Avant-propos de Nicolas Mathevon et Éliane Viennot à l’ouvrage : La différence des sexes

Avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’autrice

Le projet de ce livre a vu le jour avant l’émergence de la polémique sur la prétendue « théorie du genre » qui a suivi l’adoption du mariage pour tous et l’introduction dans quelques manuels scolaires d’informations sur la complexité de la détermination du sexe. A priori fort loin des positions échevelées qui se sont fait entendre au plus chaud de cette controverse, puisqu’il ne réunit que des spécialistes du genre, ce livre fraye pourtant dans les mêmes eaux : celle des idées reçues sur la différence des sexes. Nous cherchions pour notre part à comprendre comment elles opèrent au sein de la communauté scientifique, comment elles perturbent ou empêchent la réflexion des chercheurs et des chercheuses dont le domaine d’étude croise ce sujet, de celles et ceux qui devraient s’y intéresser et pourtant ne le voient pas, voire de celles et ceux-là mêmes qui en font leur objet de recherche.

D’une certaine façon, la polémique nationale n’a fait que servir de loupe pour les phénomènes que nous cherchions à traquer. S’il paraît clair, en effet, que les peurs et les fantasmes qui se sont exprimés dans la rue ou sur les ondes des radios et chaînes de télévision ont rarement cours dans les laboratoires et les couloirs des universités, il est assez probable que les mêmes incompréhensions, les mêmes ignorances, les mêmes fantasmagories (sans parler des mêmes lobbies conservateurs) sont à l’œuvre ici et là. Et qu’elles sont au fondement de ce qui a motivé cette enquête : comment se fait-il que le monde de la recherche français soit pour partie si frileux face à un concept aussi opérant que le genre ? Si sceptique face à la multitude de publications qu’il a nourrie depuis trente ans dans les meilleures revues internationales et chez les meilleurs éditeurs ? Si manifestement en retard sur les autres grands pays industrialisés pour son introduction dans les protocoles de recherche et les enseignements ?

La force des idées reçues

De la même manière, on peut s’étonner qu’une partie du public sache si peu de quoi il retourne. Qu’elle s’imagine, par exemple, que la lutte contre les stéréotypes sexuels à l’école pourrait conduire les enfants à vouloir changer de sexe, ou à « devenir homosexuel·les », comme si l’identité et l’orientation sexuelles tenaient de la toquade. Et s’imagine, inversement, que la préservation de toute information sur ces sujets est susceptible d’empêcher les jeunes de « sortir des clous », comme si les transsexuel·les et les homosexuel·les n’étaient pas né·es dans des familles conformes – voire catholiques intégristes ! Près de quinze ans après le début du XXIe siècle, on aurait pu penser que ces croyances et ces peurs étaient derrière nous. Or elles sont là, elles s’expriment et se déploient, relayées par des journalistes qui n’ont pas davantage réfléchi que leurs interviewé·es et qui, dans le moins mauvais des cas, donnent prudemment la parole « aux deux camps ». On les voit sévir jusque dans la tête d’un ministre de l’Éducation nationale, qui déclare un jour être « contre la théorie du genre », le lendemain qu’« elle n’existe pas », le surlendemain qu’il va y mettre un terme, et le lendemain encore décide – pour plus de clarté – qu’il vaut mieux bannir le mot des discours officiels (1)…

En fait, pour la grande majorité de la population – tous publics confondus –, la question des différences entre les sexes ne se pose pas vraiment : il y aurait des différences, nombreuses et importantes, un point c’est tout. Elles diviseraient l’humanité en deux groupes distincts, l’un tourné vers la prédation, les espaces extérieurs, les exercices violents, l’autre vers le soin, les espaces domestiques, les tâches éducatives. La question de l’origine de ces différences ne semble pas non plus être pertinente : que Dieu y soit ou non pour quelque chose, elles seraient « biologiques » ou « naturelles », qualificatifs qui signifient communément « inscrites dans les gènes », et donc incontournables à moins de contrarier l’ordre naturel des choses. Le fait d’habiller les filles en rose et les garçons en bleu, de laisser pousser les cheveux des unes et de couper court ceux des autres, d’inscrire les unes à la danse et les autres au foot… n’est pas pensé : on le fait parce que cela se fait, parce que les voisins le font, parce que les enfants le demandent ; et même si ce n’est pas le cas, « ça ne peut pas leur faire de mal ». Quant aux relations entre ces coutumes et les discriminations, elles ne sont pas davantage perçues : dans le meilleur des cas, nos contemporain·es sont attristé·es d’apprendre que les écarts entre les salaires des femmes et des hommes se réduisent si lentement, ou qu’il y a tant de femmes battues ; mais elles et ils pensent généralement, soit que « c’est dans la nature de l’homme d’être violent », soit que « les choses vont évoluer », toutes seules, petit à petit.

Des idées reçues qui survivent en dépit des connaissances scientifiques

Pourtant, aucun de ces jugements ne tient la route. Et ce n’est pas une « théorie » qui le suppute, mais des milliers d’expériences ou d’études menées dans des dizaines de pays et par toutes les disciplines scientifiques où le « vivant » est impliqué (biologie, anthropologie, psychologie…) qui permettent de l’affirmer. Concrètement :

Il existe des différences incontestables entre la grande majorité des femmes et la grande majorité des hommes. D’une part, chacun des sexes est globalement caractérisé par des formules chromosomiques et des équilibres hormonaux différents. D’autre part, ces impulsions premières déterminent généralement des différences d’apparence physique, liées aux caractères sexuels primaires et secondaires (organes génitaux, seins, pilosité, etc.). Par ailleurs, de nombreuses études attestent que femmes et hommes présentent statistiquement des susceptibilités différentes à des maladies (2) : être une femme ou un homme augmente ou diminue la probabilité de développer certaines affections. Il reste que les différences observées ne définissent pas deux groupes étanches : l’étendue des variations individuelles amène un recouvrement important des résultats obtenus, rendant la frontière entre les deux sexes difficile à fixer (3). Il est également important d’avoir à l’esprit que le fait de constater des différences n’apprend rien quant à leurs causes.

