Des bilans pour anticiper et co-construire des futurs émancipateurs

Dans l’introduction, introduction-au-livre-de-franck-gaudichaud-jeffery-r-webber-massimo-modonesi-fin-de-partie-amerique-latine-les-experiences-progressistes-dans-limpasse-1998-2019/, publiée avec l’aimable autorisation des éditions Syllepse, il est question de lutte et de dignité, d’une séquence historique et de gouvernements aux tonalités progressistes, d’un certain degré d’hégémonie, d’un processus entré dans une « phase d’épuisement »…

« Dans le but de rendre compte de manière globale de la montée, de la consolidation et de la crise de ces expériences politiques « progressistes », ce livre vise à fournir des clés de lecture critique pour relever les défis analytiques liés à deux éléments transcendants qui lui confèrent une valeur dépassant y compris la dimension latino-américaine : leur historicité et leur politicité, c’est-à-dire leur portée temporelle rétrospective et leur perspective à partir de la densité politique et de la composition interne qui les caractérisent ».

L’histoire du sous-continent, de l’impact des « gouvernements progressistes ou nationaux-populaires » des années1930 et 1940, le nouveau cycle de mobilisations collectives, la vague des régimes militaires… « Malgré les différences et les spécificités qui seront exposées dans cet ouvrage, nous pouvons affirmer que l’Amérique latine du début du 21e siècle a été caractérisée par l’irruption d’un anti-néolibéralisme venu « d’en bas », qui a dérivé en projet progressiste mis en œuvre « par en haut », lequel s’est proclamé post-néolibéral, puis a été remis en question en raison de ses aspects populistes et a fini par être poussé dans ses retranchements par une combinaison de protestations surgies à sa gauche, ainsi que par la réaction restauratrice des droites néolibérales d’origine oligarchique ».

Le(s) auteur(s) abordent, entre autres, la notion de progressisme, la régulation étatique et les politiques de redistribution de la richesse, le néo-développementisme, les critiques « quant à l’hypothèse et aux pratiques progressistes », les effets de la crise de 2008, les alliances, les diverses expériences « de luttes sociales, de mobilisations et de protestations collectives qui, sans réussir à articuler une alternative radicale cohérente et en se maintenant souvent dispersées ou sporadiques, ont néanmoins montré des fissures et des ruptures sur le flanc gauche de l’hégémonie progressiste », les projets des élites néolibérales et des vieilles oligarchies…

« Avec ce livre, notre objectif principal est avant tout rétrospectif et vise à proposer un premier bilan d’histoire du temps présent plutôt que de s’aventurer dans diverses conjectures autour de la changeante situation de la vie politique immédiate du sous-continent ».

Les appréciations sur l’histoire du sous-continent, indo-afro-amérique latine, sont trop souvent teintés de « campisme », souvent réduites à l’impérialisme et à l’« anti-impérialisme », aux mesures socio-politiques sans interrogation du maintien des structures et des rapports sociaux, à la survalorisation des actions de l’Etat au détriment de l’activité propre des groupes sociaux concernés, à l’oubli des rapports sociaux de sexe et des divisions « ethnico-raciales », à des regards somme toute assez condescendants…

Il ne s’agit ni de nier les contraintes, ni les rapports de force, ni l’histoire propre de chaque configuration sociale et politique, mais bien d’interroger les réels derrière les masques, la division internationale du travail, le poids de la rente et de l’extractivisme, l’absence de réforme agraire de grande ampleur, le clientélisme et la corruption, le maintien des structures institutionnelles et l’absorption par l’Etat des énergies protestataires. Bref de ne pas en rester à l’apparence et aux souhaits, pour comprendre ce qui dans les choix et les politiques menées par les gouvernements concourent à la démobilisation populaire.

Sans simplisme, il convient aussi d’analyser pourquoi les réactionnaires – dont les courants chrétiens évangélistes – peuvent avoir un impact important, pourquoi les militaires ont gardé une telle place et des possibilités d’interventions contre-révolutionnaires, comment se scellent les alliances entre capitalistes locaux et étrangers, réfléchir aux relations asymétriques dans les échanges ou aux effets de l’endettement sur la soumission…

Et bien sûr, « nous devons réfléchir en termes stratégiques si nous voulons anticiper et co-construire des futurs souhaitables et émancipateurs pour Notre Amérique ».

Le livre est composé de trois textes :

Chapitre 1 : Franck Gaudichaud : Des conflits, du sang et des espoirs

Chapitre 2 : Jeffery R. Webber : Marché mondial, développement inégal et dynamiques d’accumulation l’économie politique de la gauche latino-américaines

Chapitre 3 : Massimo Modonesi : Le progressisme latino-américain un débat d’époque

Le premier chapitre propose une périodisation des relations complexes entre luttes de classes, mouvements populaires et gouvernements progressistes ; le second parle d’économie politique, de temporalités politiques et économiques ; le troisième aborde les débats et les arguments de différentes positions et leurs traductions pratiques. Les différences entre expériences et pays sont soulignées et mises en rapport avec les autres expériences.

