Les multiples facettes de la contre-révolution

Il y a manifestement ces derniers jours une volonté d’embourber le Hirak dans une fausse « bataille idéologique » pour le détourner de son objectif principal : la fin de la dictature.Les revendications sans ambiguïtés du Hirak s’expriment inlassablement et avec force dans la rue chaque vendredi depuis une année. « Dawla madania machi askaria », « les généraux à la poubelle, el djazair teddi listiqlal ».

Les faux débats et les diversions se passent essentiellement sur les réseaux sociaux, investis massivement par le régime, ses sbires et ses thuriféraires. Et probablement par des naïfs intoxiqués par 20 ans de propagande, de confusion, et très certainement traumatisés par l’extrême violence des années 90.

La dictature est acculée, incapable de produire un quelconque discours novateur ou même apaisant à la hauteur du défi auquel elle fait face, un défi qui la met à nu quotidiennement (justice aux ordres, médias aux ordres, corruption d’une ampleur étourdissante, incompétence crasse des dirigeants…).

Entêté, le régime recourt aux vieux leviers d’action psychologique. Avant les élections, durant le règne de Gaïd Salah, des efforts monumentaux ont été déployés pour inséminer le grotesque antagonisme entre arabophones et berbérophones. Ce stratagème a été suivi par une répression aussi brutale qu’inutile, en criminalisant les manifestants qui portaient l’emblème amazigh. Des dizaines de jeunes ont été jetés en prison, beaucoup y sont encore et d’autres attendent d’être jugés.

Cette action a échoué lamentablement. Jamais l’emblème amazigh n’a autant été brandi dans toutes les villes du pays.

La réalité du pays échappe complètement à ce régime bunkérisé en rupture avec la société. Combien de généraux peuvent prétendre se promener dans les rues ? Combien vont-ils faire leur marché ? Combien accompagnent leurs enfants ou leurs petits enfants à l’école ? Combien prennent le transport public ? Combien peuvent prétendre connaître les aspirations et les capacités de la jeunesse algérienne ? Aucun.

Après le scrutin honteux du 12 décembre 2019, les laboratoires ont ressorti la vieille rengaine du péril islamiste. La visite de Mustapha Bouchachi et de Lakhdar Bouregâa au domicile d’Ali Benhadj, privé de ses droits depuis sa sortie de prison en 2006, a mis le feu aux poudres.

De commentaires incendiaires aux éditoriaux péremptoires, les faiseurs d’opinion crient au loup, à la trahison, au danger imminent. Le Hirak est menacé par le retour des années 90, prétendent-ils.

En chantres de la vertu, ils demandent des comptes à l’ancien chef du FIS, réclament qu’il se repentisse, lui intiment l’ordre de se taire. Tous l’accusent d’être responsable de la tragédie nationale.

Durant la même semaine, Abdelmadjid Tebboune a nommé le général à la retraite Abdelaziz Medjahed conseiller à la sécurité et aux affaires militaires à la présidence.

Aucun de ces courageux chevaliers n’a remis en cause la nomination de cet homme dont la cruauté dans les années90 a laissé des traumatismes ineffaçables aux habitants de la région de Bouira. Hormis de timides interrogations, ou d’analyses creuses, aucune de ces voix n’a condamné cette nomination méprisante.

Mieux encore, le journal El Watan, en soldat zélé de l’éradication, a écrit à propos du général Medjahed : « Intellectuel jouissant d’un grand respect auprès de ses camarades ».

La partition est réglée au millimètre. Après la polémique Ali Benhadj, le chef du MSP, Abderrezak Mokri, qui a rendu visite à Abdelmadjid Tebboune, avec qui il est en symbiose, selon ses dires, a fait une de ses sorties théâtrales habituelles : Le Hirak serait infiltré par les extrémistes laïcs et les francs-maçons.

La mise en scène est en place, les vieux acteurs radoteurs sont en marche, le spectacle peut commencer. Seul problème, cette pièce de théâtre se jouera sans public.

La polémique autour d’une soi-disant « bataille idéologique » au sein du Hirak est une tentative de diversion, encore une.

S’il s’agissait réellement de débat idéologique, on s’en réjouirait. En réalité, ce faux débat marque un retour des éradicateurs « mortellement patriotes » sur les années 90 qui accusent les islamistes du FIS d’être les seuls responsables de la « sale guerre ». Accusés, coupables, condamnés, et exclus donc.

Les faux islamistes leur emboîtent le pas et c’est reparti pour un tour.

En somme, on a sorti l’épouvantail, le bourourou, pour très précisément étouffer tout débat sur les années 90 que les hirakistes ont amorcé. Le but est le même que celui des généraux et leur représentant Abdelaziz Bouteflika : clore ce dossier pour l’éternité en imposant le silence par la loi de la « concorde civile » ou la « réconciliation nationale ».