La plupart des autres différences entre les hommes et les femmes que l’on pense bien établies n’existent pas ou notre perception en est tout à fait exagérée. Alors que tout le monde pense, par exemple, que les deux sexes ont des cerveaux différents – et donc des capacités cognitives différentes (les femmes seraient davantage capables de verbaliser, les hommes de lire les cartes routières…), les neurobiologistes n’ont toujours pas identifié de circuits neuronaux « mâles » et « femelles » qui sous-tendraient des comportements sexuellement différenciés (4). Lorsque des différences ont bel et bien pu être observées – c’est le cas à propos des cerveaux – les travaux n’ont établi aucun lien avec l’expression des comportements ou des capacités des individus (5). Du reste, lorsqu’elles sont mesurables, ces différences sont pour la plupart minimes. Une récente publication reprenant l’ensemble des études – soit plusieurs centaines – concernant les caractéristiques psychologiques, montre que les variations interindividuelles observées chez les hommes recoupent très largement celles mesurées chez les femmes (6). En mathématiques, notamment, les deux sexes ne diffèrent pas pour la résolution de problèmes complexes : une méta-analyse menée par Sara M. Lindberg et ses collaborateurs de l’université de Wisconsin à partir de l’ensemble des études portant sur la question, montre un effet-taille moyen de 0,16, soit une différence parfaitement négligeable (7).

Les gènes seuls expliquent rarement les différences entre femmes et hommes. Les recherches scientifiques menées durant ces trente dernières années montrent que le développement de tout être vivant – depuis la fécondation jusqu’à l’âge adulte – résulte d’interactions particulièrement complexes entre la génétique, l’épigénétique (l’influence de l’environnement sur l’expression des gènes) (8), les apprentissages, et les contextes sociaux et environnementaux (la culture en étant un des aspects). Un premier exemple frappant concerne le dimorphisme de taille (« il est dans la nature des hommes d’être plus grands que les femmes »). Ce dimorphisme est quasiment universel, mais son amplitude varie considérablement d’une population à l’autre (9). Ces variations sont pour l’essentiel pilotées par des facteurs extérieurs, comme l’accès différentiel aux ressources énergétiques (10). Le fait de réserver la viande aux garçons et aux hommes joue un rôle majeur dans le fort dimorphisme des populations qui pratiquent cette discrimination, de même que l’investissement des femmes dans l’agriculture de subsistance expliquerait le faible dimorphisme de celles où il est observé (11). La sélection sexuelle joue également ici un rôle important (12). On note ainsi dans les populations humaines occidentales une corrélation négative entre la taille et le « succès reproducteur » chez les femmes (13) – en moyenne les hommes s’apparient préférentiellement avec des femmes de petite taille –, tandis que ce sont les hommes de taille intermédiaire qui sont favorisés par les femmes (14). Cependant, les modes de sélection sexuelle sont très variables d’une population humaine à l’autre et les critères de choix du partenaire sont très marqués par la culture : la différence de taille entre hommes et femmes dépend donc grandement du contexte socio-culturel. Les facteurs extérieurs impliqués dans la mise en place de différences entre les hommes et les femmes jouent également un rôle primordial dans nos capacités cognitives en raison de la plasticité inégalée du système nerveux humain (15). Les influences environnementales et sociales peuvent ainsi agir comme un renforçateur puissant lors du développement de l’individu : le fait que les comportements agressifs soient généralement plus développés chez les garçons s’explique pour partie par des différences d’équilibres hormonaux, mais ces attitudes dites « masculines » sont considérablement renforcées par la pression sociale dans la plupart des milieux, alors qu’elles sont contrariées chez les filles. L’apprentissage concerne également des comportements qualifiés d’« instinctifs » : alors que les mères sont traditionnellement vues comme plus aptes à identifier leur bébé en entendant ses pleurs que les pères, une étude récente montre que cette capacité dépend du temps passé auprès de l’enfant (16). De même, il est vraisemblable que certaines différences cognitives observées ne soient que le produit de conditionnements différents. Ainsi, une des rares capacités pour laquelle les hommes semblent être plus doués que les femmes concerne la rotation mentale en trois dimensions (17). Cependant, il a aussi été démontré que cette capacité se développe lorsque les individus ont la possibilité de s’entraîner. Or, l’activité conférant le plus d’entraînement à la rotation mentale dans la vie courante des enfants est la pratique des jeux vidéo, qui – pour des raisons culturelles – est essentiellement le fait des garçons (18). La mise en place de la différenciation sexuelle au niveau du cerveau apparaît ainsi comme un processus très complexe, issu d’interactions entre génome et environnement (19). Les facteurs sociaux peuvent d’ailleurs agir extrêmement tôt au cours de la vie. On sait par exemple qu’en moyenne les parents parlent quotidiennement plus à leur bébé fille qu’à leur bébé garçon, et ce dès la période néonatale. Il n’est donc pas étonnant que les filles soient en avance sur les garçons quant au développement du langage dès l’âge de six mois. Cette différence de performance est du reste faible pour les très jeunes enfants (le recouvrement des capacités est de 94% à 6 mois), et elle augmente par la suite (36% à l’âge de deux ou trois ans) (20). Ainsi, identifier des différences très précoces entre garçons et filles ne prouve pas leur origine génétique.

Il est régulièrement fait appel aux origines évolutives de l’espèce humaine pour expliquer (et justifier) les différences entre les deux sexes : aux temps des cavernes, les hommes devaient chasser et défendre la grotte tandis que les femmes élevaient les enfants, cousaient les peaux de bêtes et discutaient près du feu, ce qui aurait par exemple induit le « partage » des tâches domestiques communément constaté aujourd’hui (21). Il est en réalité difficile de fonder scientifiquement de tels scénarios, car les modes de vie préhistoriques et donc les pressions de sélection les accompagnant étaient probablement très variés. Si chercher des explications évolutives aux comportements humains est un objectif scientifiquement valide (22), les hypothèses et les concepts développés sont parfois simplistes quand il s’agit des relations femmes-hommes (de même que lorsqu’il s’agit de justifier la supériorité de certains groupes sur d’autres) et peuvent conduire, dans un raisonnement quasi circulaire, à justifier l’existence des différences sociales repérées (23). Ainsi, on pense communément que dans toutes les espèces animales – humain compris – mâles et femelles diffèrent dans leurs comportements reproducteurs : les premiers auraient tendance à combiner multiplication des partenaires et comportement jaloux (pour s’assurer la paternité de leurs rejetons), les secondes à bien choisir leur partenaire (afin qu’il puisse en partager la prise en charge) (24). Ceci traduit une méconnaissance profonde de la diversité des systèmes d’appariement dans le règne animal : cette distribution des rôles n’est pas une généralité (25). D’autre part, des biologistes ont récemment mis en lumière les relations étroites qui existent dans le règne animal entre le dimorphisme sexuel, la répartition des soins parentaux et les modalités de sélection sexuelle : moins le premier est important, plus la prise en charge des petits est commune, et plus chacun des sexes a des marges de manœuvre sur le choix de son partenaire (26). Ceci explique que l’espèce humaine fasse partie de celles où les mâles contribuent à l’élevage des jeunes, comme l’attestent les pratiques éducatives d’une grande partie des cultures. Ce qui n’implique évidemment aucune détermination rigide. Là encore, les contraintes environnementales (ressources disponibles, ratio entre nombre de femmes et d’hommes aptes à la reproduction, etc.) et surtout le poids des traditions culturelles jouent un rôle majeur (27).

