Napoléon ou Jeanne d’Arc sont-ils nos ancêtres ?

Emboîtant le pas à Nicolas Sarkozy – mais si, rappelez-vous son obsession de « nos ancêtres les Gaulois » – l’infatigable Eric Zemmour nous assène à tout bout de champ que pour être français, il faut avoir « Napoléon pour ancêtre et Jeanne d’Arc pour arrière-grand-mère ». Dans cet épisode 2 de mon conte de Noël sur les origines, j’aborde encore le point G. Comme Généalogie.

Au risque de me faire de nouveaux amis, en ces temps de convivialité extrême, je vais le dire sans prendre de gants : l’idée que nous devons nous inventer des parentés avec des figures illustres de l’histoire de France au détriment de nos propres ancêtres est raciste au sens strict.

En effet, cette vision de l’identité nationale, rapportée au plan individuel, vise à instaurer une hiérarchie entre les êtres humains par le biais d’une violence symbolique inouïe, comme d’ailleurs quand on décrète que tel ou tel nom est insuffisamment français. On demande ainsi aux personnes supposées étrangères – quand bien même elles appartiendraient à l’histoire de France depuis plusieurs générations, et c’est le cas de toutes les personnes issues des anciennes colonies ou des outre-mers – de se renier dans ce qu’elles ont de plus intime, de plus profond : leurs parents, leurs grands-parents, leurs lignées anciennes, jugées indignes d’être seulement nommées, reconnues.

Le déni de nos appartenances multiples et complexes, et, pire, le reniement de nos histoires singulières en vue d’une soumission à un grand tout est le propre des idéologies totalitaires, tout comme la référence aux sacrifices qu’il faudrait consentir pour la patrie. C’est aussi une double violence, qui vient raviver d’anciennes dominations par lesquelles on privait les personnes réduites en esclavage non seulement de leur liberté, mais aussi de leur nom et de leur droit à faire famille.

Zemmour ne cesse de le répéter : être française ou français, c’est une question de culture et d’histoire, et non un droit. Il se trouve que ma famille appartient de longue date à ce champ culturel qui fait tant saliver cet amateur d’identité nationale, et je ne me reconnais pas dans ces caricatures qui par ailleurs entendent me séparer de mes frères et soeurs à l’origine trop souvent contrôlée par la police.  

Même si l’un de mes grands-pères était obsédé par l’empereur, je ne me trouve aucune parenté avec Napoléon, qui a rétabli l’esclavage et instauré le code qui porte son nom, et dont les femmes de ma famille ont été otages en raison des nombreux articles qui faisaient d’elles des mineures sous la tutelle d’un homme, soumises à son bon vouloir et à sa violence.

Quant à Jeanne d’Arc, elle n’est qu’une figure sacrificielle, livrée au bûcher comme allaient l’être des années plus tard les sorcières. Ma grand-mère paternelle avait peut-être un penchant pour ce personnage qui évoque à la fois la Vierge, Artémis et la Grande déesse des anciens temps européens, mais celle qu’elle invoquait dans le profond de son coeur, c’était sainte Rita, patronne des femmes mal mariées, des causes désespérées et des choses impossibles. Ce choix, en lui-même, en dit beaucoup sur sa vie, et je ne peux l’évoquer sans en avoir le coeur serré.

Ne serait-ce que pour des raisons pratiques (avoir une vierge pour aïeule me paraît hasardeux), la Pucelle d’Orléans n’est donc pas plus mon arrière-grand-mère que la reine d’Angleterre, les Amazones de l’Antiquité, les courtisanes de la Belle Epoque ou les chamanes de la préhistoire – et même probablement moins, si j’en juge par mes recherches menée lors de l’écriture de Mes ancêtres les Gauloises.

