Engagement féministe et engagement syndical

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Postface d’Annick Coupé à l’ouvrage de Guillermo Wolf : Des brebis noires créent les syndicats Sud

Mon engagement militant comme mon engagement syndical remonte à longtemps… Dans les années 1970, j’étais à la fac en Normandie. J’ai côtoyé des organisations politiques d’extrême gauche, notamment maoïstes. Je me suis engagée dans le militantisme politique dans un groupe maoïste. Ensuite, j’ai laissé tomber mes études à la fac et j’ai cherché du travail. Ce n’était pas forcément dans l’esprit du tournant ouvrier (1), mais il fallait que je bosse. J’ai trouvé un boulot de caissière dans un supermarché Continent à Caen, je me suis syndiquée car il était évident pour moi qu’il fallait se syndiquer. Dans l’entreprise, deux syndicats étaient présents. FO, qui était considéré comme un syndicat jaune, ou tout du moins très lié à la direction, et une section CFDT combative. Je me suis donc syndiquée à la CFDT.

Globalement, ça commence donc avec mon engagement politique à l’université qui allait de pair avec le fait de se syndiquer.

Je ne suis pas d’une famille ouvrière, ni de tradition de gauche. Je viens d’une famille de petits commerçants. Mon engagement n’est donc pas issu d’une tradition familiale. C’est vraiment une prise de conscience politique dans le milieu étudiant qui a fait que je me suis engagée en politique ; de là, quand je suis rentrée dans le monde du travail je me suis naturellement syndiquée. À ce moment-là je n’avais pas particulièrement une vision féministe. Chez les maos, le féminisme n’était pas considéré comme un combat important, c’était « un combat de petite-bourgeoise… ». Quand je me suis syndiquée à la CFDT fin 1972, c’était un engagement syndical à côté d’un engagement politique, mais il n’y avait pas à ce moment-là de dimension féministe.

Cet engagement politique a sans doute modifié le cours de ma vie personnelle. Je ne sais pas à quoi aurait ressemblé ma vie si je n’avais pas pris le chemin du militantisme… C’est évident qu’en découvrant la politique j’ai aussi découvert le fait qu’il y avait une forme d’organisation familiale traditionnelle qui n’était pas très émancipatrice… Adolescente, j’étais en rébellion contre ma famille, et j’avais envie d’une autre vie, autre que celle que je voyais autour de moi : « Il faut se marier, avoir des enfants, etc. ». En même temps, c’est paradoxal puisque j’ai eu une fille très jeune, à 20 ans, et ce n’était pas du tout un accident, à l’époque la contraception commençait à exister.

Je me suis beaucoup engagée à la fois dans le militantisme politique et dans le militantisme syndical ; pour moi, ça me semblait évident que, quand on s’engageait, c’était pour faire quelque chose concrètement, s’impliquer et pas uniquement rester dans les théories, les discours. Ça a donc forcément marqué ma vie ; le militantisme m’a pris beaucoup de temps, d’énergie parce que je considérais que je devais être présente sur beaucoup de combats. J’ai aussi, assez vite, rencontré la question du féminisme, puisque personnellement j’ai été concernée par la question de l’avortement. La loi Weil a été mise en place pour cinq ans à l’automne 1974. J’ai avorté avant cette date. Je suis allée voir un groupe MLAC qui pratiquait l’avortement ou organisait les femmes pour aller avorter à Londres. Ce n’était pas seulement rendre service à ces femmes. Il y avait aussi un discours politique, militant. On se réunissait, on discutait de ces questions. Là, j’ai commencé à prendre un peu conscience des enjeux féministes, alors que dans mon organisation politique, c’était extrêmement marginal, voire rejeté. J’ai donc commencé à avoir quelques idées sur cette question. C’est surtout quand je suis venue à Paris en 1976, pour des raisons personnelles, que je commence à m’engager dans ce combat. À cette période, je suis encore militante dans ce groupe politique maoïste, mais j’ai commencé à prendre mes distances par rapport à un certain nombre de choses qui ne me plaisaient plus trop. Mon évolution féministe va alors s’accélérer. Je prends conscience que les questions féministes ne sont pas prises en compte et qu’il y a des pratiques internes à cette organisation politique qui m’apparaissent alors inadmissibles dans une organisation qui se veut révolutionnaire. Je vais commencer à prendre de la distance. Parallèlement, je commence à fréquenter des groupes de femmes sur Paris et ça va s’accélérer quand je vais rentrer aux PTT. Je passe un concours et je suis nommée en mars 1978 aux Chèques postaux, aux services financiers de La Poste à Paris : établissement postal qui compte à cette période 13 000 employé·es, dont une très grande majorité de femmes. Il y a un groupe femmes d’entreprise aux Chèques postaux dans lequel se regroupent des militantes de la CFDT et de la CGT : c’est vraiment un groupe intéressant. C’est à ce moment-là que je vais vraiment m’engager dans le combat féministe. Et cela va aller de pair avec ma rupture avec l’organisation maoïste.

Mon engagement militant va impacter ma vie personnelle. J’ai une fille, qui est née en 1973. Quand je rentre aux PTT, elle a déjà 6 ans. De toute façon, moi, j’ai toujours considéré que le fait d’avoir un enfant ne devait pas m’empêcher de militer. Ce n’était pas toujours facile, d’autant plus que je me suis séparée de son père alors qu’elle était petite. Mais j’ai toujours pensé que je ne devais pas laisser de côté mes engagements politiques ou syndicaux parce que j’avais une enfant et que les femmes devaient pouvoir assumer tous leurs choix, même si elles avaient des enfants. J’étais dans un milieu de travail, aux PTT, et dans un syndicat CFDT des Services financiers de la Poste, où il y avait beaucoup de femmes, qui étaient aussi en charge d’enfants ; on rencontrait les mêmes problèmes, les mêmes difficultés il fallait donc trouver des réponses concrètes, parfois faire garder les enfants de l’une par l’autre, etc. Au sein du syndicat, c’est vrai que ça reposait et ça s’organisait entre les femmes et assez peu avec les militants hommes. Ça restait un problème de femmes : nous partagions l’idée que les femmes devaient militer et qu’il fallait donc trouver des solutions dans un cadre collectif.

Quand la rupture se fait avec la CFDT, en 1988, et que je m’engage dans la construction de SUD-PTT, ma fille est déjà grande, elle a 15 ans, ce n’est donc pas les mêmes contraintes organisationnelles. D’autres problèmes se posent, c’est une période où je pense qu’elle a été beaucoup livrée à elle-même, ce qu’elle a pu trouver très bien, même si avec le recul, et les difficultés qu’elle a rencontrées par la suite, je me demande toujours si je n’aurais pas dû être plus présente…

Ce que j’ai réussi à faire, prendre des responsabilités syndicales, je n’en fais pas un modèle, une exemplarité. J’ai réussi à ce que mes engagements ne soient pas freinés ou mis en difficulté par mes responsabilités familiales, mais j’ai conscience que c’est très compliqué pour beaucoup de femmes.

