Nourrir bien plus de 10 milliards d’êtres humains

A l’opposé de la collapsologie, « sans préjudice pour l’environnement ni pour notre santé », ce petit livre montre que notre planète peut nourrir bien plus de 10 milliards d’êtres humains (p.12). L’auteur poursuit un but, exposer des faits et des possibilités, expliquer, convaincre, « car sans l’adhésion générale, une révolution aussi radicale que celle inspirée par l’agroécologie n’aboutira jamais » (p.20).

Pour rassembler une mémoire critique, il décrit la relative réussite de l’exode rural d’après 1945, vite encadré par la PAC, et ainsi le transfert de plusieurs millions de personnes à des emplois ouvriers, employées du commerce, ou de services publics. Entre la France et l’Allemagne, pour parler un peu différemment, ajoutons que la PAC est une politique qui a permis à la bourgeoisie de produire quatre à cinq millions de prolétaires… Après les années 1960, protégée par des droits de douane, cette agriculture s’est maintenue pendant que d’immenses superficies cultivables s’imposaient en Amérique du Nord, au Brésil, en Australie, etc. ; jusqu’à l’instauration des quotas de production par l’Union européenne, dans les années 1980, afin d’éviter la chute des prix du lait (p.33). Il décrit aussi, dans la foulée, les effets ruineux de l’industrie agro-alimentaire, mondialement. Pour préciser encore, durant ces vingt dernières années, s’est produit le développement dans l’Europe des 28 des formes d’agriculture à la brésilienne : en Roumanie, Bulgarie, République tchèque se trouvent les plus grands domaines céréaliers européens, comme les fermes de 1000 vaches, dont les gérants sont des salariés ; leurs propriétaires n’habitent pas sur place mais en France, en Grande-Bretagne ou en Allemagne (p.128). Ironisons un peu avec lui : « le Brexit provient en partie du fait que les politiques agricoles antérieures dans ces pays ont été erronées, faute d’avoir redistribué la terre aux paysans (…) ; les polonais devraient pouvoir vivre dignement dans leur pays en produisant pour eux-mêmes au lieu de devenir plombiers à Londres » (p.129).

Une contradiction décisive

Ses études, qu’il traduit par des exemples parlants, mettent en évidence comment la question est le dépassement du capitalisme : « celui qui investit du capital argent cherche d’abord à savoir si le taux de profit est supérieur dans l’agriculture  …) ou en ayant des actions dans un casino à Miami Beach » (p.128).

Nous pouvons en retenir une indication qui donne un cadre de dialogue avec l’ensemble des mouvements alternatifs : l’avenir de l’agriculture, en France notamment où 20 à 25% de la nourriture est jetée, « dépend de la mise en œuvre de systèmes de production fort différents de ceux de l’agriculture capitaliste » (p.128). Son insistance a une portée pratique, permettant de répondre à l’objection trop facile sur le souci de « compétitivité », puisque dans ce cas il faut la définir et affirmer une priorité, « la carte de la qualité et non pas celle des moindres coûts monétaires » (id).

Son travail rejoint ici celui de Daniel Tanuro (L’impossible capitalisme vert, La Découverte, 2012) et de Razmig Keucheyan (Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, La Découverte, 2019). Avec toutefois une particularité qui appelle l’attention : la volonté d’inclure les analyses critiques dans une démarche qui expose les propositions, fournit des éléments de discussion.

Une démarche de débats de masse ?

En pratique, sa lecture le démontre, cet ouvrage pourrait être le synopsis d’une série d’émissions de télé, à des heures de grande écoute qui feraient un pas de plus que ce qui est permis à Elise Lucet : des reportages, liés à des dossiers contradictoires ou, par principe, s’exprimeraient des gens de la moyenne – quelques un.e.s désignée.e.s par des associations ou des collectifs locaux d’action, et aussi en grande nombre des personnes tirées au sort -. Sans interventions directes de ceux et celles qui ne sont pas supposé.e.s savoir, pas de lutte efficaces contre les infox (on peut le dire en pseudo anglais fakes news). Trop souvent, des discussions de l’ordre de l’écologie sont exprimées avec la langue du bac+6 voire plus ! Car les lobbies pour le service des entreprises capitalistes tendent à déplacer les débats et freinent les exposés à faire de façon plus immédiate… Avec ce livre de Marc Dufumier, nous avons au contraire une masse de questions à lire et à présenter avec l’immédiateté des buts réels.

