Afrique du Sud, France, ou la banalisation du masculinisme politique

Le 11 février 2020, le monde célébrait le trentième anniversaire de la libération de Nelson Mandela, « héros » de la lutte contre l’apartheid, ce qui marquait la fin du régime ségrégationniste en Afrique du Sud. Quelques jours plus tard, alors que, au titre de la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid et du Statut de Rome de 2002 de la Cour pénale internationale, l’apartheid est défini comme un crime contre l’humanité, le dernier président « blanc », Frederik de Klerk, déclarait sur une chaîne télévisée locale refuser de reconnaître ce crime. Le pays est ébranlé.

Des écarts de richesses renforcés

Là ne s’arrêtent pas les suites peu glorieuses de cette libération historique. En 2020, l’Afrique du Sud est le pays au monde où l’écart des revenus est le plus grand. Une première étude de 2016 réalisée par l’économiste Anna Orthofer faisait état des inégalités des richesses : le 1% le plus riche possède 67% de toute la richesse du pays. Les 10% les plus riches en détiennent 93%. 

Un nouveau rapport sur les inégalités de revenus, présenté le 14 novembre 2019 par le Statistics South Africa(Stats SA) et l’Unité sud-africaine de recherche sur le travail et le développement (Saldru), révèle que les inégalités de revenus se sont au cours des dernières années accentuées : les 1% des salariés les plus riches rapportent près de 20% de tous les revenus du pays, et 10% d’entre eux, 65%. Autrement dit, 90% des salariés sud-africains ne perçoivent que 35% du revenu global.

S’ajoute à ce constat, le fait que les salaires des 10% les moins bien payés ont diminué d’un quart et les revenus médians de 15%. En revanche, les revenus des 2% les plus riches ont augmenté de 15% au cours de la même période, et ceux des 1% les plus riches, 48%. Cette situation est également liée à l’augmentation des rémunérations du capital qui ont pour leur part progressé de 20%.

L’ensemble de ces inégalités est différencié selon la race, le genre et de l’environnement social. Entre 2011 et 2015, les « Blancs » étaient plus susceptibles de trouver du travail et étaient rémunérés plus de trois fois plus que les « Noirs ».  Les ouvriers des campagnes gagnaient moins de la moitié de leurs homologues urbains et les femmes environ 30% de moins que les hommes, le plus bas niveau depuis la sortie de prison de Mandela. Si on est une femme noire travaillant aux champs, on gagne donc un peu moins de 12% du salaire d’un homme blanc des villes.

Des violences exacerbées

Les inégalités ne s’arrêtent pas là. Elles dessinent une société violente à grande échelle. Les émeutes xénophobes du début du mois de septembre 2019 en témoignent dont l’explication ne s’arrête pas aux seuls constats des inégalités de revenus, des forts taux de chômage et de pauvreté, mais interrogent le passé ségrégationniste du pays et la violence dont il en a hérité. Parmi ces violences, les violences de genre se surpassent. Les très hauts taux de viols et de féminicides du pays sont complétés par la sexualisation à outrance du pouvoir politique. Depuis Zuma, une nouvelle rhétorique, structurellement liée à la défense du statut des hommes en tant qu’êtres humains de sexe masculin, est entretenue par une classe politique en perte de légitimité. Ce masculinisme politique traduit un fossé entre sphères publique et privée, dans lequel « les femmes sont autant considérées comme égales que subordonnées, les violences sexuelles servant de rupture entre l’égalité dans les royaumes publics et soumission dans les espaces domestiques et privés » (1). Il assoit un système de dominations multiples et anciennes.

Un masculinisme politique enfoui

Cet exemple devrait en éclairer d’autres… Le phallo logos version française auquel nous assistons aujourd’hui illustre, à moindre coût historique, cette banalisation du masculinisme politique. À défaut de débattre de la nécessaire préservation de la « vie privée » de l’homme politique, de sa situation de victime en proie aux déchaînements de propos injustes sur les réseaux sociaux numériques, les médias traditionnels et les partis politiques gagneraient à admettre la coexistence d’une division privé/public très prégnante (comme en Afrique du Sud, écart des salaires entre femmes et hommes, entre racisés et non racisés, mêmes inégalités à propos des représentations au plus haut niveau, taux de féminicides sous-estimé bien qu’élevé, tâches de soin, éducation et nutrition encore très majoritairement assignées aux femmes,…) et d’une pratique politique mâle sexualisée : l’homme politique en position de prendre des responsabilités doit avoir une sexualité « normale », qui se mesure au degré supérieur accordé à la libre expression de sa virilité, sans obstacle et par tous les moyens, très majoritairement sur le terrain hétérosexuel. Gageons que ces mièvreries made in France ne renforceront pas outre mesure, comme en Afrique du Sud, les pirouettes puériles mais dominantes d’un pouvoir politique en quête de portes de sortie.

Joelle Palmieri, 18 février 2020

https://joellepalmieri.org/2020/02/18/afrique-du-sud-france-ou-la-banalisation-du-masculinisme-politique/


(1) Moffett, Helen (2006), The Political Economy of Sexual Violence in Post-Apartheid South Africa, contribution présentée au colloque du 10e anniversaire du Harold Wolpe Memorial Trust, “Engaging silences and unresolved issues in the political economy of South Africa”, 21-23 septembre 2006, Le Cap, Afrique du Sud.

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