école. Tentant un pas de côté dans les débats très virulents concernant le racisme au sein du mouvement féministe français, avec le souhait de faire réapparaître dans la discussion aussi bien les différences de classe que la question de l’hétérosexualité, je me consacrai alors à traduire la Déclaration féministe Noire du groupe états-unien Combahee River Collective. En effet, ces militantes avaient proposé une analyse particulièrement importante des effets imbriqués de quatre systèmes d’oppression simultanés et qu’elles se refusaient à hiérarchiser : le racisme, le patriarcat, le capitalisme et l’hétérosexualité. Cependant, elles avaient posé ce débat dans un contexte historique et culturel bien différent et assez mal connu en France, qu’il me semblait capital d’expliciter. Je me livrai alors à une longue recherche bibliographique – aidée par les immenses progrès d’internet et plusieurs complices-intermédiaires politico-cuturelles – qui m’amena à mieux cerner les conditions de possibilité de production d’une telle analyse et à mieux comprendre les pratiques politiques proposées, en conséquence, par le groupe.

Il s’avère particulièrement intéressant, avec ce chapitre, de rattacher pour une fois les Etats-Unis non pas tant au monde occidental et au Nord qu’au reste du continent Américain. J’y propose également un changement d’échelle. En effet, il ne s’agit plus d’un vaste mouvement social possédant une dimension armée, affectant un important territoire sur plusieurs décennies, dans un contexte majoritairement rural et paysan. Au contraire, on parle ici d’un groupe de quelques dizaines de personnes à peine, essentiellement de classe populaire, mais cette-fois-ci urbaines. Et au lieu de saisir les rapports sociaux imbriqués à partir de certaines contradictions apparentes, il s’agit de comprendre comment les rapports sociaux sont analysés par des personnes placées en situation minoritaire dans tous ces rapports simultanément.

Ces personnes ont participé à des groupes organisés autour de la race, à d’autres organisés autour du sexe et à d’autres encore, autour de la classe, mais décident de s’organiser de manière autonome – tout en continuant à participer dans les autres mouvements. Le chapitre discute également la façon dont les membres du Combahee River Collective ont formulé une politique « de l’identité » qui, en réalité, critique toute naturalisation de l’identité et propose au contraire des objectifs politiques « universels ». J’y analyse leurs stratégies et leurs apports, notamment dans le domaine de la critique de l’institution familiale et des métaphores naturalistes qui s’y rapportent. Enfin, sur le plan épistémologique, ce chapitre permet de constater que même le point de vue épistémique « privilégié » qui était le leur, depuis une situation entièrement minoritaire, peut déboucher sur un point aveugle.

Le quatrième chapitre prolonge l’analyse des apports considérables des féministes Noires d’Améfrique ladine en retournant dans le sud du continent et dans les Caraïbes. Il nous permet de saisir la grande diversité des conceptualisations de la race, basées sur des rapports sociaux de race bien différents, alors même que ces rapports sociaux concernent tous des populations Noires issues de la traite et de l’esclavage dans des cadres de suprématie blanche. Depuis les années 80 jusqu’à l’actualité, en insistant sur la décennie 90 durant laquelle se développent les conceptualisations fondamentales de plusieurs groupes, j’évoquerai dans ce chapitre essentiellement les contextes bien distincts du Brésil et de la République dominicaine, qui ont vu naître plusieurs organisations et initiatives précurseuses particulièrement significatives. Il s’agit ici de réflexions issues de groupes de femmes Noires d’origine populaire urbaine, qui partent d’emblée du principe de l’imbrication des dimensions raciales, sexuelles et capitalistes et qui pour beaucoup d’entre elles, s’inscrivent également dans une militance lesbienne organisée (les militantes du Combahee pour leur part, à l’époque, se disant lesbiennes à titre plus personnel).

On constatera ici que la définition différente du métissage et de la race, ainsi que le contenu explicitement culturel de l’identité Noire, qui constituent leur contexte, conduisent les militantes à une analyse passablement différente de celle du Combahee. De surcroît, en se projetant dans un cadre transnational et continental et en se déployant sur une période bien plus longue, les analyses du féminisme Noir améfricain et caribéen débouchent sur une réflexion particulièrement importante. En effet, certaines d’entre elles parviennent à dépasser radicalement les perspectives identitaires et les luttes locales immédiates pour raisonner clairement en termes de rapports sociaux imbriqués, de construction de mouvement à l’échelle transnationale et se projeter dans une analyse globale de la mondialisation, depuis le Sud.

