Manifeste Droits humains pour tou-te-s, aux éditions Libertalia, 2 avril 2020

Un jour, une amie m’a dit qu’on ne pouvait pas désapprendre la lecture. Partisan·es de la méthode syllabique ou de la méthode globale, une fois que vous avez intégré qu’un m et un i font mi, difficile de ne plus vous en souvenir. Vous ne pourrez plus, par exemple, vous promener innocemment dans une rue bardée d’enseignes en n’y voyant que des agrégats de voyelles et de consonnes. La lecture s’impose à vous. Vous lisez d’ailleurs souvent avant même de prendre conscience que vos yeux se sont posés sur des lettres. C’est un apprentissage définitif.

Il en va de même pour de nombreux constats féministes. Plusieurs années d’activisme au sein du groupe féministe La Barbe qui dénonce la domination masculine dans les sphères de pouvoir m’ont appris à visualiser directement la répartition femmes/hommes au sein d’un événement, colloque, affiche de cinéma et de théâtre ou encore sur un plateau télé. Pas de scoop, habituellement, cela va plus vite de compter les femmes.

La lecture de ce manifeste vous permettra d’acquérir un nouvel apprentissage définitif : que vous écriviez Homme avec une minuscule ou une majuscule, les femmes ne sont pas des Hommes. Saviez-vous d’ailleurs que le lexique des règles typographiques qui régit les usages de l’imprimerie nationale préconise d’écrire « Les droits de l’homme » donc avec un h minuscule ? 

Les féministes du Mouvement de libération des femmes (MLF) sont à l’origine, dans les années 70, de ce slogan devenu culte : « Un Homme sur deux est une femme ». Ce qui induit d’ailleurs qu’« Un Homme sur deux est un homme ». Vous avez dû relire cette phrase pour tenter de la comprendre ? C’est normal car ce slogan féministe met bien le doigt sur ce qui pose souci : l’effacement du féminin via l’assimilation du masculin au neutre. Par chance, un mot utile existe, pour désigner avec clarté, à la fois les femmes et les hommes, il n’est pas même à créer : humain·e. 

L’expression « droits de l’homme » est ambiguë. L’utilisation du genre masculin pour désigner les personnes des deux sexes est génératrice d’une incertitude quant aux personnes, hommes ou femmes, concernées. Cela engendre une confusion entre particulier (masculin) et général (masculin et féminin). Quel mot employer lorsque nous souhaitons évoquer uniquement les hommes dans le sens humain de sexe masculin ? Tolérer une ambiguïté suggère que les femmes ne comptent pas vraiment. De plus, cela participe grandement à une vision binaire de la répartition hommes/femmes niant ainsi le vécu de toutes les personnes intersexe, non binaires, en minorité de genre.

Mais qu’est-ce qu’elles veulent encore ?

Le langage est politique : ce qui n’est pas mentionné n’existe pas. L’expression « droits de l’homme » est sexiste, elle invisibilise les femmes mais aussi leurs luttes et leurs droits. L’objectif du collectif Droits humains pour tou·te·s se résume en une phrase : obtenir que les institutions remplacent l’expression « droits de l’homme » par « droits humains ». La légitimité dont bénéficient les termes employés par les pouvoirs publics leur confère un poids tout particulier. Il est temps pour la communauté francophone dans son ensemble de prendre acte de la réalité des discriminations qui s’exercent contre les femmes et de modifier la langue française en conséquence pour éviter qu’elle y contribue.

Concrètement, qui pourrait faire évoluer cette terminologie ? Cela pourrait se faire via un projet ou une proposition de loi. Il nous fallait donc dans notre travail de collectif sensibiliser des parlementaires ou le gouvernement à cette question ! L’adoption de cette réforme par les institutions rejaillirait sans doute sur les usages prévalant ailleurs, dans les discours médiatiques et le langage commun. 

Dans sa préface pour le livre de La Barbe publié chez Ixe Cinq ans d’activisme féministe,Christine Delphy écrit :

« Quand les femmes comprendront-elles que le moins de femmes est la contrepartie obligée du plus d’hommes ? Et que leurs prétentions à elles sont menaçantes pour la catégorie des hommes ? Une catégorie arbitraire, une catégorie de naissance, une caste en d’autres termes. Cette caste est conditionnée depuis sa plus tendre enfance à avoir plus. Plus de tout. Chaque avancée de l’égalité est la perte d’un droit pour les hommes. On dira : mais c’était un privilège indu. En effet. Mais pour eux, qui l’ont toujours connu, qui l’ont toujours vu et vécu, c’est un droit. Quel est le pourcentage de femmes dans la population qui s’occupent activement de combattre l’inégalité, par une action aussi collective que la coalition des dominants ?