En conclusion, s’il est bien clair que l’humain est, comme l’ensemble du règne animal, soumis à des déterminismes biologiques et aux mécanismes de l’évolution – il n’est pas une tabula rasa (28) –, l’importance des traits culturels ainsi que la plasticité hors pair de notre cerveau sont des caractéristiques majeures de notre espèce, qui compliquent considérablement la donne (29). Ce sont eux, c’est elle qui expliquent la plupart des différences femmes-hommes que nous observons et dans lesquelles l’environnement social joue un rôle prépondérant. Des milliers d’expériences scientifiques depuis plus de trente ans ont établi ces faits, venant d’ailleurs le plus souvent rendre compte des innombrables observations qui avaient mis en évidence, depuis des siècles, l’immense variété des manières de construire ou de vivre la différence des sexes. La question du genre ne devrait plus poser problème.

Comment donc expliquer la persistance d’idées reçues qui sont en complet décalage avec les découvertes faites par les scientifiques depuis parfois plusieurs décennies, à l’heure où chacun·e va à l’école ?

La différence hiérarchisée des sexes : une pensée très ancienne et un héritage prestigieux

L’une des raisons les plus importantes est certainement qu’elles ont près de trois siècles d’existence, et qu’elles ont eu pour défenseurs les meilleurs avocats. De l’époque d’Aristote à celle de Descartes, en effet, les hommes de science et les philosophes ont majoritairement pensé que l’humanité se répartissait sur un axe vertical dont les hommes occupaient le pôle supérieur et les femmes le pôle inférieur – ces dernières n’étant que des « mâles manqués ». Les organes reproducteurs des uns et des autres étaient identiques, pensait-on, les uns étant à l’extérieur du corps en raison de la « force » des hommes, les autres à l’intérieur en raison de la « faiblesse » des femmes. Cette représentation, que l’historien Thomas Laqueur a appelée la « théorie du sexe unique » (30), permettait à la fois de justifier la domination masculine et de rendre compte des exceptions à la norme : de ranger dans la catégorie inférieure les hommes méprisés, et de penser que les femmes admirées avaient forcément maille à partir avec la virilité. Elle faisait également bon ménage avec les strates sociales relativement étanches de l’ancienne société, où une femme d’une catégorie sociale était inférieure aux hommes de la même catégorie, mais supérieure aux hommes de la catégorie inférieure.

Cette conception de la différence des sexes a commencé à être battue en brèche à la fin du xviie siècle pour être remplacée par la « théorie des deux sexes incommensurables » (Laqueur). La découverte progressive de véritables différences (le rôle des ovaires, par exemple) a en effet conduit certains penseurs et médecins à soutenir l’idée que le sexe envahissait littéralement l’ensemble du corps… des femmes ! « Il n’y a nulle parité entre les deux sexes, écrit Rousseau dans l’Émile (1762). Le mâle n’est mâle qu’en certains instants, la femelle est femelle toute sa vie […], tout la rappelle toujours à son sexe (31). » « La femme n’est pas femme seulement par un endroit, mais encore par toutes les faces par lesquelles elle peut être envisagée (32) », écrit de son côté le médecin Pierre Roussel en 1775, dans un ouvrage qui fera autorité durant un siècle. Son titre révèle cependant quel est l’objectif de ces théoriciens : Système physique et moral de la femme, ou Tableau philosophique de la constitution, de l’état organique, du tempérament, des mœurs et des fonctions propres au Sexe. Il s’agit de scruter « la femme » (alias « le Sexe (33) ») sous toutes ses coutures, pour fonder sur son corps les « fonctions » qu’on veut lui voir assumer, et qui lui seraient « propres ». Aucune ambiguïté concernant celles-ci : « La destination des femmes est d’avoir des enfants et de les nourrir (34) », martelait déjà l’Encyclopédie depuis vingt-cinq ans. « Les nourrir », c’est-à-dire s’en occuper jusqu’à l’âge de raison, et ne rien faire d’autre : laisser les hommes s’occuper des choses importantes, comme la vie de la cité et les décisions concernant la vie de la famille. Et, bien entendu, les exempter des corvées domestiques, pour qu’ils puissent s’adonner entièrement à ces tâches d’intérêt supérieur (35).

Le changement de paradigme entre les deux grandes conceptions de la différence des sexes s’est ainsi opéré sans que soit remise en cause la thèse de la supériorité masculine, qui en est au contraire sortie renforcée. D’une part, les « franchissements de la ligne de démarcation » autrefois théoriquement admis ont été rayés de la carte au profit d’une barrière étanche entre les deux sexes, désormais « incommensurables » : incomparables au moyen de mesures communes. D’autre part, cette répartition des individus en deux groupes et la domination de l’un sur l’autre en vertu du « destin » prétendu de chacun ont été rapportées non plus à Dieu (auquel les penseurs du xviiie siècle ne croyaient guère), mais à la Nature (aux gènes, en langage moderne), qui paraissait désormais plus apte à soutenir les discours d’autorité ; Nature à qui l’on s’est dépêché de faire assumer les inégalités auxquelles on tenait.