Au plan épistémologique, on verra que c’est en ancrant leur position collective comme femmes racisées et appauvries vivant dans des régions du monde qui affrontent la recolonisation, dans une longue histoire d’activisme et de résistance, structurée par l’élaboration d’une culture elle-même orientée par des spiritualités alternatives, que ces féministes parviennent à une analyse si complète et « universelle » de l’imbrication des rapports sociaux et de la dynamique historique de cette imbrication. C’est aussi à partir de là que peut naître leur proposition de « devenir Noir-e-s » comme projet politique.

Le cinquième chapitre ouvre la réflexion sur le mouvement féministe latino-américain et des Caraïbes, analysé globalement, à l’échelle transnationale, notamment à travers ses rencontres continentales, en revenant sur les origines de la période contemporaine, c’est-à-dire principalement le dernier tiers du vingtième siècle. Il s’appuie sur trente ans de participation plus ou moins intense et directe à ce mouvement et à ces rencontres, tout particulièrement autour de la VIème rencontre continentale de 1993 au Salvador, au cours de laquelle s’est noué une opposition durable entre deux grandes tendances, « autonomes » et « institutionnelles », sur fond de préparatifs de la Conférence ONUsienne de Pékin. Le chapitre reprend une série d’articles que j’ai publiés sur les VIème, VIIème et VIIIème rencontres féministes continentales, ainsi que différents éléments développés dans ma thèse de doctorat.

A travers ce chapitre, il s’agit de saisir certaines spécificités du féminisme continental qui, en comparaison des mouvements d’Europe, paraît particulièrement fort, massif, organisé et unifié. Les origines politiques de ses premières militantes, tout comme la composition de classe et de « race » de la population du continent, expliquent certaines de ses particularités. On soulignera également le poids d’un contexte historique et géopolitique plutôt défavorable, puisqu’il s’agit de la « décennie perdue » du continent, faite de dictatures et d’imposition des plans d’ajustement structurel, qui débouche sur le tournant néolibéral des années 90. Cependant, on verra que la croissance du mouvement est aussi liée à des stratégies de construction particulièrement efficaces dont il s’est doté – reconnaissant et affrontant les différences de classe-race et les oppositions politiques en son sein à travers une distinction explicite entre mouvement féministe et mouvement des femmes, et grâce à la proposition originale du « féminisme des secteurs populaires ». On verra également comment ce courant, porté à l’origine par des militantes « de gauche » cherchant à lier les questions de sexe et de classe, s’est transformé en tendance « fémocrate » accompagnant résolument l’inclusion des « pauvres femmes du Sud » dans le courant principal du « développement » désormais néolibéral prôné par la coopération internationale.

Sur cet aspect, le féminisme du continent peut être observé comme un « laboratoire » fascinant de la nouvelle politique des institutions internationales, dont les femmes du continent ont involontairement constitué les cobayes et simultanément, les premières et très perspicaces analystes. Le paradoxe cruel auquel a abouti le « féminisme des secteurs populaires » peut s’expliquer par le divorce croissant entre les intérêts objectifs de la nouvelle élite transnationalisée qui se forme dans le sillage des Conférences ONUsiennes, et ceux des femmes populaires souvent racisées du continent qui font l’objet de l’attention des premières – les unes se voyant rémunérer en dollars pour leurs rapports tandis que le brutal appauvrissement des autres suite à l’ajustement structurel peine à être compensé par des micro-projets productifs. C’est ainsi qu’on comprendra l’échec d’une réelle alliance autour du projet pourtant prometteur de lier les luttes féministes avec la lutte de classe, au moment même où le tournant néolibéral du capitalisme l’aurait pourtant rendu particulièrement utile. Le fait est que le même phénomène d’institutionnalisation du féminisme à travers la promotion internationalisée du « genre » et l’ONGisation du mouvement féministe s’est étendue progressivement jusque dans les pays du Centre, contribuant également à produire dans ces pays un divorce croissant entre femmes, selon des logiques différentes mais pourtant parallèles liées à une certaine dépolitisation-déradicalisation du mouvement.