La même technique était utilisée durant les années 1990. Alors que les Algériens étaient tétanisés par une violence inouïe, les faiseurs d’opinion désignaient à la vindicte populaire les coupables, les responsables de nos malheurs, sans enquêtes ni procès.

27 ans après cette tragédie qui a enfoncé le pays dans une régression épouvantable, les pyromanes refont surface pour torpiller la dynamique du Hirak.

Cette fois-ci, ils ne réussiront pas pour la simple raison que la société a évolué à tel point que ces autoproclamés démocrates et islamistes sont complètement désorientés, voire paniqués à l’idée qu’ils soient hors-jeu.

« Au début, on nous a eu avec la décennie [noire] », chantent Ouled el Bahdja dans La Casa d’el Mouradia, qui est devenue pendant les premiers mois l’hymne du Hirak.

Dans la rue, les manifestants ont scandé et scandent toujours « Vous ne nous faites pas peur avec la décennie [noire], nous on a connu la misère ».

Rafik Lebdjaoui, Algeria-Watch, 6 mars 2020

https://algeria-watch.org/?p=73342


Les rencontres d’Ali Belhadj et la mise en accusation de Bouteflika : parallèles historiques et perspectives

Le « corps » spécialisé dans l’action psychologique de la police politique donne le sentiment de passer à une nouvelle étape dans la fabrication des coups tordus contre le mouvement populaire. Depuis quelques jours deux informations a priori sans lien éveillent l’attention :

  • D’anciens officiels au plus haut niveau de la façade civile déchue du régime réclament subitement et quotidiennement la mise en accusation devant les tribunaux d’Abdelaziz Bouteflika,

  • Des militants notoires, (mais non mandatés) attitrés par les médias du régime et complaisamment relayés rendent une très visible, mais très mutique, visite à Ali Belhadj. Notons au passage que cette réunion a été bien plus médiatisée que les vexations, brimades et violences policières dont le dirigeant historique du FIS est régulièrement victime.

Ces faits d’actualité et leur concomitance m’interpellent fortement. La simultanéité de cette rencontre médiatique et l’incrimination publique de Bouteflika serait-elle purement fortuite, le fruit du hasard ?

Ma pratique, fort ancienne, des manœuvres secrètes et de couloirs de l’appareil de police politique de la junte, m’incite à penser, au contraire, qu’ils sont significativement liés. L’hypothèse que ces services sont à la veille de déclencher une opération contre le mouvement populaire vient spontanément à l’esprit. Ces informations coïncidentes pourraient en effet annoncer une bien mauvaise affaire.

Supposons au passage que, le grand âge venant, je puisse me tromper, ce ne serait grave pour personne. Supposons aussi que l’hypothèse de préparatifs à une initiative de déstabilisation du Hirak soit vraisemblable, alors il est de mon devoir de le dire aux citoyen.nes du mouvement populaire.

Évocation

Dans les jours qui suivent le fatidique 5 Octobre 1988, l’Etat-major de l’ANP est en plein désarroi ; le chef d’Etat-major, Abdallah Belhouchet, pratiquement désactivé, l’appareil de la Sécurité Militaire se déchire alors entre deux pôles, celui dirigé par Mohamed Betchine et le courant du général Mejdoub Lakhal-Ayat. L’influente famille du Chef de l’Etat soutenant directement le général Betchine. Le pays est déstabilisé. Le gouvernement Brahimi est « out », le peuple dans la rue laissant apparaitre alors le poids et la légitimité populaire de l’Islam politique. L’Armée menacée de concert avec l’appareil de sécurité chargent alors Betchine et ses adjoints de négocier avec Ali Belhadj une fin de mouvement populaire sous son autorité, lui reconnaissant ainsi un statut de leader.

Ces faits avérés mettent en lumière les méthodes de retournement psychopolitique de la Sécurité Militaire et de l’Etat-major et leur capacité effective de manipulation d’acteurs politiques, sincères et autonomes mais inexpérimentés et crédules. Car ce qui est aujourd’hui pour tous riche d’enseignements est bien la réaction d’Ali Belhadj à ces approches. Loin d’opposer une fin de non-recevoir aux mandataires du régime, le Cheikh avait accepté ce rôle.

Dès le lendemain de la rencontre avec les émissaires du pouvoir il se rendit au-devant de la manifestation du 10 octobre partie du Champ de Manoeuvre qui finit, comme chacun sait, par tomber dans un guet-apens meurtrier et se faire massacrer à l’entrée de Bab-El-Oued.