Le terrain étant préparé, les hommes de la Révolution française ont mis la théorie en musique : tandis que, sous l’Ancien Régime, certaines femmes avaient statutairement accès à la décision publique alors que certains hommes en étaient privés, c’est un système différent et parfaitement clos qu’ils ont mis en place à partir de 1789 : toutes les femmes ont été privées de cet accès (dès cette date), tandis que tous les hommes l’ont obtenu (quatre ans plus tard). Que le second volet de ce système ait ensuite attendu 1848 pour être appliqué dans les faits ne change rien à son statut principiel : la différence radicale des sexes, « prouvée » par les médecins et adoubée par les philosophes, se voyait confirmée par les constitutions et les lois votées « démocratiquement ». Ce qui a permis à la classe politique française de tenir bon pendant encore une centaine d’années, et de ne lâcher prise qu’après la Seconde Guerre mondiale. C’est sans bruit, toutefois, que le pays est revenu sur le fameux « destin » du sexe masculin à gérer seul les affaires publiques : sans se donner les moyens d’y mettre un terme dans les faits, sans analyser ni encore moins dénoncer les errements passés (36). On en était donc encore là à la fin du XXe siècle, avec moins de 5% d’élues au Parlement et près de 85% des tâches domestiques assumées par les seules femmes. Et l’on en serait toujours là quant au mutisme sur cette construction, sur sa longévité, sur l’étrange contribution qu’y a apportée « le siècle des Lumières »… si les études de genre ne s’étaient pas attelées à l’examen de ces questions, et si les acteurs sociaux ne s’étaient pas emparés de certaines données révélées pour fonder leurs actions en faveur du changement (37). Leurs conclusions tardent toutefois à être portées à la connaissance de tous et toutes via l’école publique.

Un marché juteux et des intérêts toujours d’actualité

La survivance des idées reçues sur la différence des sexes s’explique également par la force de frappe des lobbies qui y tiennent tout particulièrement, que ce soit pour des raisons idéologiques ou économiques. Si les États et les classes politiques ont dû céder sur la question du fameux destin masculin, les grandes Églises tiennent encore bon. Certes, il y a çà et là des organes catholiques qui entreprennent d’éclairer leurs lecteurs sur les fondements sociaux de la discrimination sexuelle, comme le journal La Croix, qui a récemment publié un dossier intitulé « Comprendre les enjeux du genre (38) » ; et des intellectuels catholiques qui, tout en prenant des précautions oratoires, mettent à mal la loi naturelle de la différence des sexes en montrant son origine culturelle, comme l’auteur de l’article « Tradition chrétienne et évolutions de la famille » publié en 2014, dans la revue jésuite Études (39). Cependant, ces réflexions sont rares et elles s’adressent à un public restreint, le plus souvent déjà sensibilisé ou prêt à les recevoir. Elles souffrent par ailleurs de la part que prennent aujourd’hui les courants les plus réactionnaires de l’Église catholique dans la lutte contre la pseudo-théorie du genre, comme par les fondamentalistes juifs et musulmans contre l’égalité des sexes en général.

D’autres lobbies, peut-être moins intéressés par le maintien de « l’ordre du genre » que par l’exploitation mercantile des idées reçues, vivent très grassement de leur survie. Tout un secteur de l’industrie du livre et de la presse spécialisée en psychologie pour le grand public prospère sur la mise en valeur et même l’exacerbation des différences entre les sexes, en donnant de fausses réponses à des questions qui viennent pour l’essentiel des conflits et des malaises nés de la répartition inégale des biens et des pouvoirs entre eux. En témoigne notamment l’entreprise qui a fleuri autour du best-seller américain de John Gray, Les Hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1992). Saturant le discours public d’a priori concernant les hommes et les femmes, les dizaines de traductions et de rééditions de cet ouvrage s’accompagnent de conférences et même de stages pour couples désunis ou personnes désireuses de comprendre les raisons de leurs mésententes avec l’autre sexe. Sans parler des « suites », comme Mars et Vénus se rencontrent (2014). En témoigne également la série de sophismes déclinée par Allan et Barbara Pease : Pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières et sont de grandes bavardes (2000), Pourquoi les femmes pleurent et ont tendance à toujours tout exagérer (2003), Pourquoi les hommes mentent, pourquoi les femmes pleurent (2004), Pourquoi les femmes veulent de l’amour (2010)…

Ces ouvrages mobilisent généralement un panel de données scientifiques qui, quand elles ne sont pas tout bonnement erronées, ne sont utilisées que pour conférer au discours qui les soutient une apparence scientifique. Dans un article de synthèse publié en 2011 dans le journal Neuron (40), la neurobiologiste Lise Eliot, professeure à l’université de Chicago, a montré que de nombreuses croyances pseudo-scientifiques sont ainsi utilisées pour valider des pratiques stéréotypées dans des domaines allant de l’éducation et des comportements parentaux aux questions de leadership en entreprise, en passant par l’harmonie conjugale (41). Elle met d’ailleurs sérieusement en garde les scientifiques contre l’exploitation orientée, voire malhonnête, que les médias font de leurs résultats, les appelant à plus de vigilance dans leur communication.

Enfin, il ne faut pas oublier que l’égalité des sexes menace à terme une bonne partie des hommes fort influents qui peuplent les instances de direction – de l’État, des assemblées, des entreprises privées, des partis politiques, des syndicats, des universités… C’est généralement sans discours trop ostentatoires que ces derniers résistent désormais à la pression, en se contentant de s’appuyer sur les idées reçues. Les petites phrases qui leur échappent régulièrement, et qui font parfois grand bruit dans la presse (on se souvient des déclarations du président de l’université Harvard, Lawrence Summers, sur les faibles capacités des femmes en mathématiques et en ingénierie, ou du « qui va garder les enfants ? » de Laurent Fabius à propos de la candidature de Ségolène Royal à la présidence de la République), ne sont à l’évidence que le haut d’un iceberg qui flotte le plus souvent bien tranquillement.

Force est donc de constater que les croyances sur la différence des sexes sont non seulement très ancrées dans la culture des pays qui se disent pourtant modernes, mais largement entretenues par les institutions, les entreprises et les médias. Qu’on les retrouve dans les milieux de la recherche n’est en conséquence pas vraiment étonnant : les chercheurs et les chercheuses ne forment pas une race à part. Elles et ils sont nés dans la société, sont passé·es par l’école, regardent la télévision, lisent des magazines, ont des intérêts… Cette corporation est du reste tout autant que les autres victime des discriminations qui gangrènent la société.