Le sixième et dernier chapitre aborde précisément l’autre face de ce processus, en présentant vingt ans d’histoire du courant auto-baptisée « autonome », qui se constitue dès 1993 comme la tendance opposée à l’institutionnalisation du mouvement sous l’égide de la coopération internationale. Même s’il s’agit d’un courant minoritaire, aujourd’hui fragmenté et fortement invisibilisé dans la plupart des recherches, il s’avère particulièrement important à étudier. En effet, il propose un regard extrêmement critique, décapant et précurseur sur le processus ONUsien de Pékin de 1995 et plus largement, sur le « développement ». Vingt-cinq ans et deux crises économiques majeures plus tard, certaines de leurs analyses commencent à se frayer un chemin dans le sens commun, notamment la critique du micro-crédit « pour les femmes » et le rejet de la doctrine néolibérale du FMI et de la Banque mondiale et même de la sollicitude empoisonnée de l’ONU dans le rôle du « policier gentil » du nouvel ordre global et d’« allié des femmes ».

On voit dans ce chapitre comment, après des débuts percutants au moment de Pékin, le courant « autonome » éclate puis se recompose progressivement au début des années 2000, dans un dialogue critique avec le reste du mouvement féministe du continent, mais surtout grâce à son travail dans le mouvement lesbien et au cours des rencontres continentales de ce dernier. En effet, celles qui prennent la tête de la réflexion sont des lesbiennes, au sens politique de Wittig, mais aussi pour plusieurs d’entre elles, racisées et très impliquées dans la lutte contre le racisme et ses manifestations concrètes et structurelles : militarisation et guerre pour assurer la colonisation interne et internationale. Ainsi, l’autonomie évolue progressivement vers une analyse de l’imbrication des logiques hétéropatriarcales, racistes et classistes du néolibéralisme. La participation aux luttes concrètes conduit certaines militantes à une réflexion de plus en plus poussée sur la véritable recolonisation du continent. Le lien avec d’autres femmes et féministes Autochtones et Afros, comme avec une frange alternative de l’université, amène toute une partie d’entre elles sur la piste des analyses décoloniales, dont elles constituent aujourd’hui le ferment le plus prometteur.

Sur le plan épistémologique, on verra que c’est en liant théorie et pratique, grâce à une réflexion collective à l’échelle transnationale permise notamment par les rencontres féministes puis lesbiennes-féministes continentales et les logiques d’auto-formation, et enfin parce qu’une partie significative d’entre elles occupent des positions minoritaires aussi bien dans les rapports de sexe que de classe et surtout de race-nationalité-statut migratoire, qu’une partie des féministes autonomes d’Abya Yala est parvenue à proposer des analyses, des stratégies et des actions parmi les plus novatrices et porteuses d’espoir que l’on peut trouver à l’heure actuelle. Elles ne demandent qu’à être mieux connues, partagées et bien évidemment, adaptées au contexte, prolongées et mises en pratique.

Jules Falquet : Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux

Editions du Croquant, 304 pages, 15 euros

https://www.editions-croquant.org/component/mijoshop/product/596-imbrication

 

Table des matières

Introduction

Première partie : Femmes dans des mouvements sociaux à hégémonie masculine

Chapitre 1 : A qui appartiennent les femmes ? Sexe et classe dans l’expérience des révolutionnaires salvadoriennes

I. Se constituer en classe : deux siècles de débats entre marxisme et féminisme

Quelles classes en formation ?

Classe versus sexe à partir de la IIIème internationale

II. Le discours du FMLN sur « la question des femmes » : fusion dans le peuple et surcroît de travail

Quand la dénonciation du « machisme culturel » cache les rapports sociaux de sexe

La participation, droit et devoir des femmes

Prolétarisation, transformation de soi et transmutation des intérêts des femmes

Amour et sacrifice : un nouvel idéal de féminité, austère et responsable

III. Autonomisation des femmes et de leur mouvement : éléments déclenchant et contexte de possibilité

Premiers points d’achoppement dans les fronts de guerre

Tensions dans le militantisme urbain et civil

Les possibilités ouvertes par la « dépolarisation » de l’après-guerre

Stratégies d’autonomisation

Chapitre 2 : Lutter pour la culture et pour la terre. Sexe et race-classe dans l’expérience des femmes Indiennes zapatistes

I. Etudier ou préserver la culture : oppositions entre les intérêts comme Indiennes et comme femmes ?

Dans ou hors les communautés, une situation difficile

Institution scolaire problématique et scolarisation différentielle des filles

Une stratégie collective de préservation culturelle ?