Quelques mois plus tard, au moment de la guerre d’Irak, Ali Belhadj prêtera le flanc aux mêmes manœuvres pour réclamer, au comble de l’inconséquence, la constitution d’une armée de volontaires. Il ne fut sauvé des foudres de l’Etat-Major que par l’intervention de Mohamed-Salah Mohammedi, alors ministre de l’intérieur…

En mai 1991, sous l’effet des mêmes influences, il soutient activement la grève insurrectionnelle appelée par le FIS et pèse de tout son poids en faveur des futurs putschistes de janvier 1992 qui voulaient la destitution du gouvernement de Mouloud Hamrouche. Ces janviéristes en devenir qui l’emprisonneront en juin 1991 dans la foulée de l’éviction du gouvernement réformateur.

Aujourd’hui

Pourtant le même Cheikh Belhadj, harcelé par les polices, empêché au mépris du droit d’exercer ses droits civiques, ne semble pas avoir médité les leçons de cette période charnière de l’Histoire contemporaine du pays, reçoit des militants « attitrés », la rencontre est rendue « publique ». Comme est médiatisée celle préparant le spectacle de Bouteflika à l’échafaud.

Les images de l’entretien entre militants attitrés et Cheikh à l’index ont circulé. Mais rien n’a filtré de la teneur des discussions. De quoi a-t-il été question ? Pourquoi la discussion est-elle restée confidentielle ? Ces pratiques du secret ne sont assurément pas celles du Hirak. Dans le mouvement populaire, en tant que principe, il ne peut, il ne doit pas exister de politique secrète, c’est la seule façon de barrer la route aux manœuvres et c’est valable pour tous.tes.

Car, on le constate depuis le 22 février 2019, le pouvoir continue de percevoir le peuple comme une masse veule, manipulable à l’infini. Les « décideurs » pensent parvenir à détourner le cours des revendications comme en octobre 1988, en surmanoeuvrant un dirigeant respecté et respectable mais bien peu retors, bien peu politique.

Tout comme l’objectif, le moyen est limpide : utiliser le charisme du Cheikh pour parvenir, par son ascendant émotionnel, à la dépolitisation des luttes populaires. Et utiliser le repoussoir Bouteflika pour libérer les oligarques en prison. Toutes ces stratégies de replâtrage, de fuite en avant et de diversion n’ont pas pour objet de reconstruire une scène politique dévastée mais visent à assurer par tous les moyens la pérennité hégémonique du régime à l’agonie.

Ces dernières semaines, les difficultés s’accumulent et les antagonismes internes du régime se creusent tout comme s’accélère l’escalade de l’intoxication. Dans ce casino en déroute, rien ne va plus : l’élection présidentielle, vache sacrée de la légalisation de l’illégitimité, a échoué. Le prix du pétrole baisse et les scandales se multiplient.

Tous les éléments convergent pour former dans un proche horizon une crise de très grande ampleur. Les perspectives de plus en plus sombres nourrissent la panique de la bande de hiérarques tout-puissants, aussi rétrogrades que médiocres, déterminés à conserver le pouvoir, quel qu’en soit le prix. Ces dirigeants autrefois indiscutés ont perdu confiance et craignent que la plèbe (le « charah », dans leur sous-langage méprisant) ouvre les dossiers épouvantables des trente dernières années, bouscule la donne et finisse par les renvoyer dans les limbes d’une histoire qu’ils n’ont marqué que par leurs forfaitures.

Demain

Derrière la bonhomie du Hirak et la joie de vivre d’une jeunesse admirable, l’Algérie traverse une phase d’incertitude, de trouble et d’instabilité morbide. La junte a plus que jamais besoin de jouer sur tous les registres de l’intoxication, et en premier lieu les leviers émotionnels, pour tenter de détourner le cours du mouvement populaire.

Je ne sais pas ce qu’est devenue la capacité d’analyse et la vision stratégique de Belhadj soumis à cette pression psychologique entre répression permanente et accès de séduction. Mais je le vois bien prêt à penser qu’il pourrait sauver le peuple et le pays en se portant au secours de la junte en mauvaise posture. Comme l’a fait Mohamed Morsi, au prix que l’on sait, pour l’Egypte et pour lui…

Dans cette phase complexe, le succès de la lutte populaire pour l’Etat de droit et les libertés dépend aussi du rôle des acteurs. Celui tenu par les « militants attitrés » comme celui des figures « charismatiques », ou non. Pour que les ambiguïtés soient levées, il est essentiel que les options politiques et les stratégies soient débattues devant tous et à ciel ouvert. L’Algérie de la jeunesse, celle de demain libéré ne peut s’envisager avec les mœurs et les méthodes du passé. Le Hirak n’est pas le ramassis de gueux que se représente la police politique, mais bien le mouvement politique massif, responsable et majeur du peuple algérien.

Ghazi Hidouci, Algeria-Watch, 6 mars 2020

https://algeria-watch.org/?p=73343

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