Émancipation et droit des peuples à l’autodétermination

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Samedi dernier, le 26 octobre 2019, 350 000 personnes ont encore manifesté au centre de Barcelone pour l’indépendance et la libération des prisonniers politiques lourdement condamnés le 14 octobre par le Tribunal Suprême de Madrid pour le délit de « sédition » et de « détournement de fonds publics. » Aujourd’hui, c’est incontestablement la CATALOGNE qui, depuis la déclaration unilatérale de l’indépendance par le gouvernement régional de Barcelone, le 27 octobre 2017, et après la grande vague derépression contre les dirigeants catalans, déclenchée par le gouvernement conservateur espagnol dirigé par M. Rajoy, à la suite de cet événement, attire de plus en plus l’attention de l’opinion publique européenne et mondiale.

Ce conflit est évidemment le résultat, le produit de la collision frontale de deux visions et stratégies politiques tout à fait antagoniques : 1) celle d’un gouvernement espagnol qui, tablant sur laConstitution de l’année 1978, qui avait accordé aux régions basque, catalane et galicienne le statut d’une autonomie « spéciale » élargie, tout en leur interdisant l’indépendance, persévère à traquer impitoyablement, avec la justice et les forces de police, toutes les organisations catalanes revendiquant l’indépendance, tout en les criminalisant et les persécutant par tous les moyens d’un soi-disant « État de droit » qui ne sont, en réalité, que ceux d’une Monarchie constitutionnelle portant encore un certain héritage du franquisme et manifestant en conséquence une « tolérance zéro » à l’égard des mouvements catalans bataillant depuis de longues années pour l’émancipation non seulement régionale, mais aussi nationale ; et 2) celle d’un mouvement catalan indépendantiste défendant, avec des moyens exclusivement pacifiques, l’application du « droit de décider » (dret a decidir) à la Catalogne, précisément au nom du droit des peuples à l’autodétermination, un droit inscrit en grand dans la Charte des Nations Unies et figurant aussi dans la Déclaration des Droits de l’Homme de l’année 1948. C’est le refus de tous les gouvernements espagnols en place, depuis la mort du dictateur Francisco Franco, en 1975, qui a en effet créé cette grande tension entre ces deux visions antagoniques, et c’est ce refus total de dialogue du gouvernement central espagnol, aujourd’hui celui du gouvernement dirigé par le socialiste Pedro Sánchez (PSOE), avec les leaders catalans, qui bloque en effet toute issue raisonnable à la crise actuelle, de la plus grande crise politique intérieure que l’Espagne connaît depuis le retour officiel à la démocratie, après 46 ans de dictature fasciste (franquiste). Une formule revient régulièrement, dans les déclarations officielles des divers gouvernements espagnols (conservateurs ou socialistes) : l’attachement à l’État de droit, à la loi et à la démocratie. Mais était-il « démocratique » d’envoyer, comme l’avait fait le gouvernement conservateur de M. Rajoy, en octobre 2017, la police nationale et la Guardia Civil contre les gens qui faisaient patiemment la queue, le 1er octobre 2017, devant les bureaux de vote de la Catalogne pour s’exprimer – par un vote démocratique – sur la question de l’indépendance ? Était-il « démocratique » de les matraquer, de les disperser, de les empêcher par la force physique de se rendre aux urnes, dans le cadre d’une consultation électorale organisée par la Generalitat de Catalunya ? Était-il « démocratique » de saisir les urnes et les bulletins de vote ? Était-il « démocratique » de destituer le gouvernement catalan démocratiquement élu et son président Carles Puigdemont pour le « délit » d’avoir organisé ce référendum où 90% des votants ont voté en faveur de l’indépendance ? Était-il « démocratique » d’arrêter dans les jours et semaines suivantes autant de représentants des partis et associations catalanes, et parmi eux Jordi Cuixart, le président de l’association catalane « Omnium Cultural », et Jordi Sànchez le président de l’AN  (Assemblée Nationale Catalane) et de les emprisonner, pendant de longs mois, en détention provisoire ? Ce sont apparemment des actes indignes d’une démocratie « libérale », et même si ces excès de répression politique sont officiellement justifiés par le recours à l’article 155 de la Constitution espagnole, ils attestent un manque total de compréhension pour les partisans de l’indépendance de la part d’un gouvernement qui, ayant de plus en plus de mal à gérer la crise catalane, a choisi de se réfugier, à l’instar du gouvernement conservateur précédent, dans une politique de répression. En outre, le fait que la population de la Catalogne est en effet divisée en deux camps et que les partisans de l’indépendance ne totalisaient que 48% des voix (mais ayant quand même obtenu la majorité absolue des sièges au Parlement de Catalogne à Barcelone) aux dernières élections régionales de décembre 2017, n’arrange pas vraiment les choses.

