À bout de souffle

Lui : « c’est vraiment dégueulasse… ». Elle : « qu’est-ce qu’il a dit ? » Les policiers : « vous êtes vraiment une dégueulasse ». Elle pour finir : « Qu’est-ce que c’est dégueulasse ? ». Sans jeu de mot sur le titre, ou à peine, ces derniers dialogues du célèbre film de Jean-Luc Godard pourraient s’appliquer à la crise sanitaire que nous vivons. En inversant les rôles : elle à terre en train de mourir, lui la regardant hébété, les autorités le culpabilisant. Enfin presque. Ce que nous vivons : les femmes sont les premières exposées à tous les niveaux par le COVID-19, les hommes ne s’en soucient guère et les gouvernants renvoient « leur » responsabilité sur les populations écrasées sous les restrictions et aujourd’hui la répression. C’est dégueulasse.

La pandémie et la façon de la gérer sont pour le moins genrées.

Personnes ciblées

Commençons par les personnes ciblées prioritaires par les gouvernements pour lutter contre la contamination. Jugées « fragiles », elles sont atteintes de maladies chroniques, de handicaps ou âgées de plus de 70 ans. Qui sont ces personnes ? Majoritairement des femmes.

Au niveau international, l’OCDE affirme que la fréquence des handicaps est plus élevée chez les femmes que chez les hommes. La Banque mondiale estime quant à elle que 20% des personnes les plus pauvres sont handicapées (soit 16% de femmes, celles-ci représentant 80% des plus pauvres). En plus de souffrir de désavantages multiples (viols, stérilisation forcées,…) liés à leur situation, ces femmes ont moins accès aux soins.

Concernant les personnes âgées, sur le seul sol français, les femmes représentent 16,62% de la population totale (5 760 401) contre 12,63% d’hommes1.

Parmi les personnes reconnues atteintes d’une maladie chronique reconnue comme affection de longue durée (ALD), les femmes sont un peu plus touchées que les hommes (51,58% en 2017)2. En outre, les femmes sont plus menacées par les maladies cardio-vasculaires (54% contre 46% d’hommes) au point que l’insuffisance cardiaque représente la première cause de leur mortalité avec une femme sur trois3 (1 femme sur 27 pour le cancer du sein).

Enfin, depuis la réforme de la tarification et la loi HPST (hôpital, patients, santé, territoires) qui définit depuis juillet 2009 une organisation sanitaire et médico-sociale visant notamment la « modernisation » des établissements publics de santé et la « territorialisation » du système de santé (création des ARS), on constate des inégalités territoriales : les femmes, et en particulier celles en situation de pauvreté, ont moins accès aux soins pour des raisons très diverses : manque de temps, gestion des priorités en faveur de l’aide aux autres (famille) plutôt qu’à soi, isolement (85% des familles monoparentales), inégalité de revenus avec les hommes ce qui rend pour elles les coûts médicaux plus lourds, précarisation de l’emploi, non recours aux aides sociales ou aux demandes de réparation, essais cliniques davantage pratiqués sur des hommes, suivis médicaux moindres…

Personnes oubliées

Abordons brièvement le cas des personnes oubliées par les dirigeants politiques : migrants en situation irrégulière, prisonniers, SDF… qui ont difficilement accès aux services de santé, à tous les besoins utiles à la survie quotidienne dont la nourriture. Les hommes sont majoritaires parmi les sans abris. Mais, en France, alors que deux personnes sans domicile sur cinq sont des femmes, chez les moins de 30 ans, cette proportion est égale : les femmes sont aussi nombreuses que les hommes (48%)4. Aujourd’hui, les personnes, majoritairement des femmes, qui pourraient venir en aide à ces personnes, ne le peuvent plus et vivent des tourments dont on ne connaît pas les contours.

Les femmes plus touchées en raison de la division sexuelle du travail

Examinons maintenant les impacts des mesures prises sur les femmes. La fermeture des établissements scolaires, le travail à distance, le chômage technique,… touchent davantage les femmes, notamment en tant qu’« aidantes ». Les gardes d’enfants sont majoritairement prises en charge par des mères (seules ou accompagnées) ou des grands-mères (idem), ce qui renforce leur vulnérabilité : moins de revenus, moins de retraite, moins de temps à consacrer à leurs propres soins, augmentation de leur toxicité financière (faute de moyens pour prendre en charge les frais non couverts par l’assurance maladie, elles ne peuvent plus suivre leurs traitements et cet abandon augmente alors le risque d’aggravation des symptômes).