En tant que secrétaire régionale de la CFDT-PTT sur la région parisienne, j’étais permanente syndicale lorsque nous nous sommes fait virer de la CFDT, à la fin 1988. Je suis alors retournée au boulot comme les autres militant.es sanctionnés. Ça compliquait un peu les choses. Mais d’un point de vue familial, je n’avais pas de difficultés particulières si ce n’est qu’il fallait militer le soir, les week-ends, etc. Mais il ne faut pas oublier que dans le secteur privé l’absence de droits syndicaux oblige les gens à faire des réunions le soir ou parfois le week-end.

La place des femmes dans l’organisation syndicale

Au premier congrès de SUD-PTT, en septembre 1989, on a une discussion sur la mise en place d’une -commission femmes, d’une part, et d’autre part, de places réservées, quotas, au bureau national de SUD-PTT. Ces discussions n’étaient pas si simples. Sur la commission femmes, il y a une discussion sur le fait qu’elle soit mixte. Je défendais, avec d’autres, l’idée d’une commission femmes non-mixte, mais nous avons été mises en minorité. Nous avons accepté et dans les faits, un homme est venu quelquefois et au bout d’un an ou deux, nous nous sommes retrouvées en non-mixité. Nous avons fait la démonstration que nous avions besoin d’espaces et de moments en non-mixité. Le débat concernant les quotas avait été aussi très difficile. Nous nous sommes divisées entre copines qui venaient de la CFDT, qui étions investies dans les commissions femmes de la CFDT, qui étions féministes, sur le fait qu’il fallait des quotas ou non. Pour moi, c’était une évolution. Quand la CFDT, au niveau confédéral, a mis des quotas en place, en 1982, c’est mon syndicat qui avait combattu cette mesure au congrès de Metz et je partageais alors ce point de vue, considérant que les femmes devaient s’imposer dans les responsabilités sans mesures « protectrices ». Ensuite, j’ai évolué sur cette question, et j’ai défendu l’instauration d’un quota lors de la mise en place du bureau national de SUD-PTT. Je pense toujours que les quotas sont utiles, sont un outil, même si ce n’est pas une fin en soi. Bien sûr, le fait d’avoir des quotas ne réglera rien si on ne fait pas autre chose et si l’on n’a pas une vision féministe des problèmes. Malgré tout, je suis persuadée que si on ne passe pas par là, la « pente naturelle » amène les hommes à occuper les places et pas les femmes. Il faut à des moments donnés des actions volontaristes. Tout ça pour dire qu’en même temps que nous avons eu ces discussions, on avait commencé à discuter sur des mesures organisationnelles pour favoriser la place des femmes : les heures de réunion, par exemple. À SUD-PTT, nous avions établi le principe de pouvoir rembourser les frais de gardes d’enfants pour des femmes qui sont au bureau national et qui viennent à des stages, qui sont obligées quand elles habitent en province de dormir à Paris ou des choses comme cela. Mais en fait ça a été peu utilisé : ce qui veut dire que le fait que les femmes ne prennent pas assez de responsabilités, ou en tout cas la place qui leur revient dans les structures syndicales, n’est pas uniquement un problème matériel. C’est un système de domination qui est bâti à la fois sur des habitudes de fonctionnement, des volontés de pouvoir qu’ont consciemment ou inconsciemment les hommes ; et quand une femme prend une place, c’est une place en moins pour les hommes. Ce sont ces mécanismes de domination et d’oppression qui fonctionnent et auxquels il faut s’attaquer. Il faut passer par des mesures volontaristes, par un débat politique sur la nature de ces freins, par des analyses genrées sur les revendications et le fonctionnement interne des syndicats, par de la formation…

Mon engagement féministe depuis est allé de pair avec mon engagement syndical. J’ai milité au sein du groupe femmes Chèques postaux qui participait lui-même à la coordination nationale des groupes femmes, c’était plutôt la tendance « lutte de classes » du mouvement des femmes dans la fin des années 1970. J’ai participé très régulièrement, notamment aux réunions nationales. J’ai participé aux premières réunions de la Cadac dans les années 1990, puis au CNDF, qui s’est mis en place après 1995 : une coalition entre des associations féministes, des organisations politiques, des syndicats ; c’est une autre forme de lutte sur le terrain féministe. J’ai toujours suivi ces questions, dans les années 1990 au nom de SUD-PTT puis au nom de Solidaires. Ce n’est pas que mon engagement personnel, c’est aussi le choix que nous avions fait à SUD-PTT et à Solidaires d’un travail femmes qui repose sur la question du travail et du militantisme syndical dans les entreprises mais aussi sur le fait que l’on devait s’articuler avec des combats féministes plus globaux. Pour moi, cela fait partie des choses fondamentales pour le type de syndicalisme que l’on veut faire. On ne pourra faire avancer la question de l’égalité dans le monde du travail qu’en la pensant globalement Ce qui se passe dans les entreprises du point de vue des inégalités hommes/femmes a évidemment à voir avec les politiques d’entreprise mais a à voir aussi avec ce qui se passe dans la société du point de vue des rapports hommes/femmes, des rapports de domination qui persistent. C’est vraiment très important pour moi de le penser globalement même si ce n’est pas toujours facile.

Je pense avoir toujours essayé de porter dans la construction de SUD-PTT et dans la construction de Solidaires cette dimension féministe. En animant la commission femmes, par exemple, en restant vigilante pour faire avancer ces questions dans SUD-PTT puis dans Solidaires. Les choses avancent petit à petit, mais il reste beaucoup à faire. Dans les statuts de Solidaires on a voté le fait que cette union syndicale se revendiquait d’une démarche féministe. C’est très positif, c’est-à-dire que tous les syndicats qui constituent Solidaires ont accepté ça, symboliquement c’est très important. Mais cela peut rester une déclaration d’intention si cela n’est pas traduit en permanence à tous les niveaux de l’organisation syndicale. C’est une référence dans un texte important que sont les statuts, c’est un élément fondateur. On peut donc s’appuyer là-dessus pour avoir une légitimité pour amener des débats, pour essayer de faire avancer les choses.

Depuis plus de vingt ans, nous organisons des journées intersyndicales femmes qui ont été construites avec la FSU et avec la CGT. Au départ, c’était surtout des militantes de SUD-PTT, moi et quelques autres, qui étions dans cette initiative. Petit à petit, on a réussi à élargir, et maintenant ce sont entre 150 et 200 personnes de Solidaires qui y participent chaque année quasiment exclusivement des femmes même si les journées sont mixtes, et pas mal de syndicats de Solidaires de différents secteurs professionnels y sont représentés. Les choses avancent. J’ai contribué avec d’autres militantes à faire en sorte que ça traverse l’ensemble des organisations de Solidaires. Mais il y a encore du chemin à parcourir !

