Du coté du jazz (février 2020)

L’orgue Hammond dans toute sa splendeur féministe.

L’âge ne fait rien à l’affaire, Rhoda Scott reste la personnification de cet instrument bizarre né à Philadelphie au milieu des années 1950, l’orgue Hammond – du nom de son inventeur. Elle renoue ici avec le duo pour faire la démonstration des capacités de son instrument qu’elle caresse avec ses pieds nus, de susciter la danse, d’évoquer les blues pour faire sauter le cafard. « Movin’ Blues » est un titre en adéquation avec son contenu. Le groove est invité et ça bouge dans tous les sens. Je vous défie de rester assis en entendant la composition éponyme. Elle déménage avec une joie communicative et le batteur Thomas Derouineau est un compagnon idéal pour asseoir la performance de l’organiste.

Elle sait aussi, via la composition de Duke Ellington, « Come Sunday » – une erreur de plages pour deux compositions du Duke, « Caravan » est en 5, « Comme Sunday » en 3, sur mon exemplaire – extrait de la suite « Black, Brown and Beige » faire référence à la fois au Gospel et aux combats pour les droits civiques qu’elle inscrit dans les luttes féministes. Son groupe, « Lady Quartet » en témoigne aussi.

Une musique vive, vivante, joyeuse qui sait ce que le malheur veut dire.

Rhoda Scott : Movin’ blues, Sunset Records distribué par L’autre distribution


Melting-pot musical

Pierre Christophe, pianiste, sait se souvenir de tous les styles comme son maître Jacki Byard – un peu trop oublié – pour faire ronfler le piano, lui redonner sa capacité d’épuiser tous les univers du jazz, du boogie jusqu’aux groupes de Charles Mingus sans oublier les musiques d’aujourd’hui. Une manière d’entremêler toutes les mémoires, toutes les époques pour le plaisir de se retrouver, pour la nécessité de ne pas rompre tous les liens avec le passé.

Il n’a pas choisi la facilité. Le trio qu’il a constitué n’est pas traditionnel. Une basse, Joe Martin, à qui est dévolu le rôle de gardien du temps tout en lui conservant une place de soliste à égalité avec les deux autres, une performance et un saxophone ténor, Joël Frahm, un jeune musicien qui perce sur le scène new-yorkaise très encombrée comme toujours, capable d’évoquer les mânes de tous les grands ancêtres et de laisser percer sa propre sonorité, sa propre capacité à exister.

Le trio se fait volontiers quartet pour rendre vivante la musique composée par Jacki Byard. Une musique qui ne se donne pas l’air mais sait provoquer et titiller le corps et l’âme. Enregistré en public, comme le dit le titre de l’album : « Live at Smalls », un club de New York qui obligé les trois compères à se surpasser pour convaincre l’auditoire américain. Et ça marche…

Pierre Christophe : Live at Smalls, Camille Productions distribué par Socadisc.


Paul Jost, « Simple Life » ?

Paul Jost a déjà une carrière derrière lui comme batteur, arrangeur et compositeur issu de la ville de Philadelphie, pas seulement connu pour Benjamin Franklin mais aussi comme terreau du jazz. Il est devenu vocaliste pour ce premier album, « Simple life » référence à la chanson « Give Me the Simple Life », un vœu plutôt qu’une réalité. Il fait la preuve dés l’entrée de toutes ses qualités. Un arrangement original, un scat qui défie toutes les frontières et une assise rythmique solide, c’est bien le moins.

Il a su s’entourer. Joe Locke au vibraphone, invité sur quelques plages, brille de tous ses feux jusqu’à brûler la politesse au leader et un trio – Jim Ridl au piano, Dean Johnson à la contrebasse et Tim Horner à la batterie – qui apporte le background nécessaire à toutes les envolées du chanteur pour le servir au mieux tout en faisant la preuve qu’ils constituent un vrai trio.

Une découverte un peu gâchée par la présence de fantômes à qui Paul Jost fait un peu trop penser : Tony Bennett – il lui ressemble un peu – et Mark Murphy. Des noms évocateurs qui limite mon plaisir…

Paul Jost : Simple Life, Jammin’ colorS distribué par L’autre distribution


Faire parler la basse.

Sarah Murcia manie la contrebasse avec une espièglerie qui lui permet d’allier profondeur et légèreté pour, de rebondissements en rebondissements obliger à l’écoute. Lorsqu’elle rencontre le tuba de François Thuillier, on ne sait plus qui est le ou la contrebassiste. Le tuba est aussi appelé basse à vent, c’est lui qui se fait entendre dans la plupart des premiers enregistrements du jazz. Pour « Eyeballing », un titre bien de notre époque, et supporte au moins deux traductions, « surveillance » et « à vue d’œil », manières de se jouer des apparences. Sarah Murcia se fait vocaliste pour affirmer un poème décalé qui va du gardien – caretaker – au « Minimum » pour affirmer une esthétique – en passant par inefficient et une « volonté avec un nuage de lait », sorte de mini scène de ménage qui lui fait dire qu’elle a été forcée à chanter… pour qu’elle se mette à l’écart des grands courants d’influence des vocalistes. Déchanté pourrait-on dire pour mettre en relief paroles et musiques au service de la parole, de la conversation.

Elle entremêle les claviers prenant la place de Benoît Delbecq, lui-même passant aux bruits électroniques et aux drums d’Internet, qui fait manquer la pulsation agile de la batterie tout en convenant au projet de la chanteuse. Olivier Py, saxophoniste, vient apporter la voix supplémentaire qui manquait.

Un groupe soudé, capable de faire surgir des images de leur imagination mêlée à la nôtre.

Sarah Murcia : Eyeballing, dStream distribué par l’Autre Distribution


Parler lunaire ?

Raymond Boni, guitariste et construction de sonorités étranges mais moins étranges que notre univers lui-même dialogue avec Gilles Dalbis, batteur à la technique affirmée pour construire un langage compréhensible par les Sélénites, les habitant-e-s de la lune. Une manière de rêver un autre monde et s’échapper vers d’autres cieux. Un rêve de Kenichi – One kenichi dream – , spécialiste des conditions climatiques glaciaires, serait, sans doute, que le combat contre les mutations climatiques soient plus virulent de la part des Etats.

Le duo nous introduit dans le voyage de Kenichi vers la lune et l’apprentissage d’un nouvel environnement qui n’oublie ni le blues, ni la danse ni la chanson. L’alunissage est un moment clé qui ne permet pas toujours de se retrouver.

Participez à cette conversation pour habituer votre cerveau à une langue en train de se construire.

Raymond Boni et Gilles Dalbis : Sélénites, one kenichi dream, Mazeto Square

Nicolas Béniès

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