Un récent article de la revue Nature souligne par exemple qu’hommes et femmes sont profondément inégaux du point de vue de la réussite professionnelle dans le monde académique – y compris quand les deux sexes sont à peu près à égalité de diplômes au moment où ils y font leurs premiers pas. Cette étude montre notamment que les hommes dominent l’ensemble de la production scientifique mondiale : alors qu’ils cosignent plus de 70% des publications, les femmes y participent pour seulement 30% (42). Les auteurs soulignent aussi la très grande disparité qui existe entre les pays : ceux où les droits des femmes sont les moins établis étant également ceux où les femmes participent le moins à la science. Ils remarquent enfin qu’hommes et femmes se partagent les disciplines scientifiques selon des biais idéologiques classiques : aux unes les études sur le langage, l’éducation et le travail social, la littérature ; aux autres les sciences militaires, l’aéronautique, les mathématiques, la physique.

Comprendre les réticences du monde de la recherche

Ces différences sociologiques – qui ont des conséquences sur les décisions prises, puisque les hommes sont également majoritaires dans le « management » des universités et des organismes de recherche, ainsi que dans les instances de pilotage de la recherche scientifique – commencent à être bien connues. Ce ne sont donc pas elles qui ont prioritairement retenu notre attention, même si les contributions réunies ici les mentionnent à l’occasion, car elles peuvent jouer un rôle dans les résistances à l’intégration des études de genre dans les différentes disciplines. Ce que nous voulions, c’était appréhender ces résistances sur le terrain de la science, dans l’exercice même de la recherche. Identifier les blocages ou les biais qui, au niveau de la construction des savoirs, empêchent que ces questions soient acceptées comme relevant de la science, et exigeant autant de travail intellectuel que les autres.

Même si l’exercice était difficile, notre approche s’est voulue résolument comparative, d’autant que le genre invite à l’interdisciplinarité. Dans la pratique de la recherche de différents domaines, quels sont les problèmes rencontrés ? Quelles sont les dynamiques ? Les blocages ? Concrètement, en quoi la question de la différence des sexes intéresse-t-elle les divers mondes de la recherche et comment des biais idéologiques sont-ils susceptibles d’en pervertir l’étude ?

Pour répondre à ces questions, nous avons rassemblé des spécialistes de différents horizons. Elles et ils expliquent d’abord en quoi il est pertinent de s’intéresser à la différence des sexes dans leur domaine de recherche, en donnant une vue d’ensemble des grands sujets de recherches menées ou susceptibles de l’être. Les panoramas brossés à cette occasion montrent, s’il en était besoin, à quel point il est légitime de regarder le monde sous cet angle, à quel point cette pratique est parfois ancienne dans certaines disciplines (quoique sous-tendue par des objectifs qui ont pu varier). À quel point aussi, le plus souvent, sa prise en compte ouvre d’immenses champs de réflexion, en même temps qu’elle engage à repenser les questions scientifiques posées aux différents objets de recherche.

Chacun·e présente ensuite des exemples de ses propres travaux, afin de donner un aperçu concret des questions qui en sont à l’origine ainsi que des méthodes de travail qui lui ont permis d’aboutir à des résultats, à des découvertes. Ces plongées dans des recherches particulières, qu’elles se mènent dans les bibliothèques ou dans la brousse congolaise, auprès d’associations sportives ou du monde de la danse, dévoilent bien entendu quantité de faits inconnus ou insoupçonnés, et qui ne sont que rarement répercutés par la grande presse. Mais elles font également la démonstration de la richesse et de l’ampleur des avancées réalisées sur le sol français, dans un milieu pourtant globalement rétif à ces approches.

C’est en effet ce qui ressort du troisième volet du « cahier des charges » soumis à nos contributeurs et contributrices, qui consistait à décrire ce qui se passe aujourd’hui dans leur domaine. Leur communauté scientifique a-t-elle intégré la problématique de la différence des sexes ? Y résiste-t-elle ? Quel rôle jouent les échanges internationaux dans ces évolutions ou ces piétinements ? Y a-t-il des sujets tabous ? Ces questions invitaient alors à développer une dernière exploration : celle des biais idéologiques marquant potentiellement les disciplines ici scrutées à la loupe. Qu’est-ce qui peut expliquer les résistances à intégrer la problématique de la différence entre les sexes, aujourd’hui que son efficience et sa « rentabilité » sont prouvées ? Quelles idées reçues (quelles idéologies) peuvent entraver la scientificité de ses approches ? Quelle conscience la communauté a-t-elle de ces biais ? Se donne-t-elle les moyens de s’en débarrasser ?

Au-delà de la variété de leur appartenance disciplinaire, et de leurs positionnements personnels, les auteurs et autrices des articles sont quasiment unanimes pour déplorer trois points négatifs. Le premier est la réticence du milieu de la recherche français – presque toutes disciplines confondues – à prendre en compte le genre comme outil permettant d’étudier scientifiquement tant de faits, et à intégrer les réflexions menées à l’étranger sur ces questions. Les travaux s’intéressant aux femmes, aux rapports entre les sexes, au genre, continuent d’être critiqués ouvertement ou sournoisement, soupçonnés d’être « tendancieux » car menés par des féministes, ce qui justifierait qu’on les néglige a priori, voire qu’on les ignore. En témoigne à lui seul le fait que la plupart des grandes études produites à l’étranger ne sont pas traduites, ou attendent des décennies pour l’être – c’est-à-dire parfois une période où leurs auteurs et autrices mêmes les disent dépassées. C’est le cas du fameux livre de Judith Butler, Gender Trouble, traduit en français quinze ans après sa parution aux États-Unis, alors qu’il l’avait été dans nombre de langues occidentales au cours des cinq ans suivants. Si la polémique de l’année 2013 a pu laisser croire au grand public que l’éducation nationale française était tout entière livrée aux « études de genre », l’avis des spécialistes qui s’échinent depuis trente ans à faire admettre la légitimité de cette problématique est diamétralement opposé. Il se pourrait du reste que ce fantasme soit un énième produit de la résistance des chercheurs les plus opposés à son introduction – lente, mais inexorable.