Le fait d’avoir une vision politique féministe inscrite dans les textes limite sans doute les attitudes sexistes. Je pense que les militant·es qui ont animé Solidaires avec moi et qui animent Solidaires aujourd’hui portent cette valeur-là. Le fait d’avoir des militantes féministes à Solidaires contribue à créer des espaces, non pas parfaits, mais où ces valeurs féministes sont présentes.

Un mouvement féministe divers

Le mouvement féministe a toujours été pluriel. Aujourd’hui, les courants dans le mouvement des femmes ne sont pas identifiés, structurés comme à d’autres époques. Dans les années 1970, il y avait des courants : lutte de classes, psychanalyse et politique (Psy et Po), etc. Je ne me reconnaissais pas du tout dans ce qui était autour de Psy et Po, qui était un courant essentialiste, théorisant sur une nature féminine qui portait en tant que telle une transformation de la société. C’était par ailleurs des textes théoriques assez illisibles et incompréhensibles de mon point de vue.

Aujourd’hui, je pense qu’on n’en est plus du tout là puisque le mouvement féministe est beaucoup plus éclaté.

Je suis convaincue qu’il faut penser l’articulation des dominations. Je pense qu’il y a à la fois des rapports de classe, mais il y a aussi des rapports de sexe et l’un ne recouvre pas l’autre. Cela me semble important de travailler ce qu’on appelle aujourd’hui l’« intersectionnalité » et ce n’est évidemment pas toujours fait dans les mouvements sociaux, en particulier dans le syndicalisme. Un exemple frappant, quand il y a eu le débat sur les retraites en 2003, la question des conséquences de cette contre-réforme était analysée, combattue, par une partie des organisations syndicales dont Solidaires, mais les conséquences que ça aurait particulièrement pour les femmes n’étaient pas mises en visibilité. Nous avions écrit, puis fait signer par les responsables femmes de la CGT, de FO et de la FSU, une tribune parue dans Le Monde qui mettait ça en avant. On a été quasiment les seul·es à en parler. Même dans les tracts de Solidaires pour qu’il y ait cette dimension-là et dire que « cette réforme, elle est mauvaise pour tout le monde, mais en particulier pour les femmes », c’était assez compliqué. En 2010, lors du conflit social suivant sur les retraites, on a, par exemple, fait un tract sur les conséquences des projets sur les retraites pour les femmes, on avait progressé…

Le combat pour l’égalité professionnelle, concrètement, dans les entreprises, même là où des syndicats de Solidaires sont présents, on a du mal à voir s’il fait réellement l’objet de batailles spécifiques.

L’apparition de la notion de « genre » il y a quelques années a conforté dans le débat politique l’idée de construction sociale, qui pour moi est une idée forte : si c’est une construction il peut y avoir déconstruction… Mon combat, ce n’est pas juste faire le constat des choses et dire « ce n’est pas bien » et d’être dans une position de victime. Personnellement et collectivement, ça m’intéresse assez peu. Par contre, si c’est une construction sociale, ça veut dire qu’on peut construire socialement autre chose et donc dans l’idée de transformation sociale qu’on porte dans le syndicalisme Solidaires, ça veut dire que cette dimension du genre doit aussi être présente. Là aussi, ça fait partie des valeurs vers lesquelles on veut aller, mais c’est une question qui reste difficile. On a vu que nous avons obtenu des avancées qui sont loin d’être négligeables, notamment sur la question du droit de disposer de son corps. Ces avancées sont vraiment fondamentales si on veut s’attaquer à la domination de genre. Mais en même temps, on voit bien qu’on est sur un terrain instable et qu’il y a toujours des retours en arrière possibles. Aujourd’hui, personne ne dit que l’on va renvoyer les femmes au foyer, parce que dans la société française je pense que ça ne passerait pas du tout. Mais on voit bien que la place des femmes sur le marché du travail, avec la précarité, le temps partiel, les bas salaires, etc., reste malgré tout une « sous-place». Les choses ne sont jamais stabilisées ou acquises.

Avoir une vision politique féministe et la porter dans son engagement syndical nous a parfois fait apparaître comme les emmerdeuses de service… Personnellement, cela ne me gêne pas au sens où j’ai suffisamment de bouteille et d’années de militantisme derrière moi pour que ça ne me déstabilise pas. De toute façon, en bousculant le mouvement syndical traditionnel avec la création de SUD-PTT et Solidaires, j’ai pu apparaître aussi comme l’emmerdeuse de service dans le syndicalisme en général…

Pour moi, être féministe est plutôt une fierté.

Je suis d’une génération où la rencontre du mouvement des femmes et du féminisme a vraiment été importante. Je pense que j’ai eu de la chance de rencontrer les mouvements féministes, même dans leur diversité, même dans le bazar où c’était, même parfois dans des moments difficiles de remise en cause personnelle. Mais je pense que j’ai eu beaucoup de chance ; c’est inenvisageable de renier ça ou de dire « non, non je ne suis pas féministe… ». Il y a eu une période, les années 1990 et début des années 2000, où c’était parfois compliqué de se dire féministe, les plus jeunes femmes ne s’y retrouvaient pas. Leur histoire n’était pas la même, on leur avait répété que l’égalité était acquise par la loi en France… Les choses ont bougé depuis une quinzaine d’années. La confrontation avec les inégalités dans tous les domaines, la question des violences sexistes et sexuelles: il y a eu une réappropriation du combat féministe par de plus jeunes générations, et y compris sur le terrain de la recherche universitaire. Cela ne se fait pas forcément dans les mêmes termes que ça s’était fait dans les années 1970, mais c’est normal et tant mieux ! Je pense que pour des jeunes filles, des jeunes femmes à qui on a mis dans la tête que tout était réglé, que ça n’allait pas dans d’autres pays mais que dans le nôtre ça allait bien, elles s’aperçoivent que la réalité n’est pas celle-là aujourd’hui. Je vois bien qu’il est beaucoup plus facile de se dire féministe aujourd’hui qu’il y a vingt ans !

Je voudrais rajouter que, pour moi, la question de la transmission aux nouvelles générations est importante. Je suis persuadée que les nouvelles féministes ou les jeunes féministes ne seront pas féministes de la manière dont je l’ai été. Chacune doit trouver son propre chemin d’émancipation. Dans son histoire personnelle on acquiert des valeurs et celles-ci peuvent être communes, mais chacune va les acquérir à sa façon. Je dis ça par rapport à des débats qui sont compliqués dans les mouvements sociaux en général et dans les mouvements féministes en particulier, par rapport aux jeunes filles et aux femmes issues de l’immigration : le débat sur le voile, la question de la laïcité et plus globalement comment les mouvements féministes pensent l’articulation avec le combat contre racisme, l’islamophobie et le lien avec les personnes racisé·es… Je pense qu’il n’y a pas un modèle pour devenir féministe ; c’est une conviction très forte pour moi. Ça veut dire que la manière dont nous (ma génération) sommes devenues féministes ne sera pas forcément la même que les jeunes femmes qui le deviennent avec une autre histoire, dans un autre contexte, etc. Parfois, avec des féministes de ma génération, il y a des tensions fortes autour de cette question.

