Egalité, justice, démocratie

« Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme »

Une partition, l’Algérie, la lumière, les souvenirs, une certaine impuissance, « Ecrire est une façon de nier cette fatalité », le regard de l’adulte qui souffre et « dans celui d’un enfant aux yeux grands ouverts, on perçoit, seule, une demande d’explication », la violence…

Deux images, la robe blanche ensanglantée d’une enfant d’Algérie, le robe rose d’une petite fille juive fauchée dans la cour de son école à Paris, « Tels une colombe et un flamant rose, elles ont été toutes les deux ciblées et assassinées », les chasseurs et les morts, « Tant qu’il y aura des chasseurs, tant qu’il y aura des guerriers, des enfants mourront comme des oiseaux »…

Djedda la grand mère, le mot mlaïka (ange), Baba (« ce despote éclairé ») et les ordres, la subordination des femmes, les souvenirs de l’enfance, les fragrances de laurier et d’épices, la vie des femmes…

« Aujourd’hui, comme souvent en Flandres, la brume efface la ligne d’horizon et le ciel et la mer ne sont plus séparés ».

Hier Skikda et Béni Abbès, les couleurs, les terrasses et les chats, le désir d’être heureuse, les mariages arrangés, céder n’est pas consentir, l’être rien d’une femme sans homme, « Il valait mieux pleurer chez soi à cause d’un homme, avec ses enfants, que d’être un rameau sec en attente face à l’horizon »…

L’horizon, la Méditerranée, « L’horizon en Méditerranée est irrésistiblement un appel vers d’autres horizons, d’autres rivages. La Méditerranée est une ouverture sur le monde et c’est une chance de naître sur ses rives », la polyphonie des femmes, l’Algérie, « un monde ouvert sur le ciel, la mer, les montagnes et le plus grand désert du monde », les routes, les sentiments d’attente, le bord de la mer, « Surgi de ma mémoire se dresse sur la mer un beau visage de Magritte. Un visage de femme, très pale, comme pétrifié. A sa tempe, une blessure qui ruisselle de sang », les rêves et les espoirs des invité·es des étoiles…

Yemma, l’adolescence volée, la solitude face aux désarrois, l’emprise des prédateurs, « Ceux-là mêmes qui nous refusent et la culture arabe et la culture occidentale ». L’autrice passe de l’enfance, des crimes quotidiens du colonialisme, de la lutte de libération, à la confiscation des espoirs, à l’organisation maffieuse de la prédation. Elle parle des sources d’aliénation « celle du pouvoir patriarcal, celle du pouvoir colonial, celle du pouvoir postcolonial », des blessures, « Nous restons blessés par des mots dont les échos nous font souffrir avec la même fulgurance »…

Je souligne les pages sur la souffrance des femmes, « la souffrance est son état normal et sa discrimination une loi naturelle », la prédation et le désir de posséder des hommes, la haine des femmes et la volonté de maitriser leur sexualité, « les tyranneaux qui trouvent un exutoire dans la domination de la femme », la panique des « grands mâles », les voilements et les dévoilements, « Le voile qui veut cacher la femme la rend obsessionnellement présente », les lois machistes décrétées valables pour tous les temps et en tous lieux « par des clercs névrotiquement misogynes », la mixité abolie, « la femme toute entière est devenue un sexe qu’on ne saurait voir »…

Les révolutions, la jungle des mâles, le contretemps des femmes, « Leur combat est alors plus dur que celui des démocrates sous une dictature, parce que leur combat pour l’égalité reste un combat « prématuré ». Un combat jamais d’actualité », l’ombre et la lâcheté, l’ignominie de la culpabilisation, l’honneur ne reposant que sur la domination, les femmes « constamment spoliées, exclues, bafouées ».

L’autrice abordent les crimes des pouvoirs. Le crime du colonialisme, les autres crimes, la destruction de l’école et l’« arabisation folle », les fossoyeurs et les faussaires, le crime de n’avoir pas enseigné l’Histoire, le crime de trahison des femmes, la schizophrénie de la société algérienne, l’identité fantasmée et réduite à une affirmation excluante, celles et ceux acculé·es à l’exil, le mépris de la caste dominante, « Pour ne pas partager avec leurs peuples les revenus du pétrole, les potentats ont fait du Dieu humaniste de l’islam, qui proclame que tous les hommes sont égaux, un Dieu jaloux de son pouvoir, un potentat à leur image, devant lequel il n’y a a pas de salut sans prosternation perpétuelle »…

Elle dénonce et se souvient aussi de la caresse du timbre de voix, des chants et de la musique dont les intégristes ont la haine, de la langue et des langues. Elle souligne le rôle de l’Arabie saoudite comme « bailleur de fonds de tous les chaos provoqués dans les pays musulmans » (en complément possible, lire le texte de Kamel Daoud écrit plus récemment : L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, larabie-saoudite-un-daesh-qui-a-reussi/), la double imposture « un pseudo socialisme et un islam dépouillé de toute spiritualité », les mots d’ordre « Egalité, justice, démocratie » opposé au « Allah Akbar ! », la mémoire collective et sa retranscription orale ou dans des écrits lettrés « francophones, arabophones et en tamasigh », les luttes pour le pouvoir, le vent de la révolution en 1988, la démocratie conquise et non offerte comme un bouquet de fleurs, l’idéologie de la mort non dénoncée par les mollah, tout ce qui est permis derrière le voile « sauf la transparence », la douleur lancinante, « Toutes mes peines naissent d’elle et c’est en elle que meurent toute les joies »…

Si le pessimiste semble dominer, « Nous ne voyons pas les petites fleurs qui s’épanouissent sur une route caillouteuse après une ondée, parce que les jardins que nous avons dans la tête sont ceux de Samarcande », la révolte actuelle des populations algériennes, leur refus affirmé du pouvoir et de sa continuité, « C’est un remaniement total, politique, économique, culturel, de la société », le hirak, les mobilisations donnent corps à cette jeunesse qui « utilise d’emblée le langage du maître qui donne congé à son valet : « Dégage ! ». C’est le peuple souverain qui l’ordonne »

Fadéla M’Rabet : La Salle d’attente

Des femmes – Antoinette Fouque, Paris 2013, 110 pages, 11 euros

Didier Epsztajn


De l’autrice :

Une enfance singulière, elle-refusait-detre-une-femelle-elle-voulait-etre-une-femme-un-etre-humain/

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