La mort réelle aurait pu se fondre dans les morts fictives

« Une enveloppe agrafée, déchirée, et vide. Jetée par lui après avoir trouvé perte de la perte de tout d. Je m’accroche à ce d qui défait ».

Nathalie de Courson nous propose un récit puissant, animé par les voix plurielles des « cinq enfants du vieil About », Primus, Triolette, Quartette, Quintette et Benjamin, des lieux peuplés « de vieillards et de vieillardes », leurs mémoires et leurs pressentiments…

Une lecture partielle et partiale qui n’escompte pas venir à bout des histoires de cette « fratrie » et des relations au père. Une lecture qui ne dira rien des plannings de tour de garde…

Péricourt, le vieil About, des échanges entre frères et sœurs, le temps d’avant l’ouragan, le temps où « même les adultères ont un air légitime », le temps de petites impertinences simples… L’ouragan 68 et le temps des mises à la poubelle.

Une voix narrative prédominante, « Mais à vrai dire ce récit va descendre tout seul la pente épousant les cahots de la route du vieil About sans que j’ai le choix de bifurquer ». Les cahots sont nombreux, les bifurcations personnalisées, les sentiments se manifestent entre pitié et exacerbation.

Prenons par exemple Benjamin qui explique : « J’étais le sac Vuitton qu’il portait fièrement tant que j’étais petit, mais il ne supporte pas les enfants qui franchissent l’âge de raison et m’a jeté ensuite », car ces gens-là…, comme disait Jacques Brel…

Avant l’ouragan, des filles « avaient mis la charrue avant les boeufs », au nom de la morale des enfants étaient déchu·es et des silences se creusaient, « Les filles fautaient et les garçons faisaient leurs premières armes avec des filles fautives », l’image théorique du père qui fait matériellement et celle de la mère qui se charge des sentiments, les unions qui ne devaient pas être dissoutes, le divorce comme infamie…

Amour et haine. Si l’un avoue qu’il n’est pas pour congeler le vieillard indigne, l’autre énonce clairement : « Je hais ce que lui et maman, les deux ensemble, m’ont fait sans s’en être aperçus, et je leur en veux de ne pas s’en être aperçus »…

Souvenirs anciens et récents, « Les vraies pertes sont lentes, répétitives, définitives », l’énorme projecteur interne, la constitution d’un corps dissident, les marraines laïques, les ruptures amoureuses, les divorces, les avortements, « J’ai créé et dirigé une fanfare de femmes avec trombone, clarinette et tambour », le garçon manqué (il n’existe pas dans l’univers sexiste de fille manquée », les expatriations (les migrations de celleux qui en sont autorisé·es) et les retours, des gestes et des phrases lourdes de sens ou légers comme des brindilles, les langues parlées et les fils démêlés, « Des paquets d’algues enchevêtrées forment sur la laisse de mer des archipels de crocodiles poilus, boas velus, homards chevelus », des courriels et des humeurs échangées…

Une (re)construction et une déconstruction, une extraction de la « stupeur anonyme », l’explosion dans la tête, le bout du rouleau, « Combien lui reste-t-il encore de rouleaux ? », la jubilation du pillage envisagé, la place recherchée…

Un voyage caustique au pays toujours en recomposition de la famille, des héritages, des ruptures et des continuités, « Les moments d’accalmie sont les plus inquiétants, centre vide et compact de l’ouragan »…

Nathalie de Courson : A bout

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2019, 132 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.