Un engagement féministe qui s’est poursuivi de la CFDT à Solidaires

Dans la CFDT, j’ai porté les enjeux féministes à travers la commission femmes départementale et régionale. J’appartenais à un syndicat où il y avait une majorité de femmes qui travaillaient aux services financiers : nous faisions des choses que peu d’autres syndicats faisaient : des permanences sur la question des femmes battues, des permanences de la commission femmes CFDT, à la cantine, on faisait venir des associations féministes, etc. Nous avons toujours eu cette habitude-là de porter les questions féministes au sens large dans la structure syndicale. Après, quand j’étais responsable au niveau régional, c’était évidemment un peu plus compliqué parce que les différents syndicats n’avaient pas forcément cette sensibilité, mais on essayait de le porter aussi. Le fait que je me sois retrouvée en responsabilité, secrétaire régionale, à la CFDT, ça avait un certain poids ; il y avait moins de hiérarchie qu’à la CGT, mais malgré tout, j’avais « un certain pouvoir » et d’être une femme, je crois que ça mettait en visibilité que l’on pouvait être femme et avoir des responsabilités ; je pense que ça a pu aider certaines autres femmes à prendre des responsabilités.

Mon syndicat faisait partie du courant « oppositionnel » dans la CFDT. L’évolution droitière de la CFDT, vers un syndicalisme d’accompagnement, s’est faite avec un abandon des commissions femmes à l’intérieur de la CFDT dans les années 1980 et dans le contexte de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Par exemple, sur la question du temps partiel : le temps partiel s’est développé à partir de 1979 avec la première loi et surtout en 1982, sous la gauche. À ce moment-là, mon syndicat des services financiers a vraiment combattu ça, mais on était très minoritaires dans la CFDT. La CFDT, comme la CGT d’ailleurs, a accepté cette loi sur le thème : « Ça va permettre aux femmes de mieux concilier la vie familiale et la vie professionnelle. » Ça a été un piège terrible et on a bien vu depuis que ces mesures n’ont pas du tout permis de concilier ces différents aspects ; ça a évité de poser le problème des structures collectives pour les gardes d’enfants, par exemple. Pour moi, c’est vraiment une défaite par rapport à ce qu’avait apporté le mouvement des femmes dans les syndicats et en particulier dans la CFDT. À cette période, les commissions femmes dans la CFDT disparaissent, autour de l’idée que les lois sont là, que les choses vont se mettre en place petit à petit du point de vue de l’égalité hommes/femmes. Je pense qu’il y a eu une évolution politique droitière de la CFDT qui s’accompagne d’un abandon de ce qu’avait apporté le mouvement des femmes dans la CFDT. Ça ne veut pas dire que l’on va retrouver très majoritairement des femmes dans l’opposition interne, c’est plus compliqué que ça. Dans l’opposition, d’ailleurs, la question « femmes » n’est pas tant portée que ça : l’urgence est plutôt de marquer des points contre la direction confédérale. La question « femmes » ne va pas être considérée comme un clivage, même si à des moments donnés, par exemple pour des appels au 8 Mars, où la CFDT ne veut pas appeler, des syndicats oppositionnels vont le faire. Autre exemple, en 1992, et surtout en novembre 1995, quand est organisée la manifestation pour le droit des femmes (nous ne sommes déjà plus à la CFDT) on va retrouver des syndicats CFDT oppositionnels qui vont appeler à cette manifestation. Des syndicats CFDT oppositionnels appellent à des initiatives auxquelles la confédération CFDT n’appelle pas, sur le terrain femmes. Mais la question de l’enjeu féministe n’était pas centrale dans l’opposition CFDT ni dans la rupture avec la CFDT et la création de SUD-PTT.

Je pense que dans les griefs que l’on avait, en tout cas que moi je pouvais avoir, contre les évolutions des positions de la CFDT, il y avait aussi l’abandon de ce terrain féministe depuis plusieurs années. Mais, par exemple, dans l’intervention que j’ai faite au congrès confédéral de Strasbourg en novembre 1988, là où l’on se fait traiter de « moutons noirs » et où quelques jours après on se fait virer, il n’y a pas un mot sur les questions « femmes ». En tous les cas, ça n’apparaît pas comme un point clivant sur lequel on va se battre.

Aux PTT, les tensions se sont polarisées sur le conflit des camions jaunes, qui pour le coup était un conflit d’hommes.

Dès le début de la création de SUD-PTT, la question féministe, de mon point de vue, devait être présente.

Et malgré les désaccords profonds avec la CFDT et l’exclusion que nous avions subie de la part de sa direction, je n’ai pas hésité à réagir assez vigoureusement en 1995 lorsque Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, a été prise à partie dans une manifestation avec des injures sexistes inadmissibles de la part de militants de FO. Je l’ai dit publiquement. J’ai toujours affirmé que j’avais beaucoup de désaccords avec Nicole Notat sur son positionnement syndical, mais que l’attaquer de cette manière n’était pas acceptable. Dans ce genre d’insultes, je pense qu’il y a un côté tout à fait sexiste qui est encore présent dans le mouvement syndical. Là-dessus, je pense qu’il ne faut pas faire de concessions. On peut se dire « après tout Nicole Notat, on n’en a rien à faire, après tout ce qu’elle nous a fait, on ne va pas la défendre». Mais si on laisse passer ça vis-à-vis de Nicole Notat je pense que demain on peut laisser passer, vis-à-vis de n’importe quelle femme. Par exemple, plus tard dans Solidaires à deux ou trois reprises je me souviens d’un syndicat qui avait fait un tract contre une DRH : il avait sans doute raison de dénoncer la DRH sur ce qu’elle avait fait, mais dans l’attaque ils mélangeaient des arguments justes sur l’attitude de cette DRH vis-à-vis des salarié·es et des attaques sur son physique en tant que femme. Je suis intervenue auprès de ce syndicat, qui ne comprenait pas, qui répondait sur le thème « enfin, pourquoi tu défends cette DRH, elle est du côté du patron ». Justement, ils avaient suffisamment de choses à dire sur ce qu’elle faisait en tant que représentante du patron, pour ne pas l’attaquer sur son physique en tant que femme. J’aurais réagi de la même manière s’ils avaient attaqué le physique d’un homme, mais je pense qu’ils ne l’auraient pas attaqué sur son physique si c’était un homme !