La plupart de nos collaborateurs et collaboratrices insistent également – ceci expliquant cela – sur l’inertie qui domine en matière de formation aux questions du genre, et sur les conséquences désastreuses qui en résultent quant à la reproduction des idées reçues. Les étudiant·es d’aujourd’hui sont en effet les enseignant·es de demain. Elles et ils continueront donc vraisemblablement à distiller des idées fausses sur ces sujets. Quant à celles et ceux qui s’apprêtent à faire de la recherche leur métier, elles et ils continueront à être handicapé·es par leur manque de formation ainsi que par les biais qu’on ne leur aura pas appris à identifier. De fait, même si de timides tentatives naissent ici ou là, dont nos contributions tentent de rendre compte, la France a tout à réaliser sur ce terrain. Les programmes de l’enseignement secondaire au lycée ont intégré il y a peu un zeste de biologie du développement, de manière à montrer l’influence de l’environnement dans l’acquisition d’un comportement et la formation du cerveau. Il faudrait évidemment aller beaucoup plus loin. De même, il faudrait consacrer davantage de temps à la variabilité des formules chromosomiques, aux autres fondements physiologiques des différences entre les individus, ou aux aspects culturels de la différence des sexes. Au niveau universitaire, il n’existe à notre connaissance aucun module d’enseignement traitant de la question des origines des différences entre les sexes intégrant les différents champs du savoir. Les manuels français n’abordent la question que superficiellement. Au regard des connaissances qu’il convient d’avoir pour saisir la complexe imbrication entre nature et culture, il est plus que souhaitable que les universités se saisissent de la question, et intègrent de tels modules dans les cursus. Ceci semble en particulier primordial dans les formations de biologie, psychologie, anthropologie, philosophie et sociologie.

Enfin, la plupart des contributions dénoncent l’inadéquation des instances chargées, en France, de l’organisation de la recherche scientifique et de l’enseignement supérieur. La problématique du genre est intrinsèquement interdisciplinaire. Or le système universitaire français est très cloisonné. Le Conseil national des universités (CNU), qui est en charge de la qualification et de la promotion des enseignants-chercheurs, est organisé en sections étanches les unes aux autres. Il en est de même du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS). Aucune des sections du CNU ou du CNRS n’a pour mission particulière les études de genre, là où elles constituent désormais souvent, dans les grands pays étrangers, des cursus particuliers débouchant sur des diplômes propres et autorisant ensuite des spécialistes à consacrer leur carrière à ces recherches, voire à s’y tailler une réputation internationale méritée.

Des raisons d’espérer

Cependant, les choses évoluent : la nécessité de prendre en compte la différence des sexes et de se poser à son sujet des questions scientifiques fait son chemin. Cette prise de conscience est certes très variable d’une discipline à l’autre. Celles qui mettent en œuvre des approches quantitatives ou qui reposent sur des démarches expérimentales reproductibles paraissent les mieux préparées à admettre les résultats obtenus dans ce domaine. Celles où les échanges internationaux sont les plus courants, où les chercheurs et chercheuses doivent quotidiennement confronter leur savoir à ceux de leurs pair·es d’autres pays sont également les plus enclines à enregistrer ces résultats. Celles où l’on est disciplinairement habitué·e à constater le poids de l’environnement dans le développement des organismes vivants paraissent de même les plus susceptibles de se mettre à l’étude de ce phénomène à propos de la différence des sexes. Tous les espoirs sont donc permis pour ces disciplines.

Pour les autres, celles qui mettent en jeu des appréciations esthétiques individuelles, notamment lorsqu’elles concernent des objets relevant du patrimoine littéraire ou artistique national, l’approche idéologique prend d’autant plus le pas sur la démarche scientifique. Aux idées communément admises sur la différence des sexes s’ajoutent ici la misogynie véhiculée par la culture classique et le mépris des « nouveaux venus » (femmes, jeunes, étrangers…) quand ce n’est pas le sentiment de devoir protéger la culture et le savoir-faire français des tentatives de ruine que lui feraient subir les women’s studies, les cultural studies et autres gender studies. L’essor des études sur les femmes et le genre y est en effet souvent assimilé à une mode venue des États-Unis et fatalement entachée de « féminisme ». Le tout conduit fréquemment à un refus frileux de ces « nouveautés » jugées a priori sans intérêt, alors même que les controverses sont vives parmi leurs spécialistes. Les évolutions sont alors particulièrement lentes, voire inexistantes au-delà de celles que tentent d’induire des chercheurs et chercheuses souvent isolé·es. On est ici réduit à espérer que le remplacement générationnel et la féminisation du milieu de la recherche et de l’enseignement supérieur seront de quelque effet sur l’introduction effective de ces approches, de même que l’ouverture à l’international des « générations Erasmus », qui auront été confrontées à une plus grande diversité de points de vue que celles qui les ont précédées.

Les années qui viennent diront si les évolutions pressenties ici se confirment : si le milieu de la recherche français est bel et bien, volens nolens, en train (ou à la veille) de changer d’optique et de reconnaître la validité de ces recherches. En attendant, les réflexions menées ici sur les biais idéologiques qui affectent souvent l’étude de ces sujets montrent à quel point il est crucial, en même temps que de s’ouvrir à eux, d’avoir une pensée critique sur les idées reçues et les a priori qui nourrissent nos perceptions de la différence des sexes.

L’ensemble de l’ouvrage, enfin, met en lumière le prodigieux enrichissement qu’apporte la confrontation des différents univers. À l’évidence, les scientifiques spécialistes du vivant (biologistes, médecins…), souvent persuadés de suivre une démarche scientifique objective, gagnent beaucoup à réfléchir aux angles morts de leur représentation du monde auprès de leurs collègues des sciences humaines et sociales, mieux formé·es à cet exercice. Il paraît notamment des plus nécessaire qu’elles et ils comprennent que tout questionnement scientifique est peu ou prou guidé par le contexte culturel dans lequel il s’inscrit. Cette prise de conscience est également primordiale pour les inciter à la plus grande prudence dans l’exercice de communication de leurs travaux aux médias, toujours prompts à simplifier et à tirer des conclusions idéologiques de résultats susceptibles de nombreuses et complexes interprétations. Réciproquement, les spécialistes des sciences humaines et sociales ont beaucoup à apprendre des découvertes des dernières décennies en biologie du développement et en évolution. Elles les aideraient à s’affranchir de la peur que leur inspire l’approche biologique et évolutionniste de l’espèce humaine, en leur montrant que la plasticité de notre cerveau et les modalités profondément coopératives de notre vie sociale (deux caractéristiques issues d’une longue évolution) font de nous une espèce animale exprimant des comportements immensément modulables. Une espèce où l’égalité entre les sexes ne paraît pas plus « contre-nature » que programmée.