Des exemples qui peuvent étonner : comment apporter les moyens de parcs arborés afin de fixer assez les dunes pour que l’agriculture soit possible… ? Et, plus largement, au cours de son histoire, « l’homme a su plusieurs fois développer une agriculture productive et durable (le bocage, la rizière, les prébois…), à l’inverse de l’agriculture industrielle et destructrice actuelle » (p.77). Comment remplacer les pesticides ? Par divers moyens, qui peuvent être combinés, dont les expérimentations existent ; et s’il faut « donner un délai » c’est pour faire évoluer tout de suite ce qui peut se stabiliser dans une meilleure situation entre deux et quatre ans. Le reste s’appelle pression des lobbys, et infantilisation, par le style idéologique de mauvais goût développé par le Président Macron. On le sait que « la révolution agro-écologique ne sera pas un Grand Soir » (p.127). Et c’est même pour cela que le moment de la décision et de la mise en œuvre n’a aucune raison d’être retardé… Devant des objections répétitives de mauvaise foi, on voit très bien les débats soulevés, face à ceux qui disent que « seuls les bobos urbains peuvent être intéressés », alors que l’agroécologie aide à retisser du lien social et à réinventer la ville (p.119). Il rappelle comment les gens pauvres au chômage ont mis des terres urbaines en culture, à Detroit (USA) à la suite de la crise de 2008 ; il cite aussi les jardins partagés dans diverses villes en France et souligne que « de grands restaurateurs et chefs cuisiniers parisiens s’approvisionnent auprès de petites fermes urbaines » (id).

Savoir dénoncer et déplacer les débats

Pour vraiment faire écouter les éléments d’alternative existants et les mettre en évidence, il faut sans aucun doute être sans hésitation vis-à-vis des lobbys. Ses exemples devraient, en toute logique, être soumis à un réseau de moyens d’informations démocratiques. Chacun.e devrait avoir les moyens de juger des faits.

Ainsi, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, avait fait bloquer à l’institut national du cancer, qu’elle dirigeait, une étude qui débutait sur les liens entre le taux élevé de cancers de la prostate et l’exposition à la chlordécone aux Antilles… Emmanuelle Wargon, secrétaire d’Etat à la Transition écologique et solidaire, ancienne lobbyste de Danone, a pris position pour l’utilisation de l’huile de palme pour les laits infantiles…

Nous aurions un florilège de ce que veut dire « gouvernance », un entre soi de ceux qui savent et se font confiance. Avec le dernier exemple de ce Commissaire au dossier « retraites » qui a pu durant deux ans discuter avec des interlocuteurs réduits à des espaces fermés, et qui ne voyait pas le « conflit d’intérêt » entre ses liens de formateurs de cadres des Assurances et son « expertise » sur l’avenir des retraites… N’avions-nous pas eu, à travers les « Monsanto Papers », la preuve des manœuvres des lobbystes ? Mais l’auteur ajoute une précision, qui précise le portrait de la classe dirigeante : dans l’Autorité européenne de sécurité des aliments, 59% des 209 experts étaient ou avaient été rémunérés par l’industrie agroalimentaire. Pour combattre vraiment de tels conflits d’intérêts, il faut vouloir la société et ses biens communs contre la classe dirigeante et ses institutions d’Etat. Ce livre est tout à fait parlant et percutant par cette mise en évidence des collusions entre gouvernements et intérêts capitalistes dans l’agriculture et à l’encontre des possibilités de l’agroécologie.

Marc Dufumier rejoint ici une prise de conscience qui est en discussion dans tout le mouvement altermondialiste : comment mettre en mouvement autour des alternatives déjà existantes ? Une des idées force, évidemment, complémentairement à la lutte idéologique contre les lobbys, est de « montrer les expériences positives ». En effet, souligne-t-il, « nous avons en face de nous des gens extrêmement puissants » ; et il faut donc « montrer un front uni entre paysans, environnementalistes, consommateurs et pourquoi pas scientifiques ». Il inscrit ainsi, dans la suite du combat de Notre Dame des Landes quelques conclusions, d’ores et déjà communes dont on peut seulement se demander pourquoi elles ne sont pas défendues par un regroupement de forces politiques refusant de se soumettre à la gestion capitaliste : « impérativement réhabiliter les circuits courts et cesser de bétonner nos périphérie de villes. Cesser de polluer avec des métaux lourds, avec du plomb, du cadmium, du mercure. Densifier la ville tout en la végétalisant pour éviter l’extension à l’infini des zones pavillonnaires. »

Son engagement est clair. « Je ne baisserai jamais les bras et je refuserai toujours de le cantonner à un discours qui se contenterait de dénoncer sans être une force de proposition. Se montrer optimiste ou pessimiste ne sert à rien, la seule chose qui compte, c’est d’agir » (p.122). Un engagement qu’il résume avec dix propositions (p.146-151) : un apport important pour des débats stratégiques aujourd’hui cruciaux.

Marc Dufumier et Olivier Le Naire : L’agroécologie peut nous sauver

Entretiens

Actes Sud en lien avec l’ONG Colibris, dans la collection « Domaine du possible », Arles mai 2019, 160 pages, 18,50 euros

Pierre Cours-Salies

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