Cette situation est socialement tolérée, comme l’ensemble du travail non rémunéré assuré par les femmes : santé, éducation, nutrition. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les femmes effectuent 76,2% du nombre total d’heures de travail de soins non rémunérées, soit plus de trois fois plus que les hommes. En Asie et dans le Pacifique, ce chiffre atteint 80%. L’ignorance de cette division sexuelle du travail est telle que dès les premières mesures annoncées pour faire face au COVID-19, j’ai pu lire sur un des réseaux sociaux numériques de la part d’une de mes concitoyennes, soutenue par l’association des entreprises locales dont elle est membre : « À vous Mamans [du village], réquisitionnées professionnellement, je vous propose mon aide en tant que professionnelle de santé (IDE) et de la petite enfance (7 ans au sein de la Crèche […]) pour garder vos boudechoux dans ces jours compliqués !!! N’hésitez pas à me contacter par MP !!! [signature] #Infirmièreunjour #infirmièretoujours ». Personne n’a réagi à ce sexisme ordinaire.

Des impacts négatifs élargis et sous-estimés

Ces constats s’ajoutent à ceux de la représentation massive des femmes parmi les personnels soignants (70% dans 104 pays d’après l’Organisation mondiale de la santé, 78% en France, et plus précisément 90% des infirmières et des aides-soignantes) ou parmi les salariés des supermarchés (90% des caissières), du taux de contamination plus élevé des femmes en raison des soins apportés aux hommes présentant davantage de comportements à risque (tabagisme), des risques renforcés de violences sexuelles et domestiques en situation de confinement, des impacts de la décision de différer certains soins considérés comme non prioritaires, dont l’avortement, et de la très faible représentation des femmes dans les instances de décision.

Des choix libéraux sources d’inégalités de genre

L’ensemble des décisions prises, en France, en Europe et un peu partout dans le monde, répond à des choix financiers et économiques qui augmentent les inégalités entre les femmes et les hommes. En France, la priorité est donnée au soutien aux grandes surfaces et aux entreprises (supermarchés ouverts, travail non interrompu), c’est-à-dire là où le profit est possible. Les grosses entreprises (majoritairement dirigées par des hommes) vont recevoir des aides de l’État pour faire face à la double crise financière et sanitaire, alors que les PME, les artisans, les auto-entrepreneurs, les travailleurs indépendants vont devoir, ou sont en train, pour ceux qui en trouvent le temps et les moyens, de courir après des indemnités improbables. Occupées par leurs tâches grandissantes d’aidantes, des femmes à la tête de leur activité vont devoir baisser les bras et vont s’appauvrir.

Comble de l’illustration de ces choix, des directrices d’Ehpad ont décidé de mettre à disposition des résidents de leur établissement (une majorité de femmes) des tablettes numériques dans le but de maintenir un lien avec leurs proches. Indépendamment de l’incongruité de la décision eu égard à l’âge et à l’analphabétisation numérique des principales concernées, ce choix est libéral : il favorise l’enrichissement d’entreprises privées, non référencées (aucun contrôle possible sur la pertinence du choix des fournisseurs), au détriment du maintien des effectifs (là aussi majoritairement des femmes). En se livrant à un petit exercice arithmétique, pour un Ehpad moyen de cent résidents, le coût de l’opération s’élève au moins à 20 000 € (en prenant l’hypothèse d’un coût minimum de tablette de 200 €), soit au moins un an de salaire d’une aide-soignante.

Déplacement politique des responsabilités

Concernant les autres secteurs touchés par ricochet (non rentables) – éducation, santé, culture, sport de loisir, lieux de convivialité – le gouvernement demande que les professionnelles5 désormais en nombre réduit ou précaires, ou à chaque citoyenne prise individuellement, de gérer le flux des malades.