S’il est vrai que nous descendons toutes et tous d’un roi et d’un pendu, dans ma famille, il y a des résistants et des collaborateurs, des soldats et des déserteurs, des femmes libres et des femmes soumises, des fous et des sages, des pauvres et des riches, des curés et des religieuses, des marins, des banquiers, des couturières et des actrices, des ménagères et des forgerons. Un lointain ancêtre a sûrement embarqué sur un navire qui pratiquait la traite négrière. Un arrière-grand-oncle fut missionnaire en Birmanie, et je ne suis pas loin de croire qu’un prince anglais pourrait être mon arrière-arrière-grand-père, et qu’il m’aurait conçue dans une de ces maisons closes parisiennes qui, à la Belle Epoque, ont tant contribué au mythe de la séduction à la française.

Je les vois sur les photos jaunies, je les entends dans les histoires qui me furent racontées, je les devine dans les documents d’état-civil, au détour d’une pierre gravée au cimetière, dans les yeux des enfants de la famille, quand nous cherchons des ressemblances et des coïncidences. Ce sont nos vies multiples, insondables et irréductibles. Des identités qui ne sont pas seulement blanches ou noires, féminines ou masculines, nationales ou exogènes, divines ou laïques. Des identités qui sont des fictions, des liens, des sommes d’expériences et de douleurs, d’amours et de désamours, de trahisons et de loyautés. Elles sont marquées par des dominations diverses, successives ou simultanées. Oui, le patriarcat, l’esclavage, le colonialisme, les religions, le capitalisme ont façonné nos histoires au fil du temps. Explorer cet héritage, c’est aussi se donner les moyens de se libérer des traumas et des violences qui ont jalonné nos histoires. Et rendre leur dignité à nos semblables si différents, celles et ceux qui nous ont précédés mais aussi, peut-être, qui nous succèderont.

S’il y a quelque chose à défendre, ce n’est nullement le patrimoine moisi d’un nationalisme aux sinistres relents, mais bien nos mémoires intimes telles qu’elles se sont déroulées dans le miroir de l’histoire : c’est là que nous pourrons puiser la force de résister à toutes les formes de tyrannie, en défaisant les préjugés, les stéréotypes, les assignations identitaires d’où qu’elles viennent.

L’humanité, livrée à une prédation sans limite au profit de quelques-uns, est en train de mettre fin à nos conditions même d’existence. Et si on s’occupait enfin de refaire le monde ensemble ?

Elise Thiebaut

https://blogs.mediapart.fr/elise-thiebaut/blog/030120/napoleon-ou-jeanne-d-arc-sont-ils-nos-ancetres


De l’autrice :

Comment le capitalisme récupère la révolution menstruelle, comment-le-capitalisme-recupere-la-revolution-menstruelle/

Etes-vous dérangée, dérangeant ou dégenré ?, elise-thiebaut-etes-vous-derangee-derangeant-ou-degenre/

Avec Baudouin : Les fantômes de L’Internationaleune-promesse-a-realiser/

Est-ce ainsi que les femmes meurent ?est-ce-ainsi-que-les-femmes-meurent/

Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les fontartemis-ourses-extraordinaire-capacite-a-inventer-des-histoires-regles-et-souffrances/

2 réponses à “Napoléon ou Jeanne d’Arc sont-ils nos ancêtres ?

  1. Voulant étudier une généalogie par les femmes (et le nom propre de leur mère), j’avais choisi la famille royale française. J’ai été bêtement surpris (tout le monde devrait le savoir) de m’apercevoir que toutes les reines de France sont des étrangères (italienne, espagnole, autrichienne, etc. Et par simple conséquence, que tous les rois sont « à moitié » étrangers par leur mère (on dira : de sang mêlé) et mariés en couple mixte français-étranger. Zemmour (dont on dit qu’il n’est pas remis d’avoir perdu son enracinement algérien) peut abandonner ses chimères de sang pur. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » pourrrait être le chant de la reine accueillant le sperme du roi ! (Lien vers mon article de septembre 2015 –il y en a un autre du 3 juin 2015– : https://singuliermasculin.com/2015/09/30/imposer-a-lenfant-le-nom-du-pere-cest-perpetuer-le-patriarcat-2/

  2. Exact et lutter côte à côte pour affirmer nos existences individuelles et collectives et laisser Zemmour à ses marottes

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