Soustraire l’activité éducative aux cadres de la performance et de la rentabilité

Les néolibéraux mènent une guerre contre l’école publique et ses enseignant·es. Il est plus qu’intéressant de comparer les moyens déployés dans d’autres systèmes scolaires. Ce livre analyse ces politiques au Québec et dénonce « un système tentaculaire et déshumanisant qui rend dangereux tout refus d’en être complice ».

Sans nier l’existence de mauvaises pratiques enseignantes, l’autrice indique dans un court avant-propos : « Or, si nous défendons par cet essai la profession enseignante dans le système public d’éducation, c’est qu’elle a été nôtre pendant des années et que notre tâche actuelle de chercheuse et de formatrice initiale des enseignants·es nous permet de saisir dans quel esprit la quasi-totalité des aspirant·es à la profession, ainsi que celleux qui la pratiquent depuis plusieurs années, y font leur entrée. Nous pouvons d’emblée avancer que personne ne s’engage dans la profession enseignante pour faire « scorer » leurs élèves aux examens et assurer une place concurrentielle au Québec dans son positionnement économique au sein de l’OCDE ! »

Scorer et concurrence sont bien les mots adéquats pour celles et ceux qui « conçoivent les élèves comme des statistiques et les écoles comme des Mcfranchises à gérer le plus rentablement possible »…

Il n’est pas inutile de souligner la phrase de Max Horkheimer et Theodore Adorno mise en exergue : « Sous un capitalisme totalitaire : Tous ce qui ne se conforme pas aux critères du calcul et de l’utilité est suspect à la raison »

En introduction, Stéphanie Demers parle de celleux qui ont défriché « le terreau néolibéral » et analysé « les conséquences de son enracinement et de sa prolifération ». Elle indique : « L’école québécoise n’a pas échappé aux tentacules de l’idéologie néolibérale ; elle est actuellement résolument inscrite dans une économie de marché. Le rôle que lui attribuent les pouvoirs étatiques et marchands se circonscrit conséquemment dans le cadre d’une « économie de la connaissance » au sein de laquelle les individus sont appelés à se constituer un capital humain. Fabre et Gohier avancent même que « le marché apparaît désormais, non seulement comme une réalité factuelle, mais comme une instance de production de sens existentiel et éducatif ». Cette marchandisation du savoir et de l’éducation a des conséquences importantes pour les gens évoluant dans le système scolaire, d’abord pour les élèves qui sont obligé·es de fréquenter l’école, peu importe ses mutations, mais également pour les enseignant·es qui subissent une redéfinition exogène de leur profession. Que devient l’école sous l’emprise de la logique néolibérale ? Que devient le travail enseignant ? »

L’étude porte, entre autres, sur ce qui mine « les systèmes d’éducation publiquement financés et controlés », les effets des pratiques gestionnaires sous l’influence des dictats managériaux, les notions de « performativité » ou de « rentabilité », les mécanismes de contrôle et de soumission des enseignant·es, les « mécanismes de régulation externe basés sur des critères de performance quantifiés », la transformation des élèves et des parent·es en « client·e/consommateur·trice de « services éducatifs » », l’appauvrissement en ressources, la dictature des statistiques, « la profession enseignante se retrouve aux prises avec des attentes formulées par des forces qui ne lui sont pas seulement étrangères, mais hostiles »…

Sommaire :

  1. La nature et les fondements de l’école québécoise et de la profession enseignante
  2. Un système scolaire en mutation
  3. La Nouvelle Gestion publique : origines et fondements économiques et politiques
  4. La Nouvelle Gestion publique en éducation
  5. Les effets des pratiques adaptées de la NGP et de la GAR
  6. L’école-entreprise : une guerre contre les enseignant·es

Je souligne les paragraphes sur la démocratisation de l’éducation, « Démocratiser l’éducation ne peut signifier seulement démocratiser l’accès à cette éducation, aux écoles », l’accès égal à l’éducation, la nécessaire gratuité (la prise en charge socialisée par le biais de l’impôt), le respect des personnes, la solidarité et la participation sociale, des citoyen·nes libres et souverain·es, « Être libre, c’est ainsi être reconnu·e comme tel·le et reconnaître la liberté de l’autre ». L’autrice rappelle que « Être soi et être libre sont un exercice à la fois singulier et social » ; l’émancipation individuelle et l’émancipation collective ne peuvent exister l’une sans l’autre. Elle souligne aussi le rôle historique des organisations syndicales des personnels et leur disqualification actuelle par les partisan·es de la Nouvelle Gestion publique.

