Pourquoi une femme oserait-elle signaler un viol après ce qui est arrivé à ma fille ?

Compte rendu par Julie BINDEL dans The TELEGRAPH, d’une parodie de justice survenue hier à Chypre où une adolescente a été condamnée pour « faux témoignage » contre 12 hommes qui l’ont violée, dans la station balnéaire de Ayia Napa.  

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Mère de l’adolescente agressée à Ayia Napa : « Pourquoi une femme oserait-elle signaler un viol après ce qui est arrivé à ma fille ? »

L’adolescente britannique accusée de « méfait public » à Ayia Napa a été condamnée hier à quatre mois de prison avec sursis.

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Le mois dernier, je me suis rendue à Chypre pour rencontrer l’adolescente britannique condamnée pour avoir fait de fausses allégations de viol.

Lundi dernier, un tribunal local a déclaré cette jeune fille de 19 ans coupable de « méfait public » pour avoir apparemment inventé de toutes pièces l’allégation de son viol par 12 hommes israéliens alors qu’elle travaillait à Ayia Napa. Aujourd’hui, elle a été condamnée à quatre mois de prison avec sursis et serait sur le chemin du retour.

Son épreuve a suscité l’indignation en Grande-Bretagne, le ministère des Affaires étrangères se disant « sérieusement préoccupé quant aux garanties d’un procès équitable dans cette affaire profondément pénible » où, selon les avocats de la jeune femme, des preuves médico-légales cruciales ont été soit non recueillies soit inexplicablement jugées irrecevables par le tribunal.

Lorsque je les rencontre, l’adolescente et sa mère vivent dans un appartement loué dans un village de vacances qui, hors saison, ressemble à une ville fantôme. Les deux sont évidemment très proches et la mère me dit fièrement que sa fille est déterminée à se battre pour obtenir justice.

La jeune fille de 19 ans, originaire du Derbyshire, dort à mon arrivée à l’heure du déjeuner ; elle souffre d’hypersomnie depuis le début de son épreuve. Au réveil, elle me dit qu’elle est reconnaissante de mon soutien, mais elle est clairement en état de dissociation et ne tient qu’à un fil.

L’adolescente a passé l’été 2019 à travailler dans la ville festive d’Ayia Napa – un rite de passage pour beaucoup entre la fin du lycée et le début de l’université.

Mais le 17 juillet, son rêve s’est transformé en cauchemar lorsque, dit-elle, elle a été victime d’un viol collectif à son hôtel. Une partie de l’agression a été filmée sans son consentement et diffusée sur des médias sociaux. Douze hommes ont été arrêtés et placés en détention, mais ont insisté pour affirmer que tout rapport sexuel de leur part avec elle avait été consensuel.

Dix jours plus tard, elle a retiré ses allégations – ce à quoi elle dit avoir été contrainte par la police, qui l’a interrogée pendant huit heures sans la présence d’un avocat ou d’un membre de sa famille. « Ils m’ont dit que si je ne signais pas cette déclaration, ils arrêteraient tous mes amis », a-t-elle déclaré au tribunal chypriote.

Les Israéliens ont été relâchés et sont rentrés chez eux en avion, en faisant sauter des bouchons de champagne à l’aéroport et en scandant « l’Anglaise est une pute ». À la suite de sa condamnation cette semaine, l’un d’entre eux aurait déclaré espérer qu’elle avait « appris sa leçon ».

Douze touristes israéliens, accusés d’avoir violé une jeune fille britannique de 19 ans à Ayia Napa, ont été placés en détention provisoire puis libérés lorsqu’elle a retiré ses allégations. (AFP)

À Chypre, la jeune femme est rapidement passée du statut de victime à celui d’agresseur ; elle a été arrêtée et conduite en prison, où elle a passé plus d’un mois entassée dans une cellule avec neuf autres femmes. Dans son jugement de la semaine dernière, le juge Michalis Papathanasiou a déclaré qu’elle avait tenté de tromper le tribunal avec des déclarations « commodes » et « évasives », allant jusqu’à l’accuser de « ne pas avoir fait bonne impression ».

Je fais campagne contre la violence masculine envers les femmes depuis 40 ans. En tant que cofondatrice de Justice For Women, un groupe féministe de réforme du droit et de lobbying au nom de celles à qui le système de justice pénale fait faux bond, j’ai rencontré et interviewé des centaines de survivantes de viols et d’agressions sexuelles.

Pour moi, il est évident que quelque chose de terrible est arrivé à la jeune femme ce soir-là de juillet. Outre ses blessures physiques — un pathologiste a enregistré de multiples contusions sur son corps — et un diagnostic de trouble de stress post-traumatique  TSPT) posé par un professionnel de la santé britannique, il reste la simple question de savoir pourquoi une adolescente consentirait à avoir des relations sexuelles avec 12 hommes simultanément.

J’ai beaucoup écrit sur les femmes accusées de fausses allégations. Malgré les recherches du ministère de l’Intérieur qui démontrent que de telles fausses allégations sont relativement rares, le mythe selon lequel les femmes mentent à propos du viol demeure omniprésent. On voit souvent les médias ne considérer les plaignantes de viol, malgré leur droit à l’anonymat à Chypre et au Royaume-Uni, que comme le matériau d’un article salace.

« Chaque fois qu’elle comparaissait au tribunal, des journalistes s’emparaient d’elle, essayant d’arracher le vêtement dont elle couvrait son visage pour révéler son identité. C’est horrible de voir ma fille traverser cela », dit sa mère.

Mais s’il peut être rassurant pour nous de blâmer la culture machiste qui prévaut à Chypre, d’après mon expérience, la Grande-Bretagne ne figure pas loin derrière.