Comme le dit autrement l’anthropologue Maurice Godelier, l’être humain est « une espèce qui a la capacité de modifier ses formes d’existence sociale (43) ». Partant de la philosophie, du droit, de l’histoire, des arts, de la biologie…, les chercheurs et les chercheuses qui s’expriment ici mettent en évidence le jeu des possibles et travaillent à éclairer leurs contemporain·es sur les choix qu’il leur revient de faire, en toute connaissance de cause. À s’affranchir, aussi, des fantasmes et des naïvetés qui entachent encore si souvent la réflexion sur ces sujets, qui gangrènent les relations interpersonnelles, et qui empêchent les collectivités d’aller plus sereinement vers la résolution d’un certain nombre de problèmes. Nous espérons aussi, plus modestement ou plus ambitieusement (chacun·e jugera), donner à davantage de jeunes le désir de se lancer dans la recherche scientifique, et à nos autorités diverses et variées celui de le leur permettre… en leur facilitant la tâche.

Nicolas Mathevon & Éliane Viennot

Sous la direction de Nicolas Mathevon & Éliane Viennot : La différence des sexes. Questions scientifiques, pièges idéologiques

Editions Belin, Paris 2017, 336 pages, 22 euros

https://www.belin-editeur.com/la-difference-des-sexes


(1) Ce ministre était Vincent Peillon. Voir l’article de L. Delaporte dans Mediapart du 6 février 2014 : « Circulaires, manuels, livres : les ministères censurent le mot genre ».

(2) Les articles publiés dans la revue Biology of Sex Differences fournissent une importante source de documentation à ce sujet.

(3) Voir l’article de J. Wiels dans le présent ouvrage.

(4) Voir L. Eliot, « The trouble with sex differences », Neuron, 2011, 72, p. 895-898.

(5) Voir par exemple M. Ingalhalikar et al., « Sex differences in the structural connectome of the human brain », Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA, 2014, 111, p. 823-828.

(6) J. Hyde, « Gender similarities and differences », Annual Review in Psychology, 2014, 65, p. 373-398 ; voir aussi C. Vidal, Nos cerveaux tous pareils, tous différents, coll. Égale à égal, éditions Belin, 2015.

(7) S.M. Lindberg et al., « New trends in gender and mathematics performance : a meta-analysis », Psychology Bulletin 2010, 136, p. 1123-35.

(8) Notre matériel génétique (l’ADN) peut être comparé à un livre dont toutes les pages n’ont pas la même probabilité d’être lues : certaines sont collées, donc inaccessibles, d’autres difficilement déchiffrables car plus ou moins froissées, et l’état de chacune est susceptible de se modifier avec le temps. Des capacités demeurent ainsi virtuelles tandis que d’autres sont réalisées. Des variations du répertoire comportemental d’un organisme peuvent être provoquées par différents mécanismes et induits par l’environnement (stress, contexte social, apprentissage…). Elles peuvent éventuellement se transmettre de génération en génération. Pour une synthèse sur l’épigénétique, voir E. Danchin et al., « Beyond DNA : integrating inclusive inheritance into an extended theory of evolution », Nature Review Genetics, 2011, 12, p. 475-486, et le dossier de la revue Pour la Scienced’octobre-décembre 2013, « L’hérédité sans gènes ».

(9) J.C.K. Wells, « Sexual dimorphism in body composition across human populations : associations with climate and proxies for short- and long-term energy supply », American Journal of Human Biology, 2012, 24, p. 411-419 ; A.V. Badyaev, « Growing apart : an ontogenetic perspective on the evolution of sexual size dimorphism », Trends in Ecology and Evolution, 2002, 17, p. 369-378.

(10) P. Touraille, « Human sex differences in height : evolution due to gender hierarchy ? », in M. Ah-King (ed.), Challenging Popular Myths of Sex, Gender and Biology, Springer International Publishing, 2013, p. 65-75.

(11) FAO, Women, agriculture and rural development : a synthesis report of the African region, Rome, FAO, 1994.

(12) D.J. Fairbairn, W.U. Blanckenhorn et T. Székely (eds), Sex, size and gender roles : evolutionary studies of sexual size dimorphism, Oxford (UK), Oxford University Press, 2007.

(13) G. Stulp, S. Verhulst, T.V. Pollet et A.P. Buunk, « The effect of female height on reproductive success is negative in Western populations, but more variable in non-Western populations », American Journal of Human Biology, 2012, 24,486-494.

(14) Id., « A curvilinear effect of height on reproductive success in human males », Behavioral Ecology and Sociobiology, 2012, 66, p. 375-384 ; A. Courtiol, M. Raymond, B. Godelle et J.B. Ferdy, « Mate choice and human stature : homogamy as a unified framework for understanding mating preferences », Evolution, 2010, 64, p. 2189-2203.

(15) P. Ehrlich et M. Feldman, « Genes and cultures : what creates our behavioral phenome ? », Current Anthropology, 2003, 44, p. 87-107. Voir aussi C. Fine, Delusions of gender : how our minds, society, and neurosexism create difference, New York, W. W. Norton & Company, 2010.

(16) E. Gustafsson, F. Levrero, D. Reby et N. Mathevon, « Fathers are just as good as mothers at recognizing the cries of their baby », Nature Communications, 2013, 4, p. 1698.

(17) Voir D. Voyer, « Time limits and gender differences on paper-and-pencil tests of mental rotation : a meta-analysis », Psychonomic Bulletin & Review, 2011, 18, p. 267-77 ; Y. Maeda et S. Y. Yoon, « A meta-analysis on gender differences in mental rotation ability measured by the Purdue Spatial Visualization Tests : visualization of rotations (PSVT:R) », Educational Psychology Review, 2013, 25, p. 69-94.

