Reconfiguration des contraintes et injonctions pesant sur des femmes

Les migrations sont trop souvent pensées au masculin, unifiées assez arbitrairement, isolées de flux commerciaux particuliers – Poor to poor, peer to peer pour reprendre une expression d’Alain Tarrius-, réduites à des passages d’un point à un autre en oubliant ce qui peut-être nommée transmigrations…

Ce livre propose une analyse de commerçantes sénégalaises à Marseille, interroge les liens entre travail, sexualité et migration. Il donne à voir les effets contradictoires de nouvelles insertions sociales se combinant avec des histoires particulières…

« Les trois vignettes ethnographiques par lesquelles j’ai souhaité ouvrir cet ouvrage montrent la diversité des activités marchandes des migrantes sénégalaises à Marseille. En dépit de la variété des parcours de mobilité, des expériences existentielles et professionnelles de ces femmes, le commerce occupe souvent une partie importante de leur vie en migration ».

En introduction, Melissa Blanchard aborde, entre autres, la place des activités marchandes, les processus d’autonomisation de femmes, « comprendre si et comment la migration et l’activité marchande participent d’un processus permettant aux femmes sénégalaises de prendre de l’autonomie par rapport à leurs inscriptions sociales et aux injonctions normatives liées au statut féminin », le refus de cantonner les femmes à « leur rôle de mère et d’épouse », la comparaison entre migrations et migrantes dans le temps et en fonction des lieux de départ, le facteur temps et générationnel, la place de Marseille dans l’histoire (facteur géographique)…

L’autrice souligne que « le nombre de femmes qui émigrent seules, pour des raisons liées au travail, ne cesse d’augmenter », regrette que la recherche se soit focalisée « en prévalence sur le champ reproductif », discute de méthodologie.

« La migration est un processus qui comprend une pluralité d’aspects touchant à l’existence des individus qui s’y engagent. Sa dimension spatiale, politique et économique s’imbriquent et affectent à la fois l’expérience individuelle et l’inscription sociale des personnes qui l’entreprennent ». Melissa Blanchard discute des processus d’individualisation, des rapports de parenté, de l’idéologie de la sorcellerie, des familles et de la crise économique, « Ce double mouvement, de rétrécissement et d’hyper-sollicitation des circuits sociaux, engendre une tension palpable au sein de toute famille, confrérie religieuse, cercle d’appartenance », de commerce et de logique de l’action marchande, de redistribution « les obligations de redistribution liées à leur inscription sociale entravent souvent la thésaurisation », des articulations entre « initiative individuelle et obligation communautaire », des contraintes « inhérentes à leurs statut genré et aux relations de pouvoir dans lesquelles il s’inscrit », des lieux de confiance et rencontres des femmes, des effets de la proximité d’âge, de la pression communautaire pesant sur les femmes adultes célibataires, des parcours de femmes « en solitaire »…

Introduction :Trois jours à Marseille

L’influence du « contexte d’enquête » sur l’appréhension de la migration des femmes ouest-africaines en France

Images fragmentées des femmes en migration

La migration comme expérience individuelle

Variations de l’habitus communautaire entre Afrique et Europe

Commerce et ethos entrepreneurial

Prêter la parole aux migrantes : un terrain générationnel et genré

1. Le commerce africain à Marseille

Une perspective au temps long

L’époque des marins et des soldats africains (1915-1950) : prostitution et trafics commerciaux

Essor du commerce africain et ascension du réseau mouride (1960-1990)

Déclin de la centralité commerciale de Marseille et ouverture vers de nouvelles places marchandes (1990-aujourd’hui)

Les activités marchandes des femmes sénégalaises à Marseille dans les années 2000

L’inscription du commerce sénégalais dans l’espace urbain de Marseille

2. Les femmes « en solitaire » et soutien de famille

Une journée au marché

Départ et projet migratoire

Le commerce

Réussite et projets : le retour différé

Sociabilité communautaire : convivialité et commérages

Des femmes libres à la lisière des circuits communautaires

Du rôle des femmes dans l’échange économico-sexuel

Mouridisme et commerce : de la solidarité confrérique à la concurrence marchande

3. Les « immigrées » du regroupement familial

Au baptême de Ngoné

Départs et projets migratoires

Le commerce

Réussite et projets : la maison, l’entreprise et la famille élargie

La famille conjugale en France: mariages, sexe et séparations

La maitrise du corps des femmes

Ndèye ju liggéy (la mère qui a bien travaillé et la chance du fils)