Je pense que là-dessus il faut être intransigeant. Ça peut sembler des petites choses, mais quand on a des valeurs on ne peut pas avoir ce genre de pratiques. On a suffisamment d’arguments sur le fond des choses pour ne pas se laisser aller dans ce genre d’attaques qui relèvent du sexisme le plus ordinaire.

La place des femmes dans les PTT

Historiquement, dès les années 1960-1970, il y avait beaucoup de femmes aux PTT. En gros il y avait des services très majoritairement féminins, comme les Chèques postaux, les centres de renseignements téléphoniques, et des milieux qui n’étaient que masculins comme la distribution postale, les centres de tri, les services techniques aux Télécoms. Dans les années 1975, les choses ont commencé à bouger. Des concours non-mixtes, jusque-là réservés aux hommes, ont été ouverts aux femmes, petit à petit. On a donc vu les femmes arriver massivement à la distribution postale, par exemple, des factrices, ou dans les centres de tri. À chaque fois, ça a été quand même assez compliqué. Au début surtout, quand elles arrivaient à quelques-unes dans des milieux très masculins, c’était assez dur et des filles ont craqué.

Lorsque je rentre aux PTT à la fin des années 1970, les choses ont grandement évolué. Sauf peut-être dans des secteurs techniques des Télécoms. Malgré tout, par exemple, les Chèques postaux sont restés assez majoritairement féminins, on est peut-être passées de 95% de femmes à 70%. Il y a eu donc une vraie évolution, et ça a changé les choses. Par exemple, aux Chèques postaux, ce que racontaient des filles plus anciennes, c’est qu’avant, l’organisation du travail était quasiment militaire avec des grandes salles, des surveillantes en chef, etc. Il y a eu des changements de technologie, mais l’arrivée d’hommes a aussi modifié les choses. Des hommes qui venaient, par exemple, des centres de tri où le travail était dur mais où il n’y avait pas cet encadrement, où il y avait plus de traditions de luttes. L’argument qui a pu exister, et était de moins en moins pertinent au vu des évolutions techniques, était qu’il existait des milieux où c’était un travail de force, par exemple, dans les centres de tri : il est vrai que les hommes qui y travaillaient pouvaient porter des sacs de courrier pesant 30 ou 40 kg. On disait « pour les femmes, c’est pas possible, elles n’y arriveront pas ». On oubliait que, s’ils pouvaient porter 30 à 40 kg, beaucoup au moment de la retraite avaient le dos cassé. L’arrivée des femmes a obligé à améliorer les conditions de travail, et c’était bénéfique pour tout le monde. La question d’une vraie mixité de tous les milieux professionnels est, pour moi, une question vraiment importante.

Sur le plan syndical, cette différence entre milieux de travail féminisés ou non, s’est retrouvée dans notre pratique. Aux Chèques postaux, notre syndicat -veillait à mettre en avant les enjeux féministes, à travers notre journal, dans le lien au mouvement des femmes. Nous faisions beaucoup de réunions sur le temps de travail, nous avions une utilisation du droit syndical qui permettait de favoriser les réunions d’adhérentes et d’adhérents sur le temps de travail. Alors que, par exemple, dans les milieux des centres de tri masculins, souvent, les réunions d’adhérents se déroulaient en dehors du temps de travail. Pour nous, quand on discutait de l’utilisation du droit syndical, on en répartissait toujours une part importante pour les réunions d’adhérent·es pour que ça puisse se faire sur le temps de travail. C’était l’idée de favoriser la participation des femmes au militantisme et au débat collectif.

Les femmes dans les structures syndicales

Dans la CFDT il y avait un paradoxe. À l’époque, c’était sans doute l’organisation syndicale où il y avait le plus de femmes : la CFDT était plus implantée que la CGT dans le commerce, la santé, les services… Alors que la CGT, historiquement, était dans les bastions d’industrie, les mines, etc. Il y avait donc plus de femmes à la CFDT ; il y avait aussi sans doute plus de femmes en responsabilité, en même temps, il y avait l’idée que dans la CFDT, les débats de société, notamment les enjeux féministes, même si nous étions en opposition à la confédération, on pouvait en parler. Quand on s’est fait mettre dehors, on s’est aperçus que c’était un peu plus compliqué que ça.

FO ne faisait pas partie des syndicats qui m’intéressaient, ce que je connaissais de FO dans le milieu des PTT n’était pas très féministe, même s’il y avait des femmes militantes, elles ne se situaient jamais sur le terrain des droits des femmes. En plus, aux Chèques postaux, FO était dirigé par des filles de Lutte ouvrière qui, à l’époque, même si LO aujourd’hui se revendique féministe, était comme les maos : le discours était « quand on aura fait la révolution on pourra parler de l’égalité hommes/femmes ».

J’avais des copines qui étaient à la CGT, qui participaient aux groupes femmes des Chèques postaux, il y avait eu aussi l’affaire du journal Antoinette (2). Je savais que dans la CGT, malgré tout, le mouvement féministe avait fait bouger les choses, même si ça s’était refermé dans les années 1980, un peu comme à la CFDT.

Les femmes dans la construction de SUD-PTT

Il n’y a pas eu de changement dans la proportion hommes/femmes dans les personnes qui sont venues construire SUD-PTT. Mais dans la prise de responsabilités, notamment dans la période où l’on s’est fait virer et où il fallait assurer le soir, les week-ends, etc., cela a été plus compliqué pour des femmes… Je pense à des jeunes copines qui venaient de prendre des responsabilités dans les syndicats CFDT de la région parisienne, qui sont venues pour construire SUD mais qui, de fait, ont eu plus de mal, parce qu’elles étaient plus jeunes, qu’elles avaient parfois des enfants en bas âge, moins l’habitude de la vie militante, etc. Il y avait aussi un mode de fonctionnement avec des personnes qui se connaissaient depuis vingt ans, qui allaient vite parce qu’il fallait avancer dans l’urgence. Je pense que cette période, qui correspond à la première année de SUD-PTT, a été prise en main par des militants et militantes expérimentés politiquement, syndicalement etc. Ça n’a pas facilité l’insertion de jeunes qui avaient commencé à prendre leur place dans la CFDT et notamment de jeunes femmes.

Du point de vue des adhérents et adhérentes, il n’y a pas eu particulièrement des femmes qui sont restées à la CFDT ou particulièrement des femmes qui sont passées à SUD. Nous sommes restés dans les mêmes proportions qu’à la CFDT.