Dans le premier chapitre, Stéphanie Demers discute aussi de la professionnalisation de l’enseignement, de l’autonomie professionnelle, de la dévaluation du travail des femmes, des emplois ségrégés par sexe, de la complexité de l’activité enseignante qui ne peut se réduire à une conception techniciste, de hétérogénéité à l’intérieur de l’école, du pluralisme inévitable, « l’école publique québécoise n’a pas changé de mission essentielle : elle doit continuer à former des citoyen·nes qui sont soi et libre, par l’induction dans la culture, par l’appropriation de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être, par l’accompagnement du développement global – intellectuel, physique, éthique et moral, notamment ». Une école qui forme des êtres humains et non des produits…

Je n’entre pas dans le détail des analyses sur la mutation du système scolaire, la transformation des citoyen·nes en client·es, la mise en concurrence des écoles, les fondements économiques et politiques de « La nouvelle Gestion publique » (NPG) et leurs effets, la privatisation du « rapport de l’individu à la société », les individus entrepreneurs de elle/lui-même, les organisations conformes au nouvel esprit du capitalisme, la marchandisation de chaque dimension de la vie humaine, l’« ethos punitif ou coercitif et compétitif entre professionnel·les », l’oubli du travail émotionnel et de ses coûts, la bureaucratisation des savoirs scientifiques, la priorité donnée à une fantasmatique efficacité, le pilotage par « les résultas quantifiables » (GAR)  – faut-il ici souligner que le « quantifiable n’est pas synonyme d’impartialité » -, l’obsession de la commensurabilité, la normalité de la réussite « faisant de facto porter le poids des résultats sur le seul travail des enseignant·es, dans une prémisse de lien monocausal entre processus et produit (enseignement et réussite) », l’impératif de « reddition de compte », l’attribution démesurée de responsabilité aux enseignant·es, les cibles réductrices de l’action éducative, le scientisme et le mythe des « données probantes », l’école-entreprise, les compressions budgétaires et la concentration des ressources financières et humaines sur certains établissements, les élèves « fractionné·s et segmenté·es en variables et en cibles », la négation du temps long de l’éducation, les effets en termes d’anxiété pour les jeunes…

En conclusion, Stéphanie Demers revient sur des outils de résistance, les préoccupations éthiques, le refus des pratiques usées, la suffisance des savoirs académiques, le dressage des sujets…

Elle souligne quelques points :

  • Prendre le temps et une distance par rapport aux décisions à prendre, aux accords à donner, aux résistances à construire ;

  • rester curieux de ce qui se passe ;

  • adopter un scepticisme raisonnable face aux solutions proposées ;

  • remettre en question les évidences, comme « les meilleures pratiques » ;

  • Prendre un recul face aux idées reçues, aux idées nouvelles, aux intuitions à la mode

Il faut donc soustraire l’activité éducative au cadre temporel et normatif de la performance et de la rentabilité, ne pas faire mais bien « faire avec », revaloriser l’autonomie professionnelle des enseignant·es, prendre éventuellement exemple sur le groupe de défense de l’école publique aux Etats-Unis, la Bad Ass Teachers’ Association

Pour moi, la lutte contre le néolibéralisme et ses déclinaisons dans l’école ne peuvent se faire sans critiquer aussi les fondements et les fonctionnements antérieurs de l’école, la place de la méritocratie, les disciplines enseignées ou non, les pédagogies inappropriées, les parcours divisés, les formes de compétitions et les systèmes de notation, etc…

Voir sur ces sujets, entre autres, le travaux du GRDS :

L’école commune. Propositions pour une refonte du système éducatif : Tous les enfants disposent des ressources nécessaires à une entrée réussie dans la culture écrite

Les voies de la démocratisation scolaire les-voies-de-la-democratisation-scolaire/

Stéphanie Demers : La guerre contre l’école publique et ses enseignant·es

Avec la contribution de Marie-Claude Pariseau, Claudia Leblanc, Nathalie Morel et Sylvain Malette.

M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2020, 144 pages

Didier Epsztajn

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