L’hospitalité contre la fabrication des indésirables

« Le 80e anniversaire des décrets-lois Daladier a servi de prétexte au comité scientifique des Voix d’exils pour engager une réflexion collective sur la fabrique des « étrangers indésirables » hier et aujourd’hui, manière de s’interroger sur le processus de criminalisation des personnes migrantes par les autorités des différents États européens ».

Je souligne que c’est bien la IIIème république et non le régime de Vichy qui élabore et promulgue des décrets, construit un « appareil législatif complexe reposant sur une division de la population étrangère présente sur le territoire français entre « bons éléments » et « éléments indésirables » ».

Philippe Hanus parle, entre autres, de « réflexion collective sur la fabrique des « étrangers indésirables » en Europe hier et aujourd’hui », de vocabulaire « à « forte charge symbolique », de « criminalisation des personnes migrantes », de dispositifs de contrôle et de mises à l’écart, de substitution de vocabulaire, « Dévoiler les fondements de politiques qui s’abritent souvent derrière des justifications humanitaires implique ainsi de redonner au langage une rugosité et une historicité capables de contrer les stratégies d’euphémisation et d’occultation des politiques migratoires contemporaines »

L’auteur revient sur l’histoire de l’entre-deux guerres, le racisme d’Etat, le déclin des théories racialistes, les stéréotypes et les hiérarchies racialisées, la lutte contre les « indésirables » comme « catégorie cardinale de l’action publique »… Les personnes considérées comme « indésirables » furent variables suivant le temps, les Juifs durant les années 30, les Nord-Africains dans les années 60. Ils et elles furent l’« envers du national », les ennemis « intérieurs », le contraire du « bon citoyen ». L’exclusions sociale et l’exclusion nationale s’emmêlent pour ces « indésirables ».

Hier comme aujourd’hui, en réaction à la xénophobie institutionnelle, « des femmes et des hommes isolés ou fédérés au sein d’organisations collectives de diverses obédiences (confessionnelles ou politiques) n’ont eu de cesse de se mobiliser aux côtés de ces «indésirables» et parfois de s’engager contre les instances gouvernementales ».

Sommaire

Philippe Hanus : La fabrique des « indésirables » dans les sociétés européennes hier et aujourd’hui

Aurélie Audeval : « Indésirable », une catégorie d’action publique internationale

Sylvain Bissonier : Les décrets-lois Daladier de 1938 ou l’exclusion des étrangers indésirables à la fin de la IIIe République

Anne Boitel : Le XXe siècle, siècle des camps et de la Cimade Analyse synthétique d’une action dans l’enfermement auprès des « indésirables »

Thomas Ott : Les Roms, ces éternels indésirables

Lison Leneveler : Contrer la fabrique de l’indésirable par de nouvelles formes de solidarité en faveur des exilé·e·s

« La catégorie d’action publique « indésirable » est un phénomène international. Elle est utilisée par les autorités de nombreux pays depuis le XIXe siècle. Cet usage commun pose la question de l’existence d’une logique de fond partagée : celle de l’élimination. La mise en évidence de cette logique permet de comprendre le continuum entre des mesures aussi diverses que le refoulement, l’expulsion, l’internement, voire le génocide. Ces multiples registres de l’action publique peuvent donc être non plus appréhendés comme un élément d’exception ou de crise mais plutôt comme des pratiques structurelles inhérentes à la constitution des populations nationales ». Aurélie Audeval revient sur la constitution de camps (en France) dès 1938 et les politiques de déportation en collaboration avec les nazis, l’usage du terme « indésirable », des exemples (Brésil, USA, Allemagne…), la désignation des populations juives venant de l’Est, la marque de l’exclusion sociale, les émotions négatives et leur impact sur l’action administrative, les désignations basées sur « la race », les personnes perçues « comme remettant en cause l’homogénéité d’un peuple fantasmé ».

Je souligne les paragraphes sur « une catégorie d’action publique au XXe siècle », la constitution d’un problème par les autorités publiques, l’idéologie eugéniste, le génocide des Hereros et des Namas, la conception « du corps idéalisé de la nation et en conséquence de la population », l’antisémitisme, la continuité des pratiques entre la IIIe république et le régime de Vichy, le caractère structurel des logiques d’élimination ». L’autrice cite Walter Benjamin : « La tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. […] S’effarer que les événements que nous vivons soient « encore possibles au XXe siècle », c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable »…