Je choisis de m’attarder sur le premier texte.

Franck Gaudichaud revient sur des grands moments « de rupture de l’ordre établi », des projets « aux accents révolutionnaires, nationaux, anti-impérialistes ou populistes », une périodisation possible, les grandes défaites stratégiques des années 1970 et 1980, les années noires du terrorisme d’Etat, la longue nuit néolibérale des années 1990-2000, les démocraties électorales dites de « basse intensité », la crise de la dette extérieure, la contradiction « entre les prétentions démocratiques des régimes en place et le régime d’accumulation du capital en vigueur »…

L’auteur parle de crise démocratique, des inégalités et des « antagonismes de classe, de genre, socio-ethniques, territoriaux », de nouveaux acteurs mobilisés – dont les piqueros en Argentine, les mouvements sociaux-environnementaux, les mouvements indigènes – et des formes d’action directe ou de démocratie autogestionnaire, de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale, du mouvement des femmes et féministes, de durcissement des rapports sociaux, des phénomènes d’informalité…

J’ai notamment apprécié le chapitre sur les rébellions populaires et la crise de l’hégémonie néolibérale (2000-2006), les déclinaisons du « tournant à gauche » dans certains pays, la longue expérience de « la révolution bolivarienne », L’Equateur et les peuples indigènes, les nouvelles formes d’actions collectives en Argentine, l’explosion « plébéienne » en Bolivie, les logiques d’alliances de classes, l’Etat redistributeur…

« Cette relation dialectique en ce qui concerne les relations entre mouvements populaires, partis, Etat et gouvernements progressistes ou « populistes » est une clef pour comprendre les « grammaires politiques » et formes de médiation qui s’installent dans cette période entre le social, l’Etat et le politique, entre sociétés civiles et régimes politiques ». L’auteur poursuit avec l’institutionnalisation des progressismes, les politiques sociales redistributives, la place centrale de l’Etat, les tentatives de déstabilisation menées par l’impérialisme, l’audit historique de la dette en Equateur, les nouvelles formes d’intégration « sous-continentales autonomes », le retour de l’Etat et des politiques publiques redistributives, l’alphabétisation et la sortie de la pauvreté, la nouvelle pression fiscale sur l’extraction de matières premières, l’amélioration de droits des travailleurs et travailleuses dans un contexte de forte informalisation, la forte institutionnalisation de nombreux mouvements, un « mélange de cooptation, rétribution symbolique et institutionnalisation des mouvements » … et le développement de critiques du modèle extractiviste et productiviste, les premières grandes ruptures, la criminalisation de mouvements sociaux…

Chute du prix des matières premières, réorganisation offensive des droites néolibérales et du gouvernement des Etats-Unis, dérives autoritaires et nouvelles dynamiques de lutte… Franck Gaudichaud analyse les années 2013-2018, souligne, entre autres, l’absence de transformation de fond des relations sociales de production et de distribution, les bénéfices du grand capital dans l’« âge d’or progressiste », les modifications des actions et visions du monde militant, les nouvelles oligarchies, la fuite des capitaux, la transformation parfois extrême des pouvoirs (« véritable « mafia » au pouvoir » dans le cas du Nicaragua de Daniel Ortega), l’augmentation de la violence, l’ascension sociale et l’intégration de toute une couche de syndicalistes, les « coups d’Etat institutionnels », la place de mouvements religieux réactionnaires… et le mouvement féministe « radical et dynamique, populaire et massif, clairement internationaliste », le retour des « résistances des classes populaires et des travailleurs », les capacités d’auto-organisation et d’autogestion, la problématique émancipatrice écosocialiste, la vitalité de la pensée critique…

« les manœuvres de l’ordre impérialiste ou les aléas de l’économie mondiale ne peuvent occulter que le reflux de l’hégémonie progressiste et les avancées rapides des droites se nourrissent des reculs et métamorphoses conservatrices des gauches de gouvernement . Un débat nécessaire et souvent escamoté au sein du champ militant se réclamant du « populisme de gauche » ».

Comme j’ai fait le choix d’aborder longuement le premier texte, je précise que les analyses de Jeffery R. Webber et de Massimo Modonesi sont aussi importantes.

Il me semble incontournable d’analyser l’insertion des pays dans le marché mondial, le développement inégal et combiné de ceux-ci, les dynamiques d’accumulation, le rôle de la dette, les évolutions de prix des matières premières (et ce qu’elles ont permis en terme de programme de redistribution), la place de l’industrie agroalimentaire en monoculture, celle de l’industrie minière ou de l’extraction de gaz naturel et de pétrole, les logiques extractives, la hausse des profits des capitaux privés – tant nationaux qu’étrangers – dans le secteur des ressources naturelles, les continuités structurelles, les restructurations de l’industrie « dans une position inférieure de dépendance dans le cycle de reproduction », les sources de devises – dont les flux venant des migrant·es -, l’économie dite informelle, la narco-économie et les violences induites, les impacts de la crise mondiale et ses temporalités, l’inversion des taux de croissance, les rapports de force internationaux et l’impérialisme, les investissements directs étrangers et le rôle central des multinationales dans l’économie régionale, les politiques d’ajustement structurel prescrites par les organismes internationaux, les effets de la militarisation de la « guerre contre la drogue », l’importance croissante des interventions chinoises, les tentatives d’intégration régionale et leurs limites, le rôle de « sous-impérialisme » du Brésil… « les programmes généraux politico-économiques des Etats compensatoires dans la région n’ont pas remis en cause les relations de propriété sociales ou les structures existantes de production économique »…

