Le corps des femmes, enjeu de pouvoir, de représentation et de plaisir

Une photographie en noir et blanc, « ce qui est soustrait à l’oubli par l’objectif », ce qui est donné à voir et d’autres souvenirs non réductibles au cadre, « toutes ces choses ne sont pas sur la photographie », le temps reconstitué…

Des clichés, Sara et cet ancien sentiment d’invulnérabilité propre à une période de sa vie, celles et ceux qui sont photographié·es, « ils sont ensemble, pas de solitude, pas encore… », le temps des contradictions joyeuses, les proches et un contexte ensanglanté, le temps lent des déplacements, la transformation adolescente des filles, « dans l’ère du soupçon parental, tout signe d’éveil sexuel sévèrement réprimé », les fantasmes d’honneur patriarcal…

Toustes sont là « mais on sent déjà l’absence des présents », Yasmine Chami par la voix de Sara aborde les moments photographiés, la remémoration d’événements et le présent, « la réalité devenue si banale des familles monoparentales », la sécularisation et le fondamentalisme religieux, « la réduction des croyances religieuses à une vénération superstitieuse », ce qui peut être vu aujourd’hui sur la photographie d’hier, la fermeture du pays et l’Etat devenu policier, la mémoire vive…

Des éléments nous lient, des objets et des pensées, « l’ordre des objets est un bouclier contre le désordre du monde », la maladie nous transforme et modifie notre perception des choses. L’autrice parle de la fausse soumission des femmes (céder n’est pas consentir), « jouer entre les lignes, les mots, séduire, flatter, bref intégrer le sérail des femmes qui mènent la sale danse de la fausse soumission et des pouvoirs malfaisants », l’esprit éveillé se cogne aux lignes vivantes, des photos tirées en désordre d’une boite brouillent la chronologie, « tout le plaisir vient de cette pioche aléatoire, qui convoque le temps sans repère », des témoins de ces ruptures fortes ou de ces décisions de projet passionné de vie…

Des visages de parent·es, des impressions subtiles, les violences du pouvoir, des regards de et dans la famille, les livres, les possibilités soudain entrevues, le souvenir de cette première fois lorsque « fut hissé le drapeau algérien », le prénom prononcé « comme une gourmandise d’amour », les autres mondes comme par exemple, « Fès et Tlemcem, deux villes presque jumelles, anciennement joyaux d’un même royaume, creusets prestigieux pour le populations berbères, mais aussi arabo-andalouses, musulmanes et juives ayant fui l’inquisition espagnole », les émotions et la densité du monde, les ébranlements d’alors, les vies secrètes, l’invention de nouveaux liens familiaux, l’abolition des frontières « qui rendent le monde des adultes si lointain et inaccessible », le retour orchestré d’un tradition fantasmée « des rituels inventés et légitimés dans le même temps », la fermeture d’un sytème, les femmes réduites à leur utérus, le métier passionnant « d’écoute et de réparation des enfants », les transformations de chacune, les pleurs, « Quand cesse-t-on de pleurer ce qui n’est plus ? »…

Une littérature animée de photographies et de souvenirs, le portait de femmes, l’intimité et le devenir humain, le dos noir du temps, la dispersion dans la nuit…

« C’est toute la puissance d’un monde féminin jusque-là soigneusement contenu qui émerge, femmes seules dans un monde conçu par les hommes, qui peu à peu inventent leur place, l’installent, bouleversant subtilement toutes les évidences qui légitimaient l’ordre ancien »

Yasmine Chami : Mourir est un enchantement

Actes Sud 2017, Réédition Babels 2019, 110 pages, 6,50 euros

Didier Epsztajn

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