Quand les femmes seront-elles enfin disposées à arriver sur le champ de bataille autrement qu’une par une, toutes prêtes à se laisser abattre une par une ? […] la “bataille pour l’égalité” dresse en réalité des armées contre des individues désarmées. »

Nous en avons conscience : ne plus accepter d’être englobées derrière le terme « homme » est une prétention menaçante. Comment expliquer autrement les réticences évidentes à employer le terme pourtant adapté et explicite d’humain en lieu et place d’homme ? 

Isabelle Alonso le résumait brillamment : « Non, le masculin n’est pas neutre. Il est masculin ! Il n’est pas apte à représenter le féminin. La grammaire n’est pas tombée du ciel. La grammaire est une idéologie, une machine à faire disparaitre les femmes. » Et oui, la grammaire n’est pas neutre. Elle traduit des rapports sociaux de pouvoir. Elle renforce des discriminations déjà existantes en invisibilisant les femmes. 

Evidemment, ce combat est un combat parmi d’autres dans la démasculinisation du langage. « Droits de l’homme » n’est qu’une expression au milieu d’une langue et d’un système linguistique sexistes. Comme le démontre la sociolinguiste Claire Michard dans Humain/Femelle de l’humain. Effet idéologique du rapport de sexage et notion de sexe même l’écriture inclusive est loin de résoudre les problèmes que pose le sexisme dans la langue : « les marques du sexisme sont beaucoup plus nombreuses que celles du genre grammatical, mais elles sont souvent moins perceptibles que l’absence de termes de profession de genre féminin ». A titre d’exemple lorsqu’on a côté masculin deux termes pour désigner l’enfant mâle (garçon) et l’humain mâle de (fils), on ne dispose que d’un terme côté féminin (fille). Idem pour humain mâle (homme) et époux (mari) vs humain femelle (femme) et épouse (femme). 

Dans Tristes tropiques Claude Lévi-Strauss écrit : « Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées ». Soit le village entier = les hommes ; être seul = être avec les femmes et les enfants ; les maisons abandonnées = les maisons sans les hommes. Peut-être que cela rappellera à certaines ce mec qui vient vous voir alors que vous êtes un groupe de femmes et qui vous demande « Vous êtes seules ? ». Parce que dans sa tête comme dans celle de Lévi-Strauss les femmes sont seules tant qu’elles ne sont pas accompagnées d’un homme, elles ne comptent pas en tant que personnes.

Et puis que dire de tous ces termes qui changent radicalement de sens dès lors qu’ils sont féminisés ? Comme le rappelle Typhaine D un chevalier c’est un homme qui vit des aventures, une chevalière, c’est une grosse bague moche. Et aussi tous ces termes qui sexualisent les femmes : maitresse, cochonne, coureuse, entraineuse, chienne tandis que leur équivalent masculin n’a pas cette charge sexualisante et rabaissante (En patriarcat, la sexualité valorise les hommes mais souille les femmes). Si je vous dis que c’est un grand homme, a priori vous pensez d’abord à ses vertus humanistes et non à sa taille. Mais pour une grande femme ? Le langage ce n’est pas juste ce qui nous permet de nous exprimer, c’est ce qui structure et influence nos pensées.

Le terme « hommes » peut donc désigner un groupe d’êtres humains, quel que soit leur sexe; le terme « femmes » ne désigne que les êtres humains de sexe féminin. Dans la langue française, le masculin est ainsi non marqué du point de vue du sexe contrairement au féminin. Aussi les femmes ne peuvent-elles pas représenter l’humanité, l’universel. Leur caractéristique principale c’est d’être une femme, comme la schtroumpfette au pays des schtroumpfs. Tandis que les schtroumpfs peuvent être Grand Schtroumpf (toujours par l’autorité, pas par la taille), paresseux, gourmand, grognon, farceur, costaud, elle sa seule caractéristique c’est d’être femme. La femme n’est pas un humain absolu, elle n’est qu’une fraction de l’espèce. L’homme lui peut se permettre de représenter le tout. Tandis que le masculin est générique, le féminin est particulier. La classe des hommes s’est approprié l’universel. La norme ne se nomme pas. Au même titre qu’on précisera l’homosexualité d’une personne mais rarement son hétérosexualité, la caractéristique femelle est nommée tandis que la caractéristique mâle se contente d’être, sans devoir être précisée. La norme ne se nomme pas. Elle doit cela à son statut de dominant.

Pour lire la suite de l’avant propos au manifeste « Droits humains pour tou-te-s », rdv le 2 avril 2020 !

http://www.editionslibertalia.com

http://www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/droits-humains-pour-tou-te-s

http://droitshumains.unblog.fr

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