Dans le premier secrétariat national de SUD-PTT, j’étais la seule femme. Dans la construction des syndicats départementaux, les mauvaises habitudes qui existaient à la CFDT ont continué, en partie, dans SUD : ça n’a pas été rectifié, mais ça ne s’est pas amplifié. Lorsque je parle de mauvaises habitudes qui ont continué, nous avons pu le mesurer lors d’une étude interne autour des dix ans de SUD-PTT. Nous avons fait le constat que, dans les syndicats départementaux, la très grande majorité des secrétaires étaient des hommes et qu’il y avait peut-être cinq femmes secrétaires départementales sur 70. Donc, il y avait bien un problème. Par contre, quand on regardait les trésorier.es, la proportion était inverse. De ce point de vue là, SUD-PTT n’a pas échappé à la domination patriarcale qui persiste dans notre société. À Solidaires aujourd’hui, la participation des femmes lors des congrès nationaux ou des comités nationaux reste bloquée entre 20 et 30%. Il ne faut pas croire qu’à SUD-PTT ou à Solidaires, on fait beaucoup mieux que les autres organisations syndicales !

Les militantes femmes qui venaient de la CFDT et qui sont passées à SUD ont œuvré principalement sur deux sujets : la place des femmes et la démocratie. Dès le début, à SUD-PTT, il y a une commission femmes, il y a eu ce débat sur les quotas. Bien sûr, ce sont des femmes qui l’ont porté. Mais elles ont contribué aussi à la réflexion sur les questions de démocratie et de pratiques syndicales. Sans avoir une vision essentialiste des choses, qui verrait naturellement les femmes plus démocratiques par « nature », ce serait contradictoire avec ce que j’ai exprimé avant, je pense que cette sensibilité sur la question de la démocratie existe, non par « essence » mais parce que, de fait, vu la situation de domination dans laquelle elles se trouvent, cette question est plus sensible pour les femmes. Les militantes de la CFDT qui ont créé SUD ont contribué à porter ces enjeux démocratiques dans le fonctionnement.

Par l’expérience que j’avais dans le syndicat des Chèques postaux, avec les réunions sur le temps de travail pour que le droit syndical profite au maximum d’adhérentes, il y avait déjà cette sensibilité-là. C’est ce que nous (mon syndicat d’origine) avons apporté dans SUD.

À la création de SUD-PTT, la notion de combat féministe n’était pas présente dans les statuts et ne l’est toujours pas, même si dans la charte identitaire il y a des références aux enjeux féministes. Malgré tout, le fait qu’il y ait eu une femme comme première secrétaire générale, puis plusieurs femmes qui ont assumé cette responsabilité, correspond à l’idée que c’est important de faire attention à ça, au sens où cela rend visible cet enjeu de représentation. C’est lié aux débats sur la nécessité d’avoir un nombre significatif de femmes dans le bureau fédéral. Nous en avons discuté régulièrement : au premier congrès en 1989 c’était 25%. Dix ans après, la commission femmes a proposé de passer à 33%. Il y a eu encore des discussions avec les arguments classiques « ce n’est pas possible, on n’y arrivera pas… » ; même dans la commission femmes, nous étions hésitantes car nous avions nous-mêmes intériorisé que ce serait difficile… Mais, on a bien vu que, si on fait l’effort de chercher des candidates, on les trouve !

On a pu avoir le sentiment que ce combat était surtout porté par des militantes de ma génération et que les plus jeunes ne se sentaient pas concernées par ces combats et par la commission femmes. Certaines d’entre elles pouvaient peut-être craindre d’être mises à l’index, car ne se revendiquant pas féministes ou pensaient que ça correspondait pas du tout à leurs problèmes.

Mais les choses ont beaucoup bougé. Des femmes plus jeunes se sont emparées de ces enjeux depuis une dizaine d’années. C’est pour moi une grande source de satisfaction.

J’ai été la première secrétaire générale de SUD-PTT de 1989 jusqu’en 1999. C’est arrivé comme une suite logique à ce que nous avions construit dans la CFDT. J’étais secrétaire régionale de la région parisienne CFDT-PTT et c’était la région parisienne qui était dans le collimateur de la CFDT nationale. En tant que secrétaire régionale, j’avais une certaine légitimité, tout du moins dans la région Île-de-France. Il se trouve aussi que la construction de SUD-PTT s’est faite avec une équipe de militant·es de sensibilités politiques diverses, même si d’ailleurs les gens n’étaient plus forcément encartés, certain·es venaient de la LCR, d’autres -d’Alternative libertaire, donc avec des histoires politiques diverses. J’apparaissais comme un point d’équilibre entre tout ça, j’avais été chez les maos jusqu’en 1978 et n’avais plus d’engagement partidaire depuis cette période.

J’étais considérée comme ayant une capacité à rassembler, à faire le consensus entre différents courants politiques au sein de SUD-PTT.

Ces caractéristiques sont parfois considérées par la société comme « féminines ». Mais je ne crois pas à cela. Ce qui est pour moi important, c’est de construire, de faire fonctionner du collectif. Je pense que dans le militantisme, dans le syndicalisme, il n’y a pas de « génie ». Il y a des gens qui peuvent être beaucoup plus compétents, brillants, sur des sujets, que d’autres. Mais pour moi, l’intérêt, c’est de faire du collectif avec les apports de chacun·e : c’est quelque chose qui donne plus de force et c’est vraiment fondamental. Si j’ai plus eu cette qualité-là que d’autres camarades, je ne pense pas du tout que ça soit lié au fait que je sois une femme. C’est plutôt mon expérience féministe, au sein des groupes femmes, qui m’ont aidée dans cette remise en cause, ou au moins dans cette réflexion, sur le pouvoir. Les groupes femmes, le mouvement féministe ne sont pas des espaces aseptisés où ces questions ne se poseraient pas. Mais, malgré tout l’idée du collectif primait, la parole de chacune comptait. Il y avait cette possibilité de remettre en cause des hiérarchies, de pouvoir se mettre à nu, de parler non seulement du politique mais aussi de la sphère privée, de sa vie personnelle. L’expérience des groupes femmes m’a sans doute confortée dans cette nécessité d’agir collectivement. Cela m’a aidée à faire fonctionner le secrétariat national de SUD-PTT comme de Solidaires et en cherchant à construire des points de vue communs, du consensus. Le consensus n’est pas du tout quelque chose de négatif, ce n’est pas « ménager la chèvre et le chou »… Il s’agit de construire à partir de points de vue, qui peuvent être proches, mais pas tout à fait, pour avancer ensemble. Ce que je retire de mon expérience militante, qui commence à être longue, c’est que si j’ai avancé dans ma vie militante et personnelle, c’est grâce aux rencontres et au collectif : je me dis que c’est pareil pour les autres personnes…

Le débat femmes/hommes dans SUD-PTT

Lors de la création de SUD-PTT, il n’y a pas eu d’oppositions frontales de la part des hommes sur ces enjeux féministes.