(18) V. J. Rideout, U. G. Foehr et D. F. Roberts, Generation M2 : media in the Lives of 8- to 18-Year-Olds, Menlo Park (California, USA), A Kaiser Family Foundation Study, 2010.

(19) M. M. McCarthy et A. P. Arnold, « Reframing sexual differentiation of the brain », Nature Neuroscience, 2011, 14, p. 677-683.

(20) A. Fausto-Sterling, C. G. Coll et M. Lamarre, « Sexing the baby : part 1. What do we really know about sex differenciation in the first three years of life ? », Social Science & Medicine, 2012, 74, p. 1684-1692.

(21) À titre d’illustration, voir la publication d’I. Abramov, J. Gordon, O. Feldman et A. Chavarga, « Sex & vision I : spatio-temporal resolution », Biology of Sex Differences, 2012, 3, p. 20. Après avoir montré certaines différences entre les caractéristiques visuelles des hommes et des femmes, les auteurs les interprètent comme des adaptations à la lumière de l’hypothèse « chasseur-cueilleur ». Ils envisagent très brièvement l’importance majeure des facteurs de développement en soulignant que les différences observées n’existent pas dès la naissance. Mais ils oublient d’envisager la possibilité qu’elles puissent se mettre en place sous l’influence d’un apprentissage différencié entre garçons et filles.

(22) Pour une synthèse sur les approches scientifiques des causes évolutives du comportement humain, voir G. R. Brown et P. J. Richerson, « Applying evolutionary theory to human behaviour : past differences and current debates », Journal of Bioeconomics, 16, p. 105-128. Voir aussi K. N. Laland et G. R. Brown, Sense & nonsense : evolutionary perspectives on human behaviour, Oxford, Oxford University Press, 2011, 2e éd.

(23) Il y a de nombreux articles sur cette question. Voir par exemple E. A. Smith, M. Borgerhoff Mulder et K. Hill, « Controversies in the evolutionary social sciences : a guide for the perplexed », Trends in Ecology & Evolution, 2001, 16, p. 128-135 ; et E. Alden Smith, « Agency and adaptation : new directions in evolutionary anthropology », Annual Review of Anthropology, 2013, 42, p. 103-120.

(24) Voir J. C. Confer et al., « Evolutionary psychology : controversies, questions, prospects, and limitations », American Psychologist, 2010, 65, p. 110-126.

(25) Voir l’article de C. Vignal dans le présent ouvrage.

(26) Voir l’ouvrage de S. B. Hrdy sur les soins parentaux coopératifs chez l’humain, Mothers and others : the evolutionary origins of mutual understanding, Cambridge (MA, USA), Belknap Press, 2009 ; voir également S. Stewart-Williams et A. G. Thomas, « The ape that thought it was a peacock : does evolutionary psychology exaggerate human sex differences ? », Psychological Inquiry, 2013, 24, p. 137-168.

(27) D. C. Geary, Male, female : the evolution of Human sex differences [1998], 2nd ed., Washington DC (USA), American Psychological Association, 2010.

(28) L’hypothèse de la tabula rasa (ou, en anglais, blank slate) a parfois été mise en avant par les sciences sociales : le cerveau humain ne présenterait pas de traits innés et prédéfinis, mais constituerait une matière vierge sur laquelle viennent s’inscrire les influences sociales (les parents, le milieu, l’école…). Une introduction à l’évolution humaine est donnée par J. M. Diamond, Le Troisième Chimpanzé : essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain, Paris, Gallimard, 2011 (traduit de l’anglais). Voir aussi J. Alcock, Animal behavior : an evolutionary approach, Sunderland (MA, USA), Sinauer Associates, 2012, et surtout l’excellent ouvrage présentant les différentes approches scientifiques sur l’évolution des comportements humains : K. N. Laland et G. R. Brown, Sense & nonsense : evolutionary perspectives on human behavior [2002], Oxford, Oxford University Press, 2011 (2e éd.).

(29) Voir par exemple l’ouvrage de P. J. Richerson et R. Boyd Not by genes alone : How culture transformed human evolution, Chicago (USA), University of Chicago Press, 2005.

(30) Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992 [1990].

(31) Jean-Jacques Rousseau, Émile, ou De l’éducation, éd. Michel Launay, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 465.

(32) Cité par Berriot-Salvadore, « Le discours de la médecine et de la science », p. 394.

(33) Cette réduction date du xvie siècle ; elle est devenue monnaie courante au suivant.

(34) Louis de Jaucourt, article « Squelette » de l’Encyclopédie.

(35) Voir É. Viennot, La France, les Femmes et le Pouvoir, vol. 2, « Les Résistances de la société (xviiexviiie siècle) », Paris, Perrin, 2008, chap. 6 (« Nouveau paradigme et anciennes recettes : les Lumières et la théorie de la différence des sexes »).

(36) Voir à ce sujet l’article d’É. Gubin (« Le suffrage féminin en Belgique, 1830-1921 », in H. Peemans-Poullet (dir.), La Démocratie à l’épreuve du féminisme, Bruxelles, Université des femmes, 1998, p. 49-75), dont les analyses et les conclusions sont valables pour la France.

(37) La mobilisation pour la parité a commencé peu après la publication des chiffres européens sur la représentation féminine dans les parlements. Voir Fr. Gaspard, Cl. Servan-Schreiber et A. Le Gall, Au pouvoir citoyennes ! Liberté, égalité, parité, Paris, Seuil, 1992.

(38) Voir par exemple l’article en ligne : www.la-croix.com/Actualite/France/Comprendre-les-enjeux-du-genre-2013-12-09-1073290, qui reprend les grandes lignes du carnet de 8 pages publié par La Croix le 12 novembre 2013.

(39) Article de Ph. Bacq, ETUDES, mars 2014.

(40) Voir L. Eliot. « The trouble with sex differences. Neuron », art. cité.

(41) Voir la conférence de L. Eliot : http://fora.tv/2009/09/29/Lise_Eliot_Pink_Brain_Blue_Brain

(42) V. Larivière et al., « Global gender disparities in science », Nature, 2013, 504, p. 211-213.

(43) M. Godelier, Métamorphoses de la parenté, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2010.

 

 

 

 

 

 

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