Paradoxalement, le 10 juillet 2017, Gérald Darmanin, ministre français de l’Action et des Comptes publics, annonçait des changements dans l’affection des lignes du budget national. Ces décisions en trompe l’œil montraient qu’alors que le budget de l’égalité femmes/hommes était réduit de 25,15%, celui de la Défense l’était de 2,01%, soit plus de dix fois moins. Par ailleurs, tous postes liés à la sécurité nationale (Défense, gendarmerie, sécurité, etc.) cumulés, le budget total alloué atteint 17,974 milliards d’euros, soit plus du double de celui de la santé plus du triple des affaires sociales. De plus, depuis, des dépenses militaires ont fleuri, ce qui a anéanti l’effet de réduction.

Aussi, alors qu’ils ont attendu et n’ont pas pris les mesures indispensables en temps utile, les responsables politiques transfèrent majoritairement aux femmes, en douceur et sans mot dire, la responsabilité des dégâts produits par l’épidémie et la culpabilité qui va avec.

Le Président de la République, habité par son goût et ses intérêts pour la militarisation de la société, nous intime l’ordre de l’assister pendant la « guerre » qu’il a déclarée. Bien que les manifestations de ses penchants militaristes se multiplient depuis le début de son mandat, cette version militarisée de gestion de crise, dont on sait, grâce à Andrée Michel, qu’elle a des impacts négatifs directs sur les femmes, devrait encore nous réserver quelques surprises.

Résister

Ne nous laissons pas prendre à ce piège d’un capitalisme patriarcal dominant outrancier. Des solutions alternatives aux plans libéraux, violents, répressifs et militaires existent. Au-delà de la solidarité individuelle à apporter aux personnes considérées comme « fragiles », il convient, comme le font déjà la Corée du Sud ou l’Afrique du Sud, de « capitaliser » les leçons apprises des anciennes épidémies, telles que le sida.

Cette semaine le journal britannique le Lancet a constaté la plus grande vulnérabilité des femmes et a lancé quelques recommandations à l’adresse des dirigeants politiques (numéros verts) : créer des services de soutien aux personnes souffrant du stress lié à la durée du confinement, réduire l’ennui et le sentiment d’isolement social, aller au devant des personnes contaminées pour les rassurer, créer des groupes de soutien et d’échanges en ligne sur le vécu d’expérience du confinement, promouvoir une communication plus centrée sur l’altruisme que sur l’obsession, remercier et encourager les personnes qui sont en situation de confinement pour renforcer l’adhésion et l’observance des mesures de confinement tout en les informant sur les mesures de prévention…

Alors, qu’attendons-nous pour monter à l’offensive ? réclamer des mesures dont on connaît l’efficacité ? monter des caisses de solidarité pour les personnes (majoritairement des femmes) dont les revenus baissent ou disparaissent ? créer des banques alimentaires pour les personnes (idem) qui n’ont pas les moyens de l’essentiel… Résistance !

Joelle Palmieri, 17 mars 2020

https://joellepalmieri.org/2020/03/17/a-bout-de-souffle/


1 Insee, estimations de population (données provisoires arrêtées à fin 2019.

2 Les pathologies relevant de l’ALD dont les taux de prévalence féminine sont élevés sont la « maladie d’Alzheimer et autres démences » (72,16%), les « vascularites, lupus érythémateux systémique, sclérodermie systémique » (78,83%), la « polyarthrite rhumatoïde évolutive » (74,83%) et la « scoliose idiopathique structurale évolutive (dont l’angle est égal ou supérieur à 25 degrés) jusqu’à maturation rachidienne » (81,66%). Assurance maladie, « Données relatives à l’ensemble des bénéficiaires du dispositif des ALD une année donnée », 18 décembre 2018, https://www.ameli.fr/l-assurance-maladie/statistiques-et-publications/donnees-statistiques/affection-de-longue-duree-ald/prevalence/prevalence-des-ald-en-2017.php, consulté le 6 mars 2019.

3 European cardiovascular disease statistics. Eur Heart journal 2013; 34:3028-34. InVS. BEH 2008, 2012, 2014, 2016.

4 Enquête sans domicile réalisée en janvier et février 2012 par l’Insee et l’Ined.

5 Le féminin est pour tout ce qui est exposé plus haut utilisé à escient.

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