Entre noir et désespoir

John Edgar Wideman est un des grands écrivains des Villes américaines qu’il sait investir via ses ghettos noirs. Philadelphie marquée par la présence de Benjamin Franklin, Pittsburgh par son aciérie envahissant toute la ville, ont ouvert leurs cœurs à la plume de John Edgar. Il a su rendre hommage à Frantz Fanon et à tous les Africains débarqués sur ce sol américain par les Négriers pour devenir leur terre… restée inhospitalière malgré l’ancienneté de leur enracinement.

Pour ce recueil de nouvelles, « Mémoires d’Amérique », il se déplace à New York, où il vit et enseigne, particulièrement sur le pont de Williamsburg qui relie Manhattan – une île bordée par l’Hudson River d’un côté et l’East River de l’autre- à Brooklyn. Le pont est connu de tous les amateurs de jazz par le biais de la légende de Sonny Rollins, un saxophoniste ténor qui a transcendé le 20e siècle. A la fin des années cinquante, il s’entraînait sur le pont, voie de passage des voitures, des cyclistes et des piétons se rendant à Brooklyn ou en revenant. Un endroit grouillant de vies, de mémoires, de rancœurs non formulées bloquées dans l’atmosphère dont la traduction se trouve dans le nombre de suicidaires qui veulent enjamber la rambarde, souvent nus comme pour défier les biens pensants et la police. Provocation encore que celle des joggers courant d’un sens puis dans l’autre dans une tornade de folie improductive comme pour lutter contre la profitabilité, marque de fabrique de la ville qui ne dort jamais comme dit la chanson « New York, New York » du film de Scorcese au titre éponyme.

Il avait commencé par rendre hommage à John Brown, un anti esclavagiste blanc dans l’avant guerre de Sécession et à Frederick Douglass, un esclave libéré, se vouant à créer des écoles pour la population africaine-américaine. Il les imagine, il dialogue presque avec eux pour trouver des fondements à sa colère, à sa dépression. Il cherche aussi du côté de Nat Turner, un esclave révolté ou de sa propre famille – son fils en prison – pour mettre à jour les injustices, les meurtres commis dans cette partie de la population américaine. Il cherche à cerner les causes de ce racisme structurel. Par la référence aux films aussi, prenant ainsi par tous les bouts la réalité de son propre pays sans oublier sa situation d’intellectuel qui le sépare même de sa famille. Il termine par les « attentes » avec quelque impatience.

Le ton de ces nouvelles, noblesse oblige, tient beaucoup d’une spécialité américaine, le prêche. Le gospel n’est pas loin, le blues et le jazz non plus. Il sacrifie le style en français.

Ce recueil, Wideman l’adresse au président des Etats-Unis pour lui faire appréhender le contexte dans lequel vit la population africaine-américaine. Je ne suis pas sur qu’il ait l’oreille de Trump ni son attention. Un président qui se vante de ne pas ouvrir de livres a, sans doute, laissé de côté celui là. Dommage pour lui.

John Edgar Wideman : Mémoires d’Amérique, traduit par Catherine Richard-Mas, Gallimard/Du Monde Entier.

Nicolas Béniès

 

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