II. La Première Loi révolutionnaire des femmes zapatistes: des revendications collectives comme Indiennes et comme femmes

Un processus d’organisation et de réflexion au long cours

Une loi « radicale » qui s’ignore comme telle ?

III. Les enseignements de la Deuxième loi des femmes

Des revendications de femmes mais pas nécessairement féministes ?

Complexité des stratégies, diversité des Indiennes

IV Un contexte difficile : guerre de basse intensité autour des ressources

Les logiques de la « guerre sale »

La terre, un enjeu central

Annexe : Proposition d’augmentation de la Loi révolutionnaire des femmes zapatistes

IIème partie : Féminismes dans la diaspora Noire

Chapitre 3 : Le Combahee River Collective et la découverte de l’imbrication des rapports sociaux aux Etats unis

I. Les luttes Noires et féministes dans les Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale

1945-1963 : vers la déségrégation ?

1964-1968 : des Droits civiques au Black Power en passant par la « famille Noire »

1968-1980 : le déploiement du féminisme Noir

II. Une histoire du Combahee River Collective

Surmonter les obstacles à l’organisation, une longue histoire

« Tout ce que je suis, au même endroit » : la visibilité du lesbianisme

Une « politique de l’identité » mais pas « identitariste »

Séparatisme, autonomie et coalition

Chapitre 4 : Le féminisme Noir d’Amérique latine et des Caraïbes des années 90 : la construction d’une améfricanité critique

I. Diversité des situations nationales, unité de la diaspora post-esclavagiste 

Des réalités variées

Effets des migrations internationales récentes

Brésil et République Dominicaine, premières luttes et analyses

II. Les féministes Noires et les autres mouvements  sociaux

Affronter l’invisibilisation et le racisme

Les alliances à construire

Une épistémologie alternative

III. Quelques apports du féminisme Noir d’Abya Yala

Une analyse complexe de l’identité

De la culture à la spiritualité, de la spiritualité à la politique

Devenir Noires et noircir le féminisme

IV. Développement d’une pensée critique

De l’identité à l’imbrication des rapports sociaux

Penser les institutions internationales et la mondialisation

IIIème partie : Imbrication des rapports sociaux dans un mouvement féministe continental

Chapitre 5 : Le féminisme latino-américain et des Caraïbes(1975-1995) : de la révolution à l’ONGisation

I. Une histoire rythmée par les rencontres continentales

Les années « héroïques »

Le « boom » du mouvement et le début des rencontres continentales

Définir le féminisme par rapport au mouvement des femmes

II. Du « féminisme des secteurs populaires » à l’ONGisation du mouvement 

Crise économique et transformations des années80

Le poids des traditions politiques de la gauche

L’impact du « développementiste »

Le tournant néolibéral des années90 et l’ONGisation

Annexe 1 : Tableau synthétique des rencontres continentales

Annexe 2 : De l’amour à la nécessité

Chapitre 6 : « Féministes autonomes » latino-américaines et caribéennes : vingt ans de critique à la coopération au “développement”

I. Vingt ans d’histoire

Les années Pékin et la critique du « développement » selon l’ONU

Le nouveau millénaire : recompositions et importance du lesbianisme-féministe

II. L’autonomie aujourd’hui

Rencontres féministes continentales et renouveau

Critique de l’économie néolibérale

Le GLEFAS et les débuts d’un féminisme décolonial et contre-hégémonique

III. Repenser le genre et les rapports sociaux

Le genre néolibéral

Imbrication des rapports sociaux et alliances

Epilogue


1

 Jai analysé ailleurs ses dimensions matérielles, notamment la division sexuelle du travail révolutionnaire (Falquet, 2003 et 2019).

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