En organisant, en février 2019, devant le Tribunal Suprême de Madrid, un Procès politique spectaculaire, à savoir le « Procès des 12 dirigeants catalans », un procès qui n’était pas « équitable », puisque on y a vu des représentants du parti d’extrême droite espagnol « Vox » siéger comme « accusateur populaire » aux côtés du Procureur général, tandis que de nombreux observateurs de gauche n’étaient pas autorisés à y assister, la Justice espagnole a encore aggravé la crise, en condamnant, le 14 octobre dernier, par un verdict très discutable, neuf des accusés catalans à des peines de prison de 9 à 13 ans ! En condamnant Oriol Junqueras, le vice-président du gouvernement de la Catalogne (en 2017), à 13 ans de prison (!), cette Justice a bien montré sa volonté d’humilier, de manière assez spectaculaire, un leader catalan et le peuple catalan tout entier « pour l’exemple », en se vengeant directement, par l’octroi d’une peine très lourde, sur la personne d’un de ses leaders les plus populaires. La grande vague spontanée de protestations qui a secoué la Catalogne, dans la soirée du 14 octobre et pendant les jours suivants, à Barcelone, à Gérone, à Tarragone et à Lleida, a pourtant révélé qu’avec ce procès, ces condamnations et ce verdict, l’Espagne a franchi une autre étape dans l’escalade, au lieu de chercher une solution équitable par la voie de la négociation. Mais cette crise, cette exacerbation du conflit aigu entre le pouvoir centraliste espagnol et les partisans de l’indépendance, a aussi révélé l’existence d’une résistance populaire de plus en plus forte à cette vague de répression, portée par de larges secteurs de la jeunesse, les étudiants, les jeunes ouvriers et une partie des classes moyennes, qui, avec ces protestations, par exemple l’occupation de l’aéroport El Prat de Barcelone, et les grandes manifestations de rue à Barcelone et les autres grandes ville de la Catalogne, ont aussi voulu envoyer un signal fort à l’Europe et aux instances européennes pour que l’Europe reconnaisse enfin la légitimité du combat des Catalans pour l’indépendance, pour le droit et pour la démocratie, au lieu de se coucher devant le « véto » espagnol (Il est tout à fait inadmissible que les dirigeants catalans qui ont été démocratiquement élus aux dernières élections européennes de mai 2019, aient été empêchés de siéger au Parlement européen de Strasbourg. Ils doivent être admis, ils doivent y siéger, comme tous les autres eurodéputés des autres pays de l’UE).

Certes, il y a eu aussi, au cours de ces dernières grandes manifestations en Catalogne, des violences et des exactions de la part de quelques groupes ultra- militants très minoritaires, mais dans l’ensemble, ces manifestations contre l’extrême sévérité des verdicts contre les leaders indépendantistes ont été pacifiques,n’exprimant rien d’autre que la juste colère du peuple catalan contre l’injustice la négation officielle de leurs revendications par les dirigeants de Madrid. L’Europe devrait enfin sortir de sa « réserve » pour tenter une médiation, en reconnaissant enfin non seulement de jure, mais de facto (ce qui n’est, malheureusement, pas le cas du gouvernement espagnol actuel), le droit des peuples à l’auto-détermination.

Ce combat en Catalogne pour la liberté, la démocratie et pour l’émancipation nationale est loin d’être terminé. Il n’entre que dans une phase nouvelle… Mais pour réussir, ce pays a besoin de l’aide et du soutien de tous les autres pays européens, des démocrates et citoyens critiques et engagés de tous les pays de l’Union Européenne…

Arno Münster, philosophe, essayiste, maître de conférences honoraire de philosophie de l’Université de Picardie Jules Verne d’Amiens, membre du Collectif des Alpes-Maritimes de solidarité avec le peuple catalan.

Nice, le 27 octobre 2019.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.