Sociabilité communautaire : la construction d’un nouvel ordre social

Espaces collectifs mourides

4. Les « étudiantes »

Une réunion de tontine : l’affichage de la féminité

Départs et projets migratoires

Le commerce

Réussite et projets: entre envie d’entreprendre et prise de conscience de la ponction familiale La famille conjugale en France : de la conduite des épouses et des célibataires

Sociabilité et insertion communautaire

5. Se frayer un chemin en migration : travail, obligations familiales et sexualité féminine

La migration comme ambition

Le commerçantes sénégalaises à Marseille : des entrepreneurs sans entreprise ?

Le travail comme source de reconnaissance sociale

Le commerce: une activité polymorphe

Le travail au croisement de deux logiques socio-économiques contrastantes

Réussir pour soi, réussir pour les autres

Revenus du commerce et projets pour le futur

Envois de devises, échecs des projets entrepreneuriaux au Sénégal et logique de la dépendance

Une communauté fragmentée face au changement social

Groupes de fréquentation et repères identitaires

La force du collectif : commérages et mauvais-œil

Être femme en migration : le contrôle de la sexualité et du corps féminins

Idéologie patriarcale et « arraisonnement » des corps

De multiples formes de compromis avec les normes sexuelles

En conclusion, Melissa Blanchard revient, entre autres, sur des facteurs – dimension temporelle et géographique – sous-estimés dans bien des études, les transformations des statuts sociaux des femmes (dont les réactions à des dynamiques sociales larges), le durcissement du conservatisme et du contrôle sur la conduite des femmes, le statut de sujet par rapport aux obligations communautaires, « les migrantes dépensent une bonne partie de leurs revenus dans des charges familiales », la « réussite » et son appréciation, « le succès économique n’est socialement reconnu que s’il est employé, au moins en partie, dans des redistributions en faveur du groupe d’origine », les ambivalences et les contradictions générées par les migrations des femmes, les compromis en acte, la place des commérages, les conduites sexuelles, la ligne mouvante entre ce qui est licite et ce qui ne l’est pas, l’hyper-présence de la sexualité, les effets de la polygamie pour les femmes musulmanes, « De façon générale, le comportement sexuel des migrantes sénégalaises est fonction de l’époque et du lieu de vie, autant que des normes culturelles qu’elles sont censées amener avec elles. Puisqu’il jongle avec ces normes, avec les transformations des orientations morales de la communauté migrante et avec les intérêts individuels, la conduite sexuelle des femmes devient le miroir de plus vastes dynamiques sociales qui traversent et orientent la migration. Mieux elle apparaît comme le point crucial où l’agentivité individuelle féminine et les contraintes sociales se rencontrent, s’entrechoquent et s’imbriquent de manière exemplaire ».

Au total une étude passionnante sur les transformations et les contradictions engendrées par et dans le vie des femmes migrantes, les réagencements du travail migrant, la complexité de l’expérience migratoire, la place de l’activité et ici du commerce dans l’autonomisation, le commerce pendulaire, les contraintes et les reformulations sociales, la « délocalisation des rapports familiaux », les vecteurs de sociabilité et de reconnaissance, la convivialité et les commérages, la mise en scène de soi, le réseau confrérique mouride, les effets sur place et à distance internes aux rapports sociaux, ce qu’induit la polygamie pour les femmes, l’imposition de maternités répétées, les formes renouvelées du contrôle des corps des femmes par les hommes (« la sexualité des femmes n’est considérée ni comme autonome, ni comme égale à celle des hommes »…

Melissa Blanchard : Travail, sexualité et migration

Les commerçantes sénégalaises à Marseille

Presses Universitaire de Provence, Marseille 2018, 152 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Reconfiguration des contraintes et injonctions pesant sur des femmes

  1. L' »échange économico-sexuel » s’appelle prostitution.

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