Il est aussi nécessaire de comprendre les débats qui ont traversé le « progressisme » du sous-continent. Massimo Modonesi aborde, entre autres, le consensus « anti-libéral » et les clivages autour du « progressisme », le retour de la question paysanne et celle des peuples indigènes, le rôle des intellectuel·les, « celle du rôle et des tâches des intellectuels engagés et leur relation avec la vérité, la critique et le pouvoir institué », la place particulière du « chavisme », le prisme sclérosant maintenu de la contradiction principale (impérialisme et anti-impérialisme), la confusion entre souveraineté populaire et souveraineté étatique (une des tares du populisme à mes yeux), la priorité donnée à l’utilisation de l’appareil d’Etat plutôt qu’à sa transformation, le fétichisme étatique, les visions réductrices (productivisme et redistribution) de ce que pourrait-être le développement et la justice sociale…

L’auteur décrit « l’arc-en-ciel des critiques de gauche », aborde la notion de progrès, le modèle primo-exportateur, le modèle d’accumulation, les mécanismes de contrôle et de discipline des organisations sociales, les dynamiques de dépossession, le bien vivre et le commun, l’éco-territorialisme, la « singulière combinaison de transformation et de conservation, emmenée depuis l’Etat », le néo-developpementisme et l’étatisme, les politiques d’assistance sociales, la démobilisation et le césarisme, le repli corporatif-clientéliste, l’absence de réformes démocratiques de l’Etat, « La démocratisation comprise comme socialisation du pouvoir et comme impulsion de l’autodétermination est restée lettre morte dans les constitutions et une promesse non tenue du progressisme latino-américain »…

En conclusion, les auteurs soulignent « les méandres de la lutte de classe et des relations entre les mouvements populaires, les partis et les gouvernements progressistes depuis les années 1990 jusqu’à nos jours », la vague de luttes sociales et les victoires électorales, la canalisation des possibles « vers une perspective stratégique électorale et étatiste », la place des figures charismatiques, les options prises par les différents groupes de gouvernement, les « interventions compensatoires » permises par les rentes extractives, la bureaucratisation, la création de nouvelles élites, les pratiques autoritaires et répressives, le clientélisme et la corruption… et aujourd’hui l’« intensification des formes coercitives et autoritaires »…

« Il est indispensable de faire les bilans critiques des principaux processus ayant marqué l’histoire politique récente de « notre Amérique » pour dégager des hypothèses stratégiques à la hauteur d’« une attente et l’espoir latent d’un futur émancipateur » et du renouveau de luttes, à commencer par les immenses mobilisations féministes contre les violences masculines ou les droits reproductifs et sexuels dont le droit à l’avortement, les explosions sociales – comme au Chili – qui secouent le sous-continent comme d’autres parties du monde…

Un livre bien utile pour dépasser les visions impressionnistes, replacer des actions gouvernementales concrètes dans les dynamiques d’ensemble, rompre avec le schématisme de l’« anti-impérialisme », comprendre les choix effectués par les gouvernements et leurs impasses, mesurer les écarts entre les possibles et les réalisations … Sans larges débats démocratiques et sans auto-organisation collective des principales et principaux intéressé·es, les changements sociaux construits par le « haut » ne peuvent que sombrer dans l’autoritarisme, le clientélisme… amoindrir les capacités de résistance et de mobilisation et participer à l’affaiblissement de l’espoir…

Franck Gaudichaud, Jeffery R Webber, Massimo Modonesi : Fin de partie ? Amérique latine : Les expériences progressistes dans l’impasse (1998-2019)

Editions Syllepse, Paris 2019, 200 pages, 18 euros

https://www.syllepse.net/fin-de-partie–_r_22_i_782.html

Didier Epsztajn


De Franck Gaudichaud :

Antoine Faure, Franck Gaudichaud, Maria Cosette Godoy H., Fabiola Miranda P. et René Jara R. (dir.) : Chili actuel : Gouverner et résister dans une société néolibérale, un-laboratoire-dexperimentations-neoliberales/

Franck Gaudichaud (ed) : Venceremos !quand-les-tueurs-ont-assassine-lespoir/

Franck Gaudichaud : Chili 1970-1073. Mille jours qui ébranlèrent le monde

une-notion-a-approfondir-celle-de-pouvoir-populaire-constituant/


En complément possible, dans la rubrique : Caraïbes, Amérique Centrale et du Sud, de nombreux textes et notes de lectures, caraibes-amerique-centrale-et-du-sud/

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