Personne ne disait : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries, le féminisme, c’est dépassé ! » Cela n’a jamais été posé dans ces termes-là, au moins au niveau national. Lorsqu’il y avait des discussions, le débat portait plus sur : « Ce n’est pas la priorité. L’urgence, c’est de construire SUD-PTT ». Cette question de priorité ou pas, a toujours été l’argument dans les mouvements sociaux ou les organisations politiques pour ne pas porter le combat féministe. Il y avait aussi l’idée qu’il fallait reposer les choses différemment, que les droits des femmes avaient avancé dans la société. On retrouvait donc à SUD-PTT les mêmes débats que dans la société en général.

Je dirais que les réticences, voire les résistances, étaient présentes dans SUD-PTT mais pas exprimées de façon frontale… Les hommes militants de ma génération ont été confrontés au féminisme : ils l’ont intégré tant bien que mal, contraints et forcés… Dans les générations d’hommes plus jeunes, il y a une partie, un peu comme chez les jeunes femmes féministes, qui s’approprie ces questions, pas forcément comme les générations anciennes l’ont fait : dans une confrontation hommes/femmes qui a parfois été assez dure avec des remises en cause individuelles. Ces jeunes hommes intègrent plus cet enjeu dans leur vision du monde. Je pense qu’il y a des choses qui avancent du point de vue des jeunes générations, pour une partie du moins, qui peuvent réellement se penser féministes. J’ai toujours eu du mal à considérer que des hommes de ma génération pouvaient être féministes, pas au sens de leur vision politique, mais d’être vraiment féministes, de faire vivre cet enjeu au quotidien, dans la pratique…

Dans le fonctionnement de SUD-PTT, la division du travail entre hommes et femmes s’est vite vue dans la construction des syndicats locaux. Le premier secrétariat national était formé de gens qui se connaissaient bien, où tout le monde avait sa légitimité, et j’avais une légitimité aussi grande que les autres membres. Dans les syndicats, comme je l’ai dit précédemment, on a vu très vite se reproduire les phénomènes inhérents au syndicalisme en général sur un partage inégal et genré des responsabilités. Cela persiste aujourd’hui aussi bien à SUD-PTT que dans Solidaires et ses fédérations

Ce constat pourrait apparaître comme décourageant. Mais j’ai toujours été lucide sur la question, j’ai toujours pensé que nous n’étions pas dans une bulle, qu’il fallait essayer de faire mieux que ce qui se passait dans le reste de la société, mais que ce combat devait être mené à tous les instants. Le côté «féministe de service = emmerdeuse de service » n’est pas toujours facile à porter et je pense qu’il y a des femmes qui, à un moment donné, baissent un peu les bras, et je peux les comprendre. Je pense que ce qui est compliqué, c’est lorsqu’une femme se retrouve à être seule femme dans une structure syndicale. Il faut donc faire en sorte que les femmes accèdent à plusieurs à des responsabilités. C’est une des conditions pour avancer dans un rééquilibrage de la place des femmes dans le syndicalisme.

La commission Femmes

La commission mise en place lors du premier congrès en 1989 pour prendre en charge ces questions d’égalité s’appela d’abord « commission travailleuses » puis change assez rapidement de nom pour s’appeler « commission femmes ». Même lorsqu’on l’appelait commission travailleuses, pour moi, il y a toujours eu l’idée de produire, d’une part, une véritable réflexion et un travail syndical sur ce qui se passait dans les PTT, et d’autre part, de l’élargir à ce qui se passe globalement dans la société, d’être en lien avec les mouvements de femmes, de collectifs féministes… Quand les choses se sont restructurées au niveau national, dans les années 1990, sur la question du droit des femmes on en a toujours été partie prenante (dans la Cadac, le CNDF, la Marche mondiale des femmes) : pour moi, ça a toujours été une ligne de conduite qu’il ne fallait pas lâcher.

La commission s’est constituée dès la création de SUD-PTT. La seule discussion portait sur sa composition, mixte ou non-mixte ; nous avons été mis en minorité sur le fait qu’elle soit mixte. Mais dans les faits, elle est devenue non-mixte très rapidement après sa création.

Ses réflexions et son travail ont beaucoup porté sur les enjeux globaux de l’égalité dans la société et sur la nécessité de porter ces questions dans nos milieux de travail. On avait plus de mal à faire des choses concrètes, à transcrire ces enjeux globaux en revendications adaptées à la réalité de ce que vivaient les femmes dans les services de la Poste et de France Télécom. Une des conditions pour faire ce travail aurait été d’avoir des remontées du terrain, que les syndicats locaux nous remontent des témoignages, des chiffres… Ils ne le faisaient pas, considérant qu’il n’y avait pas d’enjeu spécifique…

Pourtant, il existait déjà des lois sur l’égalité professionnelle, globalement insuffisantes parce que non contraignantes, qui sont des outils utiles. La plupart des syndicats, tant au niveau de SUD-PTT qu’au niveau de Solidaires en général, ne considèrent pas assez que c’est une priorité de s’en servir. Cette difficulté de concrétiser les enjeux féministes sur le terrain a demeuré. Il y a des choses qui ont été faites, par exemple sur les questions du temps de travail, notamment au moment des lois sur les 35 heures, sur la flexibilité, sur le temps partiel. Mais je ne suis pas capable de citer une lutte concrète qui aurait été spécifiquement menée sur ces questions-là. Il a fallu du temps pour que ces questions commencent à se traduire dans les pratiques et les revendications dans les syndicats, avec des négociations sur des plans d’égalité salariale et des mesures de rattrapage par exemple, ou plus récemment la question de la grève des femmes, d’une grève féministe, pour la journée du 8 mars.

Des formations « égalité professionnelle », à la fois en partant des lois existantes mais aussi d’expériences concrètes de terrain, ont vu le jour au sein de SUD-PTT et de Solidaires, ce qui témoigne de cette évolution positive, même si elle est encore insuffisante.

Le travail de la commission Femmes n’est pas toujours bien légitimé dans les syndicats. Les militantes qui y participent ont parfois du mal à mettre en œuvre ce qu’elles ont travaillé dans la commission au sein de leur propre syndicat : au mieux on va dire « on va te laisser la parole à la fin de la réunion ». On a donc toujours la difficulté d’articuler les moments spécifiques comme les commissions femmes qui restent pour moi indispensables, et le travail permanent du syndicat qui devrait fonctionner et agir avec des « lunettes de genre ». Ça demande donc un travail important et permanent, mais aussi une vision politique intégrant le féminisme.

