Une analyse féministe critique du « Consentement »

Vanessa Springora n’est pas un cas particulier

Dans son récit intitulé « Le consentement » Vanessa Springora relate, trois décennies plus tard, la terrible emprise que Gabriel Mazneff a exercé sur elle depuis l’âge de treize ans. L’auteure met l’accent sur les faits tout en intercalant quelques analyses. L’ouvrage, qui suit l’ordre chronologique, est divisé en cinq chapitres : « L’enfant, La proie, L’emprise, La déprise, L’emprunte, Ecrire ». Du premier chapitre se dégage une impression de solitude : « Un père aux abonnés absents », une mère attachée de presse dans l’édition, toujours très occupée dans un milieu littéraire qui semble un univers merveilleux à l’enfant. « Une petite fille sage » qui rêve d’amour et se réfugie dans la lecture. C’est alors que surgit Gabriel Mazneff, un auteur plutôt célèbre à cette époque. Vanessa décrit par quelle ruse exquise cet homme de cinquante ans attire l’enfant dans ses filets. Elle a mordu à l’hameçon : elle est ravie à elle-même : elle se voit « changée en déesse », elle a le sentiment « d’être l’élue ». L’auteure tente rétrospectivement d’expliquer sa métamorphose par le contexte culturel de l’époque : au nom de la libération sexuelle on se devait « la libre jouissance de tous les corps ». Elle rappelle à ce sujet que, dans une lettre ouverte, des intellectuels avaient pris position en faveur de trois hommes en prison préventive pour avoir eu des relations sexuelles avec des mineurs. Une autre pétition (en 1977) signée très majoritairement par des hommes avait suivi : un appel pour la révision du Code pénal à propos des relations entre mineurs et adultes mettant en cause l’âge de la majorité sexuelle et critiquant les peines encourues par les pédophiles jugées excessives …

Revenons à Vanessa. Après avoir découvert dans les Carnets noirs de Gabriel Mazneff que l’homme dont elle est amoureuse est un pédophile : « il s’offre une orgie de petits garçons à Manille » qu’elle décide de rompre avec lui. Commence alors une longue période de tensions entre sa volonté de s’affirmer comme sujet et sa prise de conscience de la force de domination. Tension d’autant plus douloureuse qu’elle doit faire face aux harcèlements continuels de Mazneff. De longues années s’écoulent avant qu’elle n’admette de reconnaître qu’elle est une victime de son ancien « Prince charmant ». Tout n’est pas réglé pour autant car elle continue à se débattre avec ce mot. Or, cette notion de victime est capitale : c’est seulement à partir du moment où une femme parvient à s’identifier à sa situation de victime qu’elle peut aussi identifier l’agresseur comme tel. A ce sujet, il n’est pas étonnant que les défenseurs de la prostitution rejettent violemment ce terme de victime à propos des personnes prostituées sous prétexte qu’il infantiliserait les femmes toujours libres de choisir. Pas de victime, pas de coupable, donc pas de délit, pas de crime. A défaut d’escamoter l’agresseur il est toujours possible de minimiser sa responsabilité. Par exemple, présenter le meurtre d’une femme par son mari ou ex-mari comme « un meurtre passionnel » vise à chercher des circonstances atténuantes. Aimer autoriserait donc implicitement à tuer.

Venons-en maintenant au principe de consentement. A la fin du premier chapitre consacré à l’enfance, Vanessa évoque une sorte de fragilité, de faille par laquelle « des profils tels que celui de GM peuvent s’infiltrer » et c’est ce qui rend, selon elle, la notion de consentement « tangente ». Le consentement implique la liberté du sujet qui prend du recul par rapport à lui-même. Or, il n’est pas une décision intime venant du moi profond. Il rencontre tout un contexte social. Dès lors, quel est sa légitimité s’il ne tient pas compte de l’inégalité entre deux êtres ou deux groupes sociaux ? Dans son ouvrage intitulé « Le consentement », la philosophe Geneviève Fraisse a bien montré le caractère historique, relatif de cette notion. Pourtant elle a envahi l’espace social, politique, juridique. C’est ainsi qu’elle peut devenir un argument pour justifier des situations de domination.

Gabriel Mazneff qui s’est construit une statue de lui-même, a prétendu que les adolescentes et les petits-garçons étaient consentants. D’autres font passer une situation d’exploitation pour un symbole des libertés individuelles. C’est pourquoi le consentement ne doit pas être le seul critère qui justifierait tout. Il devrait être subordonné à des valeurs supérieures comme, par exemple, la dignité humaine, c’est-à-dire le droit de ne pas être traité comme un objet, une marchandise. Ayant examiné « les vertus et les misères du consentement », Geneviève Fraisse conclut : « Je ne suis pas convaincue qu’il puisse exister une politique du consentement. »

Qualifier Mazneff de pervers narcissique ou de pédophile ne suffit pas. En effet, ces qualificatifs visent à pathologiser son comportement, à le présenter comme un cas à part, pour éviter d’exprimer une réflexion plus approfondie. Au contraire, Adèle Haenel, victime d’attouchements et de harcèlement sexuel, affirme à juste titre que « les monstres, ça n’existe pas, c’est notre société … c’est nous … ». Autrement dit, il s’agit de mettre en lumière, de dénoncer l’aspect systémique des violences masculines contre les femmes et les enfants et de mettre au jour les mécanismes qui en assurent la permanence. Le silence complice de l’entourage en est un. A ce sujet, Vanessa précise qu’à sa majorité personne ne l’a incitée à porter plainte ; quatre fois G. Mazneff a été convoqué – suite à des lettres anonymes – à la Brigades des mœurs et que croyez-vous qu’il arriva ? Rien. Aucune suite. Lors de la présentation du dernier carnet intime à l’émission de Bernard Pivot, seule l’auteure canadienne Denise Bombardier se dit scandalisée par la présence sur une chaîne de télévision française d’un homme connu pour défendre et pratiquer la pédophilie.

Une nouvelle ère a commencé avec le mouvement MeToo qui signifie : moi aussi, c’est moi et je ne suis pas toute seule. C’est la solidarité qu’expriment toutes ces voix afin que cesse l’impunité. Mais, le patriarcat sait se réorganiser ; ainsi en 2019, les Etats-Unis ont refusé de laisser passer une résolution de l’ONU contre le viol comme arme de guerre. Le président Trump est à la tête de la croisade anti-avortement rejoignant ainsi des pays autoritaires et profondément patriarcaux. C’est pourquoi les luttes féministes doivent être à la fois situées en fonction des pays et des contextes sociaux, mais aussi des situations internationales afin de développer, de consolider une solidarité dont dépend leur force.

Marie-Josée Salmon, 29 Janvier 2020.

Réseau Féministe « Ruptures »

Contact courriel : mjo.salmon@orange.fr

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