À l’heure actuelle au Royaume-Uni, seulement 1,4 pour cent des viols signalés aboutissent à une condamnation — une baisse significative par rapport à il y a dix ans. Un rapport publié le mois dernier par l’Inspecteur du Service des poursuites de la Couronne britannique (SPC) a constaté que le nombre de cas soumis à procès par le CPS a chuté de manière spectaculaire. D’innombrables femmes violées ne verront jamais la justice et les auteurs de ces viols opèrent dans une quasi-impunité. Il n’est donc pas étonnant que certaines organisations de femmes déclarent que le viol est ici «  ffectivement dépénalisé ».

Les jeunes femmes en particulier, surtout si elles ont la ténacité d’aimer l’alcool, le sexe et la fête, sont blâmées pour, comme me l’a dit récemment un officier supérieur de Scotland Yard, « s’être fait violer ».

Et comme le montre la présente affaire, même lorsque les jeunes femmes sortent de Grande-Bretagne, cette culture du viol peut les suivre.

Susan Pavlou, une universitaire basée à Chypre, était l’une des femmes manifestant à l’extérieur du tribunal lorsque l’adolescente britannique a été condamnée. En entendant le juge la déclarer « coupable », Pavlou dit avoir eu « la nausée ». « C’est l’une des choses les plus pénibles que j’ai jamais entendue, dit-elle. Le juge ne cessait de cracher des propos vitrioliques de blâme de la victime en déclarant qu’en ce qui le concernait, elle était un témoin « complètement indigne de confiance ». »

La majorité de la couverture médiatique à Chypre a aussi accablé la victime, ce dont convient le Journalistic Ethics Committee (Comité d’éthique des journalistes), un organe de régulation de la presse chypriote. L’automne dernier, Madame Pavlou a déposé une plainte auprès de ce comité concernant plusieurs publications : une grande partie de la couverture médiatique donnait l’impression que l’adolescente était coupable bien avant le verdict ; la diffusion contre son gré d’images intimes ainsi que de détails sur sa vie privée lui était préjudiciable ; et l’utilisation de photos de son visage, prises après que les journalistes l’eurent dévoilée de force en route vers le tribunal, permettrait de l’identifier. Le comité a validé cette plainte, estimant que la couverture « allait causer un préjudice injustifié à la victime ».

Malgré une hausse de signalements d’agressions sexuelles, Chypre a l’un des taux de condamnation les plus faibles d’Europe. La violence sexuelle est chose commune à Ayia Napa. Les guides touristiques ont pour directive d’avertir les jeunes vacancières de la présence d’hommes prédateurs, et c’est un secret de polichinelle, me dit la mère de l’adolescente, que les jeunes femmes sont la cible d’hommes circulant en grands groupes.

Les touristes sont très majoritairement des hommes, ajoute-t-elle, avec environ huit hommes pour chaque femme. « Cela peut être intimidant », dit-elle. « Je me souviens que ma fille m’a parlé des comportements extrêmes des hommes dans les bars. Des attitudes agressives et harcelantes. Ayia Napa est une destination qui a la réputation de traiter les jeunes femmes de cette façon. »

En 2018, j’ai été contactée par une jeune fille de 20 ans qui m’a dit avoir été violée alors qu’elle était en vacances à Ayia Napa. Lorsqu’elle a signalé l’agression à la police, on s’est moqué d’elle et on lui a dit d’oublier de faire un signalement officiel parce qu’elle avait été « habillée comme une pute » et que « personne ne vous croirait ».

On trouve dès 1998 dans les journaux chypriotes des articles mettant en garde les touristes de sexe féminin contre la prévalence des viols et la complaisance de la police à Ayia Napa. « La police considère ces récits comme autant de mensonges », peut-on y lire. « Leur théorie est que les touristes font de telles allégations pour pouvoir se faire rembourser leurs dépenses de vacances. »

De nombreux bars offrent des consommations gratuites dans l’espoir d’attirer les jeunes femmes, car « une foule d’hommes suit ensuite », dit une Britannique travaillant dans un restaurant. « Il y a environ une demi-douzaine d’hommes par femme, et les gars ont envie de cartonner. »

Je suis personnellement indignée de ce qu’on a fait à cette adolescente britannique. Je crains que son cas et une partie de la publicité qui l’entoure pourraient faire reculer les progrès effectués pour dissuader le public des préjugés concernant le viol.

La raison des taux de condamnation aussi bas, que ce soit au Royaume-Uni ou à Chypre, est l’existence de certains préjugés des juges et des jurys. Ils pensent que les femmes mentent de façon routinière sur leurs viols, que les jeunes hommes attirants n’ont « pas besoin » de violer, et que dès qu’une femme consent à un rapport sexuel avec un homme, elle devient de ce fait la proie justifiée de tous.

« Le système judiciaire chypriote a besoin d’une refonte complète », dit sa mère. « C’est une culture extrêmement patriarcale. Je ne vois pas comment une femme oserait dénoncer un viol après ce qui est arrivé à ma fille. »

Julie Bindel

Julie BINDEL est grand reporter, cofondatrice de l’organisation Justice for Women et autrice de quelques ouvrages dont « The Pimping of Prostitution » (2018) 

Traduction : TRADFEM.

Tous droits réservés à Julie Bindel.

Version originale : https://www.telegraph.co.uk/women/life/mother-ayia-napa-teen-would-woman-dare-report-rape-has-happened/?

https://tradfem.wordpress.com/2020/01/07/%E2%80%89pourquoi-une-femme-oserait-elle-signaler-un-viol-apres-ce-qui-est-arrive-a-ma-fille%E2%80%89%E2%80%89/


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