Un enjeu pour le syndicalisme

Il y a un enjeu pour le syndicalisme à intégrer cette vision politique, non seulement pour porter réellement l’idée de transformation sociale, mais aussi plus concrètement pour pouvoir syndiquer des femmes. Et le fait d’avoir des femmes en responsabilité favorise cela. Je sais, car j’ai eu des témoignages en ce sens, qu’il y a des endroits où les femmes qui sont venues plus facilement à SUD-PTT qu’à d’autres syndicats, parce qu’elles ont eu en face d’elles des militantes (et parfois des militants) qui étaient sensibilisées sur cette question et qui en parlaient. Mais je pense qu’à d’autres endroits, pas du tout… Ce sont aussi des enjeux de pratiques locales. Quand, depuis dix ans ou vingt ans, c’est le même militant qui intervient tout le temps, qui fait tout, je ne suis pas certaine que ça donne envie à des femmes de prendre leur place, de devenir adhérentes, ou de s’investir… Par contre, si on voit plusieurs personnes, des hommes comme des femmes, et que ça tourne, je pense que ça donnera plus envie de se syndiquer aux femmes, et aux jeunes aussi. On a d’ailleurs souvent constaté que les problèmes de responsabilité dans le syndicalisme touchaient les femmes et les jeunes et que, lorsque l’on améliorait les choses pour les femmes, on les améliorait aussi la place pour les plus jeunes, les nouvelles et nouveaux, celles et ceux qui n’ont pas l’expérience et le savoir-faire des ancien·nes.

La transmission

Il y a un enjeu de transmission de ces enjeux féministes, comme d’ailleurs plus largement de l’histoire de SUD-PTT, de Solidaires, en l’articulant à l’histoire plus globale du mouvement ouvrier, car nous ne venons pas de rien !

En 1998, nous avons réalisé un livre sur les dix ans de SUD-PTT en 1998, c’était vraiment important de faire ça, de l’inscrire dans une histoire collective.

Des chercheuses et chercheurs se sont aussi intéressé·es très tôt à SUD-PTT et à Solidaires et j’ai été pas mal sollicitée pour témoigner de cette histoire. Cet intérêt avait un côté « valorisant » : cela confortait notre légitimité. Mais j’ai aussi très vite pensé qu’il était important de ne pas avoir peur de se confronter à des gens qui nous regardent, qui ont une analyse pertinente en tant que chercheurs ou chercheuses. Je suis persuadée que, autant nous avons des bases, des fondamentaux, un projet de syndicalisme auquel je crois beaucoup, autant je pense qu’il ne suffit pas d’avoir un projet pour que la pratique suive tout le temps et qu’il y a en permanence besoin de vérifier où on en est. C’est vrai sur la question femmes, mais aussi sur les enjeux de démocratie, par exemple. Donc, avoir des chercheuses et chercheurs qui s’intéressent à notre syndicalisme, mais qui sont aussi capables de pointer ce qui ne va pas, je trouve que c’est intéressant et que cela peut nous aider à progresser. Nous avons travaillé, au sein de SUD-PTT comme de Solidaires, avec un groupe de chercheurs et chercheuses. Lorsqu’ils et elles nous on fait un premier rapport, notamment sur la place des femmes et sur d’autres questions, ils et elles ont pointé des insuffisances ou l’écart qu’il y a entre notre projet, nos valeurs et la réalité. Ce qui est important pour moi, c’est de dire que nous n’abandonnons pas notre projet et que nous ne l’adaptons pas comme a fait la CFDT dans les années 1970-1980, même si l’on voit bien qu’il y a du chemin à faire pour mettre en adéquation notre projet et nos pratiques.

Au bout du compte

Au bout du compte, si je regarde le chemin parcouru, je pense que nous avons eu raison de faire le choix de construire SUD-PTT, puis Solidaires. La création de SUD-PTT s’est faite dans des conditions historiques particulières. Je pense que nous l’avons fait parce que l’on n’acceptait pas d’être traité·es comme nous avons été traité·es dans la CFDT, qu’on nous mette dehors comme des « voyous ». Nous pensions également avoir une certaine légitimité donnée par nos adhérent·es. Mais pour moi, c’était plus, à ce moment-là, un acte de résistance contre quelque chose qui nous apparaissait comme profondément scandaleux, injuste et antidémocratique pour une organisation, la CFDT, qui se revendiquait de la démocratie ! Nous voulions continuer à faire le même type de syndicalisme que celui que nous faisions à la CFDT, mais on nous a imposé à ce moment-là la création d’un nouvel outil syndical. J’ai souvent dit que je n’aurais pas parié, à ce moment-là, beaucoup d’argent sur la durée de l’aventure, au vu des conditions du moment. Mais il s’agissait bien d’un acte de résistance, voire de dignité, on ne pouvait renier nos combats. On se disait : « Peut-être que l’on va se planter, mais ce n’est pas grave, au moins on n’aura pas renoncé. »

Aujourd’hui, je vois bien sûr des faiblesses et des insuffisances, sur les enjeux féministes notamment, dans SUD-PTT comme dans Solidaires. On aimerait toujours que les choses aillent plus vite… Plus on se construit, plus de nouveaux problèmes se posent, avec l’arrivée de nouvelles générations, de militantes et militants avec d’autres histoires, d’autres cultures, d’autres façons de faire et c’est tant mieux. Je peux, comme d’autres, travailler à la transmission, mais ma conviction profonde appuyée sur mon histoire personnelle, est que chacune et chacun construit son propre chemin et qu’il n’y a pas un modèle unique de prise de responsabilité ni d’ailleurs d’émancipation.

Lorsqu’avec d’autres, nous avons créé SUD-PTT, il y a maintenant trente ans, personne n’aurait pu imaginer qu’on en serait là aujourd’hui, que nous aurions acquis une place dans le paysage syndical professionnel et interprofessionnel, certes encore limitée mais bien réelle… SUD-PTT, comme Solidaires, restent des outils pour un syndicalisme de luttes et de transformation sociale, dans lesquels les enjeux féministes sont incontournables.

Annick Coupé


 

Guillermo Wolf : Des brebis noires créent les syndicats Sud

Editions Syllepse, Paris 2020, 178 pages, 10 euros

https://www.syllepse.net/des-brebis-noires-creent-les-syndicats-sud-_r_64_i_700.html


Notes

(1) Après les années 68 une partie de l’extrême gauche considère que la grève générale, qui renversa la société capitaliste, est proche et décide d’envoyer une partie de ses militant·es dans les usines, « là où ça se passe ». C’est une stratégie que l’on peut rapprocher de celle des établis maoïstes.

(2) Antoinette : magazine de la CGT destiné à un lectorat féminin. Créé en 1955, de périodicité mensuelle, il cesse de paraître en 1989 dans un contexte particulièrement difficile. Lire à ce sujet l’autobiographie de Madeleine Colin, Traces d’une vie dans la mouvance du siècle (Paris, Syllepse, 2007), figure de proue d’Antoinette.

2 réponses à “Engagement féministe et engagement syndical

  1. Oui Annick il y a les jeunes et elles vont secouer le cocotier, mail il y a aussi les vieilles pas encore mortes et rencontrent les mêmes problèmes 40 ans après sous d’autres formes. je continue à ramer !

  2. Vive Annick !
    Eric Valentin

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