Sylvain Bissonier analyse les décrets-loi d’Edouard Daladier de 1938. J’en reproduis le résumé : « Les décrets-lois Daladier de 1938 ne sont pas qu’une simple parenthèse dans la politique d’accueil de l’étranger, mais ils reflètent les « dérives » de la République et l’évolution de l’opinion publique face à ceux qui sont perçus comme des indésirables au cours de la période allant de 1880 à 1930. L’humain n’est alors plus au centre des préoccupations conduisant à une politique d’exclusion et d’internement de ceux qui avait choisi la France comme terre de refuge. Le socle de ce qui fut la politique de l’État français entre 1940 et 1944 était alors solidement posé ». Il y eu bien un temps institutionnel des « indésirables »…

Je souligne l’article sur la Cimade, son évolution, ses actions pour l’accueil de l’« autre » (réfugie·es ou migrant·es), « Toute son histoire s’articule autour de ces trois verbes d’action : voir, faire et faire savoir. Autrement dit, oser voir pour dénoncer l’inacceptable et oser agir tout en s’interrogeant sur sa responsabilité dans la co-gestion des lieux d’enfermement et de relégation »…

« On interrogera ici l’« éternité » du rejet des Roms en Europe, en affirmant avec force que la question des Roms n’a rien de spécifique à notre époque ou à une « culture » donnée, mais qu’il s’agit bien plutôt de mettre en perspective la situation contemporaine des Roms (population indiscernable) avec d’autres situations de rejet ici et maintenant ou ailleurs et par le passé ». Thomas Ott aborde la vie dans les bidonvilles,les installations précaires des populations rroms, l’éviction sur le critère d’ordre public, l’identifié et l’identifiable, « Être indiscernable, échapper à l’emprise du pouvoir, c’est de tout temps le crime qui est puni « d’indésirabilité » »…

En complément possible, Collectif Roms de Gardanne : Familles roms, le choix de l’accueil. Du rejet à l’autonomie, lautonomie-comme-condition-de-lemancipation/

Dans le dernier article, Lison Leneveler présente de nouvelles formes de solidarité pour contrer la fabrique de l’« indésirable », l’organisation de solidarités à l’échelle municipale et dans le monde associatif. L’autrice discute aussi de la création de la notion de « crise migratoire », de l’institutionnalisation de la différence, de système de hiérarchie et de domination, des nouvelles mobilités, « Ces intenses mobilités perturbent les frontières classiques entre migrations économiques, politiques, temporaires, définitives, situations régulières, situations irrégulières, étudiants étrangers, voyageurs, et des personnes exilées dont le parcours peut emprunter une grande diversité de formes successives officielles (demande d’asile, réfugié, etc.) et officieuses (sans-papiers, débouté d’asile, etc.). Cette hétérogénéité rend compte d’un certain changement du rapport des exilé.e.s aux sociétés du pays d’accueil et à leurs institutions », de la stigmatisation des personnes migrantes, des expulsions et de la politique du chiffre.

Elle insiste sur les ruptures ou les brèches, « Plusieurs formes de résistance émergent. Certaines sont connues et visibles car elles sont souvent appuyées par une forme organisée associative. Par ailleurs, de nombreuses mobilisations naissent aussi de collectifs citoyens, plus informels, autour d’enfants scolarisés par exemple (le Réseau Éducation Sans Frontières, le Collectif jamais sans toit), de campements, et personnes à la rue, et d’autres encore moins visibles qui sont des solidarités dites marginales dans des lieux précaires et souvent plus stigmatisés, avec des modes de vie basés sur l’autogestion ouverts à des aspirations communes », les logiques de visibilité et d’invisibilité, le principe d’hospitalité « devenu nécessaire dans un Etat-nation hostile », les manifestations de l’hospitalité à l’échelle municipale…

sauf conduit : La fabrique de l’indésirable

Cahiers de l’ethnopôle – Migrations, frontières, Mémoires

01/2019,

CPA, Valence 2019, 48 pages

https://lecpa.hypotheses.org/1103

Didier Epsztajn


En complément possible :

Stéphanie Bossard : Accueillir les migrants. Rien n’est facile mais tout est possible : prendre-soin-cest-ouvrir-des-portes/ 

Hospitalité en France. Mobilisations intimes et politiquesdaccueil-en-accueil-les-hospitalites/

L’humanité de demain se construit par l’accueil des migrants aujourd’huilhumanite-de-demain-se-construit-par-laccueil-des-migrants-aujourdhui/

À rebours du Plan Migrants, la société civile se rassemble autour d’une Conférence nationale citoyenne sur la politique migratoire de la Francea-rebours-du-plan-migrants-la-societe-civile-se-rassemble-autour-dune-conference-nationale-citoyenne-sur-la-politique-migratoire-de-la-france/

Un appel à un changement radical de politique migratoire en Franceun-appel-a-un-changement-radical-de-